LA LANGUE LES BEBES
Jamais leurs termes ne vieillissent :
Termes venus on ne sait d'où, Racines du vieil arbre Hindou, De bouche en bouche ils rajeunissent.
Jamais de scrupule trompeur
Ni de périphrase hypocrite :
La franchise est leur grand mérite,
Du mot propre ils n'ont jamais peur.
Ils vont au but sans se reprendre,
Disant crûment Tessentiel :
Leur parler est si naturel
Que leur « nounou » peut les comprendre.
Mais comme ignorants du tombeau. Sur la mort toujours ils se taisent :
Avec les « joujoux » qui leur plaisent Le mal n'est pour eux qu'un « bobo! »
Leur dialecte sans contrôle Abrège, étend, forge des mots ; Et le moindre de nos marmots Rencontre parfois le mot drôle.
<( Quenottes », « menottes », « petons », Voilà de leurs idiotismes; Leurs oncles pris de rhumatismes Deviennent pour eux des « tontons! »
« Dodo », « lolo », « bonbon », « pépéc Sont leurs lieux communs d'orateurs, Et leurs gosiers imitateurs Cultivent Tonomatopée.
Ils mettent tout à leur niveau; Tout rapetisse ou s'atténue ; Et leur diction ingénue Confond l'antique et le nouveau.
Par des métaphores hâtives Ils font des lions des « toutous », Et comme des « dadas » très doux Ils traitent les locomotives.
Aussi point de terme explétif Dans leur sobre vocabulaire, Qui compose un dictionnaire Qu'on peut appeler « portatif ».
Quand leurs langues sont débridées, Leurs petits mots pleins de raisons Ouvrent de vastes horizons Sur le monde de leurs idées :
Que de rêves dans le « nanan », Que de rêves de friandises I C'est de la crème ou des cerises, De la galette ou du faisan