Le Havre-Maritime du 16e au 18e siècle. Avec préf. de Raphael-Georges Lévy
Je suis heureux de recommander aux lecteurs les cinq volumes de: Mémoires et Documents pour servir à l'histoire du Commerce et de l'Industrie en France publiés sous la direction de Julien Hayem et dont j'ai présenté les quatre premiers à l'Académie des sciences morales et politiques dans la séance du 27 janvier 1917. Cet infatigable travailleur, disais-je, a eu l'excellente idée de demander à nos archives les secrets de bien des évolutions économiques dont on est souvent surpris de constater les ressemblances avec les phénomènes contemporains. H y a découvert de nombreux matériaux qui serviront à construire un véritable édifice.
« Voici par exemple un mémoire sur la fabrication des draps en Languedoc, oii elle constituait, à la fin du XVII® siècle, la moitié des ressources de la province ; 30.000 ouvriers travaillaient dans les manufactures de cet ordre. Les réglementations qui se succèdent ne rendent pas l'industrie plus prospère. En 1779, des lettres patentes du Roi accordent aux fabricants le droit de donner à leurs étoffes la contexture et les dimensions qui leur conviendraient. Un vent de liberté commence à souffler.
« Des notes sur l'industrie en Bas Limousin, dans la seconde moitié du xviii" siècle, nous rappellent l'administration de Turgot. On voit celui-ci favoriser l'établissement d'une fabrique d'étoffe par l'Anglais Lecler.
« Au chapitre suivant, nous sommes en présence de grèves. Déjà au xyi" siècle, les typographes suspendent le travail à Paris et à Lyon. Au xviii^ siècle, dans cette dernière ville, l'intendant se plaint que les ouvriers oppriment leurs patrons. Les grévistes, d'autre part, trouvent des adversaires redoutables dans les Chambres de Commerce, fortement organisées et qui défendaient les intérêts des marchands contre ceux des artisans. Nous assistons à la répression sévère d'une grève qui avait éclaté chez les van Robais, directeurs d'une importante manufacture de draps à Abbeviile et que termineun arrêt rendu en Conseil d'Etat le 20 juillet 1717. Trois ans plus tard, à la manufacture royale de Sedan, uDe grève amène une ordonnance du lieutenant de police enregistrée par le Conseil du Roi et qui met brutalement fin aux velléités de résistance des ouvriers.
« Deux corporations, remuantes entre toutes, sont celles des papetiers et des imprimeurs. Un arrêt du Conseil d'Etat, de 1723, défend aux compagnons imprimeurs de « s'assembler ». A maintes reprises, les papeteries du Dauphiné, de l'Auvergne, sont le théâtre de véritables émeutes. A mesure qu'on avance dans le xviii^ siècle et qu'on approche de la Révolution, les luttes entre employeurs et employés deviennent plus fréquentes : les ouvriers réclament la réduction des heures de travail, l'augmentation des salaires.
« Nous arrivons au xix^ siècle. Un règlement d'atelier de 1809 nous reporte à une époque où l'on imposait aux travailleurs des conditions qui leur sembleraient
inacceptables aujourd'hui. Un certain article 8 faisait subir à celui qui ne se mettait pas à sa tâche à l'heure précise la perte d'un quart de journée.
« Dans un autre chapitre, J. Hayem étudie la navigation et le commerce français dans la Méditerranée durant la seconde moitié du xvii® siècle. La correspondance entre Colbert, les échevins et députés du commerce de Marseille, est du plus haut intérêt. Les négociants et armateurs souffraient constamment de la piraterie des Barbaresques. D'autre part, les charges pécuniaires étaient lourdes. Les innombrables potentats qui tyrannisaient les Comptoirs du Levant, multipliaient les avanies, c'est-à-dire les taxes arbitraires. Les Marseillais se plaignent de ne pas pouvoir compter sur l'appui de notre diplomatie. Il ne faudrait pas toutefois tirer de ces doléances une conclusion trop hâtive. Nous avons présent à la mémoire un beau livre d'Albert Vandal sur la mission du marquis de Villeneuve à Constantinople dans lequel il montre que, déjà alors, notre diplomatie se préoccupait de nos relations commerciales et de nos échanges avec l'extérieur.
« A côté de monographies relatives à certaines industries qui jouaient un grand rôle dans l'ancienne France, nous trouvons des notes précieuses sur les relations commerciales entre notre pays et les Etats-Unis de 1789 à 1815. On sourit en voyant les totaux auxquels se bornait alors un commerce qui se chiffre aujourd'hui par milliards.
