II: HASARD
souper, ils repassent dans le boudoir : Célie y montre encore des doutes; le Duc les lève. L'heure de se séparer arrive : il quitte Célie et va chc\ la Marquise, qui, si, pour nous servir de ses propres termes, elle le revoit toujours fort tendre, doit cette fois, selon toutes les apparences, le retrouver un peu éteint.
Le Sylphe
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LE SYLPHE
Vois vous plafgnezà tort de mon silence, Madame, et ce n'est pas assez pour accuser les gens de paresse d'être une lois sorti de la sienne. Que je vous ennuierais si mon exactitude vous forçait quelquefois à m'écrire! A peine avez-vous le temps de penser : considérez, peut-être ne l'avez-vous jamais l'ait, qu'il n'y a pas d'oisiveté au monde plus occupée que la vôtre. Le tumulte de Paris qui ne vous laisse pas le loisir de former une idée nette, les plaisirs qui se succèdent sans cesse, la compagnie nombreuse dont le mélange amuse toujours, quelque ridicule qu'il puisse être; les façons de nos honnêtes gens, l'impertinence et la fadeur de nos petits-maîtres, tant de cour que de ville, contraste bizarre qui dans le grand nombre se trouve toujours réuni; les aventures qui arrivent, et qui fournissent perpé-
LE SYLPHE
tuellemcnt des occasions de médisance; les occupations de cœur, qui divertissent, même quand elles n'intéressent pas; le temps de la toilette, si agréablement rempli par nos jeunes sénateurs; le plaisir toujours varié que donne la coquetterie, le jeu qui occupe quand la désertion d'un amant ou les égards pour les bienséances laissent des moments à perdre: eh! comment, dans cet embarras, pourriez-vous quelquefois songer à moi?
Vous me reprochez mon goût pour la solitude : si vous saviez combien j'ai été agréablement occupée dans la mienne, vous viendriez avec moi prendre part à mes amusements, quelque peu réels qu'ils soient peut-être. Vous vous moquerez de moi, sans doute, quand je vous avouerai que ces plaisirs que je vous vante tant ne sont que des songes. Oui, Madame, ce sont des songes; mais il en est dont l'illusion est pour nous un bonheur réel, et dont le flatteur souvenir contribue plus à notre félicité que ces plaisirs d'habitude qui reviennent sans cesse et qui nous pèsent au milieu même du désir que nous avons de les bien goûter.
Vous savez que de tout temps j'ai souhaité avec ardeur de voir un de ces esprits élémentaires connus parmi nous sous le nom de Sylphes.
J'ai toujours cru que ce n'était point dans
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le tracas des villes qu'ils aimaient à se produire, et, le pourrezwous croire? voilà l'idée qui m'entraînait si souvent à la campagne et me faisait rejeter si fièrement les conteurs de fleurettes : peut-être, sans l'envie que j'avais d'être digne de l'amour d'un Sylphe, aurais-je succombé; car il v en a de jolis de ces conteurs-là.
Je ne me repens point de ma sévérité, puisqu'elle m'a conduite à mon but. C'est un songe, je ne vous donnerai mon aventure que sur ce pied-là, il faut ménager votre incrédulité. Cependant, si c'était un songe, je me souviendrais de m'etre endormie avant que de l'avoir commencé, j'aurais senti mon réveil ; et puis, quelle apparence qu'un songe eût autant de suite qu'il y en a dans ce que je vais vous raconter? Comment aurais-je si bien retenu les discours du Sylphe? Il n'est pas naturel que j'aie pensé ce que vous allez entendre; toutes les idées que vous y trouverez ne m'ont jamais été familières.
Oh! assurément, je n'ai pas rêvé. Vous en croirez, au reste, ce qu'il vous plaira; quant à moi, je ne me servirai pas de ces mots: il me semblait, je croyais voir; je dirai; j'étais, je voyais. Mais finissons ce préambule.
J'étais, un des derniers jours delà semaine passée, retirée dans ma chambre; la nuit
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était chaude, jetais couchée d'une façon modeste pour quelqu'un qui se croit seul, mais qui ne l'aurait pas été si j'eusse cru avoir des spectateurs. Ennuyée d'une compagnie provinciale qui m'avait obsédée toute la journée, je cherchais quelque dédommagement dans un livre de morale, lorsque j'entendis prononcer distinctement, quoiqu'à demi bas, et avec un soupir:
« O Dieu! que d'appas! »
Ces paroles me surprirent, et, quittant mon livre, je tâchai, malgré la frayeur qui commençait à me saisir, de prêter une oreille attentive.
