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Non : mais c'est que je n'aime point les opinions déraisonnables, et qu'il peutm'être permis d'être surprise de vous en voir, dont
votre propre conduite devrait si peu vous laisser soupçonner!
LE DUC
La façon de penser d'un homme est quelquefois si différente de sa façon d'agir, qu'il ne serait pas toujours bien sûr de juger de l'une par l'autre.
célie, avec un peu d'emportement.
Tout comme il vous plaira, Monsieur de Clerval, mais je vous jure que si vous avez la fureur de disserter, vous aurez le plaisir de disserter tout seul.
(Elle fait un mouvement pour se lever; il court lui donner la main, et la conduit au fauteuil qu'occupait la marquise : elle s'y jette, et s'y place d'une façon tout à fait négligée. Quoiqu'elle le boude, ou qiCelle en ait, du moins, toute l'apparence, il croit avoir senti qu'avant que de quitter sa main, elle lui a pressé asse\ tendrement le bout des doigts; cela le force à rêver et à la regarder avec une sorte d'émotion et d'intérêt qui, pour n'être ni l'émotion ni l'intérêt que donne l'amour, tels qu'ils sont suffisent au moment. Ce serait d'ailleurs connaître mal les hommes (M. de Clerval fût-il même annoncé aussi fidèle que l'on sait qu'il l'est peu) que d'imaginer qu'il ait, ainsi qu'il l'a fait, pénétré les vu.es de Célie sans que, malgré son indifférence pour elle et sa tendresse
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pour la Marquise, il n'ait pas été, par des degrés, disposé d les remplir. Il ne serait pas même impossible que cette opération se fut faite en lui sans qu'il en eut eu la preuve complète qu'à l'instant actuel. Souvent le cceur se ferme à l'amour, que les sens ne s'en ouvrent pas moins au désir ; et quelquefois même, pour produire sur nous cet effet, une femme a encore moins besoin d'être aimable que de ne nous pas voiler ses dispositions à notre égard. Si notre vanité seule suffit pour lui faire remporter le triomphe auquel elle aspire, réunie à l'idée du plaisir, que fie peut-elle pas sur nous! Célie, qui, selon toute apparence, juge sainement de l'état du duc, le regarde à son tour. Le désir, la confusion, se peignent à la fois dans ses yeux : ils sont beaux. Personne n'ignore, de plus, d quel point une femme s'embellit dans ces moments ; le charme que le désir et l'attente de la volupté (qui eux-mêmes en sont une) répandent sur toute sa personne et sur tous ses mouvements; d quel point la douce langueur où elle paraît plongée prend sur les sens; et le désordre où elle les jette. Cependant, le duc, tout agité que Célie le voit, garde le silence, et n'a pas l'air moins irréprochable que troublé. Que faire? Quel parti prendre? Montrer du sentiment? Détail long, dont l'effet est peu sûr; et pendant
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lequel, peut-être, l'impression qu'elle a su faire s'affaiblira. Chercher par quelque autre moyen à V augmenter? C'est s'exposer à la faire tout à fait disparaître ; car les sens ont aussi leur sorte de délicatesse : à un certain point, on les émeut; qu'on le passe, on les révolte. Célie, enfin, ne sachant à quoi s'arrêter, et rêvant au point quelle finit par se croire seule ; d'ailleurs, pénétrée de froid, consulte un peu moins, pour se chauffer, ce qu'exigerait d'elle sa décence, que le besoin qu'elle en a. Qu'elle se l'exagère ou non, c'est ce sur quoi nous croyons qu'elle a seule le droit de prononcer : car, enfin, personne ne peut, avec équité, déterminer, d'après sa propre sensation, le plus ou moins de froid dont une autre peut être susceptible. Il est vrai que Célie a la jambe parfaitement belle; mais, occupée comme elle l'est, est-il bien sûr quelle ait pensé qu'en l'offrant aux regards du duc, elle le déterminera ? L'on convient que cela est probable, mais aussi tout ce qui est probable n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, et en laissant à l'écart une discussion inutile à la chose, et qui, de plus, passe évidemment nos forces, nous nous contenterons de dire que le duc, en portant et arrêtant ses yeux sur le spectacle qui leur est si innocemment offert, paraît tout à la fois céder à Vimpres-
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sion qu'il fait sur lui, et nicher de la combattre: cependant, ce n'est qu'un homme; et c'est dire asse\ que le désir doit enfin l'emporter en lui sur la réflexion. Il est\ de plus, à noter que Célie est dans un de ces grands fauteuils qui sont aussi favorables à la témérité que propres à la complaisance, et que sa position semble plus faite pour annoncer lune que pour décourager l'autre. lue, cédant enfin à une situation trop forte pour sa vertu, et qui pourrait bien aussi l'être trop pour la vertu de beaucoup d'autres, n'annonce à Célie ses désirs que par tout l'emportement qu'elle était, depuis quelques minutes, en droit d'en espérer oit d'en craindre.
