‹ Le harem de SytaChapitre 24 sur 29 · LA SUPRÊME POSSESSION · texte numérisé non relu

LA SUPRÊME POSSESSION

Syta fut conduite dans son palais et l'on ferma sur elle les sept portes de sa chambre : la porte d'or, la porte de jade, la porte d'ivoire, la porte de fer, la porte d'argent, la porte de cuivre et la porte de cristal.

Il fut décidé qu'elle serait brûlée, en grande pompe, devant le temple de Kanda-Swany, après avoir appartenu aux six grands Radogk et à tous ses esclaves d'amour.

A son tour, elle devrait obéir aux caprices des hommes et subir leurs désirs. On l'attacherait, sur sa couche d'ivoire, aux quatre lions d'argent, et le supplice d'amour précéderait le supplice de mort.

Syta avait écouté la sentence avec calme, résignée, désormais, à toutes les tortures.

Seuls, les sanglots de Prismama, que les brahmes emmenaient, éveillaient encore quelque pitié dans son cœur.

Puis, les clameurs se perdirent dans l'éloignement, et elle demeura seule dans sa grande chambre aux mystérieuses lueurs, aux voluptueux souvenirs, où elle avait vécu, entourée d'adorations et d'hommages.

Elle songeait qu'il faut peu de chose pour bouleverser une existence et renverser un empire ! Quelques pas de trop l'avaient menée auprès du Charmeur. Etait-ce hasard ?

fatalité ? La faiblesse d'une souveraine pour un fakir vagabond allait changer les destinées humaines, vaincre la femme, à jamais, faire de son règne glorieux un humiliant esclavage !... La femme, désormais, était perdue pour l'amour, perdue pour la liberté, la dignité de son sexe et le bonheur!... Elle ne serait plus qu'un instrument de plaisir, une faiseuse, une éleveuse d'enfants ou une servante. On la parerait, pour l'orgueil de l'homme, on la montrerait, comme un bibelot précieux, ou on l'enfermerait au logis dans

une humiliante servitude. Créature de luxe ou créature de sacrifice, méprisée de toutes les façons, elle n'aurait que les amertumes de la vie sans en connaître les joies !...

Syta, écroulée au pied de son lit, demeurait immobile, enfouie dans les brumes du rêve. Pourtant, le vol des minutes lui était lourd et douloureux. Sa pensée, comme un oiseau blessé, revenait sans cesse à son point de départ, l'aile brisée, endolorie. Son désespoir silencieux l'étreignait de toutes parts comme une armure, paralysant les battements de sa poitrine. Il lui semblait voir des ombres s'agiter près d'elle, sentir des mains la frôler, entendre des voix la maudire !... Les spectres de celles qui avaient péri dans d'infinies tortures, à cause de sa fuite, erraient certainement dans la pièce obscure, et leur troupeau menaçant l'entourait, la pressait, augmentait de minute en minute. Ses nerfs vibraient douloureusement ; elle cherchait, de ses yeux agrandis par l'horreur, tout ce qui peut donner la mort rapidement, sans souffrances. La large piscine, avec ses eaux jaillissantes de

jasmin, d'amande et de rose, montrait, dans l'ombre, un reflet bleuâtre. La Ranie descendit les six marches qui y conduisaient, mais elle jugea que la vasque n'était point assez profonde, et qu'elle n'aurait pas l'énergie d'y attendre la délivrance.

Tout pour elle devenait fantastique et terrible, tout lui était un sujet d'angoisse. L'être le plus faible, un animal familier, un enfant eussent été des appuis pour son cœur, sinon des défenseurs de sa vie, mais elle était bien seule, irrémissiblement seule, et elle s'engourdissait dans son cauchemar, avec, au front, la sueur de l'effroi. Elle écoutait les cloches lointaines de Kanda-Swany, de Bahwany et d'Alu-Wihara, les temples de haine où les brahmes, sans doute, se réjouissaient de son agonie !

Un lézard rose, parfois, courait sur les baS' reliefs des murailles, et elle restait, les yeux fixes, n'osant les détourner du point qu'elle regardait, dans la crainte qu'ils ne rencontrassent quelque cause de stupeur plus grande !