N'entendant plus rien dans ma chambre, je crus m'être trompée et m'imaginai que mon esprit distrait m'avait rendu présent ce que je venais de lire : cependant, il n'y avait pas d'apparence qu'il dût se trouver avec de la morale; d'ailleurs, dans ce moment, je ne rêvais à rien qui y pût convenir. J'étais encore plongée dans ces réflexions lorsque j'entendis plus distinctement que la première fois :
« O mortels! êtes-vous faits pour la posséder! »
Quelque flatteuse que fût cette exclamation, elle redoubla ma peur, et, rentrant précipitamment dans mon lit, je me mis le drap sur la tête, à demi morte et dans l'état
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affreux OÙ peut se trouver une femme peureuse.
« Ah! cruelle, s'écria-t-on alors, pourquoi vous dérober à ma vue? Que craignezvous de quelqu'un qui vous adore et qui, malheureusement pour lui, est si respectueux qu'il n'ose employer la violence pour vous voir. Répondez-moi du moins, ne mette/ pas mon amour au désespoir.
— Hélas! repris-je d'une voix étouffée, que pourrais-je répondre dans l'état où une aventure si surprenante me réduit. -
— Mais que pouvez-vous craindre avec moi: réplique-t-on, je vous ai déjà dit que je vous adore. Rassurez-vous, je ne me montrerai pas, et quoique ma vue pût bannir la crainte de votre âme, je ne veux pas vous exposer encore à la surprise qu'elle vous causerait. »
Remise un peu par ces paroles, je relève doucement mon drap: je vis qu'il ne s'agissait que d'une déclaration d'amour, et je me souvins que j'en avais soutenu plus d'une avec fierté. Je n'ai pas L'âme faible, et je crus d'ailleurs n'avoir rien à redouter d'une aventure qui commençait de cette sorte.
Cependant, on était amoureux, j'étais seule et dans un état où j'avais tout à craindre de quelqu'un d'entreprenant et à qui je supposais plus de force qu'à un homme.
LE SYLPHE
Cette réflexion m'inquiéta, je vis tout d'un coup le risque que je courais, et le vis avec d'autant plus de peur que je ne trouvais pas de moyen de le prévenir. Voilà de ces fâcheusesoccasionsoù la vertu ne sauve de rien.
J'imaginai aussi que c'était un esprit qui me parlait, et d'abord je le jugeai impalpable; cependant cet esprit était sensible, il m'aimait: qu'est-ce qui l'aurait empêché de prendre un corps?
Ces différentes idées me tenaient dans une irrésolution qui ne finissait pas, lorsque la voix reprenant :
« Je sais tout ce qui se passe dans votre âme, ma belle comtesse, je serai respectueux : nous ne sommes entreprenants que quand nous sommes aimés.
— Bon, dis-je en moi-même, je ne crois pas que je te mette jamais à portée de me manquer de respect.
— N'en répondez pas, dit la voix, nous sommes des amants un peu dangereux, nous savons tout ce qui se passe dans le cœur d'une femme; elle ne saurait former de désirs que nous ne satisfassions, nous entrons dans tous ses caprices, nous vieillissons ses rivales et nous augmentons ses charmes, nous connaissons toutes ses faiblesses, et quand elle pousse un soupir d'amour, que la nature dans un moment de
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distraction se trouve la plus forte, nous le saisissons; en un mot, la plus légère idée de
tentation devient, par nos soins, tentation violente et bientôt satisfaite. Avouez que si les hommes avaient notre science, il n'y aurait pas une femme qui leur échappât. Ajoutez à cela que notre invisibilité est, contre les maris jaloux ouïes mères ridicules, d'une ressource merveilleuse; point de précautions pour prévenir les leurs, point d'yeux surveillants qu'on ne trompe avec ce secret. Mais, de grâce, ajouta-t-il, cessez de vous cacher à mes yeux; cette complaisance ne vous engage à rien, puisque vous ne me verrez que quand vous le voudrez et que vos sentiments pour moi dépendent uniquement de vous. »
A ces mots, je me montrai, et l'esprit, car c'en était un, lit à ma vue un cri qui pensa me faire rentrer sous le drap; je me rassurai pourtant.
