SCÈNE II
.CLOTILDE, LA MARQUISE, puis PDILIPPE.
LA MARQUISE
A mon tour, si vous le permettez.
Madame.
clotii.dk.
LE HUSSARD DE DERCHEXY
I7rt
LA MAEtJÜISE, insistant.
Je VOUS prie... (flotiWe finit par Oi'-dei-.) ‘
,C'LOTILDE.
Je comprends votre reconnaissance, madame. '
LA MARQUISE
X’est-ce pas?... (Clotilde sort. La niarriuise demeure quelque temps pensive. Liv porte s’ouvtc. Philippe parait encore chancelant et troublé ; lorsqu’il aperçoit la marquise, il lutte un moment pour s’assurer qu'il sent, qu’il voit, et sou premier témoippiage de sensibilité est un mouvement de colère. Il s’est assis sur un fauteuil il gauche. Elle reste debout.) Ne parlez pas, ma place est bien ici... (Philippe ess.aye de fuir, il retombe luttant encore par la volonté.) •
Ma présence vous est pénible; mais en ce temps de séparations foudroyantes, on ne choisit pas ses mo-' ments, et comme tout à l’heure une seule minute m’a forcée de rompre un silence de vingt-cinq ans, une autre minute peut venir qui me séparera de vous pour toujours. Je veux, puisque vous me connaissez, que vous me connaissiez tout entière ; j’accepte votre colère, je mérite votre haine peut-être, je ne mérite pas votre mépris. (Philippe la regarde, presque attentif.) Si j’avais renié l’enfant de mon caprice ou de mon amour, je serais sans excuse, je serais un monstre... Je ne l’ai pas fait. Celui que j’ai repoussé était né d’un crime, d’une lâche violence, le plus odieux des forfaits qui révoltent ’humanité. Quand ce malheur me frappa, j’aimais mon mari, j’adorais son fils; je sacrifiai tout à leur honneur, je fermai leur maison à l’étranger qu’il m’eût semblé inique d’y introduire. (Philippe se soulève sans nn mot.) Je suis déjà punie, puisque l’orgueil et le faux point d’honneur m’ont privée d’un fils tel que vous m’étes révélé, puisque je vous vois souffrir et que vos mallieurs sont mon ouvrage ; monsieur, je vous apporte un coîur plein de repentir. •
AC'TK V
PlirUITE.
Madame, je ne vous ai rien demandé.
LA MARQUISE
Une àmo eomme la vôtre comprend toutes les délicatesses. Je ne prononce qu’en tremblant le mot de réparation. Cependant je réparerai ma faute, et pas à demi, je vous le jure...
PHILirPE.
Vous remarquez, madame, que j'entends mal ce que vous dites, j’écoute impatiemment. . ,
LA MARQUISE
Oh! fût-ce par charité chrétienne, adoucissez la sombre expression qui me glace. Je vous dis: pardon! Oubliez le passé, revenez près de moi, vous serez aimé ; un regret sincère, un dévouement sans bornes effaceront vos souvenirs amers...
PHILIPPE
Jamais!... Nos destinées ont été unies deux fois. La première, à ma naissance, vous m’avez refusé le sourire de bienvenue, vous m’avez lancé, hors dé vos bras, dans le vide et l’oubli. Oui, le monde commande; oui, l’orgueil conseille; oui, l’intérêt crie, mais rien n’empêche une femme de soupirer quelquefois en songeant au fruit de ses entrailles, rien ne lui défend d’accorder une larme à ce malheureux quand on ne la voit pas. Quelquefois même cette femme est tellement libre, qu’elle va, vient, visite cent pays, riante, dégagée, seule, et, sur une certaine route ombragée, ouverte à tous, elle peut sans être reconnue^ sans être soupçonnée. en passant, apercevoir un enfant qui joue, s’arrtt?r. le regarder, Uembrasser et partir. Oh! je m’en
LE HUSSARD DE BERCHEAY
serais souvenu d’avoir été embrassé une fois, et ce baiser gagnerait aujourd’hui votre cause !
LA MARQUISE
Hélas!
PHILIPPE
La deuxième fois, vous ne me cherchiez pas, nous nous sommes rencontrés par hasard. Le hasard! c’est . un des moyens les plus puissants de la Providence ; elle nous offrait cette occasion d’effacer votre faute ; moi je me courbais devant vous, j’iihplorais un regard meilleur. Vous, ayant bien réfléchi, vous m’avez repoussé encore, sans un tressaillement du cœur ni du visage ! et puis est venu l’instant où vous avez eu peur do la mort, et vous m’avez crié : Mon fils!... sauvez votre mère. Mais enfin je pouvais répondre : Votre fils, c’est M. de Manslein, je n’ai pas de mère, moi, je ne vous connais pas l
'•LA MARQUISE
Vous pouviez répondre cela, oui; mais vous ne l’avez pas fait. Voilà pourquoi mon autre fils et moi nous bénirons votre générosité ; il Vous appellera son ami, je vous appellerai mon bienfaiteur !
(Clotilde paraît nu fond, ollcé-coute avec nu.xiété.)
Rien de vous, rien I Restons-en là. Vous m’avez donné la vie, je vous l’ai rendue. Je vous en ai donné deux, la mienne et celle d’une autre! Gardez votre fils, votre bonheur, votre avenir à vous ! Laissez-moi seul dans mon chemin! tout seul; allez, madame, ceci est notre dernier adieu !
(La marquise s’incline et traverse lentement la scène sans en sortir.)