LE II \S,\KI
que l'on courrait le risque de la tromper, ou d'être infidèle, et qu'un honnête homme ne doit s'exposer ni à l'une ni à l'autre de ces deux choses-là : de le lui aller dire à titre de simple fleurette, et sans aucun autreobjet, en est une qui m'a toujours paru souverainement ridicule ; et c'est aussi ce que j'ai toujours fait le moins volontiers.
CÉLIE
Cela est plaisant; je vous aurais cru moins de scrupules sur la première de ces deux choses-là et plus de goût pour la seconde, et si vous vouliez être de bonne foi, vous conviendriez que je n'ai pas tort de croire l'un et l'autre : mais revenons, s'il vous plaît, au point d'où nous sommes partis. A la façon dont vous m'avez parlé au sujet de ma rupture avec M. de Clêmes, il semblerait que, dans ce temps-là, du moins, vous ne me voyiez pas avec toute l'indifférence que, par votre conduite avec moi, je serais en droit de vous supposer : car, n'est-ce pas ce que, si je voulais, je pourrais inférer de l'empressement avec lequel vous vous seriez, dites-vous, fait écrire chez moi, pour peu que cela eût été d'usage?
Si ce n'est pas dans la dernière précision ce que j'ai voulu dire, du moins peut-on,
DV coix nr FEU
sans leur faire une grande violence, donner à mes paroles ce sens-là.
LIE
Pour moi, qui ne cherche assurément pas à leur donner la torture, elles ne m'en présentent point d'autre; et je crois que je ne serais pas la seule qui les interprétât comme je fais.
LE DUC
C'est selon le plus ou moins de besoin qu'on aurait qu'elles le signifiassent; mais comme vous ne pouvez, vous, avoir aucun intérêt à les expliquer comme vous faites, il faut que je me sois trompé quand je les ai crues sans conséquence.
céi.ii:
Oh ! n'ayez pas peur ; mon intention n'est point de leur donner une autre valeur que celle que vous y attachez vous-même.
LE DUC
l ne crainte de cette espèce me donnerait un si grand ridicule, que je me flatte que vous voudrez bien ne me la pas supposer. ci'.i.ir.
Vous devez être d'autant plus tranquille à cet égard, que je ne pourrais vous la croire, sans m'en donner, toute la première, un très grand.
Je ne sais si c'est parce que je n'ai pas
LE IIASARI)
l'honneur d'être femme; mais leurs prétentions me paraissent toujours moins déplacées que les nôtres.
CÉLIE C'est selon ce que nous sommes : car, à mon gré, ce n'est pas notre sexe, mais nos grâces, qui les excusent; et toutes n'en ont pas, comme vous savez. (Ici la conversation tombe, une minute à peu près ; et Célie paraît rêver asse\ profondément. Le duc, enfin, lui demande ce qui l'occupe si fort.)
CÉLIE
Je cherchais à me rappeler quelle femme vous occupait vous-même, lorsque M. de Norsan me quitta.
LE DUC
Tout ce dont je me souviens, c'est que je faisais quelque chose; mais j'aurais, je l'avoue, peine à vous dire tout d'un coup ce que c'était.
CÉLIE
Il fallait que cela ne vous intéressât pas beaucoup, puisque vous en avez si peu conservé la mémoire.
LE DUC
Assurément : selon toute apparence, c'était quelque fille.
Et quand je quittai M. de Clêmes?
DV COIN DV FEl qi
LE DUC
C'était quelque chose qui ne valait pas beaucoup mieux.
CÉLIE
Oserai s- je bien, à présent, vous demander pourquoi, lorsque M. de Norsan me quitta, vous sentant, de votre aveu môme, une sorte de goût pour moi, et ne faisant rien qui vous imposât la loi de le contraindre, vous ne me parlâtes point; ou pourquoi, quand je quittai M. de Clêmes, étant, à fort peu de chose près, dans la même position, vous gardâtes le môme silence?
le duc, avec embarras.