\h! s'écria-t-il en me voyant, que de beautés! quel dommage qu'elles fussent destinées à un vil mortel; il est impossible qu'elles m'échappent.
— Quoi! vous croyez, lui dis-je, que je ne vous échapperai pas?
— Oui, sans doute, je le crois.
— Je trouve, repris-je, bien de la présomption dans cette idée.
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— Vous vous trompez, il y en a beaucoup moins que de connaissance de votre cœur. Toutes les femmes ont la même façon de penser, les mêmes mouvements, les mêmes désirs, la môme vanité et, à peu de chose près, les mêmes réflexions, et ces réflexions toujours faibles quand il s'agit de combattre le penchant.
— Mais la vertu, lui dis-je, croyez-vous qu'elle soit inutile?
— Elle ne devrait pas l'être, reprit-il, et cependant j'imagine que vous lui donnez peu d'exercice.
— C'est trop mal penser de nous, reprisje, de nous croire incapables de la moindre réflexion.
— Non, répondit-il, je crois que vous réfléchissez, mais que votre cœur, plus vif et plus prompt, échappe à la réflexion et vous détermine plutôt pour le sentiment que pour la raison. Ce n'est pas que vous ne pensiez assez bien pour connaître ce qu'il faut éviter : il s'élève des combats dans votre cœur, vous les soutenez pendant quelque temps, et vous succombez enfin avec cette consolation que, si votre cœur s'était trouvé moins fort que vous, vous auriez remporté la victoire.
— Croyez-vous donc, repris-je, que nous ne puissions jamais vaincre notre penchant?
« Ah! mon Sylphe, m'écriai-je; que je crains votre présence! » (Page
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Sommes -nous si cruellement esclaves de nos passions que rien ne puisse les réprimer :
— Cet article serait, répondit-il, d'une trop longue discussion. Je crois qu'il n'est pas impossible de trouver des femmes vertueuses, mais, autant que j'en ai pu juger par votre commerce, la vertu n'est pas ce qui vous amuse le plus : vous savez qu'il en faut avoir, et il me semble que vous ne cédez à cette nécessité qu'à regret. Une chose qui me parait autoriser mon sentiment est la tristesse et la mauvaise humeur qui régnent sur le visage d'une femme vertueuse, d'une prude, de ces personnes qui se sont fait de la vertu par orgueil, pour avoir le plaisir d'insulter aux faiblesses de leur sexe. Il est des temps où elles payent ce plaisir bien chèrement et qu'elles voudraient pouvoir y renoncer. Mais comment faire?
une vertu affichée qu'il faut soutenir, elles en gémissent en secret; toujours tenelles se feraient bientôt un délice de la tentation qui les tourmente si elles pouvaient être sûres que leurs faiblesses fussent ignorées. Leurs crieries perpétuelles contre les plaisirs prouvent moins la haine qu'elles leur portent que le regret qu'elles ont de s'en être privées par une vanité mal entendue; ajoutez à cela qu'il est rare qu'une jolie
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femme soit prude ou qu'une prude soit jolie femme, ce qui la condamne à se tenir justement à cette vertu que personne n'ose attaquer, et qui est sans cesse chagrine du repos dans lequel on la laisse languir.
— Mais pensez-vous, lui dis-je, que toutes les femmes soient prudes?
— Les hommes, répondit-il, seraient bien malheureux s'il n'y avait que des femmes de ce caractère.
— Cependant, repris-je, ils veulent que nous soyons vertueuses.
— C'est, dit-il, un raffinement de goût chez eux de vouloir à leurs séductions l'anéantissement d'une chose qui leur a tant coûté à établir dans votre âme, et qui vous sied bien, quoi que vous en disiez. Non cette vertu farouche qui n'en est que la grimace, mais celle que j'imagine, et que je ne puis vous peindre, parce que je n'en ai pas encore trouvé de cette sorte.
— Qu'est-ce donc, lui demandai-je, que les hommes appellent vertu?
— La résistance que vous opposez à leurs désirs, et qui naît de votre attention sur vos devoirs.
— Et quels sont-ils, repris-je, ces devoirs ?
— Ils étaient immenses, répliqua- 1— il; mais comme vous les abrégez chaque jour, je crois qu'il ne vous en restera plus à obser-
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ver; aujourd'hui, ils ne consistent plus que dans la bienséance, encore n'est-elle pas exactement suivie.