LE duc. i Du ton du reproche et du désir./
Ah! traîtresse.
célie. (Tout à fait étourdie de l'audace de M. de Clerval.)
Ah !... Monsieur de Clerval !... Y pensezvous!... Monsieur de Clerval!... Devais- Eh bien donc!... Aurais-je dû?...
Et vous ne m'aimez pas!... Au moins ditesmoi donc que vous m'aimez !
Duc continue défaire ce qu'on lui reproche, et de se taire sur ce qu'on désire de lui. Célie qui présume sûrement que, plus à lui-même, il lui diru ic mot qu'elle lui demande, cesse de le presser là-dessus, et, sur
une supposition si bien fondée, consent enfin à se comporter comme si elle lavait obtenu, et que même elle ne pût douter qu'il ne lui dit très vrai. On trouvera tout simple qu'il profite de la sécurité où elle est à cet égard, et même qu'il en abuse, quoiqu'en toute règle il ne soit pas bien à lui de faire l'un et l'autre. Le Duc, enfin, lui prend une de ses mains et la lui baise; de Vautre, elle se couvre le visage. Comme, dans un état si violent, il lui est impossible de songer à tout, il se trouve que c'est la seule chose qu'elle pense à dérober à l'admiration de M. de Clerval. Telle que nous lavons peinte, on n'aura pas de peine à croire que la vérité n'entre pas moins que la reconnaissance et la galanterie dans les éloges dont on l'accable; toute satisfaite, cependant, que nous avons sujet de la croire intérieurement, de tout ce qu'il lui dit de flatteur, et des transports dont il l'accompagne, la décence la force de s'y dérober, ou de le tâcher, du moins : car M. de Clerval vient d'acquérir de si grands droits, qu'il est très douteux que l'on n'ait pas encore plus à le ménager que la décence même. Il est, d'ailleurs, à remarquer que la pudeur obligeant Célie à se couvrir le visage, il ne lui reste qu'une main, dont encore on ne la laisse pas disposer comme elle le voudrait, et qui, quand
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elle serait absolument libre, serait encore bien peu de chose pour tout ce qu'elle aurait à en faire, i
célie. i Toujours le visage couvert et du ton le plus langu issa n t. )
Ah! Monsieur de Clerval, je vous en conjure, laissez-moi! N'avez-vous pas assez abusé de ma faiblesse, et peut-il, à cet égard, vous rester quelque chose à faire?
(On imagine bien qu'il ne l'écoute pas, et qu'il continue toujours de la louer et de lui prouver, par les caresses les plus ardentes, qu'Usent, on ne peut pas plus vivement, ce qu'il lui dit.)
célie. (Continuant.)
Ah! toujours des éloges! pensez-vous qu'ils me tiennent lieu de ce que vous ne m'avez pas encore dit? S'ils suffisent à la vanité, qu'ils sont peu faits pour contenter le cœur!