S'il est vrai que dans le temps que M. de Norsan vous rendit votre liberté, la mienne n'était pas engagée, je n'étais pas non plus absolument libre. Après cette fille dont je \ous ai parlé, j'avais, ainsi que cela nous arrive souvent, pris, sans l'aimer, une femme qui ne m'aimait guère davantage. Ses bontés n'avaient point changé mon cœur; mais ses dispositions n'étaient pas restées les mêmes : elle voulait à toute force que je l'aimasse : c'était une fantaisie qui lui était venue; en conséquence, elle ne se prêtait plus avec la même résignation à mon indifférence pour elle. Vous n'ignorez pas que, quoique par elles-mêmes des chaînes de ce genre ne soient pas faites pour être respec-
tées à un certain point, on ne les rompt pas comme on voudrait, parce qu'on craint, en s'y dérobant sans aucune sorte d'égards, d'avoir de trop mauvais procédés. Cette femme qui connaissait ma façon de penser là-dessus, en abusait indécemment. De sorte que quand, enfin, je me fus déterminé à rompre avec elle, je trouvai, non seulement que vous n'étiez plus libre, mais môme que vous aviez pris l'homme du monde dont je me serais défié le moins.
CKLIE
Soit : mais quand cela ne fut plus, vous ne pouvez pas dire assurément que je fisse rien qui pût vous empêcher de me parler, si vous en eussiez eu envie; car je fus plus de six mois sans vouloir entendre parler de quoi que ce fût.
LE DUC
Tant que cela!
CÉLIE
Oui, tout autant : c'était, à ce qu'il me semble, vous laisser le temps de vous expliquer.
LE DUC
Eh mais! Madame, avec votre permission, vous ne mîtes pas entre de Clêmes et d'Alinteuil un si long intervalle?
célie, en affectant de rire.
M. d'Alinteuil! Voilà une bonne folie!
Est-ce qu'on me l'a donné dans le monde ?
il DUC
On a pris cette liberté : est-ce que vous n'en saviez rien ?
CÉLIE
lui voila, je vous jure, la première nouvelle : et vous crûtes donc, vous, que je l'avais ?
LE i»i C
Ma loi! oui : sur des choses de ce genre, je crois assez volontiers ce que j'entends dire à tout le monde, surtout quand elles paraissent aussi vraisemblables que le paraissait celle-là.
CÉLIE
Me serait-il permis de vous demander ce qui lui donnait ce caractère de vraisemblance si frappant?
LE DUC
La façon dont vous viviez avec lui.
CÉLIE
Elle était amicale; j'en conviens.
LE DUC
Oh! oui, fort amicale!
CÉLIE
C'est qu'au fait, elle n'était pas que cela; et que si c'est sur cela seul qu'on me l'a donné, je ne sais pas comment, pour éviter de pareilles imputations, il faut que nous vivions avec vous. J'ai toujours fait, comme ami, beaucoup de cas de M. d'Alinteuil;
mais ce serait un des hommes du monde que je voudrais le moins pour amant ; et je n'ai jamais varié là-dessus une minute.
LE DUC
Je ne vois pas bien pourquoi, car il est aisé de faire pis : d'Alinteuil, avec une figure fort agréable et beaucoup d'esprit, n'est pas un amant, ni qu'il doive être si difficile de prendre, ni dont on puisse avoir à rougir.
CÉLIE
Il n'est pas ici question de son plus ou moins de mérite : je conviens, d'ailleurs, avec vous, qu'on ne saurait, de toutes façons, être plus aimable; mais, comme vous savez, je crois, on n'aime pas tout ce qui parait digne d'être aimé; et moins je pensais à faire de lui mon amant, moins je crois aussi m'être conduite avec lui de façon à faire penser qu'il le fût; à moins pourtant que les plus simples témoignages d'amitié ne passent, dans l'esprit de certaines gens, pour des actes de tête tournée; et de ces derniers, je ne crois pas, quoi que vous disiez, en avoir fait pour lui.
LE DUC
Moi, Madame! Est-ce que je dis rien qui doive seulement vous faire soupçonner que je cherche à vous en accuser?
CÉLIE
Assurément, oui ! Si, comme je le pense,
dire à quelqu'un que l'on croit qu'il a tait une chose, est l'accuser de l'avoir faite. i i: duc En tout cas, je n'ai pas été le seul qui l'aie cru; et l'on en fut même, dans le monde, si persuadé, que tous ceux qui avaient des prétentions sur vous (et le nombre n'en était pas médiocre les retirèrent, comme convaincus qu'elles leur seraient inutiles ; et assez ordinairement, nous ne prenons point une pareille conviction à si bon marché, quand elle a de quoi blesser nos sentiments, ou mortifier notre amour-propre.
CÉLIE
Eh ! vous fûtes apparemment du nombre de ceux qui l'eurent et qu'elle effraya?
LE DUC
Je ne vois pas bien pourquoi j'en aurais été moins épouvanté qu'un autre.
CÉLIE
Si vous y prenez garde, vous éludez ma question plus que vous n'y répondez.