— Ce dérangement durera-t-il longtemps lui demandai-je.
— Tant, répondit-il, que les femmes croiront la vertu idéale et le plaisir réel, et je ne vois pas d'apparence qu'elles changent de façon de penser. D'ailleurs, il n'y a point de femme qui n'ait quelque faible, et ce faible, quelque bien déguisé qu'il soit, n'échappe jamais à la recherche opiniâtre de l'amant. La voluptueuse se rend au plaisir des sens; la délicate, au charme de sentir son cœur occupé; la curieuse, au désir de s'instruire; il en coûterait trop à l'indolente pour refuser ; la vaine perdrait trop si ses appas étaient ignorés, elle veut lire dans la fureur des désirs d'un amant l'impression qu'elle peut faire sur les hommes; l'avare cède au vil amour des présents; l'ambitieuse, aux. conquêtes éclatantes; et la coquette, à l'habitude de se rendre.
— Vous êtes bien savant-, lui dis-je.
— C'est, répondit-il, que j'ai voyagé de bonne heure. Mais ne commencez-vous pas a vous endormir: Cette grande envie de philosopher ne sied pas dans cette rencontre, et je suis sûr qu'actuellement vous me prenez pour un Sylphe des plus novices : qui sait
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si mal profiter des moments aussi doux que ceux que je passe auprès de vous, ne mérite pas qu'on les lui donne. Un Sylphe amoureux parler morale! en bonne foi me pardonnerez-vous d'avoir si mal employé mon temps?
— Je ne sais pas, repris-je, quel autre usage vous en voudriez faire. Vous m'avez piquée, et je serai bien aise de vous prouver qu'il y a de la vertu.
— C'est-à-dire, répondit-il en riant, que vous n'en aurez que par contradiction. Je ne doute cependant pas que vous n'en ayez, et si je ne vous ai pas dit là-dessus tout ce que je pense, c'est qu'une aussi belle personne que vous offre tant de choses à louer, qu'on n'a pas auprès d'elle le temps de vanter celle-là.
— Je ne vous pardonne pourtant pas de l'avoir oubliée, lui dis-je : vous m'aimez, je vous en ferai bien repentir.
— Ma belle comtesse, répondit-il, on dit à une belle qu'elle a des agréments, parce qu'en le lui répétant souvent, c'est une façon polie de l'exhorter à en faire usage; mais ira-t-on la faire souvenir de sa vertu quand il est de notre intérêt qu'elle l'oublie? Au reste, point de menaces, toutes ces finesses sont bonnes avec les hommes, mais songez que vous ne pouvez me tromper. Gela est
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embarrassant, et je ne m'étonne pas de vous voir rêver : un amant qui sait tout ce qu'on pense, qui pénètre tout, avec lequel on n'a aucune ressource, est quelque chose de bien incommode.
— En ce cas. répond is-je, je puis ne point essuyer cette fatigue : je ne vous aimerai
pas.
Nous n'en ferez rien, dit-il. Pour éviter de m'ai mer, il faudrait que vous me disiez bien sérieusement de cesser de vous voir; qui plus est, il faudrait le vouloir, et c'est ce que vous ne voudrez pas. Curieuse comme vous l'êtes, vous ne pourrez jamais vous empêcher de voir la fin de cette aventure. Vous êtes précisément avec moi dans le cas où sont toutes les femmes dans les commencements d'une passion: elles savent que pour ne pas succomber il faudrait fuir; mais la passion plaît, elle échauffe le cœur, éteint les réflexions; la séduction est continuelle, le retour sur soi-même momentané; le plaisir redouble, la vertu disparaît, l'amant
: comment fuir? et assurément vous ne fuirez pas.
— Vous me paraissez un peu trop sûr de votre conquête, répondis-je; je voudrais un amant plus respectueux et dont les désirs plus timides me ménageassent davantage.
— C'est-à-dire, interrompit-il, que vous
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voudriez que je perdisse un temps qui m'est précieux. Je ne suis point fait à cela.
— Les femmes, sans doute, ne vous v ont point accoutume.
— Non, assurément, reprit-il.
— Et vous avez plu partout où vous avez adressé vos vœux?
