‹ Le hussard de Bercheny drame en cinq actes Auguste MaquetChapitre 35 sur 118 · SYLVAIN, PHILIPPE · texte numérisé non relu

SYLVAIN, PHILIPPE

SYLVAIN

Ma foi, pourquoi ne l’avouerais-je pas? je raffole de' cette fille-là. (Appelant.) Philippe !

pimiprE.

C’est toi.

SYLVAIN

J’ai envie de te dire quelque chose.

PHILIPPE

Et moi j’ai quelque chose à te dire aussi.

SYLVAIN

Je crois que j’aimerais...

PHILIPPE

Mademoiselle Suzanne.

SYLVAIN

Tu as deviné.

PHILIPPE

Je devine très-facilement.

' I SYLVAIN

Eh bien î qu’en penses-tu ?

PHILIPPE. '

Que désires-tu que j’en pense ?

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' ACTE II (53

SYLVAIN

Enfin... ton opinion sur la personne ; tu es placé pour la connaître, toi qui demeures porte à porte avec elle et qui la vois tous les jours.

PHlLIPrE.

Mais tu la vois aussi, toi ; il me semble que les occasions ne te manquent pas.

SYLVAIN

Le fait est qu’il n’y a pas dans les armées de la République un cavalier qui ait ma chance. Nous avons un général, c’est un père gâteau. Sylvain, va donc porter cette dépêche à mon ami Beurnonville, le ministre d^ la guerre; si tu veux flâner deux jours chez tes amis et connaissances , liberté, libertas. Bon, huit .jours de congé. Sylvain, en route pour Paris, j’ai des déserteurs à pincer. Bon, six jours de congé. Colonel de Bercheny, portez donc ces drapeaux à la Convention. Ah ! emmenez Sylvain, il connaît la route. Ma vie est une promenade . mêlée d’embrassades et de bombances... On me choie quand je pars...

PHILIPPE

On te raccommode quand tu arrives.

. SYLVAIN, regardant le dolman.

C’est vrai qu’on m’a raccommodé. Oui, plus d’accroc... - Ah ! les femmes ont toujours aimé l’uniforme.

Bah ! bah ! elles n’aiment pas seulement l’uniforme, elles aiment aussi le hussard.

SYLVAIN

Tu crois que mademoiselle Suzanne ..

PHILIPPE

Eh ! comment veux-tu que j’cn doute, elle ne s’en cache pas.

SYLVAIN

Elle te l’a dit ?

PHILIPPE

Est-il nécessaire qu’on le demande? Ce plumet, ce grand sabre qui traine derrière toi, ces éperons qui sonnent comme des grelots, toutes ces petites anguilles' qu’on a brodées en long et en large sur ton dos et sur tes manche.*», cst-ce qu'une femme de goût résiste à ces choses-là ?

• • SYLVAIN

Moqueur!... Mais entre nous, j’ai cru m’apercevoir sans fatuité qu’elle ne me traitait pas mal.

PHILIPPE

Il ne t’a fallu que trois clins d’œil, que trois mots pour vaincre; comme César.

SYLVAIN

Oh 1 nous étions déjà bien au camp de Dumouriez.

PHILIPPE

Au camp... ce n’est donc pas ici que tu l’as vue pour’ la première fois?

SYLVAIN

Non, je les ai rencontrés par hasard cherchant le quartier général pour faire viser leurs passe-ports. Je les ai conduits. Le général me les a recommandés pour la traversée du camp. Tu conçois, une jolie fille... au milieu des soldats... Ils ont été satisfaits de moi, moi d’eux. Ils allaient à Paris, je leur ai demandé où : Rue Saint-Eustache àl’Y. — Comment! mais j’ai mon frère

qui loge, là. Eh bien! nous nous y verrons, j’espère. Nous vous y attendrons. Et je suis venu... Et voilà.

PHILIPPE

Elle ne connaissait pas runiforme de Bercheny, elle le voyait pour la première fois !

SYLVAIN

Qu’as-tu donc?

PHILIPPE

Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela... Pourquoi m’as-lu fait un mystère de cette connaissance?

SYLVAIN

Elle m’avait prié de n’en pas parler.

PHILIPPE

Et le père est dans tout cela? l’hoiinéte père!

SYLVAIN,

Qu’y a-t-il de malhonnête? Je ne pense pas à mal, moi... On s’aime... on s’épouse. Les pères sont là pour voir, pour sourire en fumant leur pipe et pour bénir les mariés.

PHILIPPE

Alors, tu l’épouseras?

Parbleu! et je te donnerai là une jolie belle-sœur.

