LA MARQUISE, LE DUC
LE Die.
Parbleu ! j'ai donné là dans un beau piège, moi!
i..\ MARQUISE
Dans lequel, donc?
LE DUC
Quoi ! n'avez-vous pas entendu le maudit
ordre qu'elle a donne pour sa porte . Et vous encore, qui me condamnez à passer ici la journée sans vous!
LA MARQUISE
Ce n'est pas moi, mais les circonstances qui vous y condamnent. Au reste, le grand malheur que de passer quelques heures tête à tête avec une jolie femme et d'être sûr qu'on ne sera pas interrompu !
LE DUC
Et qu'on parlera toujours de la même chose. J'aimais ce malheureux Prévanes assurément, et je crois l'avoir prouvé : mais pourtant, elle me fera mourir d'ennui, si c'est lui qui fait toujours le fond de l'entretien.
LA MARQUISE
Prévanes! Qui est cet homme-là?
LE DUC
Vous me confondez par cette question.
LA MARQUISE
Hélas! Célie pourrait vous la faire et avec bien plus de sincérité que moi.
LE DUC
Cela serait-il possible?
LA MARQUISE
Eh! pourquoi pas?
LE DUC
Ah! quelle horreur!
LA MARQUISE
Celles de ce genre-là sont si communes!
DU COIN DU FEl LE DUC
Quoi! Ce même homme qu'elle devrait éternellement pleurer, ou du moins n'oublier jamais; à qui elle doit tant! du souvenir de qui, il n'y a encore que huit jours, elle paraissait si remplie, et dont elle voulait qu'on ne fût pas moins occupé qu'ellemême, est pour jamais anéanti dans son cœur!
LA MARQUISE
A parler sérieusement, j'ai tout sujet de croire que ce que vous avez de plus à craindre n'est pas qu'on vous en entretienne trop longtemps; à moins cependant que vous ne lassiez Tétourderie de lui en parler le premier; carence cas, il est certain que, quelque épuisé que soit pour elle ce sujet, elle le traitera avec une étendue à vous désespérer.
Il DUC
Qui ! moi î Ah parbleu ! je vous réponds de ne lui en pas plus parler que si je ne l'eusse jamais connu ; mais vous verrez que, malgré cela, je serai assez malheureux pour qu'elle m'en assassine.
LA MARQUISE
Eh non! vous dis-je; nous avons diné tète à tète : malgré son prétendu dégoût pour la nourriture et cet estomac rebelle qui, selon elle, ne veut plus rien digérer,
elle a mangé beaucoup mieux que moi, qui faisais diète depuis vingt-quatre heures. Après, nous avons eu ensemble une fort longue conversation, laquelle, par parenthèse, aurait pu faire présumer à quelqu'un qui l'aurait entendue, que Tune de nous deux ne méritait pas d'avoir un amant; mais non qu'elle en eût un à regretter; et le pauvre Prévanes, en effet, n'y a, je crois, été nommé qu'une seule fois; encore a-ce été par hasard.
LE DUC
De bonne foi! vous croyez qu'elle ne le pleure plus?
LA MARQUISE
Ce serait peut-être un peu trop dire; mais, du moins, je doute qu'elle le pleure encore longtemps, et que même aujourd'hui elle ne pût se passer de donner des larmes à sa mémoire. Ce n'est pas cependant que, si ma conjecture est juste, ce ne soit bien malgré elle que cela lui arrive. Elle aimait Prévanes; mais c'était à sa manière, et elle a, par malheur pour elle, une de ces âmes qui, quelque désir qu'elles eussent que le sentiment prît sur elles plus d'empire, ne peuvent jamais s'affecter qu'à un certain point, et pour qui surtout la douleur est un fardeau insupportable. Aussi, ne voudrais-je pas répondre que, forcée de paraître devant
nous, amis intime? de son malheureux amant, et confidents de leur tendresse, aussi affligée qu'elle sent qu'elle devrait l'être, notre présence ne lui lût à présent plus à charge qu'agréable, ou nécessaire.
lui ce cas, pourquoi vouloir que nous soyons sans cesse auprès d'elle .- A quoi peut lui servir cette fausseté?
