‹ Le hasard du coin du feu. Ouvrage illustré de 7 dessins de E.P. MilioChapitre 28 sur 32 · I LU · texte numérisé non relu

I LU

Que de mots pour un, et qui ne le valent pas :

Le lecteur remarquera, s'il lût plaît, que pendant ce dialogue M. de Clerval n'a pas un moment suspendu ce qui l'occupait; et que Ce lie, soit qu'elle se flatte qu'il ne saurait s'y fixer sans que cela le conduise où elle veut, ou qu'elle soit de ces personnes qui ne sauraient faire deux choses à la fois, dans l'instant qu'elle a recommencé à parler, a cessé toute résistance : et en ne sachant même la physique que médiocrement, on n'aura pas de peine à concevoir que sa fierté ne peut qu'en être considérablement altérée, M. le Duc, surtout n'ayant pas un seul instant perdu son objet de vue.

CÉLIE

Avec plus de désir que de pouvoir de se f délier beaucoup .

Monsieur... je vois bien quelle est votre intention... mais je vous avertis, si vous n'aimez pas les statues, que vous en trouverez une.

le duc, du plus grand sérieux.

Qu'à cela ne tienne : cette menace ne m'effraye pas; il semble que Prométhée m'ait légué son secret.

Pour trouver cet endroit, un des plus beaux de cette histoire, aussi intéressant qu'il lest, il faut se rappeler combien il importe à M. de Clerval de ne laisser à Ce lie aucun prétexte, et combien il importe à celleci de pouvoir s'en réserver un. La menace qu'elle fait au Duc annonce asse\, et peutêtre même un peu trop, ses projets, puisqu'elle ne peut les lui laisser deviner sans l'engager à faire, pour qu'elle ne mette point ici toute la sécheresse dont elle se flatte, plus d'efforts qu'il n'en aurait fait ; mais sans compter qu'elle ignore les vues du Duc, on sait asse% combien la colère est imprudente. L'impression que nous font les choses ne dépendant pas toujours des dispositions de notre âme, et y étant même quelquefois toute contraire, ce n'est pas à empêcher la sensation actuelle, mais à la masquer si bien que le Duc ne la saisisse pas, que Célie croit devoir se borner. Ce n'est pas que, s'il est vrai que Prométhée lui ait fait le legs dont il se vante, la dissimulation qu'elle veut se prescrire ne devienne d'un fort difficile usage. Il est plus aisé de feindre ce qu'on ne sent pas, que de cacher ce que Von sent; et

DU COIN DU FEU ,;n

de prescrire la loi qu'elle s'impose, que de s'y conformer, surtout avec un homme de eette opiniâtreté. Mais peut-être qu'il se vante? A tout hasard, la plus grande majesté doit ouvrir la scène du côté de Célie, sauf à en rabattre, si elle s y trouve forcée ; comme, du sien, le Due doit tout tenter pour qu'elle ne puisse la conserver, (le n'est pas, comme Von sait, que dans le fond il lui importe fort de la mettre dans le cas de se manque)- de parole. Il y a des délicatesses qui n'appartiennent quà l'amour, et des inquiétudes dont le désir seul ne saurait être susceptible : mais le seul moyen qu'il ait pour simplifier cette affaire est ce qu'il veut tenter : n'étant pas naturel que Célie ose se plaindre d'une violence qui ne l'aura affectée qu'en bien, ni qu'elle ose redemander de l'amour, lorsqu'elle aura prouvé que la certitude de n en point inspirer n a rien qui la dérange à un certain point. Comme nous avons suffisamment rendu compte des dispositions intérieures de nos acteurs, tout ee que nous nous permettons d'ajouter ici, e'est qu'après un long combat Célie est forcée, non de s'avouer vaincue, mais de prouver quelle lest. Ce qui ne l'empêche point de faire au Due de nouveaux reproches de ce que n étant point son amant, et ne voulant pas l'être, il a exigé

d'elle ce qui ne peut être dû qu'à Vamour.

le duc, d'un ton presque aussi léger que son propos même.

