PRIERE
Seigneur, puisque tu veux qu'il entre en ma demeure,
Triomphant, Pour rester mon espoir jusqu'à la dernière heure.
Un enfant,
De la vie, ù Seigneur, qu'il fasse le passage
Noblement, Que toujours il s'élève, âme forte, esprit sage.
Cœur aimant!
Le glaive qui meurtrit ou Tor qui rend esclave
L'assaillant, Que, défenseur du Juste, il lutte comme un brave,
Un vaillant!
Qu'il adore le Vrai, pour tout mensonge hostile,
Moi vivant !
Qu'il se dévoue à tous et soit un homme utile,
Un savant!
Que l'Art de tous ses sens lui procure la fête.
Souriant!
Que la Foi l'illumine et qu'il reste un poète.
Un croyant!
Qu'il soit doux et loyal, qu'il repousse les armes
Qu'on défend I Que jamais à son père il ne coûte de larmes.
Mon enfant!
C'était la fin d'un jour de Mai : sous la fenêtre, Dans les vieux marronniers qui venaient de renaître,
Les nids s'endormaient en rêvant; Et dans la pièce austère, où s'enferme l'Étude, La nuit s'assoupissait avec mansuétude
Parmi les livres du savant.
Seul, il songeait, dans l'ombre errant de long en large. Sur le feuillet quitté des mots groupés en marge
Attendaient comme au tribunal; Et, sous l'abat-jour vert dont la frange est baissée, La lampe n'avait point, pour guider sa pensée,
Allumé ce soir son fanal.
Il songeait. Jusqu'à lui parfois des voix de femme De la chambre voisine arrivaient, et son âme
Semblait davantage écouter; Puis il sortait, poussé par l'angoisse irritante; Mais, bientôt de retour, il venait, dans Fattente,
Contre la vitre s'arrêter;
Et vers le ciel montait son front chargé de veilles... Puis un grand bruit confus parvint à ses oreilles.
Puis le silence de régner...
Et, soulevant un coin de la lourde tenture, La servante apparut, pressant sur sa ceinture
L'enfant qu'on venait de baigner.
« Ai-je un fils? » demanda sa bouche bégayante, Et toujours sur le seuil se taisait, souriante,
La bonne vieille aux yeux bouffis.
« Dis, Manette ! ai-je un fils? » Et, tremblant, il s'arrête, Alors le bonnet blanc fit un signe de tête
Qui voulait dire : « C'est un fils ! »
Et cet homme, perdu dans ses travaux arides, Cet homme sans jeunesse et sombre, que les rides
Avant l'âge vinrent flétrir, De ses yeux dessillés vit tomber tous les voiles. Et sous le ciel clément qui s'emplissait d'étoiles
Sentit alors son cœur s'ouvrir !
Et tous les livres, tous, sur leur premier chapitre De se clore : un berceau supplanta le pupitre.
D'un berceau seul il s'agissait !
Aux premiers soins donnés il osa seul prétendre, Et contempla longtemps de son regard très tendre
Le cher ange qui vagissait!
Et puis il dit : « Ainsi je t'avais méconnue,
« 0 Nature ! Toujours je vivais loin de toi.
« Au culte de l'Idée, où l'esprit s'exténue,
« Je comprimais mon cœur sans chaleur et sans foi ;
« Mais de notre chimère et de notre imposture « C'est toi-même qui nous défends I
« C'est toi qui m'as sauvé ! sois bénie, ô Nature, « Qui donnes les petits-enfants!
« Nature, bonne mère aux vastes flancs, qui crées « Les bébés sous nos toits, les fleurs dans nos jardins, « Ai-je pu si longtemps à tes beautés sacrées « De ma science vaine opposer les dédains?
« Ah! j'en crois à présent, humble et docile élève, « Ce frêle berceau, mon vainqueur!
« Toutes les vérités de l'esprit qui s'élève « Ne valent point celles du cœur !
« J'avais, comme en un cloître, étouffé ma jeunesse, (( Flétri sans en jouir la fleur des meilleurs ans; « Quand l'Amour me disait qu'il faut que tout renaisse. Comme le docteur Faust je fuyais ses présents!
« Et j'avais cependant sous la main le poème, « Le seul vrai, le seul noble et pur,
« Le poème qu'on lit sur les lèvres qu'on aime, « Dans les regards des yeux d'azur !
u Je vivais sans famille et pour une œuvre impie, « Comme un arbre maudit sans fruits et sans rameaux ; « Et, seul, je poursuivais ma stérile utopie, « Sur mon bonheur détruit jonglant avec des mots!
« Mais tu m'as mieux donné que le renom d'un livre
« La véritable éternité :
« Celle que l'on espère en se voyant revivre
« Dans sa jeune postérité!
« Je voguais sur des flots sans astres, sans colombe « Qui s'envolât vers moi portant un rameau vert! « Moncœur ne vibrait plus, etj'allais vers la tombe, « Marchant dans l'ombre épaisse au milieu d'un désert !
« Mais tu viens secourir l'âme qui te renie,
« Tu sais sur nous t'apitoyer :
<( Nature qu'on blasphème, ù mère, sois bénie,
« Qui peuples d'enfants mon foyer!
« A des printemps nouveaux ta bonté me convie « Et montre à mes efforts un but encourageant; « Et je vais, grâce à toi, recommencer ma vie, (( Quand l'âge sur mon front tisse ses fils d'argent.
« Et je puis maintenant affronter les épreuves
« Et Teffroi même de la mort; « Car mon sang rajeuni dans des artères neuves
u Coule à présent paisible et fort!
« Sans joie et sans motif, comme un champ infertile, « Apparaît la maison qui n'a point d'héritier : « Je n'aurai point passé sur la terre, inutile, « Et je ne mourrai plus à présent tout entier!
« Vous serez de mon sang et de mon âme accrues,
« Générations de demain !
« J'aurai, — c'est un devoir, — préparé des recrues
« Pour l'avenir du genre humain !
« Qui sait où va le monde? Et les fils de nos mères « Peut-être n'ont trouvé que peine et que bourreaux t< Mais, s'il n'est ici-bas q ue des douleurs amères, « Il est beau pour souffrir de créer des héros!
« Et, d'ailleurs, de nos fils qui sait la destinée?
« Ils sont l'espoir et non l'adieu; « Peut-être verront-ils l'Aurore fortunée
« Où nous mène le doigt de Dieu!
« 0 vous. Étoiles d'or qu'adoraient mes ancêtres, « Dans les antiques nuits de l'Univers naissant ! « Étoiles, qui mettez aux yeux de tous les êtres « De vos rayons divins le reflet caressant!
« Astres qui sillonnez l'ombre du crépuscule, « Ainsi que les feux d'un vaisseau !
« Ma vie avec la vôtre au fond des temps recule, « Car ma vie est dans ce berceau !
« Je n'ai plus l'existence éphémère et factice : (( Mais tant que brillera votre front étliéré, « Toujours épris du Beau, luttant pour la Justice, (( Dans les fils de mon fils je vous contemplerai î
(( Tant que vous sèmerez l'or de vos diadèmes « Dans l'azur des soirs vaporeux,
« Je vous adorerai dans mes descendants mêmes, « Meilleurs peut-être et plus heureux ! »
Et longtemps il parla de la sorte, ce père Qui jadis vivait morne et maintenant espère.
Ivre d'une douce hqueur.
Pour la première fois sur sa joue une larme S'échappa; tout son cœur frissonna sous le charme :
Avec son fils naissait son cœur!