‹ Le haras humainChapitre 3 sur 55 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

En Tan 55o avant Tère vulgaire, le grec Théognis écrivait :

« Quand il s'agit des porcs et des chevaux, ô Kurnos, nous appliquons des règles raisonnables, nous cherchons à nous procurer à tout prix une race pure, sans vices ni défauts, qui nous donne des produits sains et vigoureux. Dans les mariages que nous voyons tous les jours il en est tout autrement ; les hommes se marient pour de l'argent. Le manant ou le brigand qui a su s'enrichir peut marier ses enfants dans les plus nobles familles. Ne t'étonne donc plus, mon ami, que la race humaine dégénère de

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plus en plus au point de vue de la forme, de Tespçit^et'des înœurs ».

Deux millénaires et demi après Théogriis, Prosper Lucas, Charles Darwin, de Sinely, Max Nordau tiennent le même langage :

« Dans l'état des mœurs de nos jours, écrit Prosper Lucas, chez les peuples les plus civilisés, non seulement dans les villes mais encore et surtout au milieu des campagnes, on ne peut, sans fermer les yeux à la lumière, nier que le mariage soit, dans la grande et très grande majorité des cas, autre chose qu'une affaire où l'intérêt a pris la place de l'attraction et de la sympathie mutuelle de deux personnes. Au lieu d'un nœud vital qui confonde deux âmes, ce n'est qu'un lacs d'argent serré sur deux fortunes. Si large que l'on fasse la part des exceptions où l'affection mutuelle des époux ratifie le contrat des familles ou se développe par le lien si puissant des enfants, un graiid nombre des derniers n'en est pas moins placé, quant aux circonstances et aux dispositions les plus essentielles de l'acte où ils puisent l'être, sous l'influence des plus m^ ' conditions pour la santé, l'esprit, I présents du çid^v^c^j^ vie

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qui engendrent l'amour et qui naissent de lui'. »

"a L'homme étudie avec la plus scrupuleuse attention, écrit Charles Darwin, le caractère et la généalogie de ses chevaux, de son bétail et de ses chiens avant de les accoupler ; précautions qu'il ne prend que rarement ou jamais peut-être quand il s'agit de son propre mariage... Il est fortement sollicité par la fortune et par le rang. La sélection lui permettrait cependant de faire quelque chose de favorable, non seulement pour la constitution physique de ses enfants, mais pour leurs qualités intellectuelles et morales. Les deux sexes devraient s'interdire le mariage lorsqu'ils se trouvent dans un état trop marqué d'infériorité de corps ou d'esprit ; mais exprimer de pareilles espérances, c'est exprimer une utopie, car ces espérances ne se réaliseront même pas en partie tant que les lois de l'hérédité ne seront pas complètement connues. Tous ceux qui peuvent contribuer à amener cet état ' dé choses rendent service à l'humanité *. »

(i) Prosper Lucas. Traité philosophique et physiologique de Vhérédité naturelle. Paris, Baillière, iSA?» H, p. 279

(2) Ghar}es Darwin. La descendance de Vhomme, Paris Reinwald, 1891, p. 676* r^r^al^

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(( On fait pour l'espèce humaine, écrit de Sinety, ce qu'aucun éleveur ne tenterait pour dlautroe espèces aninnialeB, 9ftn$ être taxé dç folie,., Ces umons fatales, qui sont une plaiç pour h famille et la société, résultent avant tout de l'ignorance des dasges riches, des classes dites dirigeantes relativement aux sciences naturelles en général ot è ce qui concerna l'homnie en particulier', i)

Ignorance oui, niais aussi égoïsme, avidité et vanité, çonim© le constate Max Nordaue

Le niariage, écritrll, « est devenu un arrangenient n^atérlel où il reste aussi peu de place pour l'amour que dans le contrat de deux capitalistes entreprenant ensemble une affaire. On se marie pour se créer une nouvelle situation de fortune, pour s'assurer un cheîs soi plus agréable, pour pouvoir prendre et soutenir un rang social, pour satisfaire une vanité, pour jouir des privilèges et des libertés que la société refusa aux femmes célibataires et accorde à celles qui sont mariées. En se mariant on songe à

{%) De ginely. De la stériUié efiez la femme, Parîi, Bviefft 1893, p. lig.

