SI J'ÉTAIS ROI
Moi, si j'étais Prince, et puissant, et riche,
En mes champs sans friche,
Parmi mes moissons, J'aurais des rosiers, oti croîtraient dans l'ombre
Des bébés sans nombre,
Filles ou garçons!
Moi, si j'étais riche et si j'étais Prince,
En toute province
Courraient mes visirs.
Achetant la fleur des gros poupons roses,
Qui, lèvres écloses,
Feraient mes plaisirs !
J'en voudrais autant, si, royale étrenne,
Mes manteaux à traîne
D'or étaient cousus, Que de raisins blonds tombent aux vendanges,
Autant qu'il est d'anges
Auprès de Jésus!
Mon palais de marbre aux tours colossales,
Dans toutes les salles.
Sous tous les arceaux.
Au lieu des éclairs des sanglants trophées,
Veillés par des fées
Aurait des berceaux.
Au lieu du fracas des lourdes armures.
Leurs jolis murmures
Tinteraient toujours; Ma chambre serait, — fort hospitalière,
Comme une volière
De petits Amours!
Et quand, sur lès lits, du vitrail gothique,
Comme un narcotique,
La lune descend.
Tous mes nourrissons, bercés en cadence,
De doux airs de danse
Entendraient l'accent!
SI j'étais roi! 119
Et pour leur réveil, que charme et qu'honore
Ton grelot sonore,
Hochet de corail.
De beaux échansons, remplis de tendresse.
Verseraient l'ivresse
A tout mon sérail !
Tous les jours chez moi ce seraient des fêtes :
Ces petites têtes
Vivent de gaité.
Sur tout mon passage, et de couche en couche,
Et de bouche en bouche,
Je serais fêté I
Et je donnerais mille et cent poupées
Fort bien équipées
A tous mes sujets; Les pantins feraient, à -grands coups de sistres,
Malgré mes ministres,
Sauter mes budgets!
Je verrais partout, comme heureux présages,
Fleurir des visages
Jeunes et joyeux, Et de tous les lits dont s'ouvrent les voiles.
Comme autant d'étoiles.
Briller bien des yeux !
Partout de bébés on verrait des gerbes,
Dans mes chars superbes,
Sur mes éléphants!
Ils prendraient mon trône, et sur chaque marche,
Comme un patriarche,
J'aurais des enfants!
Mes bras manqueraient pour les tous étreindre,
Et tous, sans me craindre,
Sur mes genoux droits, Caressant mon front, qui, chauve, se penche,
Dans ma barbe blanche
Joueraient de leurs doigts!
Et je sentirais de tous mes chers drôles
Sur mes deux épaules
Les assauts subits.
Ou, volant mon sucre et mes tabatières.
Des grappes entières
Pendre à mes habits!
De mon peuple alors je serais bien père!
Jamais plus prospère
Peuple ne rampa!
Et mes courtisans, sans vains dithyrambes,
Sautant dans mes jambes,
Me diraient : Papa!
SI j'étais roi! 121
Ah! si j'étais Prince, et puissant, et riche.
En mes champs sans friche,
Parmi mes moissons.
J'aurais des rosiers, où croîtraient dans l'ombre
Des bébés sans nombre.
Filles ou garçons !
NOVITAS FLORIDA MUNDI »
« Le monde est vieux : que de rameaux <( Morts sur ce chêne qu'on émonde!
« Et tout jeunes, par mille maux, « Nous sommes vieux comme le monde!
« Avant nous le sol a porté
« Tant d'hommes entre les deux pôles,
(( Que dix mille ans d'humanité
« Pèsent peut-être à nos épaules!
« Quel flot d'ancêtres inconnu « Nous a précédés sur la terre!
« Chacun de nous est devenu « De ses devanciers tributaire.
(( NOVITAS FLORIDA MUNDI )) 123
(( Le savoir par eux amassé, « Notre mémoire en est remplie :
« Sous le lourd fardeau du passé « Notre esprit se fatigue et plie.
« Rien à présent ne peut changer u Dans notre joie ou nos épreuves :
« Notre cœur demeure étranger « A l'attrait d'émotions neuves.
« Semblables aux champs épuisés
« Par le grand nombre des semences,
« Nos sens sont plus vite blasés,
« Quand nos désirs sont plus immenses.
« Et rien n'est à nous : sentiments, « Mots ou choses ne sont plus nôtres; « Savants, songeurs ou bien amants, « Nous ne venons qu'après les autres ;
« Et nous vivons tous aujourd'hui « Par le cœur ou par la pensée « Avec la tristesse et l'ennui « D'une tâche recommencée! »
C'est ce qu'avec vous on entend, Sages de la vingtième année!
Peut-être en ai-je dit autant, — — Qui sait? — contre la destinée.
Eh bien! non! tout n'est pas usé,
Tout n'est pas vieux, tout n'est pas sombre!
Dans le ciel encore embrasé
De nouveaux soleils chassent l'ombre!
Il est des jardins ignorés
Où se cueillent des fleurs nouvelles,
Des rivages inexplorés
S'offrant au vœu des caravelles !
Mon cœur enfin, un soir d'été,
A découvert son Atlantide,
Pays vierge au site enchanté
Dont le peuple est simple et candide.
Et qui semble la vision De la Terre venant de naître.
Quand sur l'onde, au premier rayon.
Son front fleuri put apparaître!
ce NOVITAS FLORIDA MUNDI )) 125
Et de tout, dans sa nouveauté, J'ai goûté les vertus natives, Et je me suis cru transporté Parmi ces tribus primitives.
Qui, Tœil charmé par ces couleurs Ou d'émeraude ou de topaze, Devant les astres ou les fleurs Tombaient à genoux en extase!
0 cher peuple des nouveau-nés Dont j'ai pu trouver la patrie.
Qui montrez vos fronts couronnés Quand notre jeunesse est flétrie.
C'est vous, vous seuls, beaux ingénus, Qui pouvez, seuls jeunes et libres.
De frissons encore inconnus Faire vibrer toutes nos fibres !
Nous vous suivons dans vos progrès.
Et lorsque votre œil bleu s'éveille.
De tout ce qui luit, par degrés, Notre âme avec vous s'émerveille I
Tout nous attire et nous surprend.
Tout à vivre nous encourage :
La nature pour nous reprend Les illusions d'un mirage!
Nous apprenons, grâce à vos yeux, De ravissantes ignorances :
Ce qu'on croyait savoir le mieux De Fétrange a les apparences.
Tout est neuf, et riant, et frais!
Tout a les ailes du caprice!
Et nous embrassons de plus près La Terre la bonne nourrice.
Quand nous partageons vos ébats Sur ses tapis d'herbe ou de mousse; Avec vous on la voit plus bas.
Avec vous la chute est plus douce.
De son sein nous nous rapprochons Et nous sentons mieux ses services :
Penchés vers elle nous marchons Tout en guidant vos pas novices.
Et, petit-père ou grands-papas, Nous refaisons, Tâme ravie, Avec le premier de vos pas, La découverte de la vie !
Et c'est ainsi que l'univers, Malgré ses rides de vieillesse.
Portant toujours des rameaux verts, Garde encore un air de jeunesse,
(( NOVITAS FLORIDA MUNDI » 127
Et que chacun de nous peut voir Au fond de lame paternelle S'épanouir la Fleur d'espoir, La Fleur de l'Enfance éternelle !