LA QUESTION COLONIALE EN
Dans l'étude précédente, je me suis attaché à retracer, d'après des documents inédits extraits des minutes du tabellionage du Havre, le mouvement commercial qui poussait les marchands et les marins havrais ou, pour mieux dire, tout le négoce normand, à la conquête des marchés du Nouveau Monde. A l'époque où elle se termine, en 1610, on aperçoit le déclin de cette navigation et on en discerne nettement les causes.
En matière économique comme en toute autre les fautes commises se présentent rarement avec leurs véritables conséquences. D'autres préoccupations, en apparence plus immédiates et plus essentielles, en masquent les retentissements prochains. Quand une nation, par suite de crises politiques, ou sous l'empire de considérations d'un réalisme étriqué, en vient à négliger une partie importante de ses éléments de prospérité et de travail, elle les abandonne, par le fait même de cette négligence, à ses rivaux ; elle tombe donc sous leur dépendance et renonce, plus ou moins consciemment, à leur disputer cette fraction de son activité.
Ce n'est là en général, dans une nation jeune et vigoureuse, qu'un fléchissement momentané de ses qualités de labeur collectif. Un moment vient où une opinion publique
mieux avertie, quelquefois, et y suppléant au début, l'impulsion énergique d'une volonté puissante et souveraine, provoque un revirement durable. Mais la route est longue à refaire, la pente dure à remonter, la chaîne traditionnelle difficile à renouer. Il faut non seulement ramener des clients ayant engagé des relations nouvelles, mais aussi évincer des concurrents qui ont mis a profit le temps perdu pour asseoir solidement leurs positions.
Certes, on ne peut prétendre que les Valois-Angoulème aient montré pour la mer et le commerce qui l'emprunte une inclination bien éclairée. Trop de mesures contradictoires et néfastes, prises parfois, il convient de le reconnaître, sous la contrainte de pressions extérieures, donnent l'impression qu'ils ne surent jamais démêler et encore moins appliquer les méthodes indispensables pour soutenir l'effort tenace de nos marchands et encourager la valeur de nos marins.
Peut-on leur en faire trop vivement grief? En ce xvr siècle si extraordinairement agité, où les problèmes les plus complexes se posent et s'obscurcissent dans l'exaspération des passions, où une prodigieuse extension des connaissances géographiques détermine vers les contrées récemment découvertes la ruée des appétits et des convoitises, l'empirisme est le seul guide auquel on puisse recourir. L'instinct plus que le raisonnement suscite les tentatives d'établissement dans les pays d'outre-Atlantique. Confusément les meilleurs esprits sentent qu'il y existe de merveilleux débouchés au commerce national, des possibilités indéfinies d'expansion, de prodigieuses richesses minérales à exploiter, de vastes territoires prêts à rendre au centuple le travail de l'homme, un monde ignoré à faire entrer dans le cycle européen. Tout cela on le pressent plus qu'on ne le sait, on le devine à travers les récits enthousiastes des voyageurs, on le suppute, on l'exagère même, quand les navires apportent des cargaisons de produits exotiques, de métaux précieux ou d'animaux étranges, mais rien de précis ne vient encore en dresser l'inventaire exact.
De ces données vagues, de ces légendes d'où la vérité se
dégage péniblement; viennent des hésitations, des tâtonnements, des essais téméraires et mal préparés, des hardiesses soudaines et de brusques reculs, des espérances enfiévrées suivies d'échecs retentissants, un défaut de préparation et de coordination qui donne l'impression de l'enfantement douloureux d'une politique cherchant ses voies.
François I", en mainte circonstance, eut la prescience de l'importance de la marine et du moyen d'action qu'elle confère. Son fils, Henri 11, si inférieur par certains côtés, s'attacha à créer des forces navales capables d'intervenir dans sa rivalité contre la maison d'Espagne et contre la Grande-Bretagne. Sous son règne, avec son assentiment et son appui, l'expédition de Villegagnon donna un instant corps à nos ambitions coloniales.
L'œuvre fut éphémère, autant que devait l'être l'embryon de colonie fondé à Rio-de-Janeiro. Le germe en resta pourtant. 11 perce dans les entreprises de Ribault, de Laudonnière, de Strozzi, de Montluc, de Catherine de Médicis. En dépit des insuccès répétés qui suivent ces tentatives, on le retrouve, persistant, chez les armateurs particuliers ; on en devine l'existence en bien des incidents de voyage. Si nous ne pouvons encore à l'heure actuelle, — mais les archives et les papiers de cette époque sont loin d'être tous connus — dissiper l'ombre qui en couvre les péripéties, c'est qu'aux aventuriers d'alors, simples marchands et humbles marins, il a manqué un Velho ou un Pigafetta pour les transmettre à la postérité ; c'est surtout, peut-on affirmer, que les rapports déposés aux greffes des amirautés ont été dispersés ou détruits.
Ainsi qu'on l'a vu, à l'heure où montait la tempête qui allait emporter la dynastie et compromettre notre prospérité commerciale, Henri 111, probablement à l'instigation de l'amiral Anne de Joyeuse, confiait au pilote havrais Jacques Devaulx la mission d'explorer les côtes américaines, du Brésil à Terre-Neuve. Cest le dernier témoignage que l'on possède de la sollicitude royale en ce qui concerne la reconnaissance et l'utilisation des contrées américaines. Pour la marine française, il clôt le xvi* siècle comme le voyage de Ver-
Tcazzano l'avait ouvert aux premières années du règne de François 1".
Après, c'est la tourmente, le désordre, le chaos ; c'est la France déchirée par les factions, oubliant dans le sang et dans les ruines ses intérêts primordiaux ; c'est la Rochelle contre Nantes, Dieppe contre le Havre et Saint-Malo, la course à outrance, la mer et le trafic normal pratiquement interdits à nos navires. C'est, pour les gueux de la mer comme pour les émules de Drake, l'occasion de monopoliser les transports maritimes, d'évincer des ports et des marchés qu'il fréquentait depuis presque un siècle le commerce français.
La navigation vers le continent sud-américain sortit mortellement atteinte de nos guerres civiles. Elle ne devait reprendre que longtemps plus tard, au début du xix* siècle, quand les colonies hispano-portugaises auront secoué le joug de leurs métropoles.
Chassés ainsi des côtes continentales de l'Amérique chaude, les marins français, après la suprême tentative de Razilly au Maragnon, reportèrent leur activité vers la mer des Caraïbes, sur l'immense chapelet d'îles s'étendant en arc de cercle entre Porto-Rico et la côte du Venezuela.
A peine effleurées par les navigateurs espagnols et même dédaignées par eux, ces îles étaient occupées pour la plupart par la population indigène venue, à une époque inconnue, de l'Amérique du Sud. Ses habitudes primitives, ses mœurs assez douces, dont font foi les relations des premiers Européens qui s'y établirent, en faisaient une proie aisée pour les conquistadors de la onzième heure. Peut-être auraient-ils pu tenter de l'amener à un degré de civilisation susceptible de la rendre utilisable. Ils n'y songèrent pas et, malgré les efforts généreux de quelques-uns des religieux réguliers envoyés en mission, le seul effet de contact avec la race blanche eut sur les Caraïbes la même influence funeste que la présence des Espagnols avait eue sur les naturels des grandes îles du nord. Pourchassés impitoyablement, leur nombre décrut vite. Une génération ne s'était pas écoulée depuis l'établissement des Français et des Anglais que la
race autochtone avait à peu près partout disparu. L'extension des exploitations agricoles, la diminution des engagés, qui résistaient mal d'ailleurs à l'action du climat, amenèrent les planteurs à s'approprier les méthodes espagnoles et à continuer pour leur compte la traite des noirs.
Lja tentation était forte de prendre possession de ces îles où la domination de l'Espagne, uniquement basée sur les prétentions nées des découvertes de Colomb et de la bulle de démarcation d'Alexandre VI, était toujours restée nominale, « leur jalousie (aux Espagnols) ne permettant pas de souffrir des establissements en les lieux qui leur sont si voisins et suspects (1) ». Car, à des revendications que ne justifiait aucune occupation effective, les marins français^ et particulièrement ceux de Normandie et surtout du Havre, s'appuyaient sur une situation de fait bien supérieure aux arguties diplomatiques qui leur étaient opposées.
Bien avant les débuts officiels de la colonisation française aux Antilles, les navires normands les visitaient. L'élément principal du fret qu'ils y chargeaient consistait en bois et en cuirs. Mais il se trouvait d'autres marchandises d'une moindre encombrance et de plus de valeur, toujours très recherchées par les capitaines, écaille de tortue, petun, rocon, coton, etc., toutes les productions que la féconde nature répand à profusion dans ces îles privilégiées.
Sur les rudes marins du xvip siècle le charme prenant des Antilles agissait avec plus de vigueur encore que sur les colons du xvni" siècle. Leurs descendants n'en sont pas encore dégagés. Combien de rêves d'aventures et de fortune ont eu pour cadre les somptueuses forêts, les mornes dénudés, les savanes sauvages, où tant de Français reposent de leur dernier sommeil ?
Ces « isles du Pérou » avaient de bonne heure retenu l'attention de nos marins ; ils n'en oublièrent jamais le chemin. Déjà, de 1571 à 1610, plus de la moitié des navires qui partaient du Havre par l'Amérique s'y dirigeaient. Après 1610, les énumérations particulières, rares auparavant, se
(1) Instruction à M. de Gahusac, 18 février 1629.
multiplient. On voit armer pour la Tortue, la Barboude, la Martinique, la Dominique, Sainte-Lucie.
Y eut-il au xvi" siècle quelque essai de colonisation dans l'une des petites Antilles ? 11 est possible, il est même probable, que pour des raisons quelconques, accidents de mer ou de guerre, des équipages y atterrirent et y séjournèrent jusqu'au moment où des navires amis les rapatrièrent. On ne peut émettre à ce propos que des conjectures. Elles sont cependant vraisemblables, puisque la première trace d'une résidence dans ces parages se rapporte précisément à un incident de ce genre.
Le fait est intéressant à relater brièvement. 11 n'y a pas lieu de s'y appesantir puisque son importance et ses conséquences seront amplement discutés ailleurs, ainsi que toutes les particularités qui se rattachent à l'installation définitive des Français aux Antilles (1), mais, à cette aurore de l'histoire coloniale, on ne peut le passer sous silence. Le voici en substance.
Le 9 août 1628, Jean Périer, de la paroisse de Bléville, près du Havre, déclarait devant les tabellions que s'étant embarqué à la fin de 1623 sur la Levrette (2), capitaine Etienne Decqueville, celui-ci était décédé à la Martinique et à la Dominique (sic). Le navire étant incapable de naviguer, Périer et les autres hommes de l'équipage étaient restés deux ans dans ces îles, qu'ils avaient quittées en prenant passage sur le Saint-Louis (3), du Havre, pour se rendre à l'île Saint-Christophe. Là, ils s'étaient mis au service de Français habitant File, et ils ne l'avaient laissée qu'après l'arrivée d'Esnambuc en 1627 (4).
Parmi les compatriotes qu'ils trouvèrent à Saint-Christophe, figurait Jean Cramollet, du Havre, qui s'était embarqué en 1624 sur le navire du capitaine Georges de Naguet,
(1) Ph. Barrey, Les origines de la colonisation française aux Antilles. La Compagnie des Indes occidentales. Recueil des publications de la Société Havraise d'Etudes diverses, années 1916 et 1917.
(2) Charte-partie du 18 novembre 1623.
(3) Charte-partie du 6 janvier 1625.
(4) Tabellionage. Registre 186.
sieur de Saint-Georges. Il était accompagné de six compagnons, qu il avait alloués « pour aller aulx isles de la Martinicque, Dominicque et autres circonvoisines... pour y naviguer et trafîcquer touttes sortes de marchandises quy s'y trouveront et seront proppres par deçà(l)... »
Ce Gramollet, au surplus, dont le nom se rencontre souvent dans les actes relatifs à Saint-Christophe, paraît bien avoir été un de ces aventuriers comme on en trouve tant chez les Normands d'alors. Bien que possesseur d'une « habitation » qui semble avoir été prospère, il n'hésita pas à tenter la chance ailleurs.
Déjà, lorsque Gramollet et ses engagés partaient du Havre, le pas décisif avait été franchi et la colonisation française était entrée, bien modestement, dans le domaine des réalités. Des armateurs, au nombre desquels se trouvait un marchand havrais, Jean Gavelet, sieur du Hertelay, avaient jeté leur dévolu sur les petites Antilles et décidé de s'assurer le profit exclusif de l'une d'elles en y créant un établissement permanent exploité par des engagés recrutés en France.
Commandité par eux, Pierre Belain d'Esnambuc, en deux voyages entrepris en 1620 sur la Marquise^ de 80 tonneaux (2), et en 1623 sur V Espérance^ de 100 tonneaux (3), se fixa dans une partie de Saint-Ghristophe.
C'était là une opération commerciale sortant un peu des limites ordinaires, mais qui, en somme, dans un port aussi entraîné que le Havre aux expéditions au delà de l'Océan, ne présentait rien de particulièrement remarquable. Pourtant le hasard, la communauté de l'esprit d'aventure, l'espérance de légitimes profits, avaient réuni sur ces navires, dansles deux voyages, trois hommes dont l'œuvre devait avoir de prodigieux retentissements : Esnambuc, le fondateur de la puissance française aux Antilles ; son lieutenant, Henry de Chantail, le pionnier de la colonie établie en 1626 en Guyane, sur les bords du Sinnamary ; enfin, son enseigne Jean Le Vasseur, qui devait, en 1640, reprendre à son compte la succes-
(J) Tabellionage. Registre 172, 5 octobre 1624.
(2) Tabellionage. Registre 159, charte-partie du 17 janvier 1620.
(3) Tabellionage. Registre 169, charte partie du 1" mai 1623.
sion de la Compagnie des Indes Occidentales dans Tîle de la Tortue et donner sur les côtes de Saint-Domingue un point d'appui aux ambitions françaises.
La descente des Anglais à Saint-Christophe et le soulèvement des indigènes faillirent compromettre l'opération. Laissant Le Vasseur dans l'île, Esnambuc revint au Havre s'aboucher avec Cavelet qui allait être, de l'année suivante à sa mort, le fondé de procuration de Richelieu en cette ville (1).
Le résultat des démarches entreprises à Paris par le marin cauchois et le marchand havrais fut la constitution, le 31 octobre 1626, d'une compagnie privilégiée connue sous le nom de Compagnie de Saint-Christophe, bien qu'elle soit désignée dans tous les actes officiels « Compagnie des Indes occidentales ». Cavelet en était directeur (2) ; Esnambuc, auquel avait été adjoint un corsaire, Urbain de Roissey, avait la charge de diriger la mise en valeur de Saint-Christophe et éventuellement de prendre possession des îles voisines.
En 1635 la Compagnie des Isles de l'Amérique se substitua à celle-ci. Relativement prospère tant que Richelieu fut là pour la soutenir, elle subit après sa mort un rapide déclin. L'indifférence de Mazarin à l'égard des établissements coloniaux, l'affaiblissement de l'autorité, la guerre civile, la rivalité des gouverneurs des îles, une gestion et des méthodes administratives défectueuses, amenèrent sa ruine. Pour éteindre son passif la Compagnie se vit contrainte de vendre ses possessions.
L'émigration qui, des ports français et surtout du Havre, de Dieppe et de Honfleur, s'était dirigée vers les Antilles, y avait implanté un fonds compact de population blanche ; elles étaient mises ainsi, au moins pour une partie d'entre elles, à l'abri des revers dont nos colonies de l'Amérique
(1) Suivant procuration passée le 20 septembre 1627 devant Pierre Parqué et Pierre Guerreau, notaires au Ghâtelet de Paris.
(2) La maison où il résidait et qui lui appartenait, construite peu de temps après la fondation de la ville par Jacques d'Estimauville, lieutenant du viceamiral du Ghillou, existe encore rue d'Estimauville.
septentrionale devaient être les victimes. Par le Havre seulement, de 1627 à 1652, près de quatre mille colons avaient pris passage sur cent dix-huit navires (1).
Désormais, quelque contrariée qu'elle pût être par les erreurs gouvernementales et l'abus des concessions privilégiées, la force attractive des Antilles françaises s'était affirmée avec trop de puissance, avait intéressé trop de marchands et trop de monde pour ne pas résister aux traverses même les plus critiques.
Jusqu'ici il ne paraît pas que les armateurs havrais se soient assidûment tournés vers la traite des nègres. Le recrutement de la main-d'œuvre était assuré par les engagés, — les trente -six mois — dont les prototypes figurent dans le contrat relatif à Gramollet (2). Il convient d'ailleurs de faire remarquer que l'étendue relativement restreinte des terres défrichées et la nature des cultures n'exigeaient pas le nombre d'esclaves qui sera nécessaire au xvni^ siècle pour l'exploitation de Saint-Domingue,
Ce fut en effet principalement après l'occupation définitive de la partie occidentale de la « perle des Antilles », que la traite prit de l'extension, c'est-à-dire lorsque l'Espagne, par le traité de Ryswick, en eut reconnu la possession légitime à la France ; elle en était en fait dépossédée depuis un demi-siècle et même beaucoup plus.
En effet, bien qu'on ne possède pas sur les débuts de l'établissement de nos compatriotes à Saint-Domingue de documents aussi probants que pour les petites Antilles, il est certain que les Français y avaient créé depuis fort longtemps
(1) L'histoire de la première Compagnie des Indes Occidentales a été jusqu'ici peu connue, la principale source à ce sujet consistant en l'ouvrage, de haute valeur d'ailleurs, bien que certaines de ses affirm.alions soient inexactes, du P. Du Tertre; il n'a écrit que d'après des renseignements oraux tout ce qui concerne l'origine de la colonisation. Quant à la Compagnie des Isles de l'Amérique, elle a fait récemment l'objet d'une étude qui a complètement renouvelé le sujet : Les Compagnies de Saint-Christophe et des Iles de V Amérique {1626-1 6.53), par Georges Servant, dans la Revue de l'Histoire des Colonies françaises, année 1913.
(2) Ce genre d'engagement était également pratiqué pour le Canada, mais pour des durées assez variables, deux à six ans, et moyennant des conditions plus avantageuses en apparence, les salaires étant prévus en argent. Tabellionage, registre 266, alleus pour Québec et Montréal en 1650.
des rudiments d'exploitations qui, à l'occasion, se transformaient en noyaux de colonisation, jusqu'au moment où les retours offensifs des Espagnols les détruisaient.
