LES SIX GRANDS MARIS
Ces heureux seigneurs s'appelaient:
Soulabatkha, ou le Fruit savoureux ;
Ruman-Bibi, la Science parfaite ;
Biskourmi, la Colonne de félicité ;
Nandamû, le Bélier d'or ;
Paraçou, l'Incomparable ;
Doudouma-Lovi, Au-dessus de tout l
Quand la Ranie, adornée de son bandeau aux douze cœurs de diamants renversés, plus éblouissants que les douze pics neigeux des monts Vindhyahs, parut dans la chambre du festin, les six maris se levèrent en même temps. Souple et gracieuse, elle passa devant eux, en appuyant le bout de ses doigts fuselés sur ses lèvres, ce qui signifiait qu'elle adres-
sait à tous le baiser de bienvenue. Ils répondirent, en mettant la paume de leur main gauche sur leur poitrine, et, comme si ce geste eût été un signal, vingt instruments barbares se firent entendre, à la fois, tandis que montait la voix grêle d'un bataillon de garçonnets, cachés dans les galeries de la salle immense.
Syta s'installa sur un trône d'ivoire et d'or, pendant que les époux s'accroupissaient à ses pieds pour la servir, tour à tour, lui passer les mets véhéments au cucurma et au kurry, lui verser le vin de lotus, tiqueté de pierres précieuses.
A part les dames du service de la chambre royale sous les ordres de Lackmama, il n'y avait pas de femmes au palais. De jeunes garçons, admirablement faits et de charmant visage, circulaient parmi les convives, à pas de velours. Ils étaient peu vêtus, mais leurs bras et leurs jambes de bronze pâle scintillaient de joyaux; des fleurs fraîches ornaient leurs cheveux à chaque heure du jour.
Soulabatka, qui avait un visage d'ambre
brun avec des yeux à lueurs glauques de péridols, interrogea la Ranie d'une voix tendre, toute vibrante d'émotion:
— Pourquoi as-tu quitté la chasse, Lotus bleu des étangs sacrés?... Il ne t'est rien arrivé de fâcheux, au moins?...
Et Ruman-Bibi (la Science parfaite), ajouta :
— Quelle imprudence de t'éloigner ainsi, lorsqu'il y a tant de fauves et de reptiles dans les bois!
— Nous avons langui, loin de ta beauté! soupira Paraçou (l'Incomparable).
Quant à Nandamù et à Biskourmi, ils n'osaient diriger leurs regards vers la majesté adorable de la souveraine, mais frémissaient d'impatience.
Doudouma-Lovi, plus audacieux, posa ses lèvres sur le voile frangé de saphirs de la très Auguste.
— Rassure-nous, Astre de gloire et d'Amour!
La Ranie trempa le bout de ses doigts fins dans l'eau parfumée, qu'un jeune esclave lui offrait dans une coupe précieuse, et passa à
un plat nouveau, non sans avoir bu quelques gorgées d'un vin rose, poudré de rubis, qui sentait la fleur et le poivre.
— Mes chers époux, dit-elle, de sa voix plus douce qu'un soupir de hulotte, j'ai failli être piquée par un serpent, et j'ai été sauvée par un Charmeur.
Les Radogk ouvraient de grands yeux.
— Un charmeur !... Peut-être un yoghi du temple de Siva?...
Et Ruman-Bibi (la Science parfaite) demanda:
— Sans doute, vas-tu lui ouvrir ta couche?...
Ce serait un honneur pour nous! remarqua Naudamù (le Bélier d'or).
— Cet homme a fait vœu de chasteté, soupira Syta.
— Il ne sait donc pas que tu es la souveraine ! rugit Paraçou (l'Incomparable).
— Il le sait. Doudouma-Lovi, crispa les poings:
— Comment ! il a osé refuser la divine faveur de ton baiser!
— Il n'a point recueilli dans le creux de sa main, la poussière de tes pas pour s'en frotter les lèvres?...
— Il n'a point confessé son indignité en frappant trois fois le sol de son front?...
— Il n'a point adressé au Para-Pouroucha de véhémentes actions de grâces?...
— Non, dit Syta humiliée, et j'ignore même son nom!
— Il faut, dit Biskourmi (la Colonne de félicité), que ce Charmeur te donne satisfaction, et nous nous emploierons à te rendre heureuse!