— Partout, non, répliqua-t-il ; j'ai été souvent obligé de changer de forme pour me faire aimer. La première personne qui me plut était une jeune innocente qui avait encore peur des esprits. Je m'avisai de lui parler la nuit, je pensai la faire mourir. J'eus beau lui dire que j'étais un esprit aérien, que nous étions beaux, bien faits : Fénumération que je lui lis de nos bonnes qualités ne la rendit que plus craintive, et si je n'avais pris la figure de son maître de musique, j'étais perdu. Celle à laquelle je m'adressai ensuite était une dame de grande condition, fort ignorante, qui ne comprit rien non plus aux substances célestes, et qui ne voulut pas imaginer que je pusse être un corps solide. Cette idée me fit auprès d'elle un tort considérable. Ne pouvant la vaincre malgré elle-même, je crus qu'en prenant la ressemblance d'un fort aimable homme qui l'aimait, je pourrais la ramener: je perdis mon temps. Enfin, ne sachant plus que faire, je me mis à son service et me
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travestis si bien qu'elle ne m'aurait jamais pris pour un esprit élémentaire; et voyez la bizarrerie! je réussis. En Espagne, je trouvai une femme qui, après m'avoir vu, ne voulut pas de moi et me prêtera son amant. Je n'ai pas encore eu ce chagrin en France. Le détail de mes aventures serait trop long; je ne dois cependant pas oublier une femme savante, dont les études avaient eu pour principal objet l'astronomie et la physique. Je la vis et lui dis qui j'étais: je ne l'effrayai pas, mais, quoique avec des efforts incroyables, je ne la persuadai point.
« Comment, disait-elle, est-il possible, si vous êtes dans votre région matière corporelle, que notre air ne vous ait point étouffé en descendant parmi nous? et si votre être n'est qu'un composé de vapeurs fines qui ne peuvent résister aux impressions de l'air et que le moindre vent peut dissoudre, à quoi pouvez-vous être bon ici ? »
Loin de réfuter cet argument par des discours, je la priai de m'admettre aux preuves. Elle y consentit, déterminée sans doute par le peu de risque qu'elle crut y courir, ou, supposé qu'il y en eût, par le plaisir d'avoir trouvé dans la physique élevée quelque chose d'extraordinaire que tout le monde ne sut pas. J'essayai donc de la convaincre; mais dans le temps que je devais espérer
LE SYLPHE
qu'elle cédait à la force de mes raisons : « Ah Dieu! quel songe! » s'écria-t-elle. Avez-vous jamais vu d'incrédulité plus opiniâtre? Je ne me rebutai pas d'abord; mais, voyant qu'à quelque heure et de quelque façon que je lui parlasse, elle s'obstinait, ainsi que vous le ferez sans doute, à me traiter de chimère et de songe, je m'ennuyai de lui donner matière à rêver et la quittai, quoiqu'elle me fît espérer une conversion prochaine. Mais vous, ajouta-t-il, ne seriezvous pas aussi incrédule?
— Je ne serais pas du moins si curieuse, lui répondis-je. Je suis persuadée que je rêve, mais, contente du plaisir que ce songe me donne, je ne veux pas savoir s'il pourrait être vérité.
— Et moi, reprit l'esprit, je sens que tout ne devient que trop vérité auprès de vous; je ne veux plus m'exposer au danger de voir vos charmes, je pars assez malheureux pour n'avoir pu me faire aimer de vous, je vais me dérober aux rigueurs que votre cruauté me prépare.
— Que vous êtes impatient ! Comment voulez-vous que je vous aime ? Sais-je seulement ce que vous êtes?
— Avez-vous eu, répliqua-t-il, la curiosité de le demander?
— Hélas! répondis-je, j'ai craint de vous
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fâcher en vous le demandant; cette peur est celle que vous ne fussiez pis qu'un esprit. Mais, puisque vous me le permettez, qu'êtes- vous ?
— Vous, dit-il, qui croyez-vous que je sois?
— Je vous crois, repris-je, esprit, démon ou magicien ; mais, sous quelque espèce que je vous imagine, je vous crois quelque chose de fort aimable et de fort singulier.
— Voudriez-vous me voir? répondit l'esprit.
— Non, dis-je, il n'est pas temps; répondez, de grâce, à mes questions. Qu'étesvous?
— Je suis un Sylphe.
— Un Sylphe! m'écriai-je avec transport, un Sylphe!
— Oui, charmante comtesse, les aimeriezvous?