Au XVI' siècle, ils trafiquaient souvent le long des côtes, et il leur arriva même des aventures fort désagréables. En 1629, l'escadre de Cahusac, envoyée du Havre par Richelieu au secours de Saint-Christophe, avait entrepris une croisière, dont le but est resté mystérieux, au nord et à l'ouest de la grande île, dans les parages qui précisément subirent les premiers l'emprise française. Un de ses navires, la Sainte- Marie , avait recueilli au Port-Margot, en face de l'île de la Tortue, Jean Cramollet, venu là on ne sait dans quelle intention, qui avait pris rendez-vous avec François RouUand, un des compagnons d'Esnambuc (1).
A l'île de la Tortue même, la Compagnie des Indes Occidentales posséda des exploitations (2), détruites par les Espagnols; elles furent reprises en 1640 par Jean Le Vasseur, l'enseigne d'Esnambuc sur VEspérance,
Bien qu'il soit fait mention à peu près tous les ans de navires partant du Havre pour les lies, le port cependant prenait à cette navigation une part de moins en moins active ; la plus notable fraction de sa navigation se dirigeait de préférence sur Terre-Neuve et le Canada^ à la pêche à la morue. Ce mouvement s'accentue à la mort de Cavelet en 1638 et la prééminence pour les armements aux Antilles passe à Dieppe. Le chevalier de Clerville, envoyé par Colbert en inspection, déclare que le Havre a tout son commerce tourné vers la pêche à Terre-Neuve et Dieppe vers le Pérou, le Canada et la pêche du hareng (3).
Ces tendances nouvelles des directives du commerce havrais se révèlent nettement lors de l'enquête conduite au Havre par Claude Mathé, lieutenant de l'Amirauté, en exécution de l'arrêt du Conseil royal des finances du 21 avril 1664. Sur cinquante-sept navires longs-courriers appartenant au port
(1) Tabellionage. Déclaration du 18 août 1630.
(2) Tabellionage. Charte-partie de la Cardinale, 15 novembre 1630.
(3) Correspondance administrative de Louis XIV, III, p. 334. Lettre à Colbert, 18 mai 1663.
du Havre, quarante-six étaient en voyage à Terre-Neuve, trois au Canada et seulement deux aux Antilles (1).
La Compagnie des Indes Occidentales, — la deuxième du nom, — instituée par Tédit de mai 1664, ne fut d'aucune utilité pour le Havre. Les vastes possessions qui lui étaient concédées étaient trop nombreuses et trop variées ; elles ne pouvaient prospérer que sous des régimes appropriés à leur stade de développement et aux exigences spéciales de leur exploitation. La réglementation bureaucratique et rigide de la Compagnie s'opposait à la souplesse, à la facilité d'adaptation et aux mesures de circonstance qui seules pouvaient assurer leur développement. Aussi, malgré la faculté reconnue à la Compagnie par l'arrêt du 10 septembre 1668, d'accorder des permissions de trafiquer aux bâtiments français, n'aboutit-elle qu'à un échec onéreux (2); l'édit de décembre 1674 révoqua son privilège.
Cette même année 1664 avait vu la création de la Compagnie des Indes Orientales, dont le siège fut d'abord fixé au Havre. Mais l'exiguïté des emplacements, les entraves de tous genres résultant de l'établissement d'un arsenal maritime, et plus que toutes ces raisons la situation difficile du Havre en cas de guerre maritime déterminèrent la Compagnie à s'établir en Bretagne dès 1670.
Au surplus, le Havre de l'ancien régime ne prit jamais un intérêt suivi aux armements ayant pour objet les contrées orientales. Les quelques exceptions qu'on relève de-ci de-là ne font que confirmer, par leur rareté même, une règle après tout bien explicable.
Dans les oscillations des directions de son commerce tantôt au nord vers le Canada, l'Acadie et Terre-Neuve, tantôt au sud vers les Antilles, le Havre a les yeux obstinément tournés vers l'ouest. Ce n'est que tout à fait par hasard qu'il s'intéresse aux possessions françaises de l'Océan Indien; elles
(1) Ph. Barrey, Nolice sur les constructeurs de navires havrais. Le Havre, 1908, in-8, p. 20-22.
(2) Le bilan de la Compagnie, jusqu'en 1674, accusait un déficit de 3.523.000 livres qui fut supporté par le Trésor royal.
resteront toujours pour lui, au moins jusqu'au xix' siècle, un élément insignifiant de son commerce.
La suppression de la Compagnie des Indes Occidentales avait laissé libre, sous certaines conditions, le commerce des Iles; mais ce retour au régime de la liberté était plus apparent que réel. A l'exemple de nos rivaux, les importations de nègres paraissaient aux planteurs indispensables au succès des exploitations agricoles sous un climat qui permet difficilement aux blancs un travail continu. Or les côtes d'Afrique, les seules où ce recrutement pouvait s'opérer, allaient rester pour longtemps le domaine des Compagnies privilégiées.
Si l'on excepte les sociétés de marchands entre lesquelles Richelieu avait partagé le littoral africain (1), qui, elles non plus, n'avaient pas répondu aux espérances que leur fondateur en avait conçues, on voit qu'à partir de 1673 le trafic des côtes d'Afrique resta constamment monopolisé. 11 fut successivement concédé aux Compagnies du Sénégal (cession de la Compagnie des Indes Occidentales par contrat du 8 novembre 1673 confirmé par les lettres patentes de juin 1679), à la nouvelle Compagnie du Sénégal et côtes d'Afrique, établie en juillet 1681 et mars 1696, et à la Compagnie de Guinée en janvier 1685.
Ces associations, impuissantes à tirer par leurs propres moyens le profit attendu de leurs concessions, se déchargeaient de leurs obligations en accordant, à des conditions onéreuses, des licences de trafiquer aux armateurs particuliers. 11 en existe de nombreux exemples dans les registres des insinuations de l'Amirauté du Havre, déposés, depuis la suppression de cette juridiction, au greffe du Tribunal de commerce.
La Compagnie concessionnaire déployait d'ailleurs dans la sauvegarde de ses droits une grande vigilance. Malheur aux capitaines qui croyaient pouvoir se passer de son autorisation ; la confiscation les guettait s'ils avaient la maladresse
(1) Voir à ce propos Ch. de La Roncière, Histoire de la marine française, IV, p. 698-780 et rintroduction placée en tête de rédition du voyage de La Courbe, surtout p. xvii à xxxi, par P. Gultru, Premier voyage du sieur de La Courbe fait à la coste d'Afrique en 1685. Paris, 1913, in-8, publiée par la Société de l'Histoire des Colonies françaises.
de se laisser surprendre dans le rayon de ses comptoirs. C'est ainsi que la frégate la Royale^ armée à la Rochelle par un Irlandais, Robert Butler, et partie de ce port pour Gorée, avait été arrêtée le 25 décembre 1717 aux Bisseaux par les agents de la Compagnie du Sénégal, alors qu'elle avait déjà traité soixante nègres et trois mille livres de morfil (ivoire) ; un arrêt du 12 décembre 1718 déclara ce navire de bonne prise (1).
Quand cette Compagnie armait pour son compte, elle accordait au capitaine des avantages qu'il n'est pas superflu de signaler. Une commission délivrée le 19 février 1712 à Louis Chauvel, commandant le Postillon (2), de 200 tonneaux et de 24 canons, les fait connaître par le menu.
Les gages fixes du capitaine étaient minimes, 50 livres par mois, mais il lui était promis 5 livres par nègre « rendu vif » à Saint-Domingue, le fret gratuit de 8 tonneaux de marchandises à porter dans cette colonie, avec toutefois défense d'en vendre en Afrique, et 3 tonneaux gratis au retour. En outre, les prises de noirs qu'il pourrait faire devaient lui être payées de la même façon, — on était encore dans la guerre de la succession d'Espagne. — Le chirurgien du bord, sans doute en vue de l'engager à prendre soin de sa cargaison humaine, devait avoir 20 sols par noir vendu (3).
Les instructions données en 1722 par la Compagnie des Indes au commandant de la frégate le Maréchal-d'Estrées dénotent des préoccupations qu'on ne peut qualifier d'humanitaires dans un pareil trafic ; elles sont pourtant un témoignage du souci qui s'imposait aux négriers, dans leur intérêt bien entendu, afin de conserver la santé des noirs qu'ils transportaient.
11 était prescrit au capitaine de bien nourrir les nègres en leur faisant faire deux repas par jour, Fun de fèves, l'autre de gruau (bouillie), de veiller aux maladies qui pourraient
(1) Tribunal de commerce. Registre des insinuations, 23 mai 1719.
(2; Tribunal de commerce. Registre des insinuations, 1711-1712.
(3) Cette stipulation était d'origine déjà lointaine. On la rencontre dans les contrats d'allouage passés à Tépoquede la Compagnie des Isles de TAmérique, chaque engagé devant verser au chirurgien de 20 à 30 sols pour son voyage.
les atteindre (l)et de les distraire le plus possible au moyen d'instruments de musique, tambour de basque ou autres. Il était encouragé dans ces attentions par une gratification de 3 livres par nègre rendu au Gap Français ou à la Louisiane (2).
11 n'est pas certain que les convois de femmes envoyés du Havre à la Louisiane aient été l'objet d'une égale sollicitude. Il est vrai que les nègres représentaient une valeur marchande tandis que les déportées... ! {?>),
Ces armements n'étaient cependant qu'un pis aller, très insuffisants pour entretenir une véritable activité commerciale, puisqu'ils étaient subordonnés aux besoins des compagnies et à la fantaisie de leurs dirigeants. L'époque était proche heureusement où un changement radical de législation allait restituer aux armateurs le droit de se livrer à la navigation des Antilies avec une liberté aussi grande que le comportait l'esprit de l'époque, bien qu'encore fort éloignée de ce qu'elle était au xvi« siècle.
Trois actes d'importance inégale entr'ouvrirent cette porte fermée depuis près d'un siècle. Ce sont d'abord les lettres patentes de janvier 1716 accordant à tous les marchands la faculté de trafiquer sur les côtes de Guinée, à condition de n'armer que dans les ports de Rouen (4), Nantes, la Rochelle
(1) Toutes les précautions étaient parfois sans effet, en raison de la particulière réceptivité des noirs aux maladies contre lesquelles raccoutumance ne les avait pas prémunis. C'était surtout la variole qui exerçait ses ravages. On en trouve parfois d'effrayants exemples. Ainsi en 1776 le Compère, de la Rochelle, arrivait au Gap Français après avoir perdu 180 nègres de la variole ; les pertes du Chateaubriant, de Saint-Malo, la même année, n'avaient guère été moindres.
(2) Arch. comm. HH 73.
(3) En 1719, sur la frégate la ilfuiinc, appartenant à la Compagnie des Indes et commandée par le capitaine de Martonne, 187 femmes furent embarquées pour la Louisiane. (Ordre du Roi en date du 6 octobre 1719, transcrit le 10 novembre sur le registre des insinuations).
(4) Pour Rouen cette faculté était toute platonique, les navires de mer, e» raison de leur tirant d'eau, ne pouvant s'engager sans péril dans la Seine. Dans la pratique, les armements rouennais se faisaient au Havre et les marchandises étaient transportées à Rouen sur des allèges à fond plat. Le Havre s'affranchit assez vite de cette tutelle et dès le milieu du siècle l'entrepôt des produits exotiques y était définitivement fixé. Cette transformation des habitudes commerciales donna même lieu à un gros procès entre les négociants havrais et la Chambre de commerce de Normandie, qui soutenait que l'ordonnance de 1687, confirmée par des décisions postérieures et qui prescri-
et Bordeaux, et sous réserve de payer 20 livres par noir, 3 livres par tonneau et les droits de marchandises provenant de ces côtes et des îles françaises de l'Amérique, suivant le tarif perçu à Nantes. Puis un édit de février suivant déchargea les capitaines de l'obligation de prendre des passeports pour les îles et autres lieux où la navigation n'était pas interdite. Enfin les lettres patentes d'avril 1717, portant règlement pour le commerce des colonies françaises, formèrent la charte de cette partie de la navigation nationale. Les armements étaient permis dans les ports de Calais, Dieppe, le Havre, Rouen, Honfleur, Saint-Malo, Morlaix, Brest, Nantes, la Rochelle, Bordeaux, Bayonne et Cette. Des actes ultérieurs étendirent cette faculté à Marseille, Dunkerque, aux négociants du Languedoc et à Cherbourg (1).
C'est de cette époque que l'on peut dater au Havre la reprise de la navigation à destination des îles américaines. Avec quelque hésitation à l'origine, puis avec une vitesse croissante, le mouvement maritime vers les Antilles va se développer et amener le port à l'une des premières places du royaume. Mais ce ne sera ni sans peine ni sans vicissitudes mettant en péril la fortune des armateurs.
La liberté du commère de Guinée ne fut qu'éphémère. L'arrêt du 27 septembre 1720 concéda à la Compagnie des Indes le privilège du trafic exclusif de la côte d'Afrique. S'il faut en croire le préambule de l'arrêt du 31 juillet 1767 elle n'en fit pas usage. La vérité c'est qu'elle s'y adonna peu de temps et se borna à céder des autorisations aux capitaines particuliers, moyennant une redevance de 10 livres par nègre amené sur les marchés des colonies américaines, redevance qui venait s'ajouter à la gratification de 13 livres par nègre payée par le Trésor royal pour l'entretien de ses forts et de ses comptoirs sur la côte.
vait que toutes les épiceries et drogueries introduites dans la province seraient portées à Rouen, devait être exécutée littéralement. Un arrêt du 6 mars 1736 donna gain de cause aux Havrais, Arch, comm. Hil 59.
(1) Un arrêt du Conseil du 8 avril 1681, avait établi au Havre, ainsi qu'à Dieppe, Honfleur, la Rochelle, Nantes et Bordeaux un entrepôt des tabacs des îles destinés à la réexportation,
Un arrôt du 30 septembre 1741 régularisa cet usage en permettant aux armateurs des ports ouverts au commerce colonial d'armer également pour la Guinée après avoir obtenu le consentement de la Compagnie ; enfin en 1767 ils obtinrent l'abolition de toute restriction. Cet arrêt fut complété le 30 septembre par la suppression des droits prévus dans l'article 3 des lettres patentes de janvier 1716, celui de 10 livres par tète au profit de la Compagnie devant à l'avenir être perçu au profit du roi. Toutefois exception était fait en faveur des négociants de Saint-Malo, du Havre et de Ronfleur, qui en étaient exonérés.
11 était dit que le monopole ne serait jamais évincé sans retour de l'Afrique occidentale. Le 14 août 1777 un arrêt attribua pour quinze ans à la Compagnie de la Guyane française le privilège exclusif de la traite des noirs et du commerce dans nie de Corée ainsi que sur la partie de la côte comprise entre le cap Vert et la rivière de Casamance, à charge de n'introduire de nègres qu'à la Guyane.
Cette concession, prévue depuis plusieurs années, souleva au Havre de vives protestations, plutôt pour le principe que dans un but d'intérêt bien établi puisque les navires de la Compagnie y ayant leur port d'attache une partie des bénéfices d'armement devaient y rester. Néanmoins les opérations de la Compagnie causaient aux armateurs un préjudice indirect puisque, contrairement aux termes formels de l'arrêt, la plupart des nègres qu'elle achetait étaient dirigés non sur Gayenne mais sur Saint-Domingue (1).
Plus heureuse avec les Antilles, dont la dernière Compagnie privilégiée, celle de Saint-Domingue ou de la Nouvelle-
(1) En 1777 la Compagnie expédia du Havre 13 navires. A plusieurs reprises la Guyane avait reçu des expéditions ayant mis à la voile du Havre. On a vu que le lieutenant d'Esnambuc, Ghantail, y avait créé un établissement. La Compagnie de la terre-ferme de l'Amérique, fondée en 16 ')2, y avait armé le Grand-Saint-Pierre et La Charité. L'expédition aboutit à un désastre. De septembre 1763 à février 1765 plusieurs navires embarquèrent pour la Guyane 1.600 à 1.700 paysans de Lorraine et d'Alsace qui allèrent mourir misérablement sur les bords du Kourou, victimes de l'imprévoyance du gouvernement. La plus ancienne de nos colonies est encore à l'heure actuelle la plus malheureuse et la plus mal exploitée. Et ce pays est riche, cependant!
Bourgogne, créée par édit de septembre 1698 fut supprimée en 1720, la navigation havraise put se développer régulièment, en dépit des obstacles que les administrations fiscales apportèrent à l'exemption des droits sur les marchandises étrangères destinées à être exportées aux colonies, et à la précieuse faculté d'entrepôt des produits coloniaux, qui seule permettait de compenser l'irrégularité des récoltes et les àcoups des arrivages.
Ce n'est qu'après un temps assez long que les armements prirent de l'importance. 11 ne s'agissait de rien moins que d'un bouleversement complet d'habitudes contractées depuis trois quarts de siècle, de la substitution du trafic colonial à la pêche à la morue ; de plus, les pertes essuyées au cours de la dernière guerre avaient, malgré les nombreuses prises de nos corsaires, considérablement diminué les ressources locales. En 1718 et 1720 il n'était encore envoyé que sept à huit navires.
Toutefois la liberté commerciale ne tarda pas à produire ses effets habituels et les armements pour les colonies se multiplièrent. Alors qu'en 1700 le Havre envoyait annuellement à la pêche de la morue trente-neuf navires et en recevait trente autres (1), il n'en restait plus que treize en 1730 (2). Par contre les expéditions aux colonies formaient l'élément principal de la navigation havraise.
Cette activité devait se maintenir et s'accroître. Quand la guerre de la Succession d'Autriche éclata, on comptait déjà cinquante navires de 150 à 400 tonneaux spécialisés tant à la traite de Guinée qu'aux voyages directs aux Antilles ; ce nombre était porté à soixante-quinze en 1750 (3).
Cette navigation fit des progrès remarquables dans les premières années du règne de Louis XVI et surtout après le traité de Versailles en 1783. En 1787 quatre-vingt-treize navires affectés au trafic des colonies et quarante-huit à la traite
(1) Arch. comm. EE 105, 17 février 1700.