Si ces sortes de familiarités n'étaient, comme vous le dites, permises qu'à l'amour, à quoi donc servirait l'amitié ?

CÉLIE

Ah! Monsieur, les effets de ce sentiment ne se confondent pas plus que ces sentiments mômes ne se confondent dans le cœur.

LE DUC

Parlez-moi, je vous prie, avec franchise ; vous le pouvez à présent : est-ce que je suis effectivement le seul de vos amis à qui vous ayez accordé de ces privilèges que les amants s'arrogent à l'exception de tout le monde, et sans qu'on sache trop pourquoi ?

Voilà bien, je crois, pour ne rien dire de plus, la question la plus ridicule qui se soit jamais faite! Mais vous m'avez mise dans le cas de tout souffrir de vous, et j'ose dire que vous en abusez cruellement.

LE DUC

Se peut-il que vous me rendiez assez peu de justice pour me soupçonner du dessein, aussi honteux qu'il serait barbare, de chercher à vous humilier?

l>r COIN DU FEU

I i LIE

Ah! je serais par moi-même bien loin de vouloir le penser ; mais s'il est possible que vous ne Payez point, comment voulez-vous donc que j'interprète vos discours ? Pouvezvous me soupçonner capable de ce que vous imaginez, sans nVapprendre en même temps le peu d'estime que vous avez pour moi ?

LE DUC

Vous croyez donc bien extraordinaire votre conduite avec moi ? Hélas ! ce qui vient de se passer entre nous se passe actuellement peut-être au coin de plus de cent cheminées de Paris, et entre gens qui n'en ont pas, je vous jure, d'aussi bonnes raisons que nous.

ci: LIE

S'il vous reste encore pour moi, Monsieur, quelque sentiment d'humanité, ne me parlez plus de cela, je vous en conjure; et laissez-moi m'affliger éternellement d'une faiblesse qui était si peu faite pour moi, et que, par cette raison, je n'ai pas assez crainte.

LE DUC

Je n'avais, en vous en parlant, d'autre projet que de tacher de vous en consoler; et je croyais ne le pouvoir mieux qu'en vous disant combien cette même faiblesse, que vous vous reprochez si cruellement, a d'exemples.

CÉLIE

Ingrat! puisque vous pouviez si peu vous tromper à ce qui se passait dans votre cœur, pourquoi avez-vous profité d'un instant d'égarement où le goût que j'ai depuis longtemps pour vous m'a jetée malgré moimême ? Tout vous faisait une loi de ne vous en pas apercevoir. L'amour seul, et même un amour aussi tendre que le mien, pouvait vous excuser de le porter à son comble. Hélas! je me suis crue aimée; et dans les moments même où vous me montriez le plus d'ardeur, c'était d'une autre que de moi que votre âme était remplie.

LE DUC

Je suis coupable, sans doute, et le suis même d'autant plus que le reproche que vous me faites est moins injuste. Je pourrais, si je voulais l'être moi-même, vous dire que vous ne deviez point oublier à quel point et combien sincèrement je suis attaché à la Marquise : mais ce serait vous faire un crime d'un sentiment qui ne peut jamais qu'honorer votre âme, et qu'il ne faut pas toujours juger par ses effets; ou à qui, du moins, on doit les pardonner. Comme vos charmes m'emportaient, il était plus simple encore que dans un instant d'ivresse, que mes transports n'ont su que trop augmenter, vous ayez, et plus tôt que moi encore, perdu

DU COIN DV FEU rJS

de vue ce même attachement qui, je le vois, avec une douleur égale à la vôtre, ne me permettra jamais, peut-être, de répondre, comme je le voudrais, à la malheureuse tendresse que je vous ai inspirée. Mais qui, seul avec une femme aussi aimable que vous . ayant tant et de si fortes raisons de s'en croire aimé, eût résisté mieux que moi à Tidée des plaisirs que lui promettait une pareille conquête :

