‹ Le hochet d'or;Chapitre 62 sur 111 · LA CHANSON DU SANG · texte numérisé non relu

LA CHANSON DU SANG

Plus rien n'est à nous, tout à Tétranger;

Sous ses éperons tu râles, Patrie ;

Il peut tout détruire et tout égorger.

De deuils et d'affronts notre âme est meurtrie :

Plus rien n'est à nous, tout à l'étranger!

Là-bas dort ton père, un trou dans la tête; Car ton père est mort, lorsque tu naissais. Enfant, bois mon sang, que ton cœur s'apprête ! Ces yeux sont fermés, que tu caressais! Là-bas dort ton père, un trou dans la tête!

Mais les pères morts auront des vengeurs. Dans nos fils encor revivent leurs âmes : Nos fronts, quelque jour, perdrontleurs rougeurs. Créer des soldats, c'est l'honneur des femmes! Tous les pères morts auront des vengeurs !

Prends au sein, mon fils, le sang de ta mère; Prends, prends tout entier le sang de mon cœur. De l'espoir brûlant, de la haine amère Absorbe à longs traits la douce liqueur; Prends au sein, mon fils, le sang de ta mère!

Qu'elle était gaie à voir, la crèche où nous entrâmes, Avec sa tuile peinte et son pavé bien blanc, Doux nid qui vous abrite, ô bébés, faibles trames, Que les cœurs maternels ne laissent qu'en tremblant!

Gomme elle babillait, la fraîche « Pouponnière », Avec tous ses jouets et maint petit fauteuil. Où, serviette au cou, la tribu printanière Faisait à la bouillie un si touchant accueil.

Tandis que, sur les murs du naïf réfectoire, En tableaux saisissants qui font longtemps songer, Se déroulait aux yeux la véridique histoire De ce Petit-Poucet que TOgre crut manger I

Et quel joli ramage aussi dans cette chambre, Où, parmi les refrains d'un chant assoupissant, Trente berceaux, narguant la bise de décembre, Balançaient, tout le jour, un monde vagissant !

Et, cependant, partout les actives berceuses. Passant des plus pleureurs aux plus bruyants lurons, Cultivant tous les arts, même au besoin danseuses, Brandissaient les hochets, donnaient les biberons.

Ah ! certe, avec ces teints, fleuris comme des roses. Avec cet uniforme imposant du bavoir.

Avec ces nourrissons aux rubans bleus ou roses, La crèche où nous étions, qu'elle était gaie à voir!

Mais, sous ce toit béni, ce que nous admirâmes, Ce fut le dévoûment inconnu de ces femmes Dont les soins par l'argent ne sont pas inspirés. L'une d'elles, surtout, nous avait attirés Par son zèle et sa joie en cette ingrate tâche; Et comme nous vantions sa vertu sans relâche, Sa grande patience et sa douceur aussi. Elle nous dit :

« Mon Dieu, ce que je fais ici.

C'est simple. Je n'ai point de mérite à le faire. Vous le savez, chacun son goût : moi, je préfère

LE HOCHET DOR. lO

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Vivre avec les enfants. Ce n'est pas un métier, C'est mon plaisir. On sait cela dans le quartier, Je suis connue : aussi les mères, mes voisines. Celles qui vont laver ou bien dans les usines, — Il est des jours bien durs, — sachant queje suis là. M'apportent leurs bébés sans crainte. Et puis voilà. Je n'ai pas le cœur fait comme d'autres : plus d'une Croit qu'avoir des enfants, c'est comme une infortune: On n'aime plus beaucoup les enfants dans nos temps. Moi, je suis de la mode ancienne : je prétends Qu'il y avait du bon dans les grandes familles. Chez nous, nous étions trois garçons et quatre filles, Et nos parents, allez, n'en étaient pas plus mal : On buvait plus d'eau claire, on allait moins au bal. Voilà tout. Voyez-vous, j'étais faite de même : Comme d'autres ont peur des enfants, je les aime, Moi, même les petits, — surtout les tout petits. Car j'en eus deux, moi qui vous parle : ils sont partis. Pas plus grands que ceux-ci . La mort est inhumaine : L'un n'avaitpointses dents, l'autre marchait àpeine, Et, pour toujours, il m'a fallu leur dire adieu. Je ne sais pas quel tort j'avais fait au bon Dieu, Pour que sa main ainsi m'ait repris ces deux anges. Mais lorsque les linceuls remplacèrent les langes. Quand je les vis tous deux s'en aller comme ça, Je ne me souviens plus de ce qui se passa; Je sentis seulement un grand mal dans la tête. Et puis plus rien... Longtemps après cette tempête. Dans un lit d'hôpital j'ai cru me réveiller.

Si faible, que mon front tombait sur l'oreiller, Et le cœur bien des fois me manqua : mais la vie Me revint, sans savoir, n'en ayant nulle envie; Et, quand je fus enfin presque remise, alors Devant mes yeux parut l'ombre de mes deux morts. Et je leur adressais nuit et jour la parole. Le médecin comprit que je devenais folle; Afin de m'arracher aux regrets étouffants,. Il m'a placée ici pour bercer les enfants, Et me voici guérie à présent. Il me semble, Comme à peu près, dans cet âge, Ton se ressemble. Que tous ces nourrissons des autres sont les miens; D'un bout du jour à l'autre ici je vais et viens, Je m'occupe, et j'oublie un peu. Ce n'est plus comme A la maison : j'étais toujours seule, mon homme Ne rentrant que très tard, et quand il rentre. Ici, J'ai de quoi, vous pensez, distraire mon souci Avec tout ce petit monde qui braille ou bave. Je rhabille ou l'endors, et le change ou le lave. Et je chante, et pour lui je reprends ma gaîté : Sans la chère marmaille aurais-je encor chanté? Et du premier Janvier au trente-et-un Décembre, Du matin jusqu'au soir, je vis dans cette chambre. Presque heureuse, enfaisantdemémetouslesjours; Tous les autres travaux me sembleraient trop lourds ; Il n'est plus qu'aux bébés que je puisse sourire! Et même, franchement, je puis bien tout vous dire. Le seul moment du jour où je souffre le plus. C'est l'heure où les enfants sont de la crèche exclus,

C'est le soir. Je retombe en ma pensée amère, Et je rêve, et je porte envie à chaque mère, Qui reprend son poupon que j'ai tant caressé ; Et dans l'affreux silence, au logis, je ne sai Comment remplir mes nuits : mes nuits sont trop

[tranquilles!...

Mais pourquoi vous tenir ces propos inutiles? Les jours d'hiver pour moi sont de mauvais moments, Ils sont trop courts! Voici six heures; les mamans Viennentdéjàchercher mes bébés... je vousquitte. »

Et cette pauvre femme, en s'éloignant bien vite. Essuya de sa manche une larme à ses yeux.

Oh ! va, ta vie est belle, et bien peu feraient mieux : Ne fût-ce que folie ou qu'instinct, il n'empêche Que ton cœur soit sublime, o berceuse de crèche !

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