tout : au salon et à h cuisine, à la promet nîide ^t aux bains de mer, à la salle de bal et h la salle a manger ; il n'y a qu'une chose h laquelle on ne gonge pas, la seule esBentiella : la chambre à coucher, ce sancr tuaire d'où doit sortir l'avenir de la famille, du peuple, de Thumanlté, ta décadence et la niino ne doivent-elles pas être le lot des peuples dans Jes maripgeg desquels triom^ phe l'égoifgnie des époux et où l'enfant est un hasard non désiré, au meilleur cas indifférent, unQ conséquence difficile à éviter, mais complètement accessoire ?» *

On considère, en effet, comme honorable pour un homme de vivre aux dépens d'une femme et pour nue femme, de se faire enr tretenir par un homme, pgurvu que ces actes soient reconnus par la loi. Mais la loi ne vaut que si elle est une application de la morale rationnelle, Elle ne «laurait changer la mora^ lité d'un acte et muer en m mariage de raison » la prostitution et le vagabondage ^pér cial.

« La créature dépravée, continue Max Nor.dau, qui, 1^ nuit, dws les rues d'une grande

(i) Max Nordau. Les mensonges conventiçnnets de nofre civUifaiion, Paria, Aloan, îqoS, pp. a66, 267.

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ville, s'offre pour une pièce de monnaie à un passant dont elle ne peut même pas distinguer les traits dans Tobscurité, cette créature se prostitue ; le drôle qui courtisé une vieille folle et se fait payer comptant ses hommages se prostitue ; il n'y a qu'un mot pour les deux cas. Mais je demande : Où est la différence entre un homme entretenu par sa maîtresse et un homme qui fait la cour à l'héritière où à la fille d'un homme influent pour laquelle il n'éprouve pas le moindre amour, uniquement afin d'obtenir avec sa main la richesse ou une position ? Où est la différence entre la drôlesse qui se vend à un inconnu pour un peu d'argent et la chaste fiancée qui va à l'autel avec un individu qu'elle n'aime pas, mais qui, en échange de ses étreintes, lui offre un rang social, des toilettes, des parures, des domestiques, ou simplement le misérable pain quotidien ? Les mobiles sont, dans les deux cas, les mêmes, le procédé est le même, la désignation aussi doit être la même d'après la vérité et la justice.

« Une mère que tout le monde tient pour très honorable, qui elle-même se croit très sévère sur les mœurs, présente à sa fille un

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prétendant riche et s'efforce de triompher de rindifférence naturelle de sa fille par d'habiles exhortations et par des préceptes de ce genre : « Il y a folie à repousser un sort convenable ; il serait imprudent au plus haut degré d'attendre une seconde occasion qui, probablement, ne se présenterait pas ; une jeune fille doit penser à des buts pratiques et se débarrasser la cervelle de toutes les sottes histoires romanesques », cette mère modèle est une entremetteuse, ni plus ni moins que la vieille et hideuse proxénète qui, sur un banc d'une promenade publique, murmure à l'oreille des couturières sans ouvrage des propositions infâmes et s'expose par là à des poursuites judiciaires.

« L'élégant prétendant accueilli avec distinction dans tous les salons, qui fait dans les figures du cotillon la chasse à un riche parti, parle à l'héritière avec des yeux noyés et des inflexions mielleuses de la voix, ajourne ses créanciers sur la dot reçue, cet élégant est un coquin tout comme le souteneur que l'agent de police lui-ipême ne touche qu'avec répugnance.

« Une fille qui se vend pour nourrir une vieille mère ou un petit enfant est niorale-

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ment au-dessus de la vierge rougissante qui monte dans le lit conjugal vers un sac cl'écus, pour satisfaire son avidité frivole de bals et d'excursions aux eaux ; Thommc qui paie chaque fois comptant sa compagne d'une minute et qui lui tourne le dos est moins trompé, plus logique, plus raisonnable que l'homme qui s'achète, par un mariage légal et pour la vie, une concubine qui, tout comme l'autre, a eu l'argent pour but. Toute alliance entre homme et femme contractée en vue d'une situation matérielle ou d'autres avantages, égoïstes est de la prostitution ; peu importe que cette alliance soit conclue avec le concours d'un employé de l'état-civil, d'un prêtre ou seulement d'une ouvreuse de loges au théâtre. » *

La situation d'un homme et la dot d'une femme n'étant en aucune façon représentatives de leur valeur, on conçoit que le mariage de raison soit une des principales eau* ses de l'avilissement de la, race.

(i) Max Nordau, tes memonges conventionnels de notre clvUhalion. Paris, Alcan, 1908, pp. 271-273.

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