POUR LES LECTEURS TIMORÉS
L'homme, qui n'a rien inventé, a mis, parfois, comme la nature, le remède à côté du mal. S'il existait dans l'Inde des contrées où les épouses se brûlaient sur le bûcher de leur maître très aimé ; dans d'autres provinces, de nombreux époux se dévouaient à la félicité d'une femme unique, lui apportaient, avec un empressement jaloux, le tribut de leurs hommages et de leurs caresses. Le Malabar, qui vit tant de flambées conjugales, tant d'amantes éplorées offrir leur corps charmant aux
baisers du monstre, dans un suprême spasme d'amour, vit aussi beaucoup de maris se sacrifier pour le bonheur d'une seule.
Dans quelques parties de ce pays étrange, les femmes jouissaient d'une liberté entière, et la polyandrie y était d'un usage général. Ainsi, dans une famille plusieurs frères n'avaient qu'une seule compagne, dont les enfants appelaient indistinctement « papa » tous ces collaborateurs de mérite égal. Mais la femme, insatiable et changeante, ajoutait souvent des étrangers à ces maris du même sang. Les plus riches s'offraient un harem soigneusement choisi, les plus pauvres se pourvoyaient au hasard des rencontres.
Cette coutume, que nous qualifierions d'immorale, ne mettait-elle point obstacle à la division des héritages, à la misère, à la famine, en empêchant la population d'augmenter dans un pays où il n'y avait pas grand'chose à défricher, et où l'importation des denrées ne pouvait s'opérer que dans des conditions difficiles?... Le premier fiancé passait au cou de la jeune fille un collier fait de grai-
nés enchantées qu'elle gardait dans toutes les étreintes et que la mort même, ne déliait point. Mais, au bout de quelques jours, qui avaient la douceur du miel, ce premier seigneur était congédié avec une récompense honnête, et devait faire place à de nombreux successeurs.
La jeune épouse était devenue la propriété, non de la tribu tout entière, comme dans la famille primitive, mais d'un grand nombre de membres qu'elle choisissait à son gré parmi les plus robustes et les plus dociles. Chacun d eux, après la caresse initiale, plantait son poignard dans l'huis de la tant aimée pour indiquer qu'il s'était montré digne de la haute faveur.
Les enfants, qui résultaient de ces unions passagères, ne pouvaient porter que le nom de leur mère, puisque le père restait généralement inconnu. Le frelon de volupté quittait la ruche active, aussitôt son devoir accompli, et l'abeille continuait à butiner dans tous les champs d'amour.
Cette polyandrie, si choquante pour nos
idées modernes, est une institution fort ancienne dans l'Inde, et le « tue-la! » de nos comédies passionnelles aurait plongé ces peuples pacifiques dans une stupéfaction profonde !... Ne voit-on pas, dans le Mahabharatla, les cinq frères Pandava épouser la belle Draupadi (( aux yeux couleur de lotus »? Ne voit-on pas dans les poèmes sacrés, les Tantras et les Sutras de la Bakti, soixante amants, et même davantage, se consacrer au bonheur d'une seule?... Depuis la promiscuité sans limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'œuvre de chair, en dehors de certaines cérémonies qui changent suivant les pays, que de degrés différents dans la liberté accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi sociale! Chez certains peuples la monogamie est obligatoire, chez d'autres la polygamie est permise sous toutes les formes raffinées ou brutales. A des époques lointaines les femmes qui avaient, dans quelques contrées de l'Inde, le pas sur les hommes, jouissaient des prérogatives que les nouvelles religions leur refusent
aujourd'hui. Souveraines maîtresses au logis et conseil autorisé dans les choses de l'Etal, rien ne se faisait en dehors d'elles, et l'Etat ne s'en trouvait pas plus mal! Mais le « diable » n'avait point été inventé, et la pomme de discorde demeurait au pommier dans le Paradis Terrestre qui contenait, d'ailleurs, d'autres fruits plus savoureux... Les Rackchasas, Belzébuth, Eblis, Satan, démons, génies du mal que tous les prophètes, tous les pasteurs d'hommes ont appelés à leur aide pour maintenir les opprimés sous le joug des religions, n'avaient point encore paru officiellement en ce monde, et l'œuvre de chair n'étant point une œuvre de honte, la femme demeurait respectée et puissante.
Dans quelques parties du Dekkan les anciennes coutumes persistèrent, malgré le Bouddhisme et l'Islamisme. Les Naïrs de la côte de Malabar conservent encore des institutions primitives qui n'existent plus en Occident qu'à l'état de vestiges. On peut étudier, chez eux, la famille maternelle telle qu'elle fut dans les temps reculés.
La femme, alors, était le véritable chef de l'association et en exerçait l'autorité que nul ne cherchait jamais à lui contester. Elle avait autant de maris qu'elle le désirait, ne se préoccupant guère que de choisir des sujets sains et beaux parmi les hommes de sa caste. Les Brahmanes, surtout, en raison de leur caractère sacré et de leur ancien prestige, allaient de maison en maison, s'offrir pour l'œuvre d'amour.
Les souveraines consacraient une partie de leur palais aux hommes jeunes et séduisants qu'on leur amenait de tous les pays. Lorsqu'un époux mourait, ce n'étaient pas ses enfants qui héritaient de lui, mais les enfants de sa sœur aînée. Le matrimoine passait de fille en fille, — ainsi que le pouvoir royal, — et c'est l'histoire d'une de ces gracieuses reines à la peau de citron mûr, aux grands yeux de gazelle, aux bras plus satinés que la trompe d'un jeune éléphant, que nous allons raconter.