LE DUC
Eh ! oui, Madame, je fus de ce nombre : quelle raison, encore une fois, aurais-je eue pour nen être pas?
CÉLIE
Votre embarras me fait rire ! Mais aussi, de quoi vous avisez-vous de vouloir me faire croire qu'en aucun temps de votre vie
vous ayez pense à moi d'une certaine façon, lorsque j'ai du contraire toutes les preuves imaginables?
LE DUC
Toutes ces preuves qui déposent, à ce que vous croyez, si fortement en faveur de votre opinion, se réduisent à mon silence; et ce même silence ne me paraît rien prouver du tout, dans les circonstances où vous et moi étions alors.
CÉLIE
Je ne sais pas; mais, d'ordinaire, un homme amoureux, ou qui prévoit seulement qu'il n'est pas impossible qu'il le devienne, ou parle de son sentiment actuel, ou prépare les voies à son sentiment à venir; il me semble du moins qu'en général c'est assez votre usage.
LE DUC
Je l'avoue, Madame; mais vous ne devez pas non plus ignorer que, quelque général que soit un usage, il n'est pas suivi par tout le monde ; ou qu'en l'adoptant, chacun, d'après son caractère, le restreint ou le modifie.
CÉLIE
Si vous avez toujours été de la même circonspection, vous avez dû perdre bien des occasions d'être heureux; ou vous avez forcé à de bien désagréables avances les femmes
qui vous distinguaient; car il serait injuste de croire qu'il soit également commode pour toutes de parler les premières; et indépendamment même de la violence qu'on a à se faire pour en venir là, c'est une démarche dont, quelque aimable qu'on puisse être, le succès est si peu certain; et qui, d'ailleurs, expose à donner de soi des idées si singulières, qu'il faut nécessairement, pour se la permettre, l'amour le plus tendre...
LE DUC
Ou une bien grande douceur de mœurs.
CÉLIE
Mais vous, Duc, que penseriez-vous d'une femme qui, nourrissant depuis longtemps dans son cœur, je ne dis pas un sentiment déterminé, mais un penchant tendre, auquel différentes choses des deux parts l'auraient empêchée de se livrer; et qui, aussi lasse de le contraindre que de ne le pas voir pénétrer, l'avouerait enfin à celui qui l'aurait fait naitre?
LE DUC
Vous supposez, sans doute, qu'elle n'aurait exactement rien fait au profit du sentiment qu'elle aurait, et qui eût pu le faire
deviner :
CÉLIE
Je ne le supposais pas: mais quand cela serait?
LE DUC
Dans la question que vous me présentez, vous imaginez, apparemment, un homme qui a de l'usage du monde?
CELIE
Oui, si vous voulez : mais quand il n'en aurait pas?
LE DUC
C'est que dans l'un ou l'autre de ces deux cas, l'état de la question ne sera plus du tout le môme.
CÉLIE
Je ne vois point pourquoi, quelque supposition, de ces deux-là, que l'on veuille admettre, l'état de la question en sera si fort changé.
LE DUC
Mais pardonnez-moi, Madame; la différence de l'homme qui n'est pas instruit, à l'homme qui l'est, n'est point, à ce dont il s'agit, aussi étrangère que vous le pensez. Dans une très grande jeunesse, notre inexpérience ne nous permet pas de lire dans le cœur de la femme même qui nous intéresse le plus, ce qui s'y passe pour nous; et elle peut, sans risque, nous l'apprendre, parce que si ce n'était pas l'amour qui reçut sa déclaration, ce serait le désir; et que, quand une femme ne nous inspirerait rien, pas même la plus légère curiosité, il suffirait,
pour qu'elle nous en fit naître, ou même pour que nous nous en crussions fort amoureux, qu'elle nous apprit que nous avons su lui plaire : mais si c'est un homme que L'usage du monde ait éclairé, qu'elle a pour objet; et qu'elle ait tâché de le lui faire entendre, je crois qu'elle ne peut, sans hasarder beaucoup, aller plus loin, parce qu'il estàprésumer qu'il veutplus paraître ignorer ce qu'elle sent pour lui, qu'il ne l'ignore en effet; et qu'un aveu de cette espèce ne saurait être fait avec succès à quelqu'un qui, en ne voulant pas l'entendre, lui en fait, de son indifférence pour elle, un tort tacite, il est vrai, mais pourtant on ne peut pas plus marqué.
