UN BALLET SINGULIER
— Que les danses commencent!
Les six Grands Maris de Syta se sont assis près d'elle, et les seigneurs de moindre importance ont pris place, au petit bonheur, dans les allées couvertes de sable d'or, dans les massifs et sur les pelouses. Les flûtes de macabou font entendre d'aigres stridulations, tandis que les tchilas de peau de serpent résonnent sous les poings fermés.
Des êtres charmants, sous des gazes frangées de perles, avec des ailes diamantines aux épaules et aux talons, entrent en se tenant enlacés, et entourent le trône de la Ranie.
Ce sont des garçonnets d'une douzaine d'années, aux longs cheveux ramenés sur la tête, aux larges yeux cerclés de sourma. Ils sont plus jolis que des filles; leur chair, macérée dans les baumes, dans des essences spéciales qui décolorent les pigments de leur peau et leur communiquent une teinte nouvelle, brille comme de l'or. Ils sont fins et dodus, ne se nourrissant que de certains aliments savamment dosés.
Les petits danseurs de la Reine savent tous les pas de volupté ; ils se désarticulent et tourbillonnent pour le plus grand plaisir des yeux; ils tentent mille jeux charmants, sans cesse renouvelés. Quelques-uns ont des élytres, des antennes, de longs dards frémissants; d'autres sont métamorphosés en fleurs, avec des tuniques de corolles véritables, de pétales, fixés, un à un, sur une soie d'or qui se confond avec la peau. Les plus petits portent des coquilles de colimaçons, des carapaces roses de coccinelles. Ils glissent entre les danseurs ou s'assemblent pour former des obstacles vivants, au-dessus desquels les artistes
ailés semblent voltiger, tant ils s'enlèvent avec grâce.
A ces premiers exercices succède la ronde des fauves. Des lions, des tigres, des panthères, unis par des liens de roses, tournent autour de Syta, et, leur cercle se resserrant de plus en plus, s'arrête au trône de la souveraine qui pose son pied mignon sur la tête d'Yassoub, son lion favori.
Tous ces fauves sont dirigés par des enfants : pas plus que le peuple d'Ahmehnagara ils n'ont, à aucune époque, tenté de se révolter. Bien soumis, bien soignés, ils sont dodus et reconnaissants, s'endorment à l'ombre des portiques, et ne regrettent pas les lionnes du désert qui chassent tout le jour pour calmer leur faim!...
Syta aime aussi le jeu des grands pachydermes qui se prêtent à cent exercices compliqués. Elle rit de les voir se déplacer lourdement et poser avec précaution leurs pieds énormes sur des boules de métal, ou se balancer en cadence au son des instruments barbares.
Les tigres et les lions portent des liens de fleurs, mais les éléphants sont couverts de plaques de métal, gemmées, et plus rayonnantes que des astres; ils ont des anneaux à leurs défenses, et secouent une multitude de clochettes, de pompons et de grelots tintinabulants. C'est chose effrayante quand deux éléphants, armés en guerre, se précipitent l'un contre l'autre; on dirait le choc de deux montagnes couronnées de flammes. Sous leurs pas le sol oscille, les deux tours menaçantes s'envoient la mort. Les bêtes énormes s'arcboutent sur leurs jambes massives et puissantes comme des contreforts, soulèvent leurs reins, gonflent leurs flancs, enlacent leurs trompes souples, et s'animent à un tel degré, dans leur rage, que la lutte ne se termine que par le trépas de l'un des combattants et souvent de tous deux. Parfois, aussi, on les enivre d'opium ou d'eau-de-vie d'arack pour rendre le combat plus mouvementé. Les bêtes chancelantes manquent leurs attaques, titubent, tombent et se relèvent; mais on les sépare généralement avant le dénouement fa-
tal pour les faire servir à d'autres jeux.
Il y a aussi la lutte des vautours, qu'on affame et qu'on attache au-dessus de quelque morceau de chair vive. Leurs chaînes laissent du champ au vol des oiseaux de proie qui s'attaquent avec furie ou tâchent, par mille ruses, de s'emparer de leur proie.
Ce soir-là, Syta ne prenait point plaisir à ces habituels tournois. Pensive, sur son trône de fleurs, elle revoyait le yoghi charmeur, et se disait que, le lendemain, peut-être, il serait dans ses bras, lui apprendrait des caresses, des baisers que son pouvoir magique rendrait plus fiévreux et plus profonds.
D'autres garçonnets rentraient avec des étalons dont la longue queue balayait le sol. La robe blanche de ces animaux était d'un poil si fin que leur peau transparaissait, et qu'ils semblaient roses. Rien n'était aussi harmonieux que leurs mouvements, et leurs sabots dorés, dans leurs voltes tourbillonnantes, ne faisaient qu'effleurer le sol. Ils avaient des pierreries mêlées à leur soyeuse crinière, une petite selle scintillante couvrait
leur dos et leur tête se coiffait d'une haute aigrette diamantine.
Les étalons roses piétinaient les roses, ils se jouaient parmi les entrelacs de verdure et les cerceaux de feu, ils se dressaient sur leurs jarrets nerveux, et retombaient plus légèrement que les boules fleuries qu'on leur jetait. Les enfants couraient derrière eux, sautaient sur leur croupe, bondissaient de l'un à l'autre avec des cris et des rires. Et les grands chevaux roses emportaient les statuettes d'or dans les corolles mutilées, les parfums et les flammes!...