LA PRINCESSE SYTA
La princesse Syta occupait une ville, aujourd'hui morte, dont les palais glorieux semblaient monter à la conquête des astres, et que vingt mille éléphants, harnachés d'or, gardaient jour et nuit contre la fantaisie des envahisseurs.
Il faut entreprendre le voyage d'Ellora à Bombay, traverser une partie pittoresque du Dekkan, voir les admirables chaînes des monts Vindhya pour comprendre toutes les séductions de cette nature ardente et fantasque, qui ?e renouvelle sans cesse tout en étant toujours pareille à elle-même. De fatigantes étapes sont compensées par des stations d'une splendeur inouïe, dont notre pâle végé-
lation et notre soleil anémique ne sauraient donner une idée. Tantôt la forêt combine ses lianes pour encadrer le tombeau de Salabab- Khan, l'étreindre de mille bras souples, renoués par des mains de fleurs, tantôt, des cataractes en courroux balaient les ruines du temple de Siva, crachant, à la face du dieu pervers, leur farouche ironie.
A l'horizon d'une plaine desséchée, ceinte de monts roussâtres, crêtes de rochers aigus, se dresse la silhouette d'Ahmehnagara, aujourd'hui ville désolée, ruines pleines d'apparitions muettes et d'épouvante, autrefois, capitale de l'Etat du même nom que gouvernait la reine Syta. En contemplant les ravages du temps et la mélancolie des pierres où se heurtent les pas du voyageur, on ne se douterait guère que cette nécropole inquiétante, qui fut fécondée par les mille ruisseaux tributaires du Krichna et du Godavéry, se couvrait de moissons de pourpre et d'or, et que la nature, pour elle, n'avait que des sourires! C'est que la terre a ses revanches et que le bonheur d'une cité se paie ainsi que les
félicités d'un peuple et la gloire des conquérants. Les plus beaux pays furent les plus éprouvés et l'histoire nous raconte les vicissitudes des héros bafoués.
Jadis, il y a bien longtemps, Timûr le Boiteux et ses fils n'avaient point encore promené l'anarchie à travers l'Inde, des rives de rindus aux rives du Gange, lorsque la jeune Ranie : Syta ou Chand-Bibi — c'est-à-dire la dame d'élection — reçut le pouvoir des mains de sa mère, Salabatki, et leva sur Ahmehnagara son sceptre adorable.
Voici comment le roi d'Oude la célébrait en strophes véhémentes:
« Les cheveux de la princesse caressent ses pieds nus, mettent de lourds anneaux à ses chevilles frêles, et tout son corps charmant paraît un astre d'or dans le manteau de la nuit!
« Les sourcils de la princesse se relèvent de la pointe, comme l'arc enchanté de Kama, et ses yeux immenses ont la profondeur veloutée des lacs de l'Himalaya où dansent des reflets de lune.
(( Les dents de la princesse, plus pures que les pétales du jasmin, attirent le baiser comme les fleurs attirent l'abeille.
« Les oreilles de la princesse, aussi finement enroulées que les tendres bourgeons du lotus, sont ouvertes à toutes les paroles d'amour, et la chanson des flots vient les baiser lorsqu'elle repose sur son lit d'ivoire et de nacre, croyant pénétrer encore les coquilles délicates des plages.
« La ceinture de la princesse tiendrait dans une main d'enfant et son flanc s'arrondit mollement pour le désir de l'homme comme une corolle gonflée de pollen.
« Que de fois, ô Splendeur! assise sous le dais constellé de diamants et d'opales de ton trône, ou passant, avec la démarche onduleuse d'un asparasa au bord des vasques d'albâtre et d'onyx, tu as dû te sentir prisonnière dans les ailes frémissantes des phalènes attirées par le parfum de ta bouche! Que de fois lu as dû palpiter sous le réseau métallique des libellules endormies dans les algues berceuses de tes cheveux?...
<( 0 souveraine adorable! divine Syta que seule la main géniale de Vicrakarna, l'éternel statuaire, a pu modeler dans l'or, sans alliage! qui donc ne serait fier de mourir pour toi?... »
Syta était aimée et n'aimait point, ennuyée de tant d'hommages et de tant d'étreintes qui ne pouvaient assouvir son âme, ni briser son corps.
Pourtant, les princes et les grands du royaume briguaient la faveur d'entrer dans son palais, de se consacrer à ses plaisirs, et sa garde d'honneur se composait de huit cents maris ardents, jeunes et bâtis à souhait, parmi lesquels elle n'avait qu'à choisir l'élu d'une nuit, l'amant passionné de quelques heures d'ivresse.
Sultane d'un gynécée d'amants, elle écoutait, en bâillant, les voix adulatrices, enfiévrées de désirs et, parfois, du bout de son sceptre de pierreries, indiquait une préférence.
L'époux, trois fois, se prosternait alors devant Syta, baisait le diamant de son orteil, et,
la reine, levant son pied mignon, le posait sur la tête du favori. Celui-ci, après de nouvelles actions de grâce, se rendait au temple de Dourga, immolait un bélier à la déesse, et se livrait aux brahmes qui le frottaient de baumes mystérieux, lui nattaient les cheveux qu'il devait porter longs, et, par de savants artifices, le faisaient plus beau que Smarra, le dieu des suprêmes joies.
Au seuil de la chambre nuptiale l'époux devait s'agenouiller, et faire ainsi le chemin qui le séparait du lit de la très Haute, puis, soulevant son voile d'or et d'argent, s'abîmer dans la contemplation de sa splendeur. Elle, fermait les yeux, se laissait adorer avec un sourire au coin de ses lèvres fines. Elle écoutait, sans bouger, les prières et les soupirs de cet amant d'un soir et, souvent, changeant d'avis, ne lui permettait que de menues caresses.