‹ Le hachichChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De toutes les substances toxiques capables de procurer aux hommes l'illusion éphémère du bonheur, le hachich est peut-être celle à propos de laquelle ont cireulé et circulent encore les plus attirantes légendes. Révélé à notre monde oceidental par des poètes, et par de grands poètes, le chanvre indien fut chanté comme un bon génie qui donnait non seulement le bonheur, mais la puissance, Pintelligence, la lucidité parfaite. Ce n’était plus la gaîté limitée et matérielle que procure le vin. C'était « l'ivresse psychique », lexacerbation des plus hautes facultés de l’esprit. Certaincs soirées de l'hôtel Pimodan consacrè-

rent le renom du dawamesc et linquiétude he ont 1

romantique essaya de se traiter par la drogue orientale. Aujourd’hui le hachich a moins d’adeptes ; on assure cependant que sa vogue est en train de renaître dans certains clubs de Londres et de Paris, de Londres surtout.

Mais notre époque, plus fatiguée, plus grossière et plus brutalement sensuelle que l'époque romantique, lui préfère à l’ordinaire les accablantes intoxications de lopium ou lPapaisement terrible de la morphine. La seringue de Pravaz a remplacé désavantageusement la bonbonnière de BaupeLaiRe et Ia tristesse contemporaine qui vient plus de la fatigue que du désir, cherche l’anéantissement et non l’exaltation.

Le hachich cependant avec ses nombreux dérivés, reste pour le psychologue, la substance toxique par excellence, celle qui permet de suivre l’intoxication phase par phase, d'analyser une ivresse et parfois, dans les cas d’intoxications chroniques sinombreux dans tout Orient, une réelle folie. La mentalité même de l'hachichin, cet amoureux des éphémères délices, reste infiniment plus intéressante que la psy-

chologie médiocre de nos petits fumeurs d’opium occidentaux ou de noshystériques morphinomanes. Aussi avons-nous Cherché à préciser en ce travail les données que nous possédons sur le hachich. Nous espérons pouvoir ainsi étudier en elle-mème la plus intéressante des intoxications; et, ce faisant, apporter une modeste contribution expérimentale à cette belle question philosophique du bonheur, de ce bonheur presque métaphysique dont les hommes sentent généralement en eux l’insatiable besoin, et qu’ils voudraient libérer de toutes contingences, tenir sous la dépendance de leur volonté, encore qu’ils ne sachent point si c’est en le recherchant qu’on l’atteint, ou s’ils ne sont nés que pour s’en griser.

Nous étudierons cette psychologie des paradis artificiels, plus éphémères encore qu’artificiels. Mais nous voudrions, en ces premières pages, dire ce qu'est le hachich, quels sont les pays où son usage est courant et exposer l’état actuel de nos connaissances sur son chimisme encore si peu connu.

Le hachich est un toxique extrait des som-

mités fleuries du chanvre indien (cannabis indica — famille des ulmacées-cannabinées). Le mot hachich est dérivé de l’arabe et signifie simplement herbe sèche. On sait que le chanvre indien ne diffère pas au point de vue botanique du chanvre de nos pays (cannabis sativa). Il est seulement plus riche en principe actif, mais les mêmes effets pourraient être obtenus avec le chanvre européen à condition de tripler ou de quadrupler les doses. Remarquons toutefois que, dans l'ile de la Réunion, les deux espèces de chanvre sont cultivées simultanément et que chacune d’elles conserve ses propriétés caractéristiques. La variété cannabis indica est commune à lorient européen (Grèce, Turquie), à lorient africain (Egypte surtout) et à PAsie. Il est pourtant douteux qu’il existe réellement en Chine.

Moreau DE Tours estimait du reste que notre chanvre européen venait de Chine et assimilait le Cannabis chinensis au Cannabis sativa. Quoi qu’il en soit, on cultive en Chine depuis un temps immémorial la variété connue sous le nom decannabis chinensis qui con-

tient, ainsi que toutes les variétés du chanvre, mais à un plus faible degré, le principe actif du hachich. 11 ne semble pas qu’on utilise dans la pharmacopée chinoise la résine des sommités fleuries du chanvre. Cela tiendrait surtout, d’après Soupriran et DABRY DE Tuiersanri, à ce que le mode de culture du chanvre chinois n’est pas favorable à la production des résines. Par contre nous verrons que les feuilles sont employées.