(2) Mémoire de Sicard. Arch. de la marine. Documents historiques des ports
(3)Dubocage de BléviWe, Mémoires sur le port, la navigation et le commerce du Havre de Grâce... Le Havre, 1753, in-8, p. 69. D'après cet auteur, entre 1748 et 1752, il entrait au Havre, année commune, soixante navires venant des Antilles françaises (p. 105).
des noirs atteignaient un tonnage de 34.305 tonneaux (1). En 1792 le Havre armait, — ou pouvait armer car à ce moment les événements avaient considérablement diminué les expéditions,— cent vingt-sept navires pour l'Amérique, et trentesept pour la traite, plus quatre bâtiments pour l'Océan Indien (2).
Cet accroissement du nombre des navires avait eu pour conséquence une augmentation du même ordre dans la quantité des marchandises importées. Tandis qu'en 1768 le port ne recevait encore que 9.830 balles et ballots de coton^ 10.127 barriques, tierçons et quarts de sucres bruts ou terrés, 18.661 sacs et colis de café, ces chiffres étaient passés à 19.098 (3), 18.861 et 100.492 (4) en 1789 (5).
C'était surtout avec Saint-Domingue que le Havre entretenait des relations actives. 11 en arriva en une seule année, 1789, quatre-vingt-sept navires. Venait ensuite la Martinique, puis la Guadeloupe, avec laquelle le trafic fut toujours moindre, particularité qui remontait aux origines de la colonisation, cette dernière île ayant été à ses débuts uniquement exploitée par des marchands dieppois.
Très loin ensuite venait Tabago. Devenue française au traité de Versailles, les marchands havrais s'y étaient intéressés, à Fexemple de la maison Th. GoUow frères, qui en étaient originaires (6), et d'une autre maison dont la raison sociale était Havilland, Le Mesurier et G" (7).
{!) Almanach de la marine pour / 757, publié au Havre. En 1777, d'après la même publication, 104 navires armaient pour l'Amérique et 36 pour la traite.
(2) Archives de la Chambre de commerce.
(3) Le 11 août 1786 la Normandie, de 620 tonneaux, partie du Havre le 12 décembre 1785, apportait 1.500 balles de coton. C'était le plus gros chargement reçu jusqu'alors. En 1913 Le Havre a reçu 1.119.000 balles de coton.
(4) L'introduction du café aux Antilles ne remontait qu'à 1723. Le Havre est aujourd'hui le grand marché mondial du café. II en a importé, en 1913, 2.112.000 sacs, dont 1.297.000 du Brésil et 696.000 des Antilles. En 1908, le stock des cafés en entrepôt dépassa 3.600.000 sacs.
(5) Arch. comm. HH 69 et 70. En 1775, d'après l'Encyclopédie méthodique, le Havre était le second port de France pour l'importation des cafés, 12.382.350 livres, et le quatrième pour les entrées de sucres.
(6) Autorisation à Th. Collow de s'associer avec son frère William, de Londres, pour établir au Havre une maison qui fera le commerce avec Tabago. (Arch. de la marine, au Havre, 27 janvier 1786).
(^7) Etablie au Havre en 1785.
Indépendamment des cotons, cafés et sucres, il arrivait également des Antilles de notables quantités d'indigos, de bois de teinture d'ébénisterie, du cacao, du gingembre, du rocou, du tabac, des cuirs, de l'écaillé, de l'ivoire et de la poudre d'or provenant des échanges faits à la côte d'Afrique.
Les chargements à l'aller étaient extrêmement variés et provenaient de presque toutes les régions industrielles de la France. En dehors des dentelles fabriquées au Havre et dans les environs, on embarquait des quantités de farine, de la morue, des viandes salées, des fromages, les produits des fayenceries et briqueteries havraises, des toiles de chanvre, des toiles de lin de diverses qualités de Rouen, Laval, Beauvais, des linons, mousselinettes, batistes, des serviettes et mouchoirs de Gholet et de Rouen, des coutils, indiennes de Rouen et de Suisse, de nombreux articles d'habillement, de parure, d'ameublement de Lyon, Saint-Etienne et Paris, de la quincaillerie, de la dinanderie, des instruments aratoires, des armes, etc.
Indépendamment des armements du commerce particulier, le gouvernement avait songé à diverses reprises à posséder un service régulier indépendant. La première trace qu'on en trouve date de l'ordonnance du 31 juillet 1763 établissant un service de neuf corvettes qui devaient alternativement partir de Rochefort, autant que possible le 10 de chaque mois, afin de porter la correspondance aux colonies.
Plus étendue fut la tentative exécutée en vertu de Tarrèt du Conseil du 14 décembre 1786. Douze paquebots devaient partir à tour de rôle du Havre et de Bordeaux, quatre pour les îles de France et de Bourbon et huit du Havre pour Nev^- York (1).
Cette concurrence fut accueillie par des protestations générales, qui prirent prétexte du monopole accordé à ces navires du transport des correspondances. Elle ne donna que des déboires ; les résultats en furent désastreux au point de
(1) Un arrêt du 28 juin 1783 avait établi des paquebots faisant le service direct entre Port-Louis et New- York. Le port dattache fut transféré à Lorient par un autre arrêt du 14 mai 1784. Ce service subsistait encore en 1786.
vue financier et nuls par ailleurs. Un arrêt du 5 juillet 1788 la supprima (1).
Si pour le commerce avec les Antilles on possède, dans les différents dépôts des archives havraises, des renseignements permettant d'en retracer l'évolution et l'importance avec une précision satisfaisante, il n'en est pas de même en ce qui concerne la traite des nègres. 11 n'existe que des indications fragmentaires. De 1768 à 1776, en un temps où ce trafic n'avait pas atteint son apogée, quatre-vingt négriers du Havre introduisirent aux Antilles 21.0^^8 noirs, qui furent vendus 34.695.000 livres (2).
A diverses reprises, le gouvernement avait senti le besoin d'encourager l'apport des nègres aux colonies avec d'autant plus de raison que, ainsi qu'on le verra plus loin, il permettait aux navires étrangers de concurrencer nos nationaux. Sans entrer dans le détail des mesures, parfois un peu incohérentes, qu'il prit à cet égard, il suffira d'indiquer que les primes qu'il accordait formaient, et de beaucoup, la plus grosse fraction des subventions payées pendant l'année 1790, d'après le tableau fourni au Comité des finances de l'Assemblée Constituante : 2.815.000 livres sur un chiffre global de 3.862.000 livres.
Quand on songe que le Havre n'armait au long-cours que pour les côtes d'Afrique où se pratiquait la traite et pour les Antilles françaises, puisque les colonies étrangères nous étaient plus sévèrement fermées que ne l'étaient les nôtres à nos rivaux ; que ce double commerce était la source principale de sa prospérité ; que la grande majorité de ses négociants y puisait la plus grosse part de leurs revenus et ali-
(1) Voir à ce sujet : Ph. Barrey, Premiers paquebots postaux entre le Havre, New-York et les colonies françaises (1786-1788), dans le Bulletin des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1906, p, 155-170.
(2) Le Masson Le Golft, Etat ancien et présent du Havre, p. 363. Mss. de la Bibliothèque de Rouen. De 1728 à 1760, 763 navires français auraient apporté dans les îles 203.522 nègres, vendus 201.944.306 1. 4 s. 1 d. D'avril 1763 à juin 1765, il était parti du Havre 19 négriers allant à Cabende, Malembe, au Sénégal, à la Côte d'Or, à Loango, etc., et de là à Saint-Domingue; ils avaient acheté 8.436 nègres et en avaient vendu 7.442. (Arch. de la Chambre de commerce).
mentait directement ou indirectement toutes les professions ; que de plus, par suite de l'extrême division de la propriété des navires, 1/32% 1/64% 1/128% de l'habitude prise de déposer de l'argent aux mains des armateurs pour le faire fructifier et de la pratique généralisée de la pacotille, la population entière était intéressée au maintien de la législation commerciale, on s'explique que toute menace d'atteinte au régime économique ait touché le point sensible de l'opinion havraise et fait immédiatement le « bloc » entre toutes les classes sociales.
Ce n'étaient pas uniquement les relations nouées par la navigation qui dans ce cas étaient visées. Les capitaux havrais aux colonies étaient considérables. Beaucoup de négociants y avaient placé une part de leurs bénéfices et se trouvaient propriétaires, particulièrement à Saint-Domingue, de vastes exploitations dont les produits venaient s'ajouter à ceux résultant du commerce maritime. C'était le cas notamment de la maison Begouen-Demeaux et des frères Foache ; ceux-ci y avaient les trois quarts de leur fortune (1).
D'autres avaient fondé dans les principaux ports de la grande île des filiales de leurs maisons de commerce, auxquelles ils consignaient leurs navires et qui se chargeaient du placement des cargaisons et du chargement des retours.
Ces sortes de commissionnaires-transitaires ne remplissaient pas des sinécures car, et c'était là un inconvénient ancien mais inévitable de la traite, une fraction notable du produit de la vente des nègres donnait lieu à de longs crédits, — de un à trois ans — , dont le recouvrement, surtout pour les créances à échéance lointaine, présentait de sérieux aléas. Par exemple, en mars 1785, r//ermzone ayant apporté à Léogane 496 nègres, qui furent vendus pour une somme globale de 1.112.300 livres, son capitaine ne reçut comptant que 360.028 livres ; le reste était échelonné sur diverses épo-
(1) Arch. révol. G 97, n" 606 et 607. D'après Moreau de Saint-Méry, Description de La partie française de Saint-Domingue, Philadelphie, 1797-1798, II, p. 14, Stanislas Foache aurait créé, vers 1775, une sucrerie dans la plaine Jean Rabel, avec un moulin à eau ; il y occupait 550 nègres.
qucs: 591. 472 livres n'étaient payables que Tannée suivante (1). Il en fut de même pour le Jeune-Frédéric en 1789. 11 avait vendu sa cargaison de 346 noirs 851.331 livres; en 1792, sur cette somme il lui était encore dû 320.816 livres, dont les titres furent brûlés lors de l'incendie du Gap Français. Son voyage suivant, en 1791, fut encore plus malchanceux. Son capitaine ne reçut, sur 889.400 livres que 256.063 livres ; dans le solde de sa vente 326.538 livres étaient à échéance d'un an et 229.566 livres de deux ans (2).
Cet état prospère du commerce colonial, fruit d'un régime de protection appliqué pendant longtemps et d'une liberté presque absolue pour les armateurs et négociants français, était pourtant fort menacé quand les Etats généraux s'appliquaient à établir le bilan d'un régime condamné parce qu'il n'avait su, ou pu, ou voulu, trouver en lui-même l'énergie indispensable à une adaptation que la transformation des esprits rendait indispensable.
C'est qu'en effet une brisure chaque année plus apparente tendait à détruire l'équilibre du solide édifice construit par Colbert. D'autre part, et à côté des intérêts tout matériels qu'il représentait, une contradiction, disons mieux une antimonie choquante, apparaissait entre les doctrines des encyclopédistes, partagées en principe par beaucoup de négociants, et qui tendaient à devenir la charte des temps nouveaux, et le maintien de la traite des noirs.
De ces deux menaces au système qui avait porté à un haut degré la richesse de nos colonies et l'opulence de nos ports, la plus grave dans ses conséquences était sans contredit la seconde. La première n'était en somme qu'une opposition
(1) Arch. de la Chambre de commerce.
(2) Arch. comm. HH 73. Il convient de signaler que ces chiffres ne représentent pas des prix nets ; ils sont évalués en argent des colonies, qui subissait au change en France une perte de 33 %. En général, pour la rentrée des capitaux dans le commerce de Guinée il fallait compter deux ans et demi à trois ans et pour les colonies d'Amérique dix-huit mois à deux ans.
de vues, de méthodes, aiguisée il est vrai par les divergences d'intérêt entre les colons et la métropole, mais où l'accord, à l'aide de concessions mutuelles, n'était pas impossible ; dans l'autre, au contraire, au conflit matériel se joignait un conflit de doctrines, où les transactions ne pouvaient être que dans les mots, où les parties en présence maintenaient d'une façon irréductible leurs prétentions.
Dans cette profonde préoccupation qui bouleverse, aux premiers orages de la Révolution, le monde du négoce, il est presque impossible d'établir une démarcation entre la question du maintien obstinément réclamé du régime prohibitif et l'éventuelle suppression de la traite et de l'esclavage des noirs. L'une naît, ou plutôt ressuscite de l'autre ; elles ont une connexion évidente ; elles se pénètrent et réagissent mutuellement. En réalité, en l'état des relations avec l'étranger telles qu'elles existent alors, elles sont insolubles scientifiquement. L'arbitraire seul peut arriver à une solution.
Dès la formation de nos colonies antiliennes le commerce étranger avait été interdit ; la nécessité avait vite conduit à éluder une défense qui n'était et ne pouvait être formelle que sur le papier. Il n'est pas besoin d'en chercher d'autres causes que la fréquentation de Saint-Christophe par les navires zélandais (1). Primum vivere,
La réorganisation de nos colonies par la forte main de Golbert avait codifié les règles qui allaient être la base du régime colonial jusqu'à la fin du règne de Louis XV. L'ordonnance du 10 juin 1670 édicta que les navires étrangers ne pourraient aborder, faire du commerce ni naviguer aux environs des îles d'Amérique occupées par les Français, à peine de confiscation.
Les lettres patentes d'avril 1717 renforcèrent ces mesures en s'appliquant à écarter des étrangers de toute ingérence dans nos transactions coloniales. Non seulement il était
(1) Le P. Du Tertre, Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres dans l' Amérique.. . Paris, 1654, in-4, en donne de curieux exemples, que corroborent divers documents du tabellionage du Havre.
défendu d'admettre aucun navire étranger dans les ports des colonies, mais on ne pouvait transporter ailleurs que dans un port français les marchandises des îles. La confiscation du navire, 1.000 livres d'amende, un an de prison, rincapacité de naviguer appliquée aux capitaines, étaient les sanctions de l'observation de ce monopole.
Les armateurs étaient tenus, par surcroît de précaution, lors de Tenregistrement de leurs navires aux greffes des amirautés, de déclarer qu'aucun étranger n'était intéressé directement ou indirectement avec eux dans ces mêmes navires.
Si précises que fussent ces dispositions, si rigoureuses qu'aient été les sanctions à leurs infractions, elles étaient impuissantes à empêcher absolument tout trafic clandestin, « interlope », pour employer l'expression consacrée. Trop de causes y concouraient : impossibilité pratique de surveiller des côtes aussi étendues, proximité des possessions espagnoles, anglaises et hollandaises, connivence des fonctionnaires aussi bien dans les colonies que dans la métropole, négligence du commerce français, sans oublier le grand mobile de toute fraude, l'intérêt conjugué des armateurs étrangers et des colons.
Enfin il n^était pas jusqu'aux guerres maritimes qui ne vinssent faire fléchir la lettre des ordonnances. Quand les croisières ennemies balayant les mers interdisaient les communications suivies entre la France et les colonies, force était bien de laisser entrebaillée la porte par où passaient les ravitaillements étrangers.
En vue de resserrer l'état de dépendance des colonies et de maintenir les avantages de la navigation nationale, un édit d'octobre 1727 prescrivit de nouvelles mesures de garantie et une aggravation des pénalités en cas de contravention. Pour couvrir les dépenses qu'elles entraînaient, un édit du 10 novembre suivant augmenta d'un tiers le droit de 3% prélevé à l'entrée en France des produits des colonies et ce « pour l'exclusion du commerce étranger aux Isles ».
Réduit de moitié en 1733, ce droit fut prorogé à diverses reprises et en dernier lieu sans limitation de durée par
l'arrêt du 13 août 1757. Son produit annuel moyen s'éleva, de 1763 à 1779, à 355.577 francs.
Cette surveillance avait diminué la concurrence frauduleuse ; elle ne pouvait la supprimer complètement puisque les colons la favorisaient et que bien souvent le pouvoir royal était conduit à la faciliter par les encouragements donnés aux armements en course. C'est ainsi que dans la guerre de Sept ans la Martinique arma assez de corsaires pour faire quatorze cents prises sur l'ennemi. Par cette voie entraient des quantités de marchandises dont les planteurs prenaient aisément l'habitude, s'esquissaient des relations commerciales que la paix ne tardait pas à consolider.
Les dissentiments entre les colons et les marchands de la métropole étaient d'origine déjà lointaine. La première trace officielle s'en rencontre dans un règlement fait en 1666 à la Martinique entre M. de La Barre, chargé de pouvoirs des colons, M. de Clodoré, gouverneur de la colonie et l'agent général de la Compagnie des Indes Occidentales, d'après les plaintes portées sur la qualité des marchandises livrées par la Compagnie et le taux du fret de ses vaisseaux. 11 fut convenu que les habitants pourraient faire venir leurs provisions de France ou des pays alliés, sans rien payer à la Compagnie ; que tous les Français pourraient trafiquer en lui laissant 2 7» pour le droit d'entrée ou de sortie, élevé à 5 % pour les étrangers. Enfin que la liberté serait entière pour traiter de gré à gré le fret des marchandises avec les navires qui se présenteraient (1).
Les raisons de ce désaccord subsistèrent par la suite, même après l'abolition des Compagnies privilégiées. A cela rien de surprenant en somme puisque les colons se voyaient toujours aux prises avec un état de choses qui, pour changer de nom, n'en continuait pas moins à les maintenir dans une sujétion relative envers les armateurs français.
Aussi la lutte se poursuit-elle, sourde et tenace, les colons s'efforçant d'éluder de toutes les façons les obligations d'un
(1) Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises Sous le Vent. Paris, s. d., in-8, I, p. 157-159.
système protectionniste sans atténuation, les seconds s'appuyant sur des prérogatives légales dont la continuité leur paraissait liée à l'existence même des colonies.
Comme en la plupart des contestations de cette nature les arguments mis en avant s'inspiraient d'inconvénients incontestables. On ne pouvait nier que les négociants français, forts de leurs privilèges, n'apportaient pas toujours à l'approvisionnement des colonies la célérité et le soin qu'ils eussent dû déployer, et qu'ils abusaient parfois de l'exclusion de toute concurrence avouable pour tenir leurs marchandises à des prix trop élevés.