Cl LIE Non, Monsieur, je ne m'y trompe point, je n'agissais que sur vos sens; et j'ose dire que vous me deviez d'en réprimer la fougue. 11 est si vrai que ce n'était qu'à eux seuls que vous sacrifiiez, pendant que j'étais livrée tout entière à l'amour et à ses erreurs, que dans les instants mêmes où cela eût dû moins vous coûter, vous m'avez refusé (et avec quelle inhumanité encore ! de me dire ce mot qui, si j'eusse pris sur vous, autant que vous voudriez que je le crusse, vous serait échappé malgré vous.

LE DUC

Qui! moi! ne le prononcer que pour le reprendre, et presqu'au même instant que vous l'auriez entendu !

LIE

Ah! cruel! j'aurais du moins joui du

plaisir de l'entendre sortir une fois de votre bouche!

LE DUC

Non, je ne devais jamais me permettre de vous tromper.

CÉLIE

Que de délicatesse! Eh! pourquoi n'en avez-vous pas eu assez pour m 'empêcher de me tromper moi-même ? Mais la vôtre n'allait point jusqu'à un si pénible effort : il vous en aurait coûté des plaisirs; et c'est ce qu'un homme n'a jamais su sacrifier.

LE DUC

Mais, ma chère Célie, ne soyez pas injuste, et daignez un instant considérer votre position et la mienne. Je suppose que je répondisse à vos sentiments, comme vous le voudriez, et que moi-même je le désirerais...

CÉLIE

Ah ! si vous le désiriez !

LE DUC

Eh bien! que voudriez-vous que je fisse? Amie intime de la Marquise comme vous l'êtes, me prescririez-vous de vous la sacrifier?

CÉLIE

L'amour serait mon excuse.

Vous vous abusez, ma chère Célie, j'ose

DU COIN nr FEU

vous en répondre : loin qu'il vous excusât, on ne voudrait voir en vous qu'une femme sans mœurs et sans principes, qui aurait immole jusqu'au sentiment le plus respectable de tous au plaisir passager de satisfaire un caprice. Si l'amour ne justifie pas, même à nos propres veux, les crimes qu'il nous fait commettre, comment peut-on se flatter qu'il les affaiblisse aux yeux des autres? i . 1 1 :

Un caprice! Eh! pensez-vous que tout le monde me rendit aussi peu de justice que vous m'en rendez?

LE DUC

Non, assurément! On ne vous rendrait pas la même; et plût au ciel que chacun pût, comme moi, lire au fond de votre cœur! Mais, encore une fois, quel en pourrait être le fruit? Vous, qui connaissez si bien le public, pouvez-vous raisonnablement vous flatter que ce fût sur la violence de votre amour pour moi qu'il rejetât la plus odieuse des infidélités; ou, puisqu'il faut le répéter, qu'il consentit à vous en faire une excuse? céui:

Ah ! s'il est vrai que ce soit un crime, que de femmes me condamneraient, ou l'avant déjà commis, ou avec l'intention de le commettre, et peut-être avec moins d'effort que moi !

Je n'en doute pas plus que vous-même : mais puisqu'il paraîtrait inexcusable à celles mêmes qui s'en feraient, ou s'en seraient fait le moins de scrupule, quelles qualifications ne lui donneraient pas celles que la sévérité de leurs principes en écarterait le plus? Non, ma chère Célie, non, quelque amour qui vous transportât, jamais vous ne voudriez livrer au mépris, et dévouer à l'exécration publique, ni vous, ni ce que vous aimeriez.

CÉLIE

J'avoue, et vous me le faites sentir, qu'une pareille aventure ferait, en effet, à ma réputation un tort peut-être irréparable; mais à votre égard, que voudriez-vous qu'on y vît, qu'une inconstance à laquelle on est trop accoutumé de votre part, pour qu'on vous fît de celle-là un beaucoup plus grand crime que des autres?