L’aspect du chanvre indien est assez semblable à celui des autres variétés du chanvre. « Ses feuilles, dit AuBerT-RoCHE en un passage classique, sont opposées, pétiolées à cinq divisions profondes et aiguës. Les fleurs sont peu apparentes. Les mâles et les femelles existent comme dans le chanvre ordinaire. Le fruit est une petite capsule contenant une seule graine. Le calice des mâles est à cinq divisions, à cinq étamines: celui des femelles est d’une seule pièce. La racine est pivotante. La différence qui existe entre le chanvre et le hachich est dans

1. Sousriran et DABny DE THIERSANT. — La Matière médicale chez les Chinois, Paris, Masson, 1814, p. 144. .

la tige : ce dernier a seulement une hauteur de deux à trois pieds au plus. Sa tige n’est pas unique, mais rameuse depuis le picd. Les branches sont alternes; on ne trouve pas sur la tige ces filaments que l’on rencontre sur le chanvre. L’odeur que répand le hachich est moins forte que celle du chanvre: elle a quelque chose de particulier #, »

L'usage du hachich est surtout répandu dans l’Europe sud-orientalc, dans l’Asie occidentale et dans l’Afrique musulmane. En Egypte, malgré les défenses, la consommation annuclle de hachich est en moyennede 140.000 livres. Nous verrons qu’il est, soit fumé dans des pipes qu’on se passe à la ronde, soit absorbé sous forme d’électuaire par les voies digestives. L'usage en est répandu à un tel point que dans certains cafés du Caire ou de Damas «on sent cette odeur pénétrante qui prend à la gorge et qui enivre doucement même ceux qui ne fument pas. ? »

4. D' AUBERT-ROCHE. — De la peste ou typhus d'Orient, Paris, 4840, p. 247. 2. Chances Richet. — L'homme et l'intelligence. Paris, Al-

can, 2e édit., 1887, p. 184.

SPARTMANN, assure que les [lottentots fument le chanvre. Les nègres du Brésil le fumeraient, le mâcheraient, l’ingéreraient sous forme de pilules ou de décoction. D’après J.Denrrer, les nègres Ba-Louba, du bassin du Congo, feraient

aussi usage du hachich ; mais cette habitude

; serait associée à toute une idéologie politicoreligieuse !.

Le hachickh n’a guère été connu dans l’Europe occidentale qu’à l’époque où Morrau DE Tours et Tukopuie Gatrier révélèrent au monde des artistes ct des savants les agapes de l’hôtel Pimodan. À peinc avait-il auparavant été parlé du hachich. Virey ?, cependant, avait cru reconnaître dans la drogue orientale le népenthès célébré par Houtre.

On peut dureste irouver des allusions à l’action euphorique, sinon du hachich, au moins de préparations analogues, chez plusieurs auteurs.

H£roDoTE nous apprend que les Scythes (s’en-

4. J. Dexter. — Les Races el les. Peuples de la terre. Paris, Schicichier, 1900.

2, Vines. — Bulletin de Pharmacie, 1803.

nivraicnt en respirant les vapeurs des semences de chanvre torréfiées au LD es de pierres chauffées à blanc ».

Diopore DE S{CILE ! rapporte d'autre part que les femmes de Diospolis d'Egypte, .dissipaient par un breuvage la colère etle chagrin.

Marco PoLo, dont nous aurons à citer l’intéressante rédaction, prétendit que le Vieux de la Montagne, Hassan-BEx-saaB-HoMaIRI, agissait sur ses compagnons grâce au hachich. Ainsi s’est répandue l’étymologie du mot assassin (haschischin), aujourd’hui très contestée par les linguistes.

À la fin du xvit siècle, Prosper ALpino ? nous donne sur les propriétés du chanvre indien un travail d’une tenue réellement scientifique : c’est son livre De medicina Ægyptorum, résultat et relation du voyage qu'il fit en Égypte.

Un siècle plus tard, un marchand de IHanau, Roups Ÿ, appelé par les intérêts de son com-

À. DIODORE DE SICILE. — Ouvres, I, 97, 1.

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