Une nuit et un jour se passèrent dans ces angoisses, puis le soir, ses anciens esclaves lui offrirent des mets délicats, des vins poivrés et mousseux, des parfums et des fleurs. On la para de gazes emperlées et l'on posa, sur son front, le bandeau aux douze cœurs de diamants plus étincelants que les douze pics neigeux des monts Vindhyahs !...

Comme jadis, l'orchestre des instruments barbares se fit entendre, tandis que la voix grêle d'un bataillon de garçonnets invisibles, cachés dans les galeries supérieures, célébrait le culte de Smarra.

Sur le grand lit, aux lions d'argent, l'on attacha la souveraine, avec des nœuds de roses, dissimulant les liens solides et les six grands Radogk se glissèrent auprès d'elle.

— 0 Divinité ! 0 Lumière ! dit Soulabatka, le Fruit savoureux, en portant la main à son front et à sa poitrine, permets que nous te rendions un dernier hommage !...

— Avant de mourir, tu daigneras nous faire le don de ta beauté, ajouta Ruman-Bibi,

la Science parfaite, avec une très douce ironie.

— Nous sommes tes premiers époux, et nous avons toujours rempli nos devoirs glorieusement, déclara Biskourmi, la Colonne de félicité. Cette fois, encore, nous nous montrerons à la hauteur de notre réputation. Tu verras que les pratiques occultes d'un Charmeur ne valent pas les transports amoureux d'un véritable amant.

Naudamû, le Bélier d'or, ajouta que la beauté éblouissante de Syta éveillait en lui de brûlants désirs, et que, si la souveraine était déchue, la femme avait le droit de régner sur les âmes, car, nulle, parmi les créatures terrestres, ne lui semblait aussi parfaite.

Doudouma-Lovi (Au-dessus de tout) qui s'était toujours montré fort épris, ne put articuler une parole, tant son émotion était grande, et Paraçou, l'Incomparable, se borna à approuver le discours de ses compagnons.

Syta, les yeux clos, clouée sur son grand lit, demeurait silencieuse. Ses voiles s'écartaient sur sa jeune nudité, et l'harmonie adorable

de son corps éclatait à tous les regards. Depuis les seins, doucement arrondis en coupes d'ivresse, jusqu'au ventre, plus poli que le bouclier de Kama, tout était poésie, lumière, enchantement en cette chair divine, faite pour l'adoration d'un monde.

Les Radogk s'étaient accroupis au pied de la couche, et les esclaves faisaient passer les mets véhéments au cucurma et au kurry, versaient le vin de lotus, tiqueté de pierres précieuses.

De jeunes garçons, les mêmes que jadis, circulaient parmi les convives, à pas de velours, montrant leurs formes grêles sous des écharpes de fleurs. Les flûtes de macabou faisaient entendre d'aigres stridulations, tandis que les tchila de peau de serpent résonnaient sous les poings fermés.

Voici les figurants du corps de ballet : des êtres charmants, d'une douzaine d'années, aux longs cheveux, ramenés sur la tête, aux larges yeux cerclés de sourma. Leur chair, macérée dans les baumes qui décolorent les pigments de la peau, brille comme de l'or.

Ils sont fins, dodus et savent tous les pas de volupté, qu'ils dansent pour cette infinie et dernière réjouissance.

Ceux-ci, ont des jupes étagées comme des pétales, et figurent des fleurs, tandis que leurs compagnons, pourvus d'antennes, d'élytres et de longs dards, frémissants, les poursuivent dans le bourdonnement des tambourahs de peau de serpent. Il y a des larves, courvertes d'une gaze d'argent et d'or, qui demeurent immobiles, sous l'assaut des insectes audacieux. Les plus petits portent des carapaces de coccinelles roses et de cantharides mordorées; ils se poursuivent et se livrent à mille jeux, comme au plus beau temps de la gloire royale.

Syta, sur sa couche fiévreuse, assiste à tous ces jeux ; mais sa pensée est lointaine, perdue déjà dans l'au-delà du rêve.

Enfin, Soulabatka s'approche, et, tandis que l'orchestre redouble d'harmonie, et que le chœur des garçonnets se déchaîne, triomphant, le grand Radogk possède la souveraine. Puis, vient le tour des cinq autres premiers maris et de tous les époux secondaires. . .

