‹ Le hasard du coin du feu. Ouvrage illustré de 7 dessins de E.P. MilioChapitre 31 sur 32 · DUC · texte numérisé non relu

DUC

Point du tout! C'est une erreur! à moins, toutefois, que les complaisances que vous avez bien voulu avoir pour moi ne vous devinssent onéreuses. En ce cas...

i i lie (avec beaucoup de tendresse)

Onéreuses ! Pouvez-vous le penser ! je puis vous dire que, quand vous le craignez, vous ne rendez justice ni à vous ni à moi. Mais voyons moins les choses telles qu'elles sont que comme un jour elles peuvent être. Sans avoir décidément de l'amour pour moi, ne pouvez-vous pas devenir jaloux des sentiments que je prendrai pour lui, s'il parvient à m'en inspirer?

LE DUC

Ah! cela serait d'une déraison dont je ne saurais me croire capable.

CÉLIE

Ne la supposons donc point : ne peut-il pas lui-même trouver trop tendre la sorte d'amitié qu'il y aura entre nous, et en soupçonner le genre et l'étendue?

LE DUC

Bourville n'est point jaloux. D'abord de plus, comment voulez-vous que, présenté ici de ma propre main, il puisse jamais, moi surtout paraissant, non seulement approuver ses soins, mais même les appuyer, me regarder une minute comme rival?

r56 LE HASARD

CÉLIE

Tout cela est vrai ; mais s'il venait, malgré toutes vos précautions et les miennes, à avoir des inquiétudes? Vous sentez bien qu'en ce cas-là, pour tranquilliser l'amant, il faudrait nécessairement retrancher à l'ami les complaisances qu'on aurait eues pour lui, ou du moins les suspendre; et cela pourrait bien ne se pas faire sans le fâcher.

LE DUC

C'est à celui qui a le moins de droits, belle Célie, ou qui, pour parler plus juste, n'en a que d'absolument précaires, à se sacrifier; et, pénétré comme je le suis de cette vérité, je me flatte que le retranchement que vous me faites envisager, tout cruel qu'il me paraît, ne m'arracherait pas une plainte que vous ne pussiez pas entendre.

CELIE

Convenez que l'indifférence rend bien raisonnable.

le duc (d'un air de dépit) Beaucoup moins que vous n'êtes injuste.

célie (toujours tendrement) Allez-vous vous fâcher? Suis-je donc si injuste de croire que vous ne m'aimez pas, lorsque vous ne cessez pas vous-même de me le dire?

LE DUC

Il n'y a donc, à votre avis, aucune diffé-

ronce entre l'amour et ce mouvement que nous appelons le goût? et vous pensez vraisemblablement qu'un cœur, parce qu'il est rempli du premier, est inaccessible à l'autre? CÉLIE On prétend que cela devrait être, mais on a beaucoup d'exemples que cela n'est pas.

LE DUC

J'en suis un moi-même : j'aime la Marquise passionnément ; mais cela n'empêche pas que vous ne m'inspiriez un goût si vif qu'il m'est bien difficile de croire qu'il y ait entre ces deux mouvements toute la différence qu'on dit.

Pour termine?* (car enfin il faut finir) Célie parait douter de ce que le Duc vient de lui dire: et comme par la différence trop réelle qu'il y a, quoi qiiil en dise, entre ces deux mouvements, ce qui ne serait point du tout une preuve quon a de V amour, sert à prouver invinciblement qu'on a du goût, le Duc donne à Célie une conviction complète qu'il ne la trompe point. Tout se passe des deux parts avec une cordialité sans exemple.

Apres ils se reparlent de leur arrangement et s'y confirment. Ensuite, on vient annoncer à Célie qu'on a servi. Les propos du souper ne devant rien avoir de bien piquant, ce n'est pas la peine de transporter nos lecteurs dans la salle à manger; après le

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