CÉLIE
Rien, sans doute, n'est mieux vu que ce que vous me dites; et c'est dommage qu'il réponde si peu à ce que je vous demandais. Ce que je voulais savoir simplement, c'est ce que vous penseriez, vous, d'une femme qui se mettrait dans ce cas-là.
LE DUC
Pour pouvoir répondre de ce que Ton ferait dans telles ou telles circonstances, il faudrait avoir éprouvé une situation, sinon toute semblable, du moins à peu près pareille; et comme il ne m'est point arrivé de recevoir de pareilles déclarations, il me
serait difficile de vous dire affirmativement de quelle façon je pourrais en être affecté.
CELIE
Premièrement, je ne crois point, avec votre permission, qu'il soit bien vrai qu'à cet égard on ne vous ait jamais prévenu de politesse ; mais quand cela serait, je n'en serais pas moins persuadée qu'il y a des choses que, pour décider la sorte de sensation qu'elles pourraient faire sur nous, il n'est pas nécessaire d'avoir éprouvées; et, si je ne me trompe, ce que je vous propose est de ce nombre.
le duc, embarrassé.
Mais... pardonnez -moi... D'abord, les circonstances où l'on peut se . trouver doivent nécessairement influer beaucoup sur le fond de la chose... Tel aveu que, dans un certain temps, je recevrais avec transport, peut, dans un autre, ne me pas intéresser. Il peut me plaire dans la bouche d'une femme et me blesser dans la bouche d'une autre ; ou, sans faire sur moi une si désagréable impression, me laisser du moins, sur ses sentiments, dans la plus profonde indifférence. En général, il me semble que, pour cela, nous dépendons beaucoup de notre façon de penser, du plus ou du moins qu'en cet instant une femme nous paraît sacrifier, et de nos préjugés sur ces choses-
DU COIN l>r FEU
là, qui sont, assez ordinairement, la règle et la mesure de notre reconnaissance. Comme, en quelque situation que nous puissions nous trouver, nous ne perdons jamais de vue, à un certain point, les intérêts de notre vanité, cela dépend encore de la portion d'estime qu'elle s'est acquise, parce qu'il ne saurait nous être indifférent que le triomphe que nous remportons ait de quoi flatter ou humilier notre gloire, et que, peut-être, nous tenons encore plus à cela qu'au plaisir même. Ce n'est pas cependant que si elle est extrêmement jolie, ou seulement qu'elle passe pour telle, qu'en faveur de ses agréments ou du bruit qu'elle fait, nous ne lui pardonnions de manquer de décence, et qu'à fort peu de chose près, nous n'attachions d'abord à notre victoire le même prix que si elle eût de quoi flatter notre orgueil par sa difficulté. L'embarras, la modestie, la pudeur, ont pour les uns des charmes inexprimables; les autres, moins délicats, ne s'émeuvent qu'autant qu'une femme leur montre moins d'envie d'être aimée que d'être séduite, et qu'enfin le cœur est ce qu'elle paraît le moins vouloir toucher. Les uns...
CÉLIE
Les uns! les autres! Qu'est-ce, je vous prie, que tout ce long verbiage? Ce que je
veux savoir n'est pas ce qui affecte plus ou moins, en bien ou en mal, tous ces gens-là; mais ce qui vous affecte, vous, personnellement. Il ne se peut pas que depuis que vous existez, vous ignoriez ce qui, soit par votre constitution, soit par votre façon de penser, pourrait prendre le plus sur vous; et c'est ce que je vous demande inutilement depuis deux heures : voudrez-vous bien enfin me répondre?
LE DUC
A Tégard de la façon de penser, j'en ai une à moi, rien n'est plus sûr; mais elle est, comme celle de tous les hommes du monde, si subordonnée aux circonstances, qu'il y aurait, à moi, une sorte de mauvaise foi à m'en donner une d'après laquelle j'agisse toujours. Pour ma constitution, elle est telle, je l'avoue, que je ne voudrais pas répondre de moi bien longtemps, si l'on cherchait plus à aller à mes sens qu'à mon cœur. célie, en souriant.
C'est-à-dire qu'avec un peu d'indécence on aurait bon marché de vous.
J'en conviens, je la déteste; mais elle m'entraîne; pourvu, cependant, que ce ne soit point de l'amour que l'on me demande; car, je le répète encore, ce ne serait pas là le moyen de m'en donner.
DU COIN DU FED m J
CÉLIE
Jureriez-vous bien de cela?