La princesse a perdu connaissance sur le grand lit ravagé, où ses cheveux, dans les fleurs mutilées, et le sang, mettent leur onde de ténèbres... Elle semble morte, déjà, avec les ailes pincées de ses narines et la meurtrissure douloureuse qui cerne ses paupières.

Le silence et la nuit se font autour d'elle ; seul, Aracknaï, le brahme d'Issouara, demeure, afin de réciter les mentrams des agonisants. Il a apporté un peu de l'eau de la source Hadamour pour oindre les mains et les pieds de la Ranie, et lui donner la force de <( se voir » mener sur le yajasala du supplice. L'angoisse suprême des victimes est agréable aux dieux, il faut qu'elles n'ignorent rien de ce qui les attend, et souffrent dans leur âme comme dans leur corps.

Aracknaï, un cruel sourire au coin des lèvres, se penche sur la couche ravagée, et par d'occultes évocations, par toute la force magnétique qu'il possède, tente de tirer Syta de sa léthargie.

Déjà, de rapides frissons parcourent les membres brisés de la jeune femme, courent

SOUS sa peau, comme des reptiles, se nouent sur sa gorge, d'où sortent des râles. Ses paupières se relèvent, lentement, sur la nacre de l'œil ; elle semble souffrir davantage. Le brahme redouble ses passes et ses incantations, il va triompher, lorsqu'un pan de la boiserie s'écarte, sans bruit, et livre passage à Prismama, qui, par un effort inouï d'audace et de volonté, a pu triompher de tous les obstacles et se glisser auprès de celle qu'il aime. Les deux religieux sont en présence, et se considèrent avec une haine farouche.

— Prêtre des faux dieux injustes et méchants ! je t'ordonne de quitter cette chambre que tu souilles par ta présence !...

Et le jeune disciple, les yeux étincelants, s'avance vers le vieillard consterné dont les mains tremblent, dont les jambes vacillent.

— C'est par toi et les mauvais génies du temple que la plus adorable des créatures a été calomniée, insultée et suppliciée dans les plus abominables tortures !... C'est par toi et les serviteurs infâmes du dieu noir que les anciens cultes de clémence et de pitié ont été

abolis ! Puisse la colère vengeresse de Brahma s'appesantir sur ta secte de mensonge et sur cette terre maudite !

Prismama a tiré un poignard de son sein, et Aracknaï, affolé, s'est rué sur la première porte de la pièce royale qui, de nouveau, est close.

— Prêtre lâche, hypocrite et perfide ! reprend l'ascète avec véhémence, tu vois bien que mon pouvoir triomphe du tien et que les puissances célestes sont avec moi !... Je commande aux objets inanimés, comme aux êtres inférieurs, et j'ai la force occulte des prophètes, car Salassim m'a initié aux mystères sacrés!... Brahma est le dieu suprême. Vischnou et Siva lui sont adjoints et forment la trimurty sainte, or, tu n'adores plus que Siva, le dieu de mort, et tu te baignes, comme un animal immonde, dans le sang des sacrifices!... Tu n'es plus un propagateur de la vérité divine, mais un fauve que la faim a déchaîné !...

Aracknaï s'était réfugié près de la piscioe, Il cherchait, en courant autour de la vasque, à éviter l'atteinte du disciple. Mais ses pieds

incerlains s'embarrassaient dans sa sala; il s'abattit, et son front porta sur le marbre avec un bruit sourd.

Prismama poussa dans l'eau le corps qui se convulsait, et le maintint, jusqu'à ce que l'immersion eût fait son œuvre. Les derniers globules d'air, sous l'effort des poumons, crevèrent à la surface de l'onde ; puis, Aracknaï demeura immobile.

— Gloire à Nari, mère du monde ! dit le disciple, et, s'étant approché de la couche où gisait la reine, toujours inanimée, il se prosterna et s'anéantit dans une adoration extasiée. Ses lèvres, cependant, remuaient, il psalmodiait très doucement les stances au Nahamam.

« Tu es un calice de lotus immaculé et tu reçois le germe divin de Brahma en une caresse profonde ! Tu es l'aïeul de tous les êtres! Tu es la pureté et la chasteté ! la Matrice d'or dans laquelle repose la puissance du dieu suprême !

« O Nahamam ! »

Page 1