{Comme il ne cesse de s'obstiner au silence et de mettre ce qu'il sent à la place de ce qu'il ne sent pas, Célie, enfin, le repousse, et, se servant de ses deux mains, s'arrange de façon que ce n'est plus que de souvenir qu'il peut encore louer ses charmes : il se réveille. On sent asse^, sans qu'il soit nécessaire de le dire, que s'il y a, d'un côté, beaucoup d'humeur, il n'y a pas, de l'autre, médiocrement d'embarras. Célie, enfin,
après avoir quelques instants attendu que le Duc lui parle comme elle le désire, voyant qu'il reste les yeux baissés, et debout au coin de la cheminée, après l'avoir regardé quelque temps avec la plus forte indignation, se lève avec fureur, se promène avec violence, et tantôt les yeux au ciel, tantôt les ramenant vers la terre, les arrête quelquefois aussi sur M. de Clerval, avec l'expression de la colère la plus vive et du ressentiment le plus marqué. Cette scène parait faire, de plus en plus, repentir le Duc de l'instant de fragilité qui Va amenée, sans cependant le conduire à ce qui pourrait la faire changer de face. Il ne serait toutefois question, pour s'en tirer, que de dire à la dame outragée de ces galanteries vagues, qui ne signifient que ce qu'on veut, que la passion ou la vanité d'une femme interprète comme elle a besoin qu'elles le soient, et qu'un homme réduit aisément à la valeur qu'il leur donne lui-même, lorsqu'il lui devient de quelque importance qu'elle cesse de s'y tromper. A propos de quoi donc, de la part du Duc, cette obstination à se taire qui paraît si peu fondée ? On peut en donner deux motifs : Vun, que le désir éteint, ou du moins fort affaibli, il ne sent plus que le regret d'avoir manqué à la Marquise; l'autre, qu'il entrevoit les conséquences que
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peut entraîner sa faiblesse. Que/qu'un répondra, sans doute, qu'il faut au désir, pour renaître, moins de temps que le Duc n'en emploie à rêver, surtout lorsque l'objet n'a rien qui ne doive en hâter le retour ; et qu'en occupant Célie des siens, il la distrairait peut-être de cette fantaisie de sentiment qui lui a pris si mal à propos, et qui, effectivement, pourrait, s'il s'y rendait, lui donner plus de droits qu'il ne lui convient qu'elle en ait. Sans faire à nos lecteurs, ni l'honneur de croire que la ressource qu'ils voudraient que le Duc se cherchât ici ne coûtât rien a aucun d'eux, ni l'injure d'imaginer qu'elle fût également pénible pour tous, nous croyons pouvoir répliquer que si jamais peut-être une passion, quelque vive qu'elle fut, n'a empêché un homme de se livrer à un caprice, elle peut retarder en lui la renaissance des désirs, par Vempire que, ce caprice une fois satisfait, elle reprend sur ces mêmes sens qui viennent de la sacrifier d'une façon si cruelle; et que, quelque aimable que puisse être une femme, il n'appartient qu'à celle qui est véritablement aimée de ne pas voir le desir s'éteindre, ou d'en voir prendre la place par des transports qui ne lui en laissent pas même soupçonner le repos. Si le Duc était bien sur quil suffit à Célie, pour l'intérêt de sa gloire, pour
l'excuse de sa distraction, ou pour contenter le goût momentané, qu'il se peut, après tout, qu'elle ait pris pour lui, qu'il lui dit ce qu'elle en exige; et qu'elle voulût bien, l'instant passé, ne se le pas rappeler plus que lui-même, il y a lieu de croire qu'il ne le lui refuserait pas : mais qui peut lui répondre de l'usage qu'elle en fera et du prix qu'elle voudra y attacher ? Eh bien! en ce cas-là, il reprendra tout ce qu'il lui aura dit : ne dirait-on pas que cela n'arrive jamais? Pardonnez-moi : tous les jours; mais toutes les situations Jte se ressemblent point et ne veulent point la même marche. Si la Marquise et Célie ne vivaient pas ensemble avec tant d'intimité, il lui importerait peu d'être obligé de garder quelques semaines cette dernière, parce qu'alors rien ne lui serait plus aisé que de cacher cette aventure; et en supposant qu'il la confiât à la Marquise, il a tant de preuves de sa façon de penser à cet égard qu'il ne devrait point douter qu'elle ne lui pardonnât. Nous en convenons : mais par donner a-t- elle à cette même Célie d'avoir cherché à rendre son amant infidèle, et d'avoir franchi, pour y parvenir, toutes les barrières que lui opposaient ce qu'elle devait à l'amitié, ce qu'elle se devait à elle-même et à Vhonneur de son sexe, et V indifférence que ce même homme
Cette menace ne m'effraie pas.