La Petite Ranie, qui épluchait de ses doigts experts une queue de souhsounia (sorte de salicoque bleue) confite au miel de l'Himalaya, leva les épaules.
— Je saurai bien le retrouver toute seule, et j'espère que je réussirai à lui faire franchir le seuil du temple auguste!
Buman-Bibi et Naudamù approuvèrent la souveraine de vouloir agir sans aide; mais Paraçou, Doudouma-Lovi, Soulabatka et Biskourmi furent d'un avis contraire. Ils mon-
trèrent même une certaine humeur du peu de cas qu'on faisait de leur zèle et de leur sagacité. En leur qualité de Grands Maris, n'avaient-ils pas le droit de choisir les concubins de Syta et de s'assurer de leurs mérites?... Vouloir se passer d'eux, était, en somme, presque une injure qu'on leur adressait, car ils s'étaient toujours montrés dignes de la confiance de la princesse, remplissant avec tact et diligence leur fonction délicate.
Naudamû (le Bélier d'or) avait déjà fourni un grand nombre de maris secondaires, et, généralement, Syta s'était montrée satisfaite de son choix. Pourquoi, en cette délicate occurrence, refusait-elle ses services?...
— Mes chers seigneurs, reprit la souveraine, en mangeant des œufs de scobali (sorte de grand lézard) au lait d'amande, je suis désolée de vous causer quelque peine. Croyez que je n'ai point eu l'intention de vous offenser et que, si je désire me choisir un amant, sans votre secours, c'est que le cas est fort particulier. Ce Charmeur, dont j'ignore le nom, vient des rives lointaines où les femmes
n'ont qu'un seul mari et les maris autant de femmes qu'ils en souhaitent, il ne comprendrait pas la sagesse de nos lois!
— Oh! dit Naudamù avec un dédaigneux sourire, comment un homme qui suffit si rarement à contenter une femme, peut-il en avoir plusieurs?...
— Comment un mari qui peut, si péniblement, offrir en une seule nuit les sept discours réglementaires, accepte-t-il de parler à tant d'épouses insatiables? appuya Paraçou.
— Ces femmes, dit Soulabatka, ne doivent presque jamais entendre la parole de vérité?...
— Combien élémentaire doit être leur science!...
— Combien factice leur mince félicité !
— Que de rancunes doivent s'amasser en leur cœur contre l'homme, présomptueux et insuffisant, qui ne sait que faire la roue au soleil comme un paon fier de ses plumes?...
— Ah! soupira la princesse, les pauvres petites ont peu de joie en ce monde, sans compter qu'on les emploie aux plus durs travaux
et qu'on ne les estime guère plus que des bêtes de somme!
— Cerles, dit Doudouma-Lovi, mieux vaudrait tuer, comme chez nous, les filles à leur naissance que de les condamner à une si misérable vie! Leur petite âme d'élection voltigerait sur les maisons et répandrait le bonheur dans les bois et les prairies... Mieux vaudrait immoler la femme que de méconnaître sa nature sacrée! Ces pays sacrilèges périront par le feu du ciel!
— Là-bas, affirma Naudamû, l'époux n'approche l'épouse que pour la féconder ! Elle ne connaît de l'amour que les souffrances de l'enfantement et de l'allaitement.
Biskourmi souffla avec mépris:
— Les peuples qui agissent ainsi sont des peuples voués à toutes les vengeances divines! La guerre, l'incendie, le pillage, les épidémies, les révolutions et tous les cataclysmes de la nature les décimeront peu à peu!... Ils ne pourront nourrir tous les êtres, issus de leurs criminelles fornications, et ils s'entredévoreront comme les fauves dans les jungles!
Syta, ayant une dernière fois trempé ses mains dans une coupe parfumée de jasmin et de rose, s'appuya à l'épaule de Soulabatka et de Paraçou pour monter sur un trône fleuri qu'on avait dressé à l'entrée de la salle, dans un immense jardin planté des arbres les plus rares. De légères guirlandes lumineuses se croisaient au-dessus de la tête de la jeune Reine, des coussins de saligrams et de tubéreuses s'étalaient sous ses pieds, des lotus au pistil de flamme émergeaient des ondes d'un étang. De chaque côté du trône, et tout autour du jardin, des éléphants portaient des pyramides de petites lampes de toutes les couleurs, et les grands pachydermes, à chacun de leurs mouvements, semblaient remuer des montagnes de feu!