LE DIT

Voilà ce qui, avec votre permission, n'est point aussi vrai qu'il vous le semble. On est, et j'en conviens, fort accoutumé à me voir prendre des femmes fort légèrement, et à les quitter comme je les ai prises; mais quelles sont celles, aussi, que je rends victimes de mon inconstance? Si l'on peut même me pardonner de les prendre, ayant un engagement auquel je devrais tant de respect, c'est

DU COIN ÙV FÈV i ?«

qu'on est sûr que, malgré le caprice qui m'emporte, tout y est et y sera toujours immole: mais plus ce même public envie et peut-être ne comprend pas trop mon bonheur, plus il honore la Marquise de son estime, moins il me pardonnerait de payer tant d'agréments, de vertus et d'amour de la plus lâche et de la plus noire des ingratitudes. Moi! la quitter! Ah! je lui ferais horreur; et je devrais me la faire à moimême.

CELLE

Encore une fois, je sens tout ce que vous me dites, et j'avoue que je n'ai rien à y opposer. Mais si je vous eusse été un peu chère, la Marquise ne vous aurait pas perdu, et je vous aurais conservé.

le duc (Avec tout ï air du transport.)

Eh! grand Dieu! que désiré-je donc au monde, que le bonheur que vous me faites envisager ! Mais pouvais-je m'attendre à vous voir une condescendance qui paraîtrait devoir aller si peu avec l'amour!

célie

J'imagine (car je ne l'ai pasencoreéprouvé) qu'il doit être affreux de partager ce qu'on aime : mais le malheur de le perdre doit être incontestablement plus grand encore. le duc [comme enchanté).

Ah ! il n'y a que l'amour, et l'amour même

i4" LE HASARD

le plus tendre, qui puisse être capable d'un si grand sacrifice!

ci: lu:

Bien des gens, peut-être, n'y trouveraient que peu de délicatesse.

LE DUC

C'est que ces" gens-là seraient plus accoutumés à sacrifier à la vanité qu'à l'amour.

CÉLIE

Je le crois à présent comme vous; mais ce matin encore je pensais comme eux.

LE DUC

Hélas! c'est que ce matin vous n'aimiez pas.

CÉLIE

Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne croyais pas aimer.

LE DUC

Cela revenait donc au même : car le sentiment qu'on ignore doit être, à bien peu de chose près, comme le sentiment qu'on n'a point.

CÉLIE

Je vous avertis, cependant, que je ne porterai pas l'indulgence au point où la porte la Marquise : je vous la passe; mais songez bien que je ne vous passe qu'elle.

LE DUC

Eh quoi! pensez-vous qu'aimé des deux

plus aimables femmes de Paris, je ne trouve pas en elles de quoi fixer mon inconstance? i ' 1 1 . 1 1 :

Vous le devriez, sans doute; mais vous avez depuis longtemps contracté une habitude à la légèreté qui, je l'avoue, me fait trembler pour le bonheur de ma tendresse.

LE DUC

Vous en aurez donc d'autant plus de plaisir à me voir fidèle; mais parlons à présent un peu des arrangements qui nous restent à prendre. Vous ne désirez sûrement pas plus que moi que la Marquise ait la plus légère suspicion de ce qui se passe entre nous.

CKLTF.

Ah! ciel!

LE DUC

Y< .us n'ignorez pas qu'elle est d'une finesse et d'une pénétration exécrables?

LIE

Elle m'en a donné assez de preuves pour que je doive en être plus convaincue que personne.