C'est là le vice radical des monopoles. Ils aiguillent ceux qui en bénéficient vers la loi du moindre effort, destructive de tout progrès et de toute amélioration. Us écartent cette salutaire émulation qui est le mobile le plus énergique de Textension des affaires, ou plutôt ils la rendent inutile, au moins momentanément. Pourquoi en effet rechercher les goûts du client, s'ingénier à lui plaire et à le bien servir, se plier à ses exigences et à ses caprices, puisque des barrières légales lui interdissent d'aller se fournir ailleurs ?
Il faut convenir cependant, à la décharge des armateurs français, que leur situation n'était pas non plus sans épines. Non seulement ils récriminaient contre les frais d'armement qui leur étaient imposés et que leurs rivaux, plus libérés des ingérences étatistes, ne connaissaient pas, mais ils s'élevaient encore contre l'obligation qui leur était imposée de passer gratuitement un nombre d'engagés et de fusils proportionné au tonnage de leurs bâtiments (1), sujétion remplacée plus tard par une taxe de 360 livres par voyage, qui ne représentait plus alors qu'un impôt sans utilité pour les colonies. De plus ils devaient accepter les passagers du Roi, officiers, fonctionnaires, etc., à raison de 240 livres pour ceux nourris à la table du capitaine et 120 livres pour les hommes mangeant avec l'équipage, alors que les prix usuels étaient de
(1) Cette obligation, dont on trouve les premiers vestiges dans les autorisations de trafiquer accordées aux capitaines par la Compagnie des Isles de l'Amérique, remontait légalement à Tarrêt du 22 janvier 1671, modifié par des actes subséquents, notamment par l'arrêt du 10 septembre 1774.
500 à 600 livres pour la première catégorie et de 250 livres au moins pour les secondes (1).
Ces divergences d'intérêt ne prirent toutefois de l'acuité qu'après le traité de Paris en 1763. Jusqu'alors, depuis que les planteurs s'étaient mis à raffiner leurs sucres, innovation qui avait provoqué d'amères récriminations chez les négociants, l'écoulement des mélasses et des tafias, — l'entrée du tafia était interdite en France sous le fallacieux prétexte qu'il était nuisible à la santé mais en réalité pour éviter de concurrencer les eaux-de-vie du pays, — se faisait à Louisbourg, la capitale de l'île du Cap-Breton, dans le golfe du Saint-Laurent. Les navires anglais et autres venaient les échanger contre leurs produits ; c'était de la sorte une sensible atténuation à l'exclusion absolue des marchandises de provenance étrangère.
La perte du Canada supprima cette faculté. La privation en fut d'autant plus ressentie par les colons qu'elle coïncida avec l'extraordinaire cession à l'Espagne de la Louisiane, d'où ils tiraient une partie des bois utilisés aux Antilles.
Les représentations pressantes des colons furent entendues du gouvernement, mais, au lieu d'adopter le moyen le plus logique, qui eût été d'admettre les sirops et tafias en entrepôt dans les ports français, ce qui eut présenté l'avantage appréciable d'un fret supplémentaire et facilité aux étrangers la possibilité de s'approvisionner aisément tout en rendant la fraude très difficile, une déclaration du 18 avril 1763 leur accorda l'introduction par tous les ports coloniaux des bestiaux, des légumes, des fruits verts, des bois, etc., et les autorisa à exporter les sirops et les tafias.
C'était le premier coup porté à un système à l'abri duquel les colonies avaient franchi les heures les plus difficiles et atteint
(1) A la reprise du commerce avec les Antilles, sous le Consulat, Tarrêté du 6 juin 1802 obligea seulement les capitaines à fournir deux places du passagers à simple ration par cent tonneaux de port, les vivres étant à la charge de la marine. Cette année, le prix du passage pour le Gap Français était de 700 francs à la table du capitaine, 350 francs à la ration et demie et 300 francs à la ration. En 1787-1788 les paquebots postaux prenaient, suivant la classe, 160 à 600 francs à l'aller et 160 à 800 francs pour le retour. Le prix pour New- York était le môme que pour l'aller aux Antilles.
un degré de prospérité qui manifestement portait ombrage à nos rivaux. Il était critiquable puisque absolu, mais il n*en avait pas moins rendu d'incontestables services. On peut se demander si Theure était vraiment bien choisie pour accorder à nos ennemis de la veille, les mieux placés pour profiter de cotte concession, des facilités d'augmenter encore la puissance d'une marine qui venait de nous arracher les plus beaux fleurons de notre empire d'outre-mer ?
En tout cas le commerce français, devant cette atteinte à ses intérêts, réagit vigoureusement. Ses unanimes protestations firent rapporter cette mesure le 15 août de la même année. Toutefois le ver était dans le fruit et ne pouvait plus en être extirpé. De l'autorisation générale il resta mieux qu'un souvenir dans l'entrepôt des marchandises étrangères établi dans l'île Sainte-Lucie, à laquelle Farrêt du 29 juillet 1767 adjoignit le Môle Saint-Nicolas à Saint-Domingue.
Les précautions édictées afin de prévenir les abus et de faire respecter les conditions de ces concessions furent, ainsi qu'elles l'étaient d'ordinaire à cette époque, et peut-être à d'autres, à peu près inefficaces. Par ces deux brèches pratiquées dans l'édifice colbertien s'introduisirent les marchandises, les denrées et les nègres étrangers, tandis que les navires anglais, anglo-américains et hollandais détournaient le fret de retour réservé aux navires nationaux. « Une seule année vit arriver à Amsterdam plus de sucres des colonies françaises du Vent que tous les ports de la métropole ne purent en fournir. Cette quantité s'élevait à 26.000 barriques et présentait pour l'Etat une perte de plus de dix millions (1) ».
Les colons avaient vu avec autant de joie que les armateurs en avaient éprouvé d'irritation le gouvernement leur octroyer une partie de leurs revendications. Désormais les deux forces opposées qui régissent les rapports commerciaux, libreéchange et protection, s'affrontent délibérément. Les désaccords, loin de s'affaiblir avec le temps, vont se révéler plus
(1) Arch. comm. H.H6S. Mémoire des Directeurs de laprovince de Guyenne sur l'arrêt du 30 août HSi, p. 13.
irréductibles à mesure que les cultures s'étendront et que se constituera, principalement à Saint-Domingue, cette aristocratie de planteurs qui sera finalement si funeste à la paix des Antilles.
Parallèlement les bénéfices du commerce maritime avaient édifié de grosses fortunes sur le continent. Leurs possesseurs, aussi intraitables dans leurs prétentions que les colons, mais d'esprit plus positif et mieux à portée de faire sentir la valeur de leurs arguments, unis d'ailleurs par leurs Chambres de commerce (1), qui se fédéraient on peut dire automatiquement quand les circonstances mettaient en jeu leurs intérêts généraux, — et il n'apparaît nulle part que le pouvoir royal ait apporté quelque empêchement à ces ententes, — composaient une corporation possédant une influence considérable, à laquelle ne manquait ni l'argent, ni la valeur individuelle. Par surcroît ils se sentaient fortifiés dans leurs prétentions vis-à-vis d'un gouvernement de tradition, en réclamant à rencontre de leurs antagonistes non des changements dans l'ordre établi, mais la confirmation d'un système économique encore puissent bien que lézardé, en se posant comme champions de méthodes auxquelles, malgré des critiques de détail, les Antilles françaises étaient redevables de leur développement.
De cette opposition de doctrine et d'intérêts pouvait sortir un conflit aux retentissements incalculables, de nature à ébranler notre domaine colonial, à ruiner notre marine et le commerce qu'elle alimentait. Placé en tampon entre les colons et les armateurs, le gouvernement de Louis XV, si faible et si imprévoyant par ailleurs, ressemblait assez à un équilibriste qui ne maintient son centre de gravité qu'à l'aide de
(1) Il n'exista pas au Havre de Chambre de commerce légale avant le Consulat. Cependant, dès 1749, les négociants delà place s'étaient entendus entre eux afin de se l'aire représenter par plusieurs des leurs, désignés à l'élection. Cette Chambre indépendante, considérée fraîchement par les échevins et plus encore par la Chambre de commerce de Normandie, fut au contraire traitée par le gouvernement sur le même pied que les institutions similaires officielles. Désignée d'abord sous le nom de Négociants chargés des affaires générales de la place, qualifiée ensuite de Représentants du commerce, elle subsista jusqu'en 1791. (Ph. Barrey, Le Comité des négociants. Le Havre, 1911, in-8).
contrepoids. Ne surviendrait-il pas quelque accident qui le ferait trop pencher d'un côté ?
Le seul moyen de conjurer une aussi redoutable éventualité eût été d'essayer d'amener les parties en présence à consentir à un modus vivendi équitable. L'entreprise était délicate tout en n'étant pas irréalisable.
Sartine, qui avait pris le ministère de la marine et des colonies presque à l'avènement de Louis XVI, la tenta dans des conditions qui font honneur à ses qualités d'initiative et à son désir de concorde. Le 8 novembre 1775 il envoyait au Comité des négociants la lettre suivante : « Je me propose, Messieurs, de m'occuper à mon retour à Versailles des intérêts du commerce de France relativement aux colonies et à la traite des noirs. Ces objets exigent la connaissance de détails que je ne puis mieux me procurer que par la voie de ceux qui ont acquis une expérience propre dans ces branches de commerce. Vous voudrez bien assembler les négociants de cette ville et les charger de ma part de choisir celui d'entre eux qu'ils jugeront le plus instruit, pour se rendre auprès de moi à la fin de ce mois. Il sera nécessaire qu'avant son départ vous lui procuriez les instructions, les différents états de commerce et tous autres renseignements dont vous jugerez qu'il pourra avoir besoin pour remplir mes vues (1) ».
Le choix de l'Assemblée générale des négociants havrais, convoquée pour le 13 novembre, se porta sur l'un des chefs de la maison Begouen-Demeaux, une des plus importantes de la place, un créole de Saint-Domingue, Jacques-François Begouen, qui devait être plus tard le représentant du Havre aux Etats généraux et l'un des membres les plus au courant du commerce colonial (2).
(1) Arch. comm. HH 67.
(2) Né au Petit-Goave (Saint-Domingue), le 29 décembre 1743, Begouen^ venu tout jeune au Havre, était entré dans la maison de son oncle Begouen Demeaux, la même qui, reprenant les traditions du xvi« siècle, essayait en 1752 de renouer des relations maritimes avec la Russie. Désigné à trois reprises pour faire partie du Comité des négociants, le commerce lui confia en outre des missions importantes à remplir. A Texpiration des pouvoirs de la Constituante il fut élu (décembre 1791) président du Tribunal de commerce nouvellement formé. Incarcéré pendant la Terreur, il fut réintégré dans cette
Ainsi qu'il devait le faire comme député à la Constituante, Begouen tint au jour le jour ses commettants au courant des entrevues et des discussions auxquelles donna lieu sa mission. Rien de plus vivant, de moins apprêté que sa correspondance (1), écrite sous l'impression du moment, parfois à une heure avancée de la nuit (deux heures et demie du matin le 28 décembre), claire et précise, dans un style familier où il ne tait que ce qu'il aurait été vraiment trop compromettant de confier au papier.
Begouen, servi par l'étendue et la sûreté de ses connaissances, par sa facilité à dégager l'idée maîtresse des vues échangées au cours de longues discussions, fut désigné par ses confrères, — il y avait sept députés représentant les ports de Dunkerque, du Havre, de Saint-Malo, de Nantes, de la Rochelle, de Bordeaux et de Bayonne auxquels s'étaient joints ceux de Saint-Domingue, de la Martinique et de la Guadeloupe faisant partie du Bureau du commerce, — afin de prendre note des résolutions qu'ils préconisèrent dans le but d'en faire le rapport au ministre. Il eut surtout, dans les vingt-deux conférences tenues du 18 décembre 1775 au 9 janvier suivant, en majeure partie dans le cabinet même de Sartine, à défendre, contre les porte-paroles des colons, le principe de la prohibition totale des étrangers, à réclamer la suppression des ports francs aux Antilles, l'entrepôt en France des sirops et des tafias, la faculté d'exporter de la
fonction le 6 octobre 1794 par arrêté du Représentant du peuple Sautereau. Il présida la Chambre de commerce à sa création en 1802, mais pendant peu de temps, ayant sur les entrefaites été appelé au Conseil d'Etat. Chevalier de la Légion d'honneur en 1803, commandeur Tannée suivante, il fut fait comte de TEmpire le 21 décembre 1808. Rallié aux Rourbons et nommé commissaire extraordinaire dans la quinzième division. En 1816, le collège électoral de la Seine-Inférieure l'envoya siéger à la Chambre des députés. Renonçant à la vie publique en 1820, il vécut dans la retraite jusqu'à sa mort, survenue le 17 octobre 1831. Il avait consacré plus de la moitié de son existence et le meilleur de ses forces à la défense des intérêts du commerce et de sa ville adoptive. Un de ses fils, André Regouen-Demeaux, occupa la mairie du Havre de 1821 à 1830. Son sang-froid et l'influence qu'il exerçait «ur ses compatriotes empêchèrent, aux journées de juillet 1830, une collision sanglante entre les troupes de la garnison et la population havraise soulevée contre les Ordonnances.
(1) Elle se compose de trente lettres, dont les dates extrêmes vont du 20 novembre 1775 au 11 juillet 1776. (Arch.de la Chambre de commerce, carton V.)
Louisiane les bois et les bestiaux. Dans cette tâche ardue il fut particulièrement aidé par le député de la Rochelle, Nairac.
Si grande que fut la bonne volonté du ministre, ces pourparlers, — il serait plus vrai de dire ces négociations, — n'aboutirent qu'à des intentions ; ils contribuèrent môme à souligner l'opposition fondamentale entre les colons et les négociants. Les uns comme les autres restèrent sur leurs positions sans avoir réussi à trouver un terrain d'entente durable.
Cependant, pendant que ces graves questions économiques s'agitaient entre ces députés au cours de l'hiver 1775-1776, des rumeurs à peine précisées auraient dû les engager à consentir quelques sacrifices. Durant leur séjour à Versailles et à Paris ils avaient eu l'occasion de recueillir des bruits menaçants qui mettaient en danger le point le plus délicat de la prospérité coloniale. Par un rapprochement singulier la situation du régime des colonies dans les premiers mois de 1776 rappelle les conflits de doctrine qui s'élèveront à la fin de 1789. A ces deux époques, sur les difficultés qui mettaient les deux intérêts aux prises se greffait le redoutable problème de la suppression de l'esclavage.
Le 1" avril 1776 Begouen écrivait au Havre ; « Vous avez entendu parler, Messieurs, du projet de l'affranchissement des nègres dans nos colonies. Ce projet, quelque étonnant qu'il doive vous sembler, n'en paraît pas moins un chefd'œuvre à bien des gens dans ce pays-ci, et surtout à MM. les « Economistes », gens très respectables à bien des égards, mais passablement fous sur certaines matières. Le ministre de la marine, excité à cette occasion par des personnes qui lui ont fait sentir qu'il était important qu'il s'expliquât sur la traite des noirs de façon à détruire ces bruits, doit avoir écrit une lettre circulaire dans tous nos ports. Je vous prie. Messieurs, de vouloir bien le plus tôt possible m'en envoyer une copie. Jugez s'il vous sera aisé d'obtenir du contrôleur général (1) les encouragements demandés par nos cahiers pour le commerce des noirs ! »
(1) C'était Turgot.
Tout fous qu'ils parussent à Begouen, les physiocrates l'inquiétaient plus qu'il ne l'avouait ; il revient sur ce sujet dans sa lettre du 6 avril, et sans doute ces quelques jours lui avaient-ils permis de se renseigner plus complètement sur le travail souterrain qu'ils pratiquaient, car cette fois il ne dissimule ni son anxiété ni ses inquiétudes.
Le Comité lui avait envoyé copie de deux lettres de Sartine, avec des annotations, que, dit-il, j'ai « trouvées fort justes. Mais, à vous dire vrai, ces questions, quelque essentielles qu'elles nous paraissent et qu'elles soient en effet, sont absorbées dans ce moment-ci par d'autres plus graves et beaucoup plus importantes pour le commerce. 11 y a ici et même dans le gouvernement, — non pas dans les bureaux de la marine, — des idées destructives du commerce et des colonies. 11 y a lutte très forte entre gens au-dessus de nous, et l'instant n'est guère favorable pour faire des représentations à M. de Sartine sur sa lettre relativement à l'objet des conférences ».
L'allusion à cette lutte dans le gouvernement s'applique vraisemblablement à Turgot et à son ami Malesherbes. Cependant ils ne paraissent pas avoir envisagé officiellement l'éventualité de la libération des noirs. Toutefois la hardiesse des réformes récentes, les ostensibles relations que le parti philosophique entretenait avec eux, ses objurgations d'aller de Tavant, donnaient facilement corps aux conjectures les plus audacieuses.
Par prudence Begouen procédait par insinuations, redoutant que sa correspondance s'égarât et fût connue de gens dont l'indiscrétion aurait pu lui être préjudiciable. « Je vous ai parlé, écrit-il, du projet extravagant d'affranchir les nègres. Je ne puis vous en dire rien de plus parce que je vous écris et ne vous parle pas (1). »
(1) 11 ne gardait pas toujours tant de ménagements. Le 18 avril il est plus hardi bien qu'il se maintienne dans une imprécision voulue : « M. de La Geste est un homme qui voit le bien, qui le veut, qui est capable de le faire, mais cela ne dépend point de lui et celui de qui cela dépend est faible au dernier point. D'ailleurs le moment n'est pas favorable pour aucune représentation. Tout est brigue et cabale là-haut ; on n'est occupé que de se soutenir, supplanter, tendre des pièges, les éviter, etc. ; les affaires pendant ce temps vont
Cette réserve ne Fempêchait pas de prémunir les négociants havrais contre l'optimisme où Téloignement des intrigues de Versailles les entretenait. De nouveau, inlassable, il revenait à son caveant consules : « Je vous réitère que tout cela n'est point à présent la chose la plus intéressante, parce qu'il se répand les opinions les plus dangereuses sur le commerce et les colonies. »
Ce fut là un de ces symptômes annonciateurs des grandes convulsions. Le renvoi de Turgot que, malgré ses préventions professionnelles, Begouen estimait fort, survenu le 12 mai, coupa court aux rumeurs qui circulaient dans Versailles. Mais la semence jetée un peu au hasard devait plus tard fructifier. L'avertissement eut pu être mis à profit, car les protagonistes des idées nouvelles n'en faisaient guère mystère.