— Si je les aime, grand Dieu! Mais vous me trompez, il n'en est point, ou s'il en est, qu'est-ce que les mortels peuvent pour votre bonheur, et comment une essence aussi céleste que la vôtre peut-elle descendre au commerce des hommes?
— Notre félicité, dit-il, nous ennuie quand nous ne la partageons avec personne, etiout notre soin est de chercher quelque objet aimable qui mérite de nous attacher.
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— Mais, interrompis-je, j'ai lu que les Sylphides étaient si belles, pourquoi...
— Je vous entends, dit-il, pourquoi ne nous pas attacher constamment à elles?
Nous ne les touchons pas assez, elles nous voient trop et ce n'est jamais que par raison et pour ne pas laisser perdre la race des Sylphes qu'elles nous accordent quelques faveurs; la même considération nous détermine, et, comme vous voyez, cela ne doit pas former entre nous des liens fort tendres : c'est à peu près agir comme vous autres humains quand vous êtes mariés. Nous cherchons des femmes qui nous tirent de notre léthargie, comme elles cherchent de leur côté des hommes qui les dédommagent de l'ennui que nous leur causons. Toutes ces choses sont réglées entre nous, et nous nous laissons de part et d'autre aller à notre penchant sans jalousie et sans mauvaise humeur. Vous rêvez, ajouta-t-il : avouez que c'est une chose gracieuse que d'avoir un Sylphe pour amant. Il n'est point, comme je vous l'ai dit, de fantaisie que nous ne satisfassions, de biens dont nous ne comblions ce que nous aimons ; plus esclaves qu'amants, nous sommes soumis à toutes ses volontés, incommodes dans un point seulement.
— Quel est-il? demandai-je brusquement.
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— Nous exigeons de la constance, et je
veux bien vous avertir que la mort la plus cruelle suit toujours avec nous la moindre apparence d'infidélité.
— Miséricorde! m'écriai- je, je renonce a vous pour jamais. » L'esprit, à ce discours, fit un éclat de rire qui me tit remarquer la simplicité de ma peur. « Vous riez, mon Sylphe? lui dis-je.
— Je ris, repartit-il, de ce qu'il n'y a point de femmes qui ne se révoltent sur cet article, et qui n'aiment mieux renoncer à tous les avantages que notre possession leur assure qu'à leur inconstance naturelle.
— Vous vous trompez, lui dis-je : ne voulant point être inconstante, je n'ai rien à redouter, et cependant l'idée de ne le pouvoir devenir sans risque m'afflige sensiblement : vous croirez toujours ne devoir mon attachement pour vous qu'à la crainte du châtiment, vous m'en aimerez moins.
— Pouvez-vous le croire? répondit-il. Si nous sommes gênants pour les femmes dissimulées, parce que nous savons tout ce qu'elles pensent, celles qui ont le cœur bon et droit doivent être charmées que rien ne nous échappe; nous leur tenons compte de ces délicatesses de l'âme, de ces sentiments fins que la stupidité et l'indolence des hommes n'aperçoivent pas, et plus nous
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connaissons leur amour, plus leur bonheur est parfait. Ne croyez cependant pas que la condition que je propose soit si terrible. Les Sylphes sont à tous égards si fort au-dessus des hommes qu'il s'en faut bien que ce soit un supplice de les aimer constamment.
J'imagine que l'ennui d'une habitude où le cœur languit est la seule chose qui détermine une femme vers l'inconstance: elle ne voit plus dans un amant ces désirs tumultueux, lesquels, soit qu'elle les rebutât, soit qu'elle voulût les satisfaire, l'amusaient également. Ce n'est plus qu'un homme ennuyé qui s'excite par bienséance, qui dit nonchalamment qu'il aime, qui le prouve avec plus d'embarras encore, et dont le visage muet et glacé n'aide jamais à persuader ce que sa bouche prononce. Que fera une femme en pareil cas? Par un honneur vain et mal entendu, passera-t-elle le reste de sa jeunesse dans un lien qui ne fait plus son bonheur? Elle change et fait bien. On lui fait un crime de ce qu'elle change la première; c'est qu'elle sent plus vivement que les hommes, et qu'elle n'a pas de temps à perdre. D'ailleurs, c'est souvent par bonté pour celui qu'elle a aimé : elle le voit languir auprès d'elle sans pouvoir se résoudre à la quitter, parce qu'il craint de se déshonorer; elle lui fournit un prétexte et se
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charge du crime. C'est un procédé bien généreux que les hommes ne méritent pas, car ils ont l'impertinence de s'en fâcher.
