‹ Le harem de SytaChapitre 25 sur 29 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

On entendait, au dehors, le pas pesant des éléphants, que les cornacs rangeaient pour le cortège et la marche au bûcher. C'était une mer houleuse de croupes et de têtes, balancées sous les lourds ornements de cuivre. Des garçonnets, parés encore pour la danse lascive, soulevaient, sur leurs épaules, les idoles d'or et d'argent. Quelques-uns avaient des corbeilles pleines de pétales de roses, de jasmins et de tubéreuses qu'ils devaient effeuiller sous le char de la souveraine, et les six Radogk, couverts du chomin et du pectoral, frangé de diamants, avec, au cou, les perles

creuses du Karamy-yega, attendaient le signal d'Aracknaï pour aller en grande pompe, chercher la souveraine.

Mais le prêtre d'Issouara ne paraissait point ; déjà, la foule se massait devant la cour du palais et devenait houleuse.

Soulabatka se détacha du groupe des grands Radogk et des esclaves d'amour, pour aller interroger le brahme, le prier de se hâter. Autour de la chambre royale tout était silencieux. Les portes demeuraient closes sans qu'il fût possible de les faire céder.

— Au nom de Brahma-Vischnou-Siva, ouvrez ! clama le Radogk avec impatience.

Et, du poing, il heurta la première cloison aux ornements sacrés. Rien ne remua derrière les barrières d'or, de jade, d'ivoire, de fer, d'argent, de cuivre et de cristal.

— Ouvrez ! cria plus fort Soulabatka, qui commençait à craindre quelque nouveau maléfice; et, comme nulle voix ne répondait à ses exhortations, il alla chercher les autres Maris.

Tandis que ceux-ci se concertaient, avec in-

quiétude, Prismama, auprès de l'Aimée, oubliait tout ce qui n'était pas son amour.

Par quelques gouttes d'un poison voluptueux, versées sur les lèvres de la souveraine, il avait prolongé son sommeil au delà de la vie. Elle ne souffrait plus, son visage avait repris une ineffable sérénité, son corps charmant, purifié et paré, reposait sur des fleurs nouvelles, écloses par la puissance prestigieuse des mentrams et la volonté des pitris.

L'amant mystique, le disciple passionné, comme ivre d'opium, s'endormait aussi du sommeil éternel ; mais la vie s'en allait lentement de son être par bouffées chaudes, ardents frissons, et cette agonie avait les infinies délices de l'acte d'amour.

Chaque râle qui montait de son sein était comme une plainte heureuse ; il succombait et renaissait à son ivresse, éperdument.

Au dehors, les coups furieux ébranlaient les portes précieuses. Deux déjà avaient cédé. La troisième, la porte d'ivoire, ne devait pas résister longtemps, mais la porte de fer, qui se présentait, ensuite, paraissait inviolable.

Prismama, sur la bouche glacée de la souveraine, soupirait les dernières strophes du cantique sacré.

« O Nahamamî »

« Tu es fragile et fort comme la prière qui s'exhale d'une âme ardente, le parfum qui naît de la fleur, le baiser qui expire aux lèvres des amants ! Tu es le Gangea sacré, le miel et l'amrita, l'essence de Ziaus, la mère des védas et des brahmes ! . . . C'est de toi qu'est sorti tout ce qui existe ! . . .

« O Nahamam ! »

Sur ce nom sacré, plus doux que le bagitcha où se pâment les abeilles, la porte de fer se renversa avec un bruit formidable ; la porte de cuivre fit entendre des sonorités lugubres sous l'attaque acharnée des assaillants...

Prismama, plus délicieusement, sentait la mort pénétrer en lui. Dans un spasme inouï, il se laissa choir sur le corps de la souveraine, tandis que la barrière de cuivre cédait, à son tour, faisant jaillir, jusque sur la couche royale, les éclats de verre de la dernière cloison.

Mais l'âme de Syta, liée ineffablement à l'âme de Prismama, s'était évadée par la porte mystérieuse, qui arrête toute intelligence humaine, et sépare notre monde méchant du séjour idéal d'amour et de justice.

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