LE DUC

Ce n'est pas là tout : elle joint à sa sagacité naturelle une opinion de vous qui doit nécessairement la rendre plus difficile à aveugler sur le genre de la liaison que nous venons

t42 LE HASARD

de former, que si elle ne l'avait pas. Elle est, et je ne sais pourquoi, persuadée qu'il n'est point en vous de demeurer sans rien faire; et sans doute, si vous vous obstiniez à paraître toujours à ses yeux, dans le désœuvrement de cœur où vous étiez tout à l'heure, elle ne voudrait jamais croire qu'il fût réel, vous observerait sans rien dire, nous devinerait bientôt ; et je n'ai pas besoin, je crois, de vous répéter à quel point il nous est important que cela n'arrive pas.

CÉLIR

Cela est dit et convenu; mais pensez-vous qu'en lui paraissant toujours occupée également du souvenir de Prévanes et de la douleur de l'avoir perdu, je ne parvinsse point à la tromper sur mes dispositions actuelles?

LE DUC

Je doute fort que cela suffît : sans compter que, quelque bien qu'on puisse jouer un sentiment qu'on n'a plus, il est impossible de le rendre comme quand on l'avait, surtout à des yeux qui l'ont vu dans toute sa vérité; elle est déjà on ne peut pasplussûrequevous avez à présent plus d'envie de regretter Prévanes que vous n'en avez le moyen, et que, de plus, vous ne soupirez qu'après l'heureuse occasion de ne vous en plus souvenir du tout.

Dr COIN DV FEV T43

CÉLIE

Je ne sais sur quoi Mmc la marquise a pu imaginer tout cela : moi-même, jusqu'au moment où vous m'avez déterminée, je n'avais, je vous jure, aucune raison de penser que j'en fusse moins remplie; et je ne conçois pas, par conséquent, comment elle a été voir le contraire dans mon cœur.

LE DUC

Ah! sur eela, les autres voient souvent bien mieux que nous-mêmes, et de plus, c'est qu'il n'est pas possible que, quand vous avez commencé à m'ai mer, ridée de Prévanes n'ait point perdu dans votre cœur en proportion de ce que j'y gagnais, et que de cet instant vous ne l'ayez, sans le croire, plus mollement regretté que quand vous y étiez tout entière. .

CÉLIE

Oui, si je fusse convenue avec moi-même de Timpression que vous faisiez sur moi ; mais, en vérité, je ne m'en doutais pas.

LE DUC

Mais pour croire ne pas aimer, m'en aimiez-vous moins, et pensez-vous que ce sentiment, tout sourd qu'il était dans votre âme, v lût absolument sans effet?

CÉLIE

Vous-même, à ma conduite avec vous, auriez-vous jamais, aujourd'hui même, ima-

giné que nous fussions ce soir ensemble comme nous y sommes?

LE DUC

Non: je me doutais bien cependant de quelque préférence en ma faveur : ce n'était pas qu'en même temps je ne la sentisse fort restreinte; mais il me paraissait tout simple que, dans la position où vous saviez que j'étais, vous craignissiez de me la montrer dans toute son étendue, et la preuve que je vous devinais mieux que vous ne vous deviniez vous-même, est, en effet, le bonheur dont je jouis. Vous m'aimez, n'est-il pas vrai ? célie (fort tendrement)

Si je vous aime!

LE DUC

Vous désirez par conséquent que je puisse toujours vous donner des preuves du goût que vous m'inspirez et en recevoir de vos sentiments.

célie (en le serrant dans ses bras)

Si je le désire! Quelle question!

LE DUC

Je vous ai fait, ce me semble, sentir l'impossibilité qu'il y a, même par égard pour vous, que je quitte la Marquise?

CÉLIE

Que trop!

LE DUC

Vous ne doutez pas plus à présent du

désir que j'ai que vous ne me quittiez pas non plus?

(i LIE

Je crois en effet, sans trop me flatter, que vous ne me perdriez pas sans regret.