— Les Sylphes, lui demandai-je, ne sont donc pas sujets à l'ennui et au dégoût? Ils sont sans doute aussi constants qu'ils exigent qu'on le soit pour eux î
— Du moins, répondit-il, quand ils changent, c'est si subitement qu'on n'a pas le temps de s'en délier; on les voit encore amoureux un quart d'heure avant qu'ils disparaissent.
— Mais quelqu'un qui s'en défierait et qui changerait avant eux? lui dis-je.
— Oubliez-vous que...
— Ah! je m'en souviens! Vous êtes de cruelles gens de nous priver de toutes nos ressources.
— Quand, repartit-il, vous n'auriez point l'objet de la mort devant les yeux, vous ne voudriez point changer. Le meilleur moyen d'empêcher une femme d'être inconstante est de ne lui pas donner le temps d'appuyer sur un caprice; mais ce soin serait trop fatigant pour les humains, et ce n'est qu'aux Sylphes qu'il appartient de savoir employer tous les instants et de prévenir ces fantaisies momentanées qui naissent dans votre cœur.
— Je crois, lui dis-je, qu'avec ces talents heureux que vous attribuez aux Sylphes, on
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peut encore se dégoûter d'eux. Il est bon de nous laisser désirer quelquefois. Il est des temps où nos réflexions sur nos plaisirs nous amusent plus que tous les empressements d'un amant; d'ailleurs, vous avouerez quedes soins perpétuels fatiguent, et ce serait assez pour m'empêcher de vous désirer que la certitude de ne vous désirer jamais vainement.
— Ce sentiment est assez singulier, repartit-il, et je doute qu'il soit vrai. Croyez qu'avec nous on n'a pas le temps de faire ces réflexions ; vous devenez Sylphides par notre commerce, et, participant à notre substance, le soin de répondre à nos empressements devient aussi léger pour vous qu'il l'est pour elles.
— Vous savez lever toutes les difficultés, lui dis-je; mais, quand vous quittez une femme, lui reste-t-il quelque essence de vous?
— Quelquefois, par bonté, répondit-il, nous lui en enlevons une partie; par malice souvent nous la lui laissons tout entière.
— Ce procédé n'est pas bon, repris-je.
— Je conviens, dit-il, que nous pourrions nous dispenser de laisser après nous des désirs que nous seuls pouvons éteindre; mais nous ne connaissons que cela pour
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être regrettés, et c'est un plaisir qui nous touche. Vous rêvez !
— Il est vrai, dis-jc, je rêve que je connais dans le monde nombre de femmes Sylphid(
— ■ Oh! vraiment, me dit-il, comme c'est à la cour que nous taisons nos plus grands coups, il n'est pas difficile d'y reconnaître nos traces; mais il me semble que cette espèce de malice ne vous effraye pas tant que la mort sur laquelle vous vous êtes tantôt récriée: elle a pourtant des inconvénients.
— Je les crains, mais je puis les éviter.
— En ne m'aimant pas, dit le Sylphe; vous n'y gagneriez rien : c'est aussi la punition de celles qui nous résistent.
— Eh! grand Dieu, m'écriai-je, de quel enté fuir?
— Laissons tout ce badinage, reprit le Sylphe.
— Oh! assurément, nous le laisserons, me récriai-je tout effrayée; point de commerce, monsieur le démon; si vous vouliez m'éngager à vous donner l'immortalité, il fallait me cacher la perversité de votre caractère et les risques qui suivent les engagements qu'on prend avec vous.
— Expliquons-nous, répondit-il. Je vois que, l'esprit imbu des rêveries que le comte
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de Gabalis a débitées, vous croyez que vous pouvez nous donner l'immortalité; c'est-àdire que vous faites ce que la nature n'a pas jugé à propos de faire. Je pense encore que, selon ces belles idées, vous nous croyez soumis aux faibles lumières de vos sages, et que nous descendons à leurs évocations.
Quelle apparence qu'une essence supérieure à l'homme ait besoin d'être instruite par lui et puisse être forcée à lui obéir! Pour l'immortalité que vous prétendez pouvoir nous donner, cette imagination est encore ridicule, puisqu'il est à présumer qu'un commerce fréquent avec une substance inférieure avilirait la nôtre, loin de lui donner de nouvelles forces.