A tacher de nous imposer sur l'état de son cœur, et sur la honteuse facilité avec laquelle elle s'est consolée de Prévanes; car, dans le fond, il ne se peut pas qu'elle ne s'en trouve intérieurement fort dégradée. Plus certaines douleurs sont décidées honorables, plus aussi Ton doit cacher que Ton est incapable de les soutenir longtemps: elle tache donc de masquer l'âme qu'elle a, de celle qu'il serait beau d'avoir; et c'est précisément ce qui fait qu'elle ne veut montrer à personne, et moins encore à nous qu'à qui que ce puisse être, la sienne telle qu'elle est.
LE DUC
Mais croyez-vous qu'elle se console de Prévanes, au point d'en prendre un autre :
LA MARQUISE
Je n'en sais rien; mais quand cela arrive-
rait, je n'en serais pas bien surprise: elle n'est pas morte.
LE DUC
Ah ! cela serait affreux, après ce qu'il a fait pour elle !
LA MARQUISE
Affreux, j'en conviens; fort ordinaire, pourtant. Ce n'est pas sa faute à elle s'il a gagné une fluxion de poitrine en la veillant dans la maladie dont elle a pensé mourir, et s'il en est mort; elle l'a pleuré: si ce n'était pas tout ce qu'elle lui devait, c'était du moins tout ce qu'elle pouvait faire pour lui. Eh! qui sait, en cas qu'il en fût revenu, s'il ne l'aurait pas trouvée encore plus ingrate? Nous ne récompensons jamais les sacrifices que l'on nous fait, que quand nous sommes dignes qu'on nous en fasse. Célie, charmante par la figure, avec de l'esprit, ne pensant peut-être point dans le fond absolument mal, n'en est cependant pas plus faite, par son excessive légèreté, pour s'attacher un honnête homme; et ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis.
LE DUC
Ah! ce n'est pas non plus d'aujourd'hui que je la connais.
LA MARQUISE
Ah! ah! est-ce qu'elle aurait eu des vues sur vous?
LE DUC
Je l'ignore : et cela vous prouve que je n'ai pas eu lieu de le croire.
LA MARQUISE
Cela m'étonne, pour le moins, autant de votre part que de la sienne.
LE DUC
Vous avez raison; il est, au premier coup d'œil, assez singulier que nous n'ayons pas de fantaisie l'un pour l'autre. Je crois que ce qui en est cause, c'est que depuis que nous sommes tous deux dans le monde, nous ne nous sommes jamais vus que respectivement
OCCLipcs.
LA MARQUISE
Bon! vous êtes bien gens tous deux à tenir à ce que vous faites, au point qu'il ne vous naisse pas de caprices.
LE nue
Et puis, je ne sais pas, elle ne m'a jamais plu.
LA MARQUISE
Cela est encore fort extraordinaire, par exemple : car j'ai vu des femmes qui n'étaient assurément faites d'aucune façon pour entrer en comparaison avec elle, non seulement trouver grâce devant vos yeux, mais même vous déranger un peu la tète.
LE DUC
Aussi, puis-je plus aisément vous dire
qu'elle ne m'a jamais plu, que fonder en raison mon indifférence pour elle. D'ailleurs, quand j'aurais pensé différemment sur son compte, depuis l'instant heureux qui m'a pour jamais uni à vous, je crois que mes prétentions sur elle auraient été fort inutiles. Elle est trop votre amie pour pouvoir penser à un homme qui jouit du bonheur de vous plaire.
LA MARQUISE
Mon amie! Pouvez-vous penser que l'amitié puisse jamais unir deux caractères aussi différents que le sont les nôtres? La parenté a commencé notre liaison; Célie Ta continuée plus par nécessité que par goût; moi, je ne l'ai point rompue, pour ne pas achever de la perdre dans l'esprit de sa mère qui, l'estimant déjà bien peu, aurait pris cette rupture pour une confirmation des bruits qui ont été jusques à elle, et eût indubitablement fait un éclat. Nos liens n'ont donc, comme vous voyez, rien qui dût la gêner à un certain point si, sa fantaisie se tournait de votre côté; mais elle m'aimerait, et le plus tendrement du monde, que, si elle vous trouvait à son gré, ce ne serait point du tout pour elle une raison de ne se pas satisfaire. Elle a donné des preuves qu'elle ne se contraint qu'à un certain point sur ces sortes de choses ; et, dans le
tond, elle pense sur cela comme tant d'autres...