L'essai de conciliation tenté par Sartine n'eut pas de résultat appréciable. Begouen, en maint passage de sa correspondance, montre bien qu'il n'entretenait à cet égard aucune illusion. Le commerce français obtint bien le droit de porter dans les colonies les bois, les bestiaux et les légumes chargés dans la Louisiane (1) et d'entreposer les tafias (2), mais le point qui lui tenait le plus à cœur, l'interdiction du commerce étranger, ne fut pas obtenu.
Peut-être, avec la continuation de la paix, la situation se fût-elle modifiée dans un sens favorable à ses désirs. La guerre qui éclata en 1778 remit tout en suspens. Lorsque le traité de Versailles couronna notre revanche de la guerre de Sept ans, depuis trois ans Sartine avait quitté le ministère. Au souffle de liberté des Etats-Unis les doctrines économiques s'étaient affirmées. L'arrêt du 30 août 1784, ouvrant aux étrangers sept ports dans les Antilles, dont trois à Saint- Domingue, consacra le recul du régime prohibitionniste et l'effondrement du monopole commercial.
comme elles peuvent. » Quel est le personnage de qui cela dépend ? Ne serait-ce pas le même auquel Turgot, à ce moment, rappelait que c'était la faiblesse qui avait porté la tête de Charles I" sur Téchafaud ?
(1) Arch. comm. HH 67. Lettre de Sartine, 17 février 1777.
(2) Arch. comm. HH 67. Déclaration du Roi, du 6 mars 1777 et lettre de Sartine du 21 mars.
Cet arrêt, préparé dans les mêmes conditions que le traité de commerce avec l'Angleterre, qui répandit dans la bourgeoisie une persistante irritation, c'est-à-dire à l'insu et en dehors des négociants et des industriels intéressés, provoqua dans les ports un mécontentement qui se traduisit par de véhémentes protestations adressées au gouvernement. Nulle part elles ne furent aussi ardentes qu'en Normandie ; c'est qu'aucune province n'était lésée au même degré, tant dans la navigation active qu'elle entretenait avec les colonies que dans l'écoulement des produits manufacturés provenant surtout de Rouen. En une sentence tranchante comme un couperet la Chambre de commerce de Normandie se fît l'interprète de la conception économique généralement admise en France à l'égard de nos possessions d'outre-mer. « Les colonies, disaitelle, appartiennent à la métropole ; elles ne doivent dépendre que d'elles et ne commercer qu'avec les habitants de la métropole. Ce sont des principes fondamentaux dont il serait très dangereux de s'écarter (1). »
Cette unanimité dans les récriminations fut de nul effet. Il semble d'ailleurs qu'à ce moment critique où le régime, craquelé de toutes parts, ne tient plus debout que par un £airacle,le gouvernement s'ingénie à s'aliéner les sympathies des classes laborieuses par une série de mesures mal étudiées, dont quelques-unes étaient peut-être justifiables en théorie pure, mais qui présentaient l'inconvénient de n'être pas appropriées à l'état matériel du pays.
(1) Observations des Syndics de laChambre de commerce de Normandie sur l'arrêt du Conseil du 30 août 1784. Rouen, 1785, in-4, 44 p. (p. 13). J'ai déjà eu l'occasion de citer cette opinion, qui contraste d'une façon si marquée avec les aspirations du commerce normand auxvi" siècle. C'est qu'àcette époque il ne se trouvait pas du même côté de la barricade. Sur le même sujet les archives communales possèdent (HH 68) : Itératives observations des négociants du Havre... s. 1. n. d. (sept. 1788 , in-4, 16 p. ; Mémoire des négociants du Havre... s. 1. n. d., in-8, 30 p. ; Réflexions sur le commerce, la navigation et les colonies, s. 1., 1787, in-4, 64 p. ; Réponse à la brochure intitulée le Pour et le Contre. Londres, 1785, in-4, 64 p. ; Réflexions d'un Vieillard du pays du Médoc... s. 1., 1785, in-4, 52 p, et 2 tableaux; Mémoire du Commerce de la Rochelle... La Rochelle, 1784, in-4, 38 p. ; Observations des Négociants de Bordeaux... Paris, 1784, in-8, 72 p. ; Mémoire des Directeurs de la province de Guyenne... s. I., 1785, in 4, 52 p.
Les intérêts menacés par l'arrêt du 30 août 1784 s*agitaient encore violemment quand successivement l'arrêt du 14 décembre 1786 relatif au transport des correspondances entre la France et ses colonies, la restauration du privilège de la Compagnie des Indes Orientales et principalement l'entrée en vigueur, en mai 1787, du traité de commerce avec l'Angleterre, conclu l'année précédente, vinrent apporter de nouveaux griefs à un état d'esprit qui certes n'en avait pas besoin. Ce dernier acte surtout déchaîna d'un bout à l'autre du royaume une véritable explosion de colère (1).
Aux colonies le gouvernement n'était pas mieux inspiré. A Saint-Domingue une vive agitation s'était manifestée à la suite de la suppression du Conseil Supérieur du Cap Français et à sa réunion à celui de Port-au-Prince. La première de ces villes, chef-lieu de la province du Nord, qui avait vu les entreprises des boucaniers et s'enorgueillissait d'avoir été le berceau de la colonisation française dans la grande île, n'avait pas vu sans aigreur cette diminutis capitis, due au gouverneur, le comte de La Luzerne. Ce sera là la cause des virulentes accusations qui s'élèveront contre lui lorsqu'il occupera le ministère de la marine.
Dès le mois de mai 1787 les correspondants à Saint- Domingue des négociants havrais leur signalaient l'ébranlement politique de la colonie, l'effervescence qui y régnait, les luttes des colons pour la formation des Assemblées coloniales, leur turbulence et leurs prétentions (2). Et à ces motifs d'inquiétude s'ajoutait la propagande de la Société des Amis des noirs, affiliée à celle de Londres, que venait de fonder
(1) Roland dans l'Encyclopédie méthodique, comparait les effets de ce traité avec ceux de la révocation de l'édit de Nantes ; à la fin de 1788, il y avait plus de 200.000 ouvriers sans travail. Dans les Observations de la Chambre de commerce de Normandie sur le traité de commerce entre la France et l'Angleterre, s. 1. n. d., in-4, 76 p., celle-ci, s'appuyant sur les résultats d'une enquête faite en Angleterre par deux négociants qu'elle y avait envoyés, se livra à une critique serrée des inconvénients que cet arrangement devait produire. Elle n'eut pas de mal à démontrer que de notre côté nous nous étions laissés duper. (Arch. comm, IIH 65).
(2) Gh. Bréard, Notes sur Saint-Domingue tirées des papiers d'un armateur du Havre {1780-1802). Rouen, 1893, in-4, p. 10.
Brissot de Warville. En ces années qui précèdent la Révolutionnes principes séculaires sur lesquels reposaient le commerce national et la richesse des colonies étaient battus en brèche au nom d'un idéal philosophique qui n'admettait pas de composition avec le passé et même avec le présent ; les négociants voyaient avec effroi les bases de leur travail mis en question, ébranlées par des attaques chaque jour plus acharnées ; ils croyaient y reconnaître l'effet des intrigues d'une puissance étrangère, désireuse de supprimer la concurrence française et avide d'étendre sa domination sur les restes de notre domaine colonial.
On s'explique qu'à peine la convocation des Etats généraux résolue le commerce ait aspiré à y occuper une place spéciale en vue d'y défendre ses intérêts. Parti de Nantes, le mouvement recueillit l'adhésion générale, mais son étude, la nécessité de s'entendre au préalable afin d'agir d'après des règles communes, prirent quelques mois. Lorsque les requêtes du commerce parvinrent à Versailles, les grandes lignes de l'élection des députés aux Etats étaient déjà arrêtées (1).
Si les revendications du commerce de France ne pouvaient être portées directement devant les représentants de la nation, elles allaient 'néanmoins trouver place dans l'immense consultation où le pays était appelé à formuler ses aspirations et à dresser le bilan d'un régime qui, faute d'avoir pu se dégager à temps de la gangue du passé, était condamné à disparaître. Le 2 mars 1789, répondant à l'appel de leurs mandataires, cent-quarante-six négociants se réunissaient dans la grande salle de la Bourse, à l'effet d'y rédiger le cahier des doléances destiné à être transmis au bailliage.
Ce cahier, dont la minute est presque en entier de la main de Begouen, avec quelques additions dues à Gentais, le secrétaire du Comité, contient l'expression complète des desiderata havrais, et même du commerce national, les vœux étant les mêmes qui bien souvent avaient été transmis aux pou-
(1) Arch. de la Chambre de commerce. Circulaire du 23 juillet 1788. Voir à ce propos Ph. Barrey, Projet de représentation commerciale aux Etats généraux de 1789 dans le Bulletin des Sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques y année 1912, p. 35-44
voirs publics par les villes industrielles et les ports. Il est trop développé pour trouver place ici. Aussi bien l'intérêt qu'il présente pour le commerce général est-il concentré en quelques articles. Le plus important et de beaucoup résume les principaux griefs des négociants; la façon dont il est rédigé indique clairement qu'il ne traduit pas seulement les vues de la collectivité commerçante havraise mais qu'il a une portée beaucoup plus étendue.
« Nous observons, disaient-ils, que depuis longtemps toutes les places de commerce du royaume en général, et celles du Havre en particulier, ont fait parvenir aux ministres de Sa Majesté leurs plaintes et leurs représentations sur les entraves, les gênes, les impôts directs et indirects qui grèvent le commerce et la navigation.
« Nous avons dit et démontré que l'intérêt général exigeait une autre direction; nous avons prouvé en mainte occasion que ces entraves comprimaient le ressort de l'activité et de l'industrie nationales, qu'elles mettaient un obstacle invincible à leur extension, les retenaient dans les bornes les plus étroites et enlevaient le travail au peuple français pour alimenter à son préjudice et soudoyer l'étranger. Mais nous avons eu la douleur d'être rarement écoutés, et c'est surtout depuis la paix de 1783 qu'ont été portés les coups les plus funestes au commerce et à Tindustrie nationales ;
« Par l'arrêt du 30 août 1784 qui a ouvert toutes les colonies françaises aux étrangers (1) ;
« Par l'établissement d'une nouvelle Compagnie des Indes avec privilège exclusif (2) ;
(1) Le 20 novembre 1790, sur un rapport de Grégoire, député du Havre à TAssemblée du département, celle-ci arrêta d'envoyer à l'Assemblée nationale un vœu formel tendant à la révocation de cet arrêt. (Arch.révol, 0^28). Le cahier des doléances du tiers état de la ville de Rouen, arrêté le 29 mars 1789, réclamait également, dans son article 58, qu'il fût pourvu par tous les moyens au pouvoir de l'Administration « aux désavantages actuels du traité de commerce fait avec l'Angleterre et à ceux de l'arrêt du Conseil du 30 août 1784 relatif aux colonies ». (Arch. comm. AA 52).
(2) Le 21 mai 1787, à la nouvelle de l'envoi par Nantes et Bordeaux de députés chargés de réclamer à Versailles la suppression du privilège de la Compagnie des Indes, les Représentants du commerce, tant anciens qu'en exercice, désignaient Stanislas Foache afin de se réunir aux députés des au-
« Kl par le traité avec l'Angleterre ;
« Trois actes marquants de l'Administration que nous nous faisons un devoir de dénoncer à la nation assemblée comme les causes principales et notoires du déclin des manufactures, de la désertion des ateliers, des faillites nombreuses qui affligent les villes de commerce, le découragement et la misère des peuples condamnés à l'oisiveté, à la nudité et aux horreurs de la faim par le manque et la cessation de travail (1). »
Aucune allusion n'est faite à la traite des noirs et à l'esclavage. Il y a lieu d'en être surpris quand on sait les menées des milieux négrophiles. Cette omission ne s'explique que d'une manière : c'est que le commerce havrais considérait la campagne des Amis des noirs comme une controverse académique à laquelle son caractère impraticable, en regard du bouleversement que sa réalisation eût entraîné, enlevait toute portée positive. Lui donner place dans le cahier des doléances aurait été lui supposer une valeur qu'on lui déniait et aurait au surplus comporté d'indéniables inconvénients.
Le silence du Havre sur ce point particulier de l'organisation coloniale fut imité, à l'exception de Nantes, par tous les ports participant au commerce des Antilles. Au contraire ils sont d'accord sur la continuation du régime prohibitif et la suppression des privilèges. Seules les villes de Tintérieur
très places de commerce et solliciter « la suppression de toutes compagnies privilégiées, qui font la ruine du commerce, ainsi que des concessions en faveur de l'étranger, non moins nuisibles au commerce national, et enfin le redressement des entraves dont ce dernier est surchargé ». (Arch. de la Chambre de commerce, carton 6).
(1) Arch. comm. AA 17. Le cahier des doléances demandait la suppression de l'arrêt de 1784, la révision du traité de commerce avec TAngleterre, l'attribution des colonies au contrôle général (finances) ou à défaut la création d'un ministère du commerce maritime ayant les colonies dans son ressort, le renvoi des douanes aux extrêmes limites du royaume, la suppression des Compagnies privilégiées, l'établissement de l'entrepôt limité à deux ans, l'admission des sirops et tafias, la réforme de l'administration coloniale, l'abolition de l'impôt représentatif du transport des engagés, l'uniformité des poids et mesures, etc. Le vœu relatif à l'établissement d'un ministère du commerce maritime, qui passa dans le cahier du grand bailliage de Caux, est unique dans les cahiers de 1789. Le tiers état de Beauvais réclama de son côté un ministère du commerce.
prirent position dans la question de l'esclavage, bien que divisées sur l'objectif à poursuivre (1).
Il ne venait certainement pas à la pensée de la majorité des négociants, gens au demeurant fort honorables, très estimés, souvent esprits distingués, qu'il existait une contradiction fondamentale entre l'exercice de la traite et la loi chrétienne, entre l'esclavage et les doctrines philosophiques que beaucoup d'entre eux professaient. Qui le leur eut affirmé les eut laissé incrédules et il n'est pas besoin d'autre preuve que l'acharnement qu'ils apportèrent à défendre ces deux sources de leur fortune. C'est qu'en cela ils sont bien fils de leur époque, qui n'en était pas, — c'est un privilège qu'elle n'a pas gardé seule — à regarder aux illogismes moraux dans ses raisonnements ; c'est aussi qu'habitués à considérer les choses sous un angle pratique ils subordonnent par instinct les élans de leur sentimentalité, s'ils en éprouvent à ce propos, aux intérêts primordiaux du commerce et des colonies.
Pour se justifier ils useront d'un argument de fait difficile à rétorquer, et dont Begouen fera état dans son discours rentré du 8 mars 1790 (2). C'est que la traite, qu'ils proclameront indispensable à la culture coloniale, — et sur ce point l'opinion de la majorité ne variera pas, — même interdite aux Français, n'en continuerait pas moins par des voies détournées, les planteurs^ ayant toujours la possibilité de se
(1) Georges Meunier, Les questions coloniales dans les cahiers des États généraux de 1789, dans le Bulletin des Sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, année 1894, p. 231-233.
(2) Les négociants de Bordeaux, dans une adresse à l'Assemblée nationale (Bordeaux, s. 1. n. d, in-8), en 1789. adoptèrent un raisonnement différent et n'hésitèrent pas à présenter la traite sous le jour, assurément imprévu, d'une institution humanitaire. « On se tromperait, disaient-ils, si l'on regardait l'Afrique comme l'endroit de la terre où les hommes jouissent le plus de la plénitude de leurs droits naturels ; ils y naissent esclaves pour la plupart ou sont exposés à le devenir par une suite des guerres auxquelles ce pays est continuellement en proie. L'Européen les achète pour les conduire à l'Amérique, et nous croyons pouvoir assurer que ce marché, tout révoltant qu'il paraît, a sauvé et sauve journellement la vie à une multitude de noirs, qui périraient par le fer du vainqueur et que ce dernier épargne parce qu'il sent que la vente qu'il en fait lui donne un bénéfice, tandis que leur mort ne lui en présenterait aucun. »
procurer des nègres en recourant à des intermédiaires étrangers, ce qui augmenterait les bénéfices, la navigation et l'influence de ces derniers au détriment de la métropole. La seule solution logique, et pour eux logique jusqu'à l'absurde, eut consisté dans la suppression radicale de l'esclavage. Mais, outre que les hommes les plus avancés reculaient devant une telle décision (1), ses conséquences politiques apparaissaient si dangereuses que personne n'osait en proposer l'exécution immédiate et sans transition. La Convention le fera, il est vrai, quand la situation se sera profondément modifiée, à un moment où la guerre maritime aura anéanti notre navigation africaine et où l'insurrection sera maîtresse de Saint- Domingue. Le résultat, pour cette colonie, sera désastreux ; elle ne s'est jamais relevée de Féviction de l'élément blanc et si, un jour que l'on peut prévoir prochain, elle retrouve la prospérité dont elle a joui au xviif siècle, ce ne sera, selon toute vraisemblance, que sous l'égide du pavillon étoile.
L'état d'esprit des négociants des ports se rapprochait, avec plus de pondération dans la forme et plus d'équilibre dans le fond, de celui des colons. Gomme eux ils s'indignaient des restrictions apportées aux droits individuels, ils réclamaient une participation effective dans la gestion des affaires de l'Etat, l'application intégrale des principes de justice et d'égalité qui allaient trouver leur éloquente expression dans la Déclaration des Droits de l'homme ; en revanche, et par une inconséquence dont ils ne se rendaient évidemment pas compte, ils n'admettaient aucun fléchissement dans la barrière séculaire séparant les blancs des noirs. Et même, bien qu'ils paraissent s'être engagés dans la voie du dogmatisme impénitent plutôt sous la pression des événements que de propos délibéré (2), ils en vinrent à dénier aux sangs-
(1) Par une lettre publiée le 14 décembre 1789 dans le Journal de Paris Condorcet, au nom de la Société des Amis des noirs, désavouait l'idée d'avoir voulu demander dans ce moment la suppression de l'esclavage dans nos colonies, tout en annonçant le vœu de l'abolition de la traite. Messieurs les Philosophes raisonnent de cela sans se douter des conséquences, remarquait à ce propos Begouen.