— Je vois, lui répondis-je, que j'ai été trop crédule, mais je n'en suis pas plus disposée à vous aimer: je vous crains.
— Rassurez -vous, reprit-il. Quant à la mort dont je vous ai menacée, nous n'en venons pas toujours à cette extrémité; souvent nous changeons nous-mêmes, et vous pouvez alors rentrer dans vos droits; mais nous ne voulons pas plus qu'on nous prévienne que vous-mêmes quand vous êtes engagées : ce sont des affronts que vous ne pardonnez point, et notre vanité est aussi sensible que la vôtre. Quant à l'autre châtiment, à moins que vous ne me le demandiez
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vous-même, je vous l'épargnerai. Voyez, consultez-vous, congédiez-moi bien sérieusement ou acceptez les conditions que je vous propose.
— Comment voulez-vous, répondis- je, que je puisse assurer de ma tendresse quelqu'un que je ne connais pas, que je n'ai pas vu ? Je ne désavoue pas que vous ne me plaisiez déjà un peu; mais si malheureusement vous n'étiez qu'un gnome (i)...
— N'en dites point de mal, interrompit le Sylphe. Il est vrai qu'ils ne sont pas d'une figure avantageuse, mais ils ne laissent pas de nous dérober bien des conquêtes. Ils sont parmi nous ce que les financiers sont parmi les hommes, et ce n'est pas ce que votre sexe considère le moins ; tous les jours même ils nous enlèvent nos Sylphides.
— Comment, lui demandai-je, une espèce aussi supérieure que la leur est-elle sensible aux présents?
— Oui, dit-il, elles prennent des gnomes pourdonner à leurs amants ; et quand ce soin nelesobligeraitpasàrépondre à la passion de ces esprits hideux, elles sont femelles, par conséquent capricieuses; le changement les amuse, et la bizarrerie de leur goût est pour
i. — Esprits habitants de la terre, gardiens des trésors. [Note de l'auteur).
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elles un plaisir d'autant plus touchant qu'il peut leur être reproché. Mais, ma belle comtesse, ne voudrez-vous point me faire des questions plus intéressantes, et votre curiosité s'arrêtera - 1 -elle toujours sur d'aussi petits objets que ceux sur lesquels je l'ai satisfaite ? Ne me permettez-vous donc point de me montrer?
— Ah ! mon Sylphe, m'écriai-je, que je crains votre présence !
— Que ne la souhaitez-vous ! » dit-il en soupirant.
Je ne répondis moi-même que par un soupir. En ce moment une lueur extraordinaire remplit ma chambre, et je vis au chevet de mon lit le plus bel homme qu'il soit possible d'imaginer, des traits majestueux et rajustement le plus galant et le plus noble. Sa vue m'étonna, mais ne m'effraya pas.
« Eh bien ! dit-il en se jetant à genoux devant moi avec un air plein d'amour et de respect, eh bien! charmante comtesse, pourriez-vous me jurer fidélité?
— Oui, mon cher, mon aimable Sylphe, m'écriai-je, je vous jure une ardeur éternelle; je ne redoute plus que votre inconstance. Mais comment ai-je pu mériter?...
— Votre mépris pour les hommes et la passion secrète que vous aviez pour nous,
LE SYLPHE
me dit-il, ont détermine la mienne; elle est plus tendre que vous ne pensez. Je pouvais vous susciter un songe et me rendre heureux malgré vous; mais je pense avec plus de délicatesse et n'ai voulu rien devoir qu'à votre cœur. »
Hélas! je montrai peut-être dans ce moment trop de faiblesse à mon Sylphe, mais je L'adorais.
« Que vous êtes charmant! lui dis-je; mais que je serais malheureuse si vous n'étiez qu'une illusion ! Est-il bien vrai que... Ah!... vous êtes palpable ! »
J'en étais là, Madame, avec mon Sylphe, et je ne sais ce qui serait arrivé de mon égarement et de ses transports si ma femme de chambre, qui entra dans le moment, ne l'eût pas effrayé. Il s'envola; je l'ai depuis vainement rappelé. Son indifférence pour moi me fait penser que ce n'est qu'une agréable illusion qui s'est présentée à mon esprit; n'estil pas dommage que ce ne soit qu'un songe?