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avait pour elle? La rupture entre ces deux femmes devient donc inévitable, si la Marquise a le plus léger soupçon de ce qui s'est passe; et si cette affaire dure seulement quelques jours, le moyen de pouvoir la lui dérober, avec une femme naturellement imprudente, et qui, sans se croire aimée, ni même sans se soucier de l'être, n'imagine prouver de l'amour qu'autant quelle affiche de l'indécence? Il ne saurait donc trop tôt enchaîner, à cet égard, les idées de Ce lie, et l'empêcher, et de se faire des illusions, et de se fat ter de pouvoir lui en faire à luimême sur ce qui s'est passé ; et il ne le peut mieux qu'en rejetant, avec toute l'opiniâtreté possible, tout ce qui pourrait donner à ce caprice la plus légère apparence de sentiment. Lorsque pour déterminer une femme on a eu besoin d'orner le désir du masque de l'amour, on ne peut, sans la dernière cruauté, le lui arracher dans l'instant même où, si quelque chose peut la consoler de sa faiblesse, c'est la certitude d'être aimée; mais loin qu'il ait eu besoin, avec Célie, de cette ressource trop fréquemment employée, c'est lui qui s'est défendu contre elle un temps considérable, qu\i peine peuton le croire d'un homme. Ll tic lui doit donc pas, après son triomphe sur elle, un aveu dont il n'a pas eu besoin pour le remporter,
et qui peut-être le mettrait dans le cas de faire traîner quelques jours une fantaisie qui, par toutes sortes de raisoîts, ne peut être ni trop courte ni trop ignorée. Comme cependant il ria pas moins d'éclat à craindre de la colère de Ce lie que de ses transports dans un autre genre, il lui est de la dernière importance de ramener, avec le plus de douceur qu'il lui sera possible, à se désister de ses prétentions, et à ne se souvenir de ce qui s'est passé entre eux qu'autant et que lorsqu'il voudra bien se le rappeler. Nous osons croire fort délicate cette situation, mais il n'y a que ceux de nos lecteurs qui ont eu le malheur de s'y trouver qui puissent la juger telle qu'elle est, et nous pardonner même de la peindre avec tant d'étendue.
Toutefois, Célie et le Duc ne peuvent pas, l'un rêver, et l'autre se promener toujours. Avec une femme de cette sorte, on ne saurait non plus en être quitte pour lui faire une révérence d'un air léger, et pour s'en aller après, soit parce qu'on ne veut point parler, ou qu'on ne trouve rien à dire. Le plus ou le moins d'égards ne saurait être ici déterminé par le plus ou le moins de cas que l'on fait de la personne : et M. de Clerval, pour être du même rang, n'en est que plus fait, non seulement pour sentir
tout ce qu'il lui doit, tuais encore pour l'outrer, si cela est nécessaire : la première chose à laquelle la politesse et même son intérêt lui paraissent le condamner, c'est de prendre sur lui tous les torts : et il s'y résigne sans peine : il se rapproche de Ce lie avec soumission ; elle s'éloigne de lui sans te regarder; il tente une seconde fois la même chose, et ce n'est pas avec plus de succès : il veut l'arrêter; pour lors Célie, en s' échappant, l'appelle monstre; c'est, comme chacun sait, l'injure consacrée dans les querelles de ce genre-là. Quand il voit qu'elle persiste dans sa rébellion, persuadé que l'air soumis qu'il a pris n'est propre qu'à l'y confirmer, il la saisit, l'entraîne sur sa chaise longue; et là, ne ménageant plus rien, en revient à l'entreprise qui lui a si bien réussi au coin du feu : qu'il ne la tente que parce qu'il a ouï dire qu'en général les femmes, en se plaignant de ces coups d'autorité, y cèdent toujours; ou parce qu'il a des raisons particulières de croire que Célie en sera encore plus étourdie qu'une autre; ou encore, que ce ne soit qu'un essai qu'il veut faire à tout hasard, c'est ce qu'à cause de la témérité qu'il y aurait à le faire, nous ne déciderons pas. Pour nous borner donc, ainsi qu'il nous convient, au simple récit des faits, Célie se défend d'abord contre
