‹ Le hochet d'or;Chapitre 44 sur 111 · LETTRES D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

LETTRES D AUTREFOIS

Gomme on m'avait dit de dormir, Je dormais sans plainte chagrine, Pour l'engager mieux à venir, Mes bras en croix sur ma poitrine.

Et je retrouvais au matin, Toujours remis à leur adresse, Dans une arche ou près d'un pantin, Les chers conseils de sa tendresse.

Et cela dura trois hivers :

Là se clôt ma correspondance....

Enfants, tenir ses yeux ouverts, C'est quelquefois une imprudence!

Lorsque j'eus six ans, mon Ami Ne vint plus selon ma chimère ; Ce soir-là j'ai moins bien dormi....

Mais depuis j'aimai plus ma mère !

0 Jésus, voici bien longtemps Que pour mon âme désolée Avec tes chérubins chantants Tu fuis vers la voûte étoilée!

Mais tu n'as pas fui sans retour • Ici rapporte ta caresse ; Un autre enfant compte à son tour Sur ta visite enchanteresse.

Sur ses yeux le voile est tombé; L'âtre est éteint, tiède la cendre :

Près du berceau de mon bébé Cette nuit tu peux redescendre !

Noël, minuit.

Sur les bords du Grand Zab il régnait un émir Dont les jours fortunés s'écoulaient sans tristesse. Son sceptre, sans rigueur, avait pu s'affermir; La gaîté sous son toit demeurait son hôtesse : Dès l'aube, de doux chants éveillaient Son Altesse, Et de doux chants, le soir, la venaient endormir.

Rien ne troublait son cœur. Pourtant telle est notre âme Que d'un trop long bonheur souvent nous nous lassons : Nous créons nos chagrins, comme le cerf qui brame De la meute hurlante appelle les soupçons; Et Haroun, des soucis recherchant les frissons, Lui-même de sa vie osa changer la trame.

Comme il rêvait un jour, couché sur les coussins, Près des myrtes en fleurs et des eaux parfumées Qui retombaient en gerbe au marbre des bassins, Tandis que s'agitaient les danses des aimées, Caressé du baiser des vaines Renommées, Il conçut tout à coup le plus grand des desseins.

Il se voyait le Roi, le Maître de la terre ; Conquérant pacifique et superbe, il songeait Que tous les maux cessaient sous son joug salutaire, Et que tout Tunivers s'avouait son sujet : Mais pour mieux méditer et mûrir son projet, Il résolut dès lors de vivre solitaire.

Adieu la bayadère à l'essor captivant Qui soulève avec grâce un flot de mousselines! Adieu toute fanfare ou tout concert savant! Adieu les tambourins, et les notes câlines Des hautbois accordés avec les mandolines ! Ils n'égayèrent plus son palais, comme avant.

Ses poètes aimés durent cesser d'écrire Les vers mélodieux sur les blonds parchemins; Ne sachant plus qu'en faire, il les fit tous proscrire. De plus, il étrangla de ses royales mains D'indiscrets rossignols veillant dans ses jasmins, Et de sa favorite il bannit le sourire.

11 ne put plus longtemps supporter ses boulions, Secouant leurs grelots sous leurs jaunes ombrelles; Et quand ses narguilés fumaientjusqu'aux plafonds, Seul et dans le silence, au fond de ses tourelles, Jouet des visions, ne vivant que pour elles, Il voulut s'abîmer dans les pensers profonds.

Défense aux courtisans d'user de la parole. Ou d'agacer Técho du bruit de leurs talons! Défense de laisser la tendre barcarolle Soupirer sous l'archet ému des violons!

Et dans TofFice même, avec les lourds pilons, Sur les fourneaux éteints se tut la casserole.

Quand il eut chassé tout, et fini d'empailler

Son chien et sa guenon, sa perruche et sa pie,

Dans son palais désert quand il put seul bailler

En effeuillant les fleurs de la misanthropie,

Il crut le temps venu de sa vaste utopie,

Et dit : « C'est maintenant que je vais travailler. »

Or quand par des muets sa table fut servie. Lorsque plus rien ne put distraire son loisir, Du silence il eut peur; car le bruit, c'est la vie. Il oublia son rêve impossible à saisir; Mais de ses biens perdus il sentit le désir. Et son ancien bonheur put seul lui faire envie.

L'histoire de ce Roi, mais c'est la mienne, enfant! Non content de t'avoir, j'ai conçu la chimère Où l'esprit s'use en vain et que le cœur défend; Et je t'ai renvoyée, au loin, chez ta Grand'Mère, J'ai fait autour de moi la solitude amère. Espérant mettre au jour le Livre triomphant.

Mais de ce lâche exil ma Muse repentie

A perdu tout à coup l'aile qui l'emportait;

Il lui manque ta joie et la bonne partie

Qui sur les oreillers par terre gravitait.

Le meunier ne dort plus, quand son moulin se tait :

Le rêve est envolé, quand l'enfant est partie!

Mes jours me semblent longs et mon foyer désert :

Ton rire ne vient plus par stridentes volées

Accompagner le choc des coupes au dessert.

Je regrette souvent tes larmes affolées,

Et bien souvent je cherche en mes nuits désolées

Tes cris, qui valent mieux que le meilleur concert.

Plus de cuillers d'argent, de ronds ou de fourchettes Tombant sur le parquet pendant tout le repas! Plus de sauce souillant la blancheur des manchettes ! Car le petit fauteuil à table ne vient pas. Mais je dis qu'ils sont bien malheureux, les papas Qui n'ont plus des bébés les cent mille clochettes.

Le berceau reste vide et n'est plus pavoisé, Mais du pied à la flèche un linceul le protège. Plus de clarté veillant dans le verre irisé ! La nuit des songes noirs promène le cortège. 0 caprices du cœur! A peine te quittai-je, Que je cherche au réveil ton chant trop méprisé.

Que tes jouets épars font peine, ta bobine, Ton œuf à ravauder, toa mouton glapissant. Tes cartes, tes chiffons, la robe à Colombine, Les débris d'un pompier qui monte et qui descend, Et tous tes vieux journaux, — bric-à-brac innocent Où l'agréable avec l'utile se combine!

Et dans la maison vide où ton cœur ne bat plus. Où l'on est tout surpris d'entendre sonner l'heure. Des pensers inquiets laissant monter le flux, Tandis qu'un bois maussade en l'âtre craque et pleure, Souvent ta mère et moi, qu'un même souci leurre. Nous échangeons le soir nos regrets superflus.

Oh I reviens, reviens donc ! notre cœur te le crie. Puisque dans ma rigueur j'ai pu te renvoyer. Sans toi nous ne pouvons plus vivre : je t'en prie. Embrasse Grand'Maman qui doit tant te choyer. Et reviens : sans enfant il n'est pas de foyer, Comme sans la famille il n'est point de patrie I

Mais tu t'occupes peu des vers que je t'écris; Ma plainte, je le sais, te semble bien égalé. Tu ris à tous les yeux, pourvu qu'on te régale : C'est ton lait bien-aiméque seul cherchent tes cris; Et tu passes, sans soins troublants, tes jours fleuris, Comme le papillon et comme la cigale !

Soit! Peut-être plus tard, un jour, tu me liras. Lorsque les ans auront jauni ma page blanche, Quand, petite maman, à ton tour, dans tes bras Tu tiendras tes enfants aux doux yeux de pervenche : Alors mon pauvre amour trouvera sa revanche. Ton cœur saura me lire, et tu me comprendras!

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