PHILIPPE

Suzanne, ma sœur... jamais I

SYLVAIN

Hein ?

PHILIPPE

Jamais ce qui a vécu d’intrigue et de mensonge, jamais cette hypocrite n’entrera dans ma famille l

SYLVAIN

Philippe, mais en vérité on dirait que tu es sérieux.

PHILIPPE

Si je le suis! Voilàdes gens dont j’appelais la dissimulation, candeur; l’impassibilité, modestie; des inconnus avec lesquels je vis, et qui ont la force de me nuire et de me dérober leur pensée en m’arrachant toute la mienne !

SYLVAIN

Suzanne, une jeune fille, est-elle donc forcée de te rendre des comptes? C’est de l’injustice, Philippe.

PHILIPPE

Intriguel Intrigue! Fourberie 1

SYLVAIN. '

Voilà de bien gros mots pour de bien petites choses... mais c’est ton habitude d’exagérer. Ta nature est nerveuse. Cependant, fais-moi un plaisir, Philippe, tu sais que j’aime Suzanne, ménage-la. ■

1>HILIPPE. ,

Fais-moi up plaisir, toi. Épargne-moi de voir à chaque’ instant du jour les gens et les choses qui me blessent. Cette maison était tranquille, j’y trouvais du repos... Il me faut du repos pour mon travail,

SYLVAIN

Qu’est-ce à dire? Je te gène?

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' ' ACTE II

Je ne dis pas que tu me gênes; mais enfin, tu n’as pas besoin pour tes amours d’un confident qui s’appelle Philippe, tu n’as -pas besoin de ce salon où ta fiancée vient étaler son attirail de couture et presser tendrement tes vieux uniformes sur son cœur.

(il passe à gauche.)

StLVAIN.

-Ah! mais tu t’oublies !

PHILIPPE

C’est vrai.

SYLVAIN

Et tu oublies que tu parles à ton frère aîné.

PHILIPPE

Pourquoi es-tu mon. frère !

SYLVAIN

Malheureux! (Il s’arrOte un moment, hésite, puis va au secrétaire qu’il ouvre et y prend un paquet cacheté.) Vous regrettez d’étre mon frère, consolez-vous, vous ne l’étes pas.

PHILIPPE, saisi.

Je ne suis pas...

SYLVAIN

Décachetez ce paquet que j’avais déposé chez vous pour être ouvert après ma mort.

PHILIPPE

Je ne suis pas votre frère, Sylvain?

Vous n’êtes pas fils comme moi de Jacques et de Vie- > toire Ilozel. Lisez !

LE HUSSARD DE BERCIIENY

PHILIPPE, égaré.

Je vois,., des lignes... des mots... Je ne peux pas lire... expliquez-moi.

SYLVAIN

J’avais sept ans. Je travaillais avec noa mère dans un petit champ près de notre chaumière en Picardie, vous le connaissez, lorsqu’une femme, apparaissant tout à coup derrière la haie, nous demanda d’entrer à la maison. C’était le soir... le brouillard tombait. « Je viens, dit cette femme, de trouver sur le grand chemin un enfant abandonné. 11 me fait l’effet d’avoir deux ou trois jours à peine. Je ne saurais m’en charger, car je voyage et quitte la France. " Cette femme était bien vêtue, jeune, et me parut belle, malgré sa grande pâleur. « Chargez-vous de lui , » ajouta-t-elle. Notre mère... ma mère objecta sa pauvreté, sa nombreuse famille. « Oh! il ne vous coûtera rien, ajouta vivement l’inconnue ; si vous êtes pauvre, moi je ne le suis pas et je veux que ma rencontre ait porté bonheur à ce petit. Prenez d’abord cette somme... » Elle donna une somme en or. « Et si vous acceptez d’élever l’enfant, j’enverrai ce qui est nécessaire pour qu'il ne vous soit jamais à charge. « Ma mère se taisait, éblouie par cette- poignée de pièces brillantes, émue par le gémissement du j[>etitqui se plaignait ! L’inconnue comprit que c’était accepté.^ « Comment vous npmmez-vous? — Rozel. » Elle s’éloigna. A peine si nous osions 4a suivre. « N’oubliez pas de le faire baptiser... » Et elle se dirigea vers une voiture de poste qui attendait au haut de la côte. « Quel nom de baptême faut-il lui donner? dit ma mère de loin.. — Celui que vous voudrez, répondit la voix de plus en plus lointaine... celui du saint du jour. » Il y avait des saints en ce temps-là. Celui du jour était Philippe : on vous a nommé Philippe.

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