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l'audace du Duc, de façon à lui faire craindre que ce qu'il tente ne la révolte beaucoup plus qu'il ne la subjugue. Poursuivra-t-il, ne poursuivra-t-il pas son entreprise? L'un et l'autre de ces partis ont leurs risques : mais sans compter la honte qu'il attache à céder, qui sait si quelques instants de plus d'opiniâtreté ne lui feront point remporter la victoire? Mais, dira-t-on, si ce triomphe l'intéresse si peu, pourquoi le chercher? Estce pour avoir avec Célie un tort de plus ? Tout au contraire : c'est pour que ce soit elle qui en ait un de plus avec elle-même. Ah! cette idée est bien barbare! Point du tout, puisque ce n'est pas gratuitement qu'il l'a, et qu'il n'y est conduit que par le besoin où elle le met d'échapper, s'il lui est possible, à l'aveu pour lequel elle le persécute. Pourra-t-elle, en effet, vis-à-vis d'un homme à qui elle connaît beaucoup d'usage du monde et des femmes, mettre sur le compte de la violence seule {et de quelle violence encore!) la nouvelle complaisance qu'elle aura pour lui, surtout s'il peut parvenir à donner à cette complaisance un caractère qui ne permette pas à Célie de la faire regarder comme absolument extorquée. Enfin, n'y trouvât- il d'autre avantage que de se tirer, ne fût-ce même que pour quelques minutes, d'une situation fort critique, sera-ce donc
pour lui si peu tic chose? Il est, d'ailleurs, impossible que Célie ne prenne rien sur lui : il y a mille femmes qu'on ne voudrait point aimer, et qui n'en excitent pas moins les désirs.
Quoique de la façon dont il a plu à M. le Duc de parler sur le moment, il ait semblé vouloir que l'on ne crût qu'à l'usage des femmes, il n'en sera pas moins vrai que les hommes sont, autant qu'elles, soumis à son empire. Soyons justes jusqu'au bout : que de raisons qu'il est inutile d'énoncer ici, pour qu'ils le soient bien davantage! Mais quand cet instant-ci, malgré tout son amour pour la Marquise, agirait moins sur M. de Clerval, ceux qui connaissent les hommes savent trop combien, même avec une passion dans le cœur, de nouveaux plaisirs leur sont précieux, et tout ce que peut sur eux la curiosité, prise dans toutes ses acceptions, pour croire que, n'eût-il même, pour agir comme il fait, aucune raison de politique, le Duc se conduisit différemment. i
CÉLIE
(Enfin, d'un air fort sérieux, mais d'un ton qui décèle plus de trouble qu'elle ne voudrait qu'on lui en crût).
Écoutez, Monsieur de Clerval : la situation où j'ai le malheur de me trouver avec vous ne me permet pas l'éclat que je ferais
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avec tout autre, et qui me sauverait de l'insolence de ses entreprises. Je me tais sur tout ce que mériteraient les vôtres; puisque vous le sentez si peu vous-même, ce que je vous dirais sur cela serait bien inutile. Il est, au reste, bien singulier que ce soit de la violence que vous vouliez tenir tout, lorsque l'amour aurait tant d'envie de ne vous rien refuser ! (Elle attend ici un instant qu'il réponde et lui fait, du ton le plus doux, la question qui suit.) Eh bien! vous n'en voulez donc rien tenir, de l'amour?
LE DUC
Mais se peut-il que vous me soupçonniez de sentir si peu l'effet de vos charmes?
CÉLIE
Ce n'est là qu'une galanterie, et que j'ose même dire que tout autre m'accorderait comme vous, et à meilleur marché, assurément. Vous ne voulez donc pas me dire que vous m'aimez, que vous m'aimerez toujours?
LE DUC
En vérité ! j'ai peine à concevoir comment, avec autant d'esprit que vous en avez, on peut tenir à ce point à de pareilles misères.
CÉLIE
En effet ! j'ai le plus grand tort du monde !
Je me donne même le dernier des ridicules d'exiger d'un homme, qui exige tout de moi, qu'il me dise qu'il m'aime!
i.i nue Oui, vous vous en donnez un, puisqu'à cet égard le doute ne vous est pas permis.