(2) On ne rencontre en effet aucune trace de protestations au cours des trois semaines qui précèdent le décret du 15 mai 1791 relatif à « l'activité »
mêlés libres, mulâtres on quarterons, tout espoir d'accéder à l'élcctorat sans l'assentiment préalable des colons blancs, leurs irréductibles adversaires.
Quels que fussent les sentiments ostensibles des négociants havrais, beaucoup, parmi les soutiens les plus fervents du régime colonial, professaient des opinions très libérales (1), même très avancées (2), étaient familiers avec les théories des encyclopédistes et ne jugeaient que par Rousseau (3) ; il est incontestable qu'ils se faisaient une haute idée de l'importance de leur rôle et que, par une conséquence bien humaine, ils aspiraient à occuper dans la société nouvelle un rang en rapport avec la contribution qu'ils apportaient à l'accroissement de la richesse publique.
La classe des négociants et de leurs employés atteignait, relativement à la population de la ville, une proportion remarquablement élevée. Au dénombrement de 1793 sur un
des gens de couleur. Doit-on mettre ce silence sur le compte 'd'une lacune matérielle ou Timputer à un acquiescement tacite de l'expérience à tenter? c'est ce qu'il n'est pas possible de décider.
(i) En voici un curieux exemple. Pendant les années 1767 et 1768 Begouen avait fait un voyage d'études et d'affaires en Prusse et en Russie. Passant à Kœnisberg,il loue fort la liberté de conscience dont jouissaient les juifs. « On sent bien, dit-il, qu'il n'en peut être autrement sous un Roi tel que celui-ci (Frédéric II), qui pense trop juste sur de pareilles matières pour se priver de bons sujets parce qu'ils ne pensent point tout à fait l'un comme l'autre sur des choses qu'ils n'entendent aucun. «Cette boutade voltairienne ne rappellet-elle pas l'ironique définition de la métaphysique ? (Alph. Martin, Havrais et Russes au XVIII" stècZe, dans le Recueil des publications de la Société Havraise d'Études diverses, 1897, p. 48).
(2) Quelques négociants, non il est vrai des plus importants, prirent une part active aux mesures terroristes. La déesse de la Raison appartenait à l'une des plus notables familles du Havre. A la Restauration, des hommes et des femmes très considérés sous tous les rapports, commirent l'inconvenance de venir se moquer des cérémonies religieuses célébrées dans l'église Notre-Dame. Leur rang social fit hésiter à les poursuivre : on redoutait le scandale. Ils furent moins timorés. Un enfant ayant imité ce qu'il avait vu faire eut les oreilles un peu tirées par le suisse de l'église. Celui-ci, poursuivi par les parents devant le tribunal correctionnel, fut condamné. (Arch. comtemporaines, P', carton 3, liasse 9, lettre du maire Sery, 15 avril 1817 .
(3) Un délégué du Comitédes négociants, Charles Lemesle, assistant à Paris, le 26 avril 1774, à la représentation d'Iphigénie en Aulide, de Gluck, écrit au Comité qu'un grand nombre de connaisseurs trouvent la musique sublime. Il ajoute : « Enfin Rousseau l'admire ; après une approbation aussi célèbre si on n'applaudit pas par sentiment on doit le faire au moins par vanité. » (Arch. de la Chambre de commerce).
chiffre total à peine supérieur à 20.000 habitants, on relevait 235 négociants, 2 caissiers, 155 commis de négociant et 134 commis sans autre qualification, qu'on ne peut confondre avec les garçons de boutique, au reste peu nombreux, soit en tout 562 personnes (1).
En ce siècle, dans une ville où il n'existait ni aristocratie de naissance ni haut clergé, où les gens de robe des juridictions locales se recrutaient sur place, la bourgeoisie commerçante s'appliquait à se distinguer des autres classes, sans néanmoins établir de démarcation bien tranchée ; ses échelons étaient nombreux, depuis les négociants dont la situation et la parole faisaient autorité, jusqu'aux boutiquiers ne se livrant qu'occasionnellement au commerce en gros, et son renouvellement incessant soit par les capitaines de navires, soit par les commis, soit par Fimmigration anglaise et allemande attirée par Tactivité du port. Aussi, à part un petit nombre de familles riches où l'entrée était un peu plus difficile, les relations étaient-elles aisées, de bon ton, et la vie agréable.
Pourtant, en certaines occurrences, on sentait le besoin de conserver une ligne de démarcation qui soulignât nettement la différence de situation avec les professions purement « méchaniques ».
L'exemple suivant en témoigne curieusement. Il convient toutefois de ne pas le considérer autrement qu'il mérite ; c'est un cas d'espèce et pour en saisir la portée il faut le placer dans son cadre.
S'il était un assujettissement particulièrement désagréable aux Havrais d'alors, c'était bien le tirage à la milice ; pour l'éviter les échevins avaient recours à tous les moyens imaginables de discussion et d'atermoiement. Ils avaient eu, jusqu'en 1775, la bonne fortune d'en pouvoir exonérer la ville ; cette année, et en dépit des sollicitations les plus instantes, des interventions de divers personnages, ils avaient été forcés de s'incliner. Gela n'avait pas été sans tapage, et
(1) Arch. révol. F^ 25-34. En 1802 ce chiffre était descendu à 337, soit 143 négociants et 162 commis.
le premier tirage de la milice avait été interrompu par suite de manifestations tumultueuses. En vue de se soustraire à cette obligation, les négociants s'étaient adressés à l'intendant de la généralité afin que leurs fils et leurs commis ne fussent pas compris dans le tirage. « Des négociants, pères de famille, s'écriaicnt-ils, auraient la douleur de voir leurs enfants tirer à la milice ! Peut-on se persuader. Monseigneur, que l'intention du Roi soit de confondre ainsi tous les états et de ne mettre aucune différence entre la condition d'un fils de négociant et celle du domestique de sa maison, et de ranger dans la même classe le mercenaire et celui de la main duquel il tire sa subsistance (1)... » Une requête conçue en ces termes n'accusait pas un sens bien vif de Tégalité.
Elle pouvait cependant invoquer à sa décharge deux circonstances atténuantes. D'abord les troupes qui séjournaient au Havre entretenaient parfois avec les habitants des relations aigres-douces ; de plus leur état physique laissait souvent à désirer. Voltaire, quelque part dans Candide^ y fait une allusion suffisamment précise pour qu'on y puisse renvoyer. Ensuite, ce qui la justifiait en quelque sorte, c'était le nombre inouï d'exemptions prévues par l'ordonnance du 1^' décembre 1774. C'est ainsi que les ouvriers des manufactures des tabacs de Dieppe et du Havre n'étaient pas soumis au tirage, non plus que les maîtres clercs des procureurs, avocats ou notaires, les fils des pourvus d'offices de justice et de finance, les domestiques des ecclésiastiques et des nobles, etc.
En ce qui concerne le préjugé de couleur, il régnait évidemment au Havre tout comme dans les autres ports ; il ne paraît pas qu'il ait entraîné vis-à-vis des nègres autre chose qu'un mépris plus ou moins prononcé. Peut-être ce sentiment ne remontait-il qu'à l'époque où la traite étant entrée dans les mœurs avait amené à considérer la race chamitique comme irrémédiablement inférieure (2). En tout cas
(1) Arch. de la Chambre de commerce, 9 mars 1775.
{2y Au xvi« siècle ce sentiment n'était certainement pas accusé. Dans un testament de 1582, un marin havrais, Guillaume de Buffes, écuyer, recommande à sa femme d'entretenir un petit garçon qu'il avait amené du Brésil, de continuer à l'envoyer à l'école pendant trois ans, jusqu'à ce qu'il fut en âge de gagner sa vie. (Tabellionage, 9 janvier 1582).
la classe ouvrière entendait la maintenir à l'écart. Vers le milieu du siècle, un des fils Foache ayant envoyé de Saint- Domingue à son père un nègre pour lui faire apprendre le métier de calfat, les maîtres de cette profession s'étaient obstinément refusés, malgré les remontrances de l'intendant de la marine, à l'engager comme apprenti, uniquement parce qu'il était nègre. L'un d'eux ayant enfin consenti à s'en charger, ses confrères l'avaient menacé de toutes les manières (1).
Les esclaves noirs accompagnant leurs maîtres en France ne pouvaient y pénétrer plus loin que le port de débarquement ; ils restaient au dépôt des noirs du port, considéré comme un prolongement des colonies. Cette assimilation était nécessaire pour conserver leur état de servitude, car la France, qui encourageait l'esclavage dans ses colonies, ne semble pas avoir permis l'aliénation de la liberté individuelle sur son territoire. « Toutes personnes sont franches en ce royaume : si tost qu'un esclave a atteint les marches d'icelui, se faisant baptizer il est affranchi (2). »
Au xvnr siècle cette règle est toujours de droit et elle s'étend même aux infidèles. On Algérien évadé des galères d'Espagne s'était réfugié à Porto, d'où il s'était embarqué pour le Havre. Il a, écrivait le ministre Praslin, « recouvré sa liberté du moment qu'il s'est trouvé sur la terre de France et il ne peut être réclamé pour raison de son évasion » (3).
Les familles des négociants les plus adonnés au trafic colonial entretenaient quelquefois des domestiques qu'ils avaient affranchis, particulièrement des mulâtresses ; souvent cette liberté était la récompense de leur dévouement (4). On ne
(1) Arch. de la marine au Havre, 2 juillet 1751. Il est bon d'ajouter qu'il s'agissait de la corporation la plus indocile du Havre ; les ordres impératifs de la Convention elle-même ne purent modifier ses habitudes restées légendaires encore aujourd'hui.
(2) Antoine Loisel, Institutes coutumières de la France, cité par Gh. de La Roncière, ibid, IV, p. 80.
(3) Arch. de la marine au Havre, 28 juillet 1766.
(4) Acte de David Chauvel, au nom de la dame de La Croix de Saint-Chéron, de Saint-Domingue, accordant la liberté à sa négresse Clotilde, âgée de 25 ans, de présent au dépôt des noirs du Havre, ayant été embarquée aux Antilles pour servir et avoir soin de la fille de sa maîtresse. (Tribunal de commerce. Registre des insinuations, 4 septembre 1778).
peut donc les taxer d'une dureté de cœur naturelle, ce qui d'ailleurs serait en contradiction avec les preuves multiples de leur bienfaisance en bien des circonstances, mais ils étaient de leur temps, et les sentiments de bienveillance qu'ils accordaient parfois à ces frères de race inférieure ne pouvaient leur faire oublier que leur commerce et leurs richesses reposaient entièrement sur une institution dont ils ne voulaient voir que les côtés mercantiles.
L'agitation soulevée en France par la réunion prochaine des Etats généraux avait eu son écho sur les planteurs qui y résidaient. Bien que le Comité colonial de Paris, dont le siège se trouvait à l'hôtel Massiac, ait sollicité l'attention du gouvernement sur la convenance d'une représentation spéciale des colonies, celui-ci n'avait pas voulu se prononcer et en avait renvoyé l'examen à l'assemblée de la nation.
Les colons passèrent outre. Le Comité colonial procéda à l'élection de ses députés, tandis qu'à Saint-Domingue une minorité agissante l'imitait. Les uns comme les autres revendiquaient une entière autonomie administrative ; tout en s'arrogeant le droit de légiférer sur les intérêts de la métropole ils refusaient à celle-ci le droit d'intervenir dans les leurs sans leur assentiment et même sans leur demande formelle.
Très averti des prétentions des colons en ce qui concernait leurs relations commerciales avec l'étranger, le négoce français pouvait tout craindre de leur influence et de leur habileté à présenter les choses sous un jour qui leur fût favorable. Non sans raison il redoutait les entraînements auxquels les députés élus par les bailliages, en majorité ignorants de ces affaires, enclins à considérer avec méfiance le mécanisme compliqué du commerce maritime (1), pouvaient
(1) Lors de rélection pour la désignation des députés aux Etats, la représentation havraise avait eu l'occasion de le constater. Gosté, notaire, plus tard député aux Cinq Cents, se lamentait sur les préventions des paysans. « Les vues de M. Begouen, qu'ils croient tout entières pour le commerce, les effraient et bêtement ils croient le commerce ennemi de Tagriculture et des manufactures... Nous avons éprouvé au travail de la commission de quelle influence sont les paysans et combien peu ils sont aptes à ces opérations. Ils auraient sacrifié et constitution et législation pour un des plus minces articles qui paraissait relatif à la campagne. » (Arch. comm. AA 48).
céder. Puisqu'il n'avait pu obtenir qu'une place lui fût réservée aux Etats généraux, il conçut le projet de constituer en dehors mais à côté d'eux un Comité groupant les délégués des principales villes du royaume, un organisme de renseignements et de combat à la fois, susceptible d'intervenir, au moins à titre consultatif, dans les débats que ne manqueraient pas de soulever les députés coloniaux. C'était, avant la lettre, cette représentation spéciale de l'industrie et de la propriété manufacturière et commerciale que devait réaliser, d'une façon bien éphémère, l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, du 22 avril 1815.
L'impulsion vint de Montpellier. En février 1789 cette ville demandait s'il ne conviendrait pas de s'occuper de la rédaction d'une mémoire sur les objets utiles à l'industrie et de l'envoi par chaque place d'un député chargé de veiller aux intérêts communs du commerce. Un mois plus tard la Chambre de commerce de la Guyenne communiquait aux ports une proposition analogue.
La mesure parut prématurée et on l'ajourna. Il convenait de voir dans quel esprit les Etats généraux apprécieraient les besoins du commerce, d'attendre leurs premiers actes sur cette question. Les événements se chargèrent de lever rapidement toutes les hésitations. Le danger se révéla quand les députés de Saint-Domingue, élus à Paris et dans la colonie, se solidarisèrent avec les représentants de la nation à la mémorable séance du 20 juin. Aux yeux les moins clairvoyants il devint évident que cette conduite patriotique allait faire admettre par les Etats des députés nommés sans doute illégalement mais qu'on ne pouvait plus repousser décemment depuis qu'ils n'avaient pas hésité à partager le danger qui avait plané sur l'Assemblée (1).
A peine entrevue, la manœuvre fut dénoncée par Begouen. 11 préconisait la nomination de deux députés qui se joindraient, dans quelques semaines, à ceux des autres places de commerce. Immédiatement Talarme fut donnée par une cir-
(1) Dans sa séance du 8 juillet l'Assemblée nationale admit à siéger six députés de Saint-Domingue, deux de la Martinique et deux de la Guadeloupe.
culaire des Représentants du commerce du Havre en date du 5 juillet et le mouvement, déjà en puissance par les inquiétudes répandues dans les ports, se déclancha.
L'adhésion des ports ne pouvait être douteuse. Nantes envoya ses députés vers le milieu de juillet. Des conférences qu'ils eurent avec Begouen il résulta qu'on devait former un Comité chargé de discuter à l'avance toutes les questions intéressant le commerce, de préparer les matériaux, les renseignements et les mémoires sur toutes les différentes branches d'industrie et de commerce (1).
Le 6 août l'Assemblée générale des négociants désignait deux de ses membres les plus au courant des affaires qu'il s'agissait de traiter, Blanche père (2) et Louis Le Grand, tous deux ayant fait partie à plusieurs reprises du Comité du Havre.
Après quelques réunions préliminaires les députés des places prirent le titre de « Comité général des manufactures et du commerce de France près des Etats généraux ». Quand il fut au complet, il comprit vingt-sept membres représentant seize villes : c'étaient Lefébure, Leguilliez et Guyot pour Paris, Rostagny, Abeille, Greling et La Flèche pour Marseille, Royetet pour Bayonne, Corbin et Béchade-Gasaux pour Bordeaux, J.-B.Nairac pour la Rochelle, Mosneron l'aîné et Mosneron de L'Aunay pour Nantes, Puchelberg pour Lorient, Montmeau, Dupont et Deschamps pour Rouen, Quesnel et Bodinier pour Saint-Malo, Blanche et Le Grand pour le Havre, Louis Niel pour Dieppe, Gosselin pour Dunkerque et Lille, Tourmachon pour Lyon, de Bray et Jourdain de l'Eloge pour Amiens, et Lecoq pour Cholet (3).
Dans cette organisation de défense les députés des ports, même en ne comptant pas Rouen, étaient en majorité. Il était donc à prévoir que, malgré la connexité des intérêts
(1) Lettre de Begouen, 25 juillet 1789,
(2) Il fut remplacé sur sa demande, le 17 mai 1790, par un négociant du Havre, alors à Paris, Eliézer Homberg.
(3) Cette énumération figure à la fin de l'Adresse à l'Assemblée nationale sur le privilège exclusif de la Compagnie du Sénégal (s.l. n.d.,in-8, 18 p. Arcb. comm. HH. 67). 11 se peut que cette composition ait subi quelques changements au cours du fonctionnement du Comité.
du commerce et de l'industrie, ceux dépendant directement du trafic colonial auraient la priorité.
Le Comité ne pouvait fonder d'espérances que sur l'action qu'il pourrait exercer auprès de l'Assemblée nationale. Elle seule représentait un pouvoir organisé et à peu près obéi. Le gouvernement était entièrement dépourvu d'autorité. Une lettre de Blanche et Le Grand indique à quelle point elle était contestée aux colonies; elle souligne également la gravité du danger qui menaçait la tranquillité de nos possessions.
« Le pouvoir de l'administration, écrivaient-ils le 28 août, est nul ; les colons menacent avec une audace sans mesure de se donner des lois et de s'organiser comme il leur conviendra si on ne leur accorde pas ce qu'ils demandent. Ceux qui sont ici élèvent encore leurs prétentions beaucoup plus haut que ceux qui sont à Paris, et il est impossible de prévoir comment on sortira de cette lutte.