LE DUC
Tout homme sensé, surtout quand il est question de choses dans lesquelles le caprice ou le goût peuvent jouer un bien plus grand rôle qu'on ne le pense, ne doit, selon moi, jurer de rien. Tout ce que je sais seulement, c'est que si le mépris n'a jamais empêché qu'on ne m'inspirât des désirs, il m'a jusqu'ici, du moins, rendu inaccessible a l'amour.
CÉLIE
Que vous méprisassiez une femme qui, en effet, n'en voudrait qu'à vos sens, je n'ai point de peine à l'imaginer; mais il me semble que vous devriez un sentiment tout contraire à celle qui, vous aimant assez pour braver en votre faveur tout ce qu'on dit que nous nous devons, ne chercherait à attaquer vos sens que dans l'intention d'aller par eux jusques à votre cœur. Vous me direz peutêtre que cette confiance en ses charmes pourrait annoncer de sa part un peu trop d'amour-propre; mais quand elle a de quoi le justifier, du moins ne peut-on pas légitimement lui en donner un ridicule.
S'il est vrai, comme on le croit, que
m 4 LE HASARD
l'amour-propre nous inspire l'horreur de ce qui peut nous dégrader, ce serait bien injustement qu'on lui en reprocherait. A l'égard du ridicule, en méritât-elle, ce n'est pas dans l'instant ce qu'elle risque le plus et qui nous frappe davantage : le désir ne discute rien. En supposant toutefois que, du côté des charmes, elle ne pût qu'y gagner, oserais-je bien vous demander pourquoi, de tout ce qu'elle pourrait tenter pour toucher un homme, elle prendrait de préférence la voie qui l'exposerait presque infailliblement à manquer le but qu'elle se propose?
célie De préférence! Non : je suppose qu'elle ne l'emploierait que parce qu'il ne lui en resterait pas d'autre; qu'elle aurait d'abord tâché vainement de se faire entendre; et qu'enfin, ce serait une chose moins de choix que de nécessité. Il me semble, de plus, qu'une femme, sûre d'avoir dans le cœur de quoi justifier une démarche qui ne blesse que des idées adoptées peut-être sans beaucoup d'examen, et dont encore il est à considérer qu'elle a l'amour pour excuse, peut, à la faire, risquer moins que vous ne prétendez ; et qu'enfin, un mépris momentané doit l'effrayer moins que le malheur constant de vivre sans ce qu'elle aime.
DU COIN 01) FEV i.i DtJC
Momentané! Eh! qui l'assure donc tant qu'il le soit?
: h :, fort impatientée et d'un ton d'aigreur.
Oh! Monsieur le Duc, vous me permettrez de vous le dire, pour un homme de votre rang, et qui, d'ailleurs, a vécu dans le monde, comme vous avez fait, vous avez bien les préjugés les plus gothiques et les plus inattendus.
LE DUC
Peut-être aussi sont-ce des principes : chacun, comme vous savez, a sa façon d'envisager les choses ; cependant, il devrait y en avoir...
célie, avec excessivement d'humeur, et du ton du dédain.
Ah ! de grâce, ayez la bonté de ne m'en définir aucune : la marquise a tantôt parlé làdessus avec tant d'étendue, que je ne verrais pas avec plaisir revenir sur le tapis ce sujet d'entretien.
LE DUC
Ne l'y mettons donc pas.
CÉLIE
C'est dommage, n'est-il pas vrai, que je vous arrête sur cela? C'était pour le coin du feu la plus délicieuse conversation !
ro6 LE HASARD
Elle pourrait, à mon sens, s'y supporter tout comme une autre. (Il paraît tomber dans une rêverie asse\ profonde, et il garde quelque temps le silence. )
CÉLIE
Pourrait-on, sans troubler trop votre auguste rêverie, vous en demander le sujet?
LE DUC
Je considérais en moi-même, avec assez de surprise, à quel point le plus ou moins de faveur qu'ont auprès de nous les opinions des gens dépend du plus ou moins de goût que nous avons pour eux.
CÉLIE
Cela peut être vrai : mais quel rapport peut avoir votre réflexion avec la question présente?
LE DUC
Que ce que vous appelez en moi les préjugés les plus gothiques et (pour me rendre ce que votre politesse a bien voulu nVépargner) les plus ridicules vous paraissait, dans la bouche de Prévanes, des principes que vous n'auriez ni contestés, ni même souffert que l'on contestât.
célie, froidement.
M. de Prévanes avait sans doute trop d'honneur pour ne pas admettre tout ce qui peut l'étendre ; mais ses principes
ht COIN l>r FEU
étaient, ce me semble, un peu moins gourmes et un peu plus analogues à la nature que ne le sont les vôtres.