Syta avait salué les six Grands Maris et passé, indifférente, devant les radogk de moindre importance, qui, depuis le commencement de la représentation, ne cessaient de la dévorer des yeux. Cette nuit lui appartenait, elle désirait ne se donner qu'à son rêve, lasse d'étreintes et de baisers trop semblables.
Lackmama, toute fière, avait eu un regard discrètement ironique pour les six grands seigneurs et un sourire franchement moqueur
pour les autres. De même qu'un sultan ne peut écouter toutes les doléances des femmes de son gynécée, une reine ne saurait subir les discours de tous ses maris.
Syta montrait, certes, plus de courtoisie et d'entrain que la plupart des tyrans turbanés, aussi pouvait-elle, sans remords, s'accorder quelques heures de douce rêverie solitaire.
LACKMAMA
— Lackmama, dis-moi le secret des temples?... Tu as vécu dans la faveur des prêtres et tu as dû découvrir quelques-uns de leurs mystères?... Moi je n'ai guère quitté la cour, et, si je règne sur les hommes, je n'ai nul pouvoir sur les dieux !
Lackmama, en effet, avait passé quelques années de sa vie au pied d'un autel redoutable. Dévouée au culte de Parvati, elle avait assisté aux sacrifices sanglants et aux orgies de la Sakty-poudia. Elle avait, aussi, selon son devoir, contenté les brahmes et les yoghis, sacrifié à la déesse autant qu'elle avait
pu. Il lui restait, de ces fêtes excessives, une langueur pleine de charme qui ombrait ses paupières et rendait plus brillantes ses prunelles pailletées d'or.
Syta, étendue dans la chambre royale, aux vasques d'argent, se montrait, soudain, pleine de curiosités pour les pratiques étranges des temples, et Lackmama, blottie à ses pieds, disait ce qu'elle savait, avec une douceur éloquente.
— C'est la Sakty que tu veux connaître, Fleur divine des étangs sacrés?...
— Oui. Ne dit-on pas que les brahmes ont une science de volupté inconnue des autres hommes?...
— Certes, car leurs fêtes ont été instituées en l'honneur de la fécondation universelle.
— Les yoghis y prennent part?...
— Les yoghis et tous les assistants. Mais la Ranie ne peut se montrer à ces saturnales.
— Hélas ! J'y trouverais peut-être le remède à mon ennui et j'y connaîtrais des sensations nouvelles!...
— Pourtant, Reine adorable, que te man-
que-t-il? n'as-lu point les plus beaux maris d'Ahmehnagara? Ne sais-tu point les plus ardentes caresses?...
— Je voudrais, dit Syta, le regard noyé et les mains jointes, savourer l'amour mystique, éprouver ces tressaillements de l'âme qui ne doivent rien à l'émoi de la chair et ne laissent ni fatigue ni dégoût... Ce Charmeur, dont j'ignore le nom, m'a affirmé qu'il craignait les femmes et que son corps était chaste comme son cœur...
— Alors, avoua Lackmama, il n'est point de ton royaume, ô divine Syta ! car, ici, les brahmes et les yoghis sont plus acharnés après les femmes que tous leurs époux réunis! Il est heureux que les dieux nous aient donné tant de force de résistance!... Mais quel est ce Charmeur dont tu parles?...
Syta, ayant passé son bras au cou de sa confidente, lui raconta l'aventure de la forêt, et la pria encore de lui dire ce qu'elle savait sur la vie de ces serviteurs de la trimùrty redoutable: Brahma, Vichnou et Siva.
— Par la panicha-amrita, les cinq parfums
divins! par les supplices d'unaraca! je te dirai tout ce que je sais sur les yoghis, mais ce sera peu de chose, car ces hommes singuliers ne s'entretiennent guère qu'avec l'esprit des morts, et les brahmes, même, ignorent leurs memirams. Ces solitaires errants ont échappé à la toute-puissance féminine, ils sont incorruptibles.
— Aucune grandeur céleste, fût-ce même le mystérieux Swayam-bhouva, ne peut résister à une invocation faite à propos, et, chaque matin, au sacrifice de Vaswamedha^ le prêtre qui officie fait descendre sur l'autel, par la vertu des mentrams, le dieu Vischnou, incarné dans Khristna; je saurai de même fléchir la volonté d'un obscur Charmeur!
— Je souhaite, ô Divine! que ton désir se réalise, puisque ce yoghi inconnu a su captiver ton cœur!... Quand dois-tu le revoir?...
— Il m'a promis de venir au palais, car il sait que je suis la reine !
— Il ne viendra pas.
— Il oserait ne point venir?...
— Oui, Majesté auguste, car il redoutera ta grâce et ta beauté!...
— 0 Lackmama! j'espère que ton habituelle perspicacité s'égare!... Je serais si malheureuse de ne pouvoir m'entretenir, ne fût-ce qu'une minute, avec cet envoyé des dieux!... Si tu savais combien il ressemble peu aux autres hommes ! C'est un être de force et de douceur. Sa beauté vraiment est surnaturelle!
— Ecoute, reprit Lackmama, en baissant la voix, il faudra suspendre à ton cou les sept perles creuses du Karany-yoga, le véda sacré, et te vêtir comme une Kourouba des Montagnes bleues. Ainsi le Charmeur se sentira plus rassuré. Lorsqu'il paraîtra, tu diras ce seul mot: AUM! et il s'anéantira devant toi.