« D'un autre côté les Amis des noirs, avec leurs réclamations contre l'esclavage, mettent les colonies et leurs créanciers dans le plus grand danger ou d'y causer une insurrection qui y ferait verser des flots de sang, ou d'un changement de domination si les hommes libres blancs et de couleur ne peuvent former une masse de force suffisante pour contenir les esclaves. »
Les premières escarmouches se livrèrent sur la question de l'introduction des farines étrangères à Saint-Domingue. Heureusement pour le Comité, alors qu'un complet accord lui permettait des démarches influentes et bien coordonnées, la division régnait parmi ses adversaires, les colons installés à Versailles, comprenant les députés admis et leurs suppléants, et les colons de Paris, pour la plus grande partie propriétaires à Saint-Domingue. Avec ceux-ci l'entente paraissait possible, des symptômes conciliateurs y avaient déjà préludé, des réunions s'étaient tenues dans lesquelles des échanges de vue avaient préparé un terrain de transaction (1) lorsque le mémoire des ministres, du 27 octobre,
(1) Le 28 août la Société des colons français de Paris écrivait aux délégué» du Havre qu'elle avait résolu de se réunir à toutes les Chambres de com-
vint précipiter ces pourparlers. Le problème de la différence de traitement à appliquer à la métropole et à ses colonies se posait dans toute sa gravité : la Déclaration des Droits de l'homme devait-elle être appliquée sans distinction aux secondes comme à la première ; devait-on au contraire y apporter les tempéraments que comportaient la composition spéciale de leur population, leur climat, la nature de leurs cultures et leur situation géographique. « Ce mémoire, écrivait Begouen,peut et doit conduire à des discussions bien importantes. Je ne serais pas étonné qu'elles entraînassent celle de l'esclavage (1). »
Par contre-coup l'idée maîtresse qui avait donné naissance au Comité du commerce était transformée radicalement. Ce n'était plus pour le maintien du régime protectionniste que la lutte allait s'engager. C'était, suivant l'idée dominante, pour ou contre la conservation de nos colonies. L'union définitive du commerce et des colons se scella par l'intention prêtée à Mirabeau de déposer une motion attaquant la traite des noirs. Elle fut salutaire un moment en empêchant l'Assemblée nationale de se prononcer à la légère sur une question qui renfermait un si formidable inconnu ; elle fut néfaste par la suite, car le commerce y perdit vite son indépendance en présence des objurgations et des menaces à peine déguisées des planteurs. Ses inclinations à l'égalité entre les hommes libres, à quelque couleur qu'ils appartinssent, furent contrariées puis annihilées par les résistances aveugles des colons. 11 n'osa pas, et on peut le dire il ne pût pas, en prévision des pertes énormes qu'il croyait conjurer par sa docilité, opposer une digue efficace au déchaînement des passions qui se déchiraient aux Antilles. Il fut entraîné par le torrent et forcé à contre-cœur de suivre le sillage du vaisseau qui le conduisait à sa ruine.
merce des villes maritimes et de leur proposer une coalition « qui peut seule produire l'effet salutaire d'éclairer la nation sur l'importance presque incalculable du commerce des colonies et sur la nécessité de proscrire à jamais le système des Amis des noirs qui l'anéantirait ». Elle leur proposait d'assister à ses assemblées « qui ont pour objet la conservation de nos intérêts communs. » (Arch. de la Chambre de commerce). (1) Arch. comm. D^ 38, 28 octobre 1789.
L'inquiétude provoquée par la campagne des Amis des noirs avait eu de profondes répercussions au Havre. Dès le 13 octobre une pétition, signée de cent quatorze négociants, capitaines de navires et autres citoyens, avait circulé dans le but de réclamer de l'administration communale la convocation immédiate de tous les électeurs « pour la conservation des colonies françaises (1).
Cette manifestation platonique fut accompagnée d'autres qui visaient à atteindre les esprits jusque dans l'Assemblée nationale. Sous le titre : Précis sur Vimportance des colonies et sur la servitude des noirs, suivi d'observations sur la traite des noirs (2) (le titre est long, mais il est bien dans les habitudes des époques de controverse), un anonyme, qui n'était autre que Begouen, en essaya la justification. Le 15 février 1790 parut une Lettre de M.., à M. Brissot de Warville (3), par Le Picquier, un des fervents soutiens de la traite au début de la Révolution et qui devait trouver son chemin de Damas dans le décret du 15 mai 1791; enfin, à la même date, une autre lettre sur le même sujet, due à Michel, procureur du Roi à l'Amirauté, adressée aussi à Brissot de Warville sur son adresse à l'Assemblée nationale au nom de la Société des Amis des noirs (4).
Cette levée de presse avait été accompagnée des témoignages d'un mécontentement très caractéristique. La souscription à la contribution patriotique du quart du revenu, décrétée le 6 octobre, avait rencontré une évidente mauvaise volonté chez beaucoup de citoyens intéressés au commerce avec les colonies.
Les propositions de Necker avaient cependant recueilli au Havre une adhésion générale. Les invitations n'avaient pas manqué pour disposer nos compatriotes à favoriser
(1) Arch. révol. F^ 10. Elle ne fut cependant déposée à la municipalité que le 20 décembre.
(2) In-8, 50 pages.
(3) Le Havre, 1790, in-4, 12 pages.
(4) ln-4, 10 pages. Cette référence bibliographique est, ainsi que les deux précédentes, extraite des Annales du Havre, de M"« Le Masson Le Golft, qui s'étendent entre le 8 février 1778 et le 26 juin 1790. Ms. de la Bibliothèque de Rouen.
les plans du « restaurateur des finances ». Au lendemain de la foudroyante apostrophe de Mirabeau : « la banqueroute, l'infâme banqueroute, est aux portes de votre honneur et vous délibérez », les délégués du Havre adressaient une pressante exhortation à leurs confrères : « Nous sommes malheureusement arrivés au terme où ce n'est point par des élans stériles de patriotisme que nous pouvons conjurer l'orage; c'est par des effets réels et positifs que la nécessité sollicite et que notre propre intérêt commande impérieusement. Ce n'est point à nos yeux un sacrifice bien grand que celui qu'on nous demande pour conserver le reste de nos propriétés, et nous pouvons même dire notre existence et nos jours. Nous ne saurions trop vous inviter à convoquer le plus tôt possible une assemblée générale de tous les négociants de votre place pour leur peindre avec les couleurs les plus vives le danger de la Patrie et les déterminer à prendre l'engagement de se conformer au décret de l'Assemblée nationale rendu hier et à verser le plus tôt possible leur contribution dans la caisse qui sera ouverte à cet effet (1). »
Cette recommandation fut entendue. Le 7 octobre le commerce havrais prenait la résolution de verser comptant la totalité de ses contributions. Mais les nouvelles inquiétantes reçues de Paris, l'incertitude sur la législation coloniale, refroidirent promptement cet enthousiasme.
Bien que tardivement, les négociants se décidèrent enfin à souscrire à la contribution du quart du revenu; un certain nombre firent des réserves sur la possibilité du versement. Toutefois elles ne sont pas générales et n'affectent pas les plus grosses contributions, celles de Homberg et de Begouen, ce dernier s'engageant à lui seul pour 33.000 livres, ni de Martin et de Stanislas Foache, dont la contribution est de 25.000 livres chacun; pourtant elles sont loin d'être négligeables, puisqu'il s'en rencontre de 5.000, 3.500, 3.000, 2.000 livres, etc.
La réserve varie dans l'expression ; elle est invariable quant
(1) Arch. de la Chambre de commerce, 27 septembre 1789.
à la crainte qu'elle trahit (1). C'est Sery, maire du Havre de 1800 à 1821, qui souscrit 300 livres « pourvu toutefois que le commerce d'Amérique soit maintenu dans le régime et système actuels, sur quoi repose toute ma fortune ; autrement je suis ruiné (ainsi que toute la place), et nemo quod non habetf (2)»; c'est Ruellan, l'ancien directeur local des paquebots transatlantiques, qui donne 5.000 livres en déclarant ; « le siège de ma fortune étant dans les colonies, il me deviendrait impossible de payer la susdite somme si les noirs étaient déclarés libres ou si la traite était suspendue ou si par suite de l'un ou de l'autre les colonies se détachaient de la métropole et ne voulaient pas payer ce qu'elles doivent (3) ».
Les assurances que reçurent les négociants relativement au maintien de la législation coloniale dissipèrent ces craintes. Un moment ralenties, les déclarations se multiplièrent, bien qu'à quelques-unes, au su et au vu de tout le monde, la sincérité manquât. Au 31 décembre elles s'élevaient à 578.548 livres; au total elles atteignirent 797.205 1., ce qui était un joli denier pour une ville en somme peu importante comme population (4).
Le décret du 8 mars 1790 fut reçu au Havre avec transport. Le 11 les capitaines de navires faisaient chanter une
(1) Begouen, soucieux de la lenteur avec laquelle se faisaient les déclarations, écrivait le 18 décembre à la Municipalité. « Je ne suis pas étonné que les négociants y mettent la réserve de ne pas payer si la traite est abolie, mais ils feraient bien d'ajouter, ce que les personnes qui ne sont point au fait ne conçoivent pas, que l'abolition de la traite leur enlève leur fortune, qui consiste en majeure partie en créances sur les colonies ». (Arch, comm. D8 38).
(2) Arch. révol. G. 97, déclaration 151, 12 décembre 1789.
(3) Arch, révol. G. 97, déclaration 403, 19 décembre 1789. Voir aussi les déclarations, n°' 225, 236, 246, 266, 302, 305, 324, 353, 354, 499, 501, 690, 691, etc.
(4) Les taxes révolutionnaires de toute nature produisirent un chiffre très élevé au Havre, malgré Tappauvrissement occasionné par la révolte des noirs et la guerre avec TAngleterre. En dehors de la contribution patriotique, qui succéda à l'emprunt de trente millions annulé, — il avait produit 178.100 1. du 14 au 28 août, — les dons patriotiques donnèrent 34.274 livres, l'emprunt forcé de l'an II et la contribution extraordinaire de guerre 465.928 livres, les emprunts pour les subsistances, de 1792 à l'an II, 525.000 livres, soit un produit total de 1.822.687 livres.
messe solennelle à l'église de Notre-Dame pour remercier Dieu d'avoir permis que des hommes continuassent à être assimilés à des bêtes de somme.
Cependant cette décision de l'Assemblée nationale ne plut pas à tout le monde ; on observa que c'était bien le cas où elle s'était mise en contradiction avec elle-même, puisqu'elle avait déclaré, décrété même, que l'homme était libre (1). Ce n'est qu'une voix discordante dans le concert d'allégresse qui s'entonna au Havre, et probablement aussi dans les autres villes intéressées.
Pour obtenir cet acte législatif, de toutes parts s'était opérée une véritable mobilisation de députés. Les officiers municipaux du Havre s'étaient mis en rapport avec leurs collègues de Rouen, Dieppe, Honfleur, Fécamp, Gaen, Granville et Cherbourg, en les engageant à nommer des délégués pour, à l'exemple de ceux de Bordeaux et de Nantes, se réunir et « soutenir auprès de l'Assemblée nationale les grands intérêts de la nation et tâcher, s'il en est temps encore, de sauver la patrie d'une perte entière (2) ».
Le commerce connût alors les enivrements du triomphe ; un moment il le crut définitif (3). Il devait bien vite reconnaître qu'il s'était réjoui trop tôt, qu'il n'y avait là qu'une trêve conclue sur une équivoque, l'intention de l'Assemblée nationale ayant été d'écarter les expressions susceptibles de soulever des tempêtes, tout en persistant dans sa volonté bien arrêtée d'étendre les droits électoraux aux citoyens, sans distinction, possédant les qualités requises.
On se rend aisément compte des raisons qui amenèrent et
(1) Le Masson Le Golft, ibid., 9 mars 1790.
(2) Arch. révoL D* 1, 27 février 1790.
(3) Qu'on en juge par ce passage caractéristique d'une lettre émanant d'un délégué de la commune : « Je quitte M. Homberg. Il m'a observé que les députés du commerce et des manufacture s de France verraient avec peine qu'on s'obstinât à parler dans l'adresse d'adhésion des nouveaux efforts des Amis des noirs ; toutes les places maritimes ont été d'opinion que l'on devait laisser ramper ce ver, de peur quen voulant l'écraser on ne lui fît relever la tête, que le décret lui a nécessairement séparée du corps et sans espoir de réunion. » (Arch. révol. D^ 8, 9 juin 1790).
prolongèrent une situation où les parties en présence nourrissaient des arrières -pensées qu'aucune n'osait avouer. L'Assemblée nationale était prise entre les conceptions égalitaires qu'elle avait solennellement proclamées dans sa Déclaration des Droits, et la préoccupation d'assurer au commerce national et aux colons la sécurité qu'ils réclamaient. Vainement elle multipliera les ménagements littéraires et s'efforcera de persuader les uns et les autres de la droiture et de la pureté de ses intentions, de son sincère désir d'assurer la concorde et l'union. Elle ne fera qu'aviver les ambitions extravagantes des planteurs qui réclameront sans cesse une adhésion à des principes qu'elle ne pouvait reconnaître explicitement. Cette dualité de sentiments donnera une impression d'indécision, alors qu'il n'y aura là que la manifestation d'une excessive tendance à la conciliation, et peut-être aussi l'appréhension des conséquences funestes de résolutions trop catégoriques.
Cette année 1790 fut, pour employer une image un peu ambitieuse, le chant du cygne de la navigation coloniale. Encore finit-elle dans l'inquiétude quand parvint en France la connaissance de la confusion des pouvoirs ou pour parler plus exactement de l'anarchie qui régnait à Saint-Domingue, la tentative des mulâtres, et la révolte ouverte de la Martinique, divisée en deux factions.
D'autre part, il est à présumer que l'intransigeance irréductible des colons blancs à l'égard des gens de couleur nés libres avait dû porter bien des citoyens à modifier leurs opinions précédentes ; elle était en opposition trop flagrante avec les sentiments de la majorité de l'Assemblée nationale, avec l'ardente aspiration de liberté et d'égalité qui emportait le pays vers une démocratisation chaque jour plus accentuée. 11 apparaissait comme un geste de prudence élémentaire de réaliser une union qui put contrebalancer la masse énorme des noirs, chez lesquels les idées nouvelles se propageaient. Fâcheusement la dépendance des intérêts du commerce et des colonies était telle qu'elle paralysait toute velléité d'évolution, et faisait adopter toutes les exagérations impolitiques des colons.
Déjà le fossé avait été agrandi entre les blancs et les
mulâtres. Déjouant les précautions inspirées par les députés de Saint-Domingue, qui avaient amené les autorités des ports à interdire la sortie du royaume à tous les gens de couleur, Vincent Ogé avait pu passer aux Antilles et rallier ses partisans. Poursuivi par les troupes, livré par le gouverneur de la partie espagnole de Saint-Domingue, il avait été roué vif. Désormais la séparation était faite entre les deux éléments dont l'entente eût pu sauver la colonie.
C'est au milieu de cette incertitude d un avenir qui s'annonçait sanglant que l'Assemblée nationale, après des débats d'une violence inouïe, adopta, le 15 mai 1791, l'amendement proposé par Rewbell. Les gens de couleur nés de père et de mère libres étaient admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s'ils possédaient les qualités requises.
Après ce vote décisif, qui cependant ne visait en rien l'esclavage, la rupture était accomplie. Avec éclat les députés de Saint-Domingue quittant l'Assemblée se disposaient à prêcher l'insubordination, la résistance aux lois et même l'adoption des mesures séparatistes.
Ce décret provoqua une scission dans l'unanimité jusquelà maintenue chez les adversaires des philanthropes. Lyon(l), la Rochelle (2), mais surtout Bordeaux (3), s'inclinent devant la décision souveraine de l'Assemblée ; Nantes (A) et le Havre (o) au contraire, tout au moins la majorité des négociants (6), s'en tiennent à leurs précédentes déclarations. Elles acquièrent plus de force à la réception des nouvelles des
(1) Lettre de la Chambre de commerce d.^ Lyon aux députés extraordinaires de Saint-Domingue, 9 mars 1791.
(2) Lettre de la Chambre de commerce de la Rochelle aux Représentants du commerce, 7 juin 1791.
(3) Lettre des Directeurs du département de la Gironde aux Représentants du commerce, 28 mai 1791.
(4) Lettre des juges et consuls de Nantes à MM. les négociants, au Havre, 15 mars 1791.
(5) Adresse des négociants et capitaines de navires du Havre à l'Assemblée nationale, 26 août 1791, et nombreuses lettres à ce sujet aux Arch.comm. et aux Arch. de la Chambre de Commerce.
(6) Procès-verbal de l'assemblée tenue aux Capucins les 30 et 31 mai, approuvant le décret du 15 mai. Adresse à l'Assemblée nationale, 31 mai.
Antilles, lorsqu'on apprend l'éviction des navires de Bordeaux. L'attitude menaçante des colons et la résolution qui les anime refont un instant l'union entre les intérêts en danger. Frappé à la bourse, Bordeaux, désavouant son approbation au décret (7), jette un appel de détresse auquel répondent comme des échos les cris d'alarme des ports. Une pression désespérée s'exerce sur la Constituante, à la veille de l'achèvement de ses travaux. Étourdie par les clameurs du commerce, effrayée par la révolution qui gronde aux Antilles, ne se sentant plus l'autorité nécessaire pour dominer les événements, elle suspend le 24 septembre l'exécution de son décret. Déjà il est trop tard et l'irréparable est accompli. Le 22 août l'incendie des plantations et le massacre des blancs ont ouvert la guerre servile à Saint-Domingue. Quand la nouvelle en est apportée d'Angleterre (8) la consternation s'étend à tous les ports, les armements sont suspendus, la décadence du commerce colonial est définitivement commencée.
Les négociants havrais ne pouvaient conserver aucune illusion sur la portée et les conséquences de cette catastrophe qui s'abattait sur cette île, qui, pour un grand nombre, avait tarit contribué à leur fortune. Elle était l'aboutissant inévitable, on peut même dire logique, des imprudences, des provocations, des fautes et des crimes commis depuis deux ans. Malgré des lueurs passagères d'apaisement auxquelles se raccrocha désespérément le commerce français, en dépit des renseignements désolants qu'il recevait de ses correspondants (1), elle devait aboutir à la destruction de la plus flo-
(7) Adresse des citoyens négociants, marchands et capitaines de navires de Bordeaux, 28 août 1791. Bordeaux, in-4, 6 pages.
(8) Le 28 octobre, par paquebot spécial adressé de Londres à la maison Collow frères, Carmichaël et G^». La nouvelle en avait été connue le 26 octobre en Angleterre par des lettres venues sur la frégate la Daphné, qui avait quitté le Gap Français le 25 septembre. En la transmettant le jour même, par courrier spécial, à leurs confrères de Nantes, les Représentants du commerce du Havre s'écriaient: « Voilà donc le vœu barbare des philanthropes accompli, et cette superbe colonie n'est plus ! »
(1) La copie d'un passage d'une lettre datée du Gap Français le 25 septembre, dont l'original a probablement été envoyé aux frères Foache par leur maison du Gap, traduit l'effroi universel répandu par les atrocités ayant accompagné la prise d'armes des noirs. On y rencontre notamment cette vue prophétique, que les événements devaient confirmer : « Suivant moi tout
rissante colonie que la France de l'ancien régime ait connue.