Je le dis avec chagrin, mais la loi de tromper la Marquise nous est prescrite par tant de raisons que nous ne pouvons, ni vous, ni moi, n'y pas céder. J'ai beau y rêver, je ne vois pas de meilleur moyen d'y parvenir que de vous donner à ses yeux l'apparence d'une affaire nouvelle.

cjélie

Vous avez raison; mais à d'autres égards cela me parait bien scabreux.

LE DUC

Scabreux! point du tout; et serez-vous, d'ailleurs, la première à qui l'on aura donné un amant qu'elle n'avait pas?

CÉLIE

C'est une injustice qu'on ne nous fait que trop souvent, et même les trois quarts du temps sans que nous en sachions rien. Sans vous, par exemple, j'ignorerais encore que j'ai eu d'Alinteuil : je vous dirai, pourtant, que cela n'est pas agréable.

LE DUC

Il me semble, pour moi, que si j'étais femme, j'aimerais mieux qu'on me donnât

i4'> LE HASARD

l'homme que je n'aurais pas que ceux que j'aurais.

CÉLIE

On pourrait accepter le marché si l'un pouvait sauverl'autre ; mais il n'y a pas même cela à y gagner.

LE DUC

Dans le fond, ces misères-là sont bien peu faites pour troubler le repos d'une jolie femme. Mais ne perdons pas de vue notre position. Qui prendrons-nous pour tromper la Marquise?

CÉLIE

En vérité, je n'en sais rien.

LE DUC

Pourquoi pas d'Alinteuil ?

célie [d'un air de dégoût) Oh non! on me l'a donné déjà.

LE DUC

Eh bien! on vous le redonnerait : le mal est-il donc si grand ?

célie (d'un ton plus affirmatif encore) Je n'en veux point : il est jaloux comme un tigre, et s'il s'avisait de devenir amoureux, il serait insupportable. Vous savez, de plus, comment il est avec la Marquise; cela peutil s'arranger?

LE DUC

Vous avez raison : je n'y pensais pas. Aimeriez-vous mieux Manselles?

Eh! bon Dieu! qui vous fait donc penser à cet homme-là? C'est l'être le plus ennuyeux!

Il DUC

On prétend que non, et Ton assure même que, quoique dans un tcte-à-tète, de quelque longueur qu'il soit, il ne se dise pas quatre paroles, nous n'avons personne qui ait l'art de les rendre aussi intéressants que lui.

CÉLIE

Ah! Thorreur! lui-même doit avoir bien mauvaise opinion d'une femme qu'il sait intéresser. Eh bien?

LE DUC

Cela devient embarrassant.

CÉLIE

Eh quoi! n'y a-t-il donc dans le monde que ces deux hommes-là?

le duc

Qu'importe qu'il y en ait d'autres, si vous ne voulez d'aucun?

CÉLIE

Mais enfin vous ne m'en avez nommé que deux : je puis n'avoir pas contre tous les mêmes raisons.

LE DUC

Pourquoi n'en cherchez-vous pas vousmême ?

Parce que ce n'est pas moi que cela regarde, et que, de plus, je ne crois point qu'il me convienne de désigner seulement qui que ce soit.

LE DUC

C'est-à-dire que vous craindriez que je ne devinsse jaloux d'un homme par la seule raison qu'il se serait, plutôt qu'un autre, présenté à votre idée. Ah! je ne suis pas si tracassier! Voyons donc, puisqu'il faut que tout roule sur moi : connaissez-vous Bourville?

CÉLIE

Oui, mais pas beaucoup.

LE DUC

Comment le trouvez-vous?

CÉLIE

Je vous dirai que j'ai pesé assez peu làdessus.

LE DUC

Votre indifférence sur cela m'étonne.

CÉLIE

Elle n'a pourtant, à mon sens, rien que de fort naturel : pourquoi voudriez-vous que je me fusse plus arrêtée sur M. de Bourville que sur mille autres?

LE DUC

Parce qu'il ne mérite, en aucune façon, d'être confondu dans la foule, et que nous

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avons peu d'hommes d'une ligure aussi distinguée.

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