« La seconde moitié du troisième volume est remplie par l'histoire fort curieuse des mesures prises autrefois pour lutter contre le feu dans les halles et marchés, aux foires, telles que celles de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Laurent, de Saint-Denis et du Lendit, qui sont
restées célèbres. L'étude se termine par un hommage rendu aux pompiers parisiens qui, à travers les siècles, continuent les traditions de dévouement de leurs ancêtres.
« Le quatrième volume contient une monographie de la Manufacture d'Armes que la Convention installa à Tulle, à côté de celle qui existait depuis longtemps. Alors comme aujourd'hui le souci de la Défense nationale imposait l'organisation rapide de centres de fabrication. Les conséquences du blocus continental dans la même région de la Gorrèze, en 1812, ont fait l'objet d'une étude, qui nous montre les efîorts du Gouvernement pour encourager la création de certaines industries nationales.
« Un atelier de charité avait été organisé, sous Louis XIV, à l'hôpital général de la manufacture à Bordeaux. Il est intéressant de comparer une organisation du xvii^ siècle avec celles du même genre que nous voyons se multiplier autour de nous. Les mesures prises à cet égard sous l'ancienne monarchie rappellent, par certains points, l'antique législation anglaise sur les pauvres qui, aujourd'hui encore, joue un grand rôle dans la vie municipale du Royaume-Uni. Après avoir assisté à la fondation de l'hôpital, nous apprenons au moyen de quelles ressources il vivait, comment il était administré, comment les indigents y étaient admis, quelles catégories spéciales de pensionnaires il pouvait recevoir, comment le travail y était organisé.
« Des documents inédits sur le compagnonnage du xviii® siècle nous décrivent les troubles de plus en plus graves que causaient à Marseille les garçons du devoir et les gavots, et les luttes fratricides qui divisaient les compagnons entre eux.
« Les relations commerciales de Bordeaux avec les villes hanséatiques étaient très actives aux xvif et xviif siècle : l'exportation des vins et l'importation des bois étaient considérables. Une curieuse étude sur les apothicaires privilégiés de Paris sous l'ancien régime clôt le quatrième volume. »
Le cinquième volume est consacré à la navigation française et plus particulièrement au port du Havre qui a joué un si grand rôle dans notre histoire maritime depuis le xvi® siècle. Le premier chapitre expose les relations de la Normandie et du Maroc, qui existaient déjà il y a quatre siècles. Il semble que les vaillants navigateurs d'alors aient eu le pressentiment de l'importance que devait prendre un jour, pour notre pays, l'Afrique occidentale. Le chapitre suivant retrace l'histoire des relations transatlantiques du Havre del571àl610, écrite d'après les minutes des notaires et des registres, appelés registres de manufactures, contenant des collections d'actes sous seing privé. Les nombreuses chartesparties pour les pays d'outre-mer qui s'y trouvent consacrées nous renseignent de la façon la plus précise sur le commerce qui se faisait avec ces régions. Mais ce n'était pas un négoce pacifique qui seul occupait les hardis marins normands. Ils avaient sans cesse à batailler contre les ennemis du royaume et aussi contre les habitants des terres lointaines où se faisaient leurs excursions. Il n'est guère d'îles ou de côtes des continents extra-européens où les vaisseaux havrais n'aient paru en des siècles où l'on s'imagine volontiers que la vie nationale était confinée à l'intérieur de nos frontières.
Le dernier chapitre qui traite des rapports du Havre avec les Antilles sous l'Ancien Régime et de la question coloniale au début de la Révolution, n'est pas le
moins curieux de l'ouvrage. L'attrait que les Antilles exerçaient sur les Normands est indiqué par le fait qu'à cette époque plus de la moitié des Havrais qui partaient du Havre pour l'Amérique, s'y dirigeaient. Le récit des luttes passionnées qui amenèrent la suppression de l'esclavage termine ce volume, dans lequel les générations nouvelles puiseront un regain d'énergie en relisant les récits captivants des exploits de leurs ancêtres sur toutes les mers du globe.
Je me suis borné à donner une idée sommaire de quelques-uns des travaux qui ont été publiés sous la direction de Julien Hayem. J'en ai dit assez, pour en montrer la variété et l'intérêt. Cette collection rendra de grands services aux érudits qui, s'occupant des questions économiques, sont soucieux de rattacher les études du présent à celles du passé. Nous devons exprimer notre reconnaissance à celui qui en a eu l'idée, et souhaiter qu'il continue et développe une œuvre dont la place est d'ores et déjà assurée parmi les publications scientifiques auxquelles l'Académie des sciences morales et politiques accorde une attention particulière et dans lesquelles les savants qui s'occupent de questions historiques sont assurés de trouver une mine précieuse de renseignements et des éléments de travail de la plus haute valeur.
Une fois de plus, Julien Hayem aura bien mérité de la science française.
Raphael-Georges Lévy.
Membre de l'Institut.