Les agitations de la métropole avaient déplorablement influencé la colonie et contribué à irriter les esprits en exaspérant rantagonisme|;entre les colons. Les rivalités politiques qui les dressaient les uns contre les autres, dénoncées aux citoyens du Havre, allaient réagir à leur tour sur la métropole et y ajouter de nouveaux ferments de méfiance, de trouble et de haine.
« Les gens de couleur libres, écrivait le 16 octobre le capitaine Massard, commandant le navire havrais V Union, alors au Gap Français, à ses collègues de la Société des Amis de la Constitution, malgré le concordat qu'ils ont fait avec nous, ne sont pas contents et paraissent n'y pas vouloir tenir. A Léogane, au Port-au-Prince et ailleurs ils sont tous sous les armes et menacent de soulever les ateliers si l'on ne casse pas toutes les municipalités et sociétés populaires. Ils veulent tous le pouvoir exécutif. Us ont cette idée de commun avec bien d'autres citoyens, qui prévoient les malheurs qu'occasionneront ces assemblées si elles persistent à ne pas se dissoudre. L'esprit le mieux organisé se perd dans ce dédale d'horreurs. C'est un mélange d'aristocratie, de royalisme et de prêtrise indéfinissable. Les ateliers révoltés se battent au nom du Roi qui, disent-ils, les a tous rendus libres; la calotte, d'un œil serein, jouit au milieu de ces monstres affamés du sang des blancs d'une sûreté inviolable et d'un respect inconcevable. L'Espagnol, spectateur bénévole de nos malheurs, ne se contente pas de repousser avec la plus grande barbarie les tristes victimes de l'incendie qui se retirent sur son territoire, mais fournit encore à ces monstres des instruments et des munitions pour achever notre perte.
« Ne croyez pas, Messieurs, que je vous en impose. Le gouverneur de Saint-Raphaël, petite ville non loin de nos possessions, faisait passer au nègre Jeannot, un des principaux chefs des révoltés, des fusils, de la poudre et des balles.
est perdu; les blancs se retireront à TAmérique et la colonie restera dans la même situation que Saint-Vincent, quand elle a été possédée par les Caraïbes. » (Arch. révol. F* 11).
« Ces nouvelles sont constatées par une lettre qu'il écrivait à ce chef de brigands, qu'il traitait de M. Jeannot, lieutenant des armées du Roi, par laquelle il lui marquait que sous peu il recevrait douze barils de poudre et autres menues munitions.
« Le président de cette nation infernale a écrit plusieurs lettres à M. Blanchelande (1), par lesquelles il lui marquait que dans le concordat fait entre les deux couronnes, l'article 9 ne portait pas qu'il dût fournir à la France des secours pour une guerre occasionnée par des divisions d'opinions et des préjugés ridicules d'individus à individus. Voilà, Messieurs, les remerciements de la nation espagnole....
« Ce qu'il y a de plus certain dans tout cela c'est que l'on y voit l'aristocratie, le parti du Roi et surtout le clergé dominer. Tablez là-dessus et agissez en conséquence, sans quoi Saint-Domingue est perdu... (2). »
Si grande que fût la détresse de la colonie on ne pouvait la croire irrémédiable ; on se flattait que cette dure leçon ne serait pas perdue et qu'un compromis définitif entre les blancs et les mulâtres permettrait d'étouffer l'insurrection et de réparer les ruines immenses qu'elle avait causées. On croyait même qu'avec le retour de la tranquillité la traite reprendrait avec d'autant plus d'activité qu'il y aurait de nombreux vides à combler. La Société des Amis de la Constitution, suivant en cela Fexemple de la Municipalité, crut devoir, en vue de hâter cette heure, engager un détachement du 15" régiment d'infanterie (ex-Béarn), envoyé en renfort à Saint-Domingue, à défendre énergiquement les intérêts des blancs.
Cette démarche déplut à certains membres. Elle donna lieu à la très vive protestation ci-après, qui montre à quel diapason les esprits étaient montés. Elle émane d'un citoyen
(1) Le comte Rouxel de Blanchelande, gouverneur de Saint-Domingue, mort sur réchafaud à son retour en France.
(2) Arch. de la Seine-Inférieure. Société populaire du Havre. Massard avait précédemment envoyé une autre lettre relative également au soulèvement des noirs.
de liarflcur, Candon, et est adressée à Ghalon (1), président « du club du Havre ».
« J'assistais jeudi dernier à la séance tenue aux Capucins. De ma vie je n'ai entendu autant d'impertinences et de sottises. Si c'est là une société académique, elle se ressent bien du peu de goût et de l'ignorance des belles-lettres qui caractérisent cet endroit. Si vous n'exceptez M. Bailleul (2) c'est un agrégé de marins et de marchands sans principes et sans connaissances, qui tout au plus entendent le vrai intérêt de leur métier (3). Au lieu de tant clabauder contre Gorsas, qui se rira de vos petites fureurs, vous devriez lui savoir gré de redresser vos griefs et de vous démontrer l'énormité des crimes que vous avez commis envers la nation.
« Votre adresse au Roi est un outrage à la patrie parce qu'elle s'éloigne des principes de la Constitution. Il est question de veto et il y était question bien plus de ralliement autour du trône et de constitution monarchique. 0 ignominie ! de tels hommes étaient-ils faits pour la liberté ? eux qui réclament le despotisme afin de pouvoir plus à leur aise le faire rejaillir sur les peuples d'Afrique. Une adresse au Roi est d'ailleurs un crime de haute trahison lorsqu'elle a pour objet des choses qui ne regardent que le pouvoir législatif.
« Venons à vos adieux au régiment de Béarn. Suborneurs infâmes qui cherchez à égarer par de vains sophismes l'esprit de braves gens qui ne doivent connaître d'autre mission que celle qui leur est donnée et dictée par les décrets nationaux et d'autres ordres à recevoir que ceux, de leurs chefs. Vous vous récriez contre l'insubordination et vous la leur soufflez en leur suggérant adroitement vos perfides conseils. A votre avis il faut qu'ils écrasent les gens de couleur pour
(1) Fonctionnaire des douanes, nommé en octobre 1792 un des trois régisseurs de la régie des douanes à Paris.
(2) Membre de la Convention Tannée suivante.
(3) L'indignation, comme la colère, est mauvaise conseillère. Candon exagérait évidemment. Le haut commerce du Havre, même négrophobe, était plus policé qu'il ne voulait en convenir, et ne lui était certainement pas inférieur, même au point de vue de Turbanité.
soutenir un misérable préjugé et cela pour complaire à vos vils intérêts.
« Cette couleur, dites-vous, semble être une marque de réprobation de la part de la nature. Imbéciles! pourquoi vous livrer à la dérision publique par des raisonnements si misérables ?
« Braves soldats qui ne devriez combattre que pour la liberté, vous étiez déjà assez à plaindre d'aller faire un usage tout contraire de vos armes pour étayer la fortune des marchands de chair humaine.
« Mais ce qui est le comble de l'égarement de vos esprits et ce qui vous couvrira à jamais d'infamie, c'est d'avoir osé avancer qu'il est des malheureux en France qui troqueraient leur liberté politique contre le sort des nègres. Quel esprit de vertige vous anime, âmes viles et abjectes ! Est-ce là l'idée que vous avez conçue de notre sainte liberté, qui nous a coûté et nous coûtera encore tant de sacrifices? Proposez donc aux malheureux Français de se vendre à vous pour aller cultiver vos sucres et vos cafés. Je m'en vais moi-même en faire la proposition à l'Assemblée nationale en lui envoyant vos chers adieux au régiment de Béarn. Vous avez l'étourderie et la turpitude de distribuer un tel écrit après que Gorsas, ce digne patriote, vous en fait voir l'indécence. Vous avez donc envie de couvrir de honte votre ville aux yeux de la France? Cet écrit n'est pas avoué du public ; il appartient tout entier à une secte mercantile qui ferait mieux de faire des factures.
« Que je vous reproche encore vos fourberies et vos mensonges en alléguant que les nègres sont plus malheureux dans leur pays qu'en Amérique, où l'on ne pourvoit ni à leurs vêtements, ni à leur nourriture, ni à leur vieillesse. Un homme libre sur un rocher est cent fois plus heureux qu'un esclave couvert d'or. L'esclavage d'ailleurs est injurieux à Dieu et aux hommes comme homicide et comme vol.
« Votre indigne esprit a excité mon indignation. Je la communiquerai à la France entière s'il m'est possible et de législature en législature je déclamerai contre un commerce infâme jusqu'à ce que la nation soit assez affermie pour m'écouter attentivement et pour épargner aux villes mari-
times la honte de vendre des hommes au mépris de l'huma" ni té.
« Plusieurs membres du club ont copie de cette lettre mais, en qualité de président, je vous prie. Monsieur, d'en faire lecture publique au club (1). »
L'anéantissement des industries et des plantations de Saint- Domingue, la destruction des titres de créances, furent fatales au commerce havrais. Les pertes qu'il éprouva, aggravées par la guerre maritime, sont énoncées en détail dans les déclarations produites à l'emprunt forcé de l'an II (2). Les quelques exemples suivants, concernant les négociants y possédant de gros intérêts, se passent de commentaires.
La maison Delahaye, Le Bonis et fils était en perte de 456.279 livres ; la maison Foache frères avait perdu tous ses biens et ses créances à Saint-Domingue et son habitation à la Martinique ; deux de ses navires, échappés à l'incendie du Cap Français, étaient réfugiés à Baltimore (3) ; son actif était de 2.394.973 livres (4) et son passif de 2.974.672 livres. Pierre Viard, planteur à Saint-Domingue, y possédait une exploitation de café estimée 175.846 livres et une créance de 297.840 livres sur une sucrerie ; il ne pouvait supposer qu'il lui en restât quelque chose. Les frères Homberg perdaient aux îles 1.433.000 livres, plus 225.831 livres en 1793, etc. Devant l'énormité de ces chiffres on s'explique la ténacité avec laquelle le commerce havrais s'efforça d'éviter, en faisant litière de ses inclinations philanthropiques, les modifications qui devaient rendre ce désastre inévitable.
Quand le décret de la Convention du 27 juillet 1793 sup-
(1) Arch. de la Seine-Inférieure. Société populaire du Havre, 1"^ janvier
(2) Arch. révol. G. 116-122. Déclarations individuelles.
(3) Le 9 ventôse an III plusieurs négociants attestaient que Stanislas Foache avait séjourné vingt-deux ans à Saint-Domingue et qu'il y possédait plusieurs exploitations ; que la maison de commerce qu'il avait établie au Cap Français sous la raison sociale St. Foache, P. Morange et Hardivilliers, dont les associés s'étaient retirés à Baltimore, avait continué à fonctionner après son départ et que les désastres qu'il avait essuyés motivaient sa demande de passeport pour les Etats-Unis afin de travailler efficacement au rétablissement de son commerce. (Arch. révol. D^ 17).
(4) Dont 1.424.110 livres en marchandises.
prima les primes accordées à l'introduction des noirs, il n'était plus question de traite depuis le début de l'année. Les croisières anglaises, la dévastation de Saint-Domingue, y avaient pratiquement mis fin.
Le 4 février 1794 l'esclavage était aboli (1). Ce ne fut pas une protestation qui s'éleva au Havre, dans cette ville qui en avait été l'un des plus ardents soutiens. L'élite des commerçants était emprisonnée ; ceux épargnés par la proscription, suspects d'ailleurs par le fait même de leur profession et constamment exposés aux délations, qu'ils aient ou non par le passé bénéficié de la traite, n'auraient pu sans risquer leur tête improuver l'acte de la terrible Assemblée. Ce fut par une manifestation de joie, par une de ces fêtes patriotiques qui jetaient sur la misère générale la pompe ostentatoire d'un enthousiasme de commande, que le Havre accueillit la suppression de la barrière légale entre les descendants de Gham et les fils de Japhet. Et comme on met une pierre sur une tombe il n'est pas superflu de reproduire le compterendu de la cérémonie qui souligna la rupture entre le Havre d'autrefois et le Havre d'aujourd'hui.
Procès-verbal de la fête civique qui a été célébrée au Havre- Marat (2) le deuxième décadi de ventôse Van deuxième de la République française (W 7nars il 94), en mémoire de r affranchissement des hommes de couleur et de V anniversaire de V abolition de la tyrannie.
Le Conseil général arrêta dans sa séance du 29 pluviôse qu'il serait célébré le décadi suivant une fête civique pour exprimer la satisfaction générale des républicains à l'occasion du décret bienfaisant de la Convention, qui a rendu à leurs frères de couleur la liberté que le despotisme et la soif
(1) Sous le Consulat le sénatus-consulte du 20 avril 1802 et la loi du 1" mai suivant rétablirent l'esclavage et la traite. Six navires havrais partirent alors pour les côtes d'Afrique ; à la reprise des hostilités ils tombèrent tous au pouvoir de l'ennemi. A la Restauration, la ti'aite, interdite par les traités de Paris et de Vienne, se continua cependant d'une façon clandestine. Il semble que certains armateurs havrais n'y soient pas restés étrangers. Consulter à ce propos La France maritime, III, p. 368-371 et Arch. contemporaines, F', carton 29, liasse 12, 10 juin 1822.
(2) Nom substitué à celui de Havre- de-Grâce pendant la Terreur.
de l'or leur avaient inhumainement arrachée. Il arrêta aussi que Fanniversaire de la mort du tyran serait rappelé dans cette fête, afin de présenter dans un même tableau le triomphe de la liberté et l'écrasement de la tyrannie.
Le mauvais temps ayant obligé de différer jusqu'au décadi dernier, le cortège est parti cedit jour, à 11 heures du matin, de la place de la Fraternité, pour se rendre au quartier militaire, dans Tordre suivant :
Un détachement de citoyens armés ouvrait la marche.
Suivaient : 1** La Société populaire marchant sur quatre de front, précédée de sa bannière.
2° Un groupe de vieillards avec une bannière où étaient écrits ces mots : Que nous aurons peu vécu I le règne de la liberté commence.
3° Une troupe déjeunes citoyens précédés d'une bannière portant cette inscription : Nous grandissons pour la patrie, nous saurons mourir pour elle !
4** Une foule immense de citoyennes vêtues de blanc avec des ceintures tricolores ; l'une d'elle portait une bannière où on lisait ces mots : Et nous aussi nous abhorrons la tyrannie 1
5° Une musique militaire exécutant pendant la marche des airs patriotiques.
6° La municipalité et les autres membres du Conseil général de la commune, avec cette légende sur une bannière : Nous ne tromperons point la confiance du peuple !
T Les officiers généraux et autres composant les étatsmajors.
8<» Un char orné de banderoles aux couleurs nationales et de feuilles de chêne, traîné par six chevaux, sur lequel était assise une femme représentant la déesse de la Liberté. En avant du char on lisait ces mots : Bientôt je ferai le bonheur des deux mondes 1
9*» Un groupe de cultivateurs et d'artisans de toute espèce, portant chacun un instrument de son travail, suivait le char de la déesse, avec cette légende : Nous la défendrons contre tous ses ennemis ! Au milieu de ce groupe figurait un trophée de machines chimiques représentant le procédé de l'extraction du salpêtre.
10** Les autorités constituées civiles et militaires.
11° Un détachement de volontaires armés.
12'* Une voiture, traînée par un cheval aveugle et par quatre ânes richement équipés, portait l'effigie chancelante de la royauté avec tous ses attributs. Différentes idoles de bois, anciens objets d'un culte superstitieux, ayant chacune à la main un livre de mensonge et d'absurdité, environnaient le mannequin royal.
IS** Des citoyens et gardes nationaux armés bordaient le cortège de droite et de gauche en forme de haie ; la troupe à cheval fermait la marche.
Arrivé sur la place du quartier militaire dans le plus grand ordre, le cortège s'est d'abord formé en bataillon carré, puis le char de la Liberté, le Conseil général de la commune, la troupe des citoyemies et celle des musiciens ont occupé le centre.
Là était une troupe de citoyens et de citoyennes de couleur rassemblés dans une enceinte en forme de berceau, fermé par des guirlandes de feuilles de lierre figurant les chaînes de l'esclavage. Sur les faces de cette enceinte on lisait cette inscription écrite en gros caractères : Tous les hommes sont frères. Le despotisme distingua les couleurs. La cupidité forgea des chaînes. La Liberté va les rompre à jamais.
Après la lecture du décret la déesse a tendu les bras à nos frères de couleur et leur a donné le baiser fraternel. Les membres du Conseil général les ont accueillis avec les transports d'une joie vraiment républicaine, et au milieu des cris sans cesse répétés de : Vive la Liberté ! Vive TEgalité ! Vive la Montagne, un citoyen, membre de la Société populaire, a prononcé un discours analogue à la cérémonie. Ensuite la musique a exécuté diverses hymnes patriotiques, après lesquelles le cortège s'est remis en marche dans le même ordre où il était parti, pour se rendre à la place de la Révolution.
Au milieu de cette place était un bûcher destiné à consumer le simulacre impur de la royauté et les hochets du fanatisme. Des milliers de citoyens sans armes étaient rangés autour dans un ordre admirable. Une légère pluie, en accélérant la marche du cortège, a secondé l'impatience des repu-
blicains, déjà trop longtemps fatigués du spectacle odieux du monstre de la tyrannie. Bientôt ils ont eu la satisfaction de le voir précipiter dans les flammes et ses cendres enlevées par le vent aller se perdre dans le gouffre de la Manche. Les cris chéris de : Vive la République ! Périssent tous les tyrans ! se sont fait entendre de toutes parts.
« Ainsi s'est terminée cette fête mémorable, consacrée tout à la fois à Tanéantissement de la tyrannie et des préjugés fanatiques et au triomphe de la liberté et de la raison (1). »
Ph. Barrey.
(1) Arch. révol. K 45. Cette fête avait été proposée au Conseil général de la commune par la Société populaire le 29 pluviôse. Son organisation en avait étéconfiée aux notables Beaufils, Le ïhuillier et Louis Delavigne (le père du poète) ; le programme fut approuvé le 9 ventôse.