CHAPITRE VIII
Dépositions pour ou contre l'inculpé
Il est temps de passer de la dénonciation faite par Varages aux dires des autres témoins que Grillon avait assignés, et de retenir ce que les dépositions qu'ils font pour ou contre l'inculpé peuvent chacune comporter d'intéressant. Dans ce défilé, peu de gens ont, je crois, la culture de J.-B. de Guignes, à l'exception de deux notaires du village et de trois prêtres. La plupart ne sont que de simples paysans, dénués de toute science, du type de ceux que La Bruyère a décrits 20 ans avant ce procès, « animaux farouches, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre, qui se retirent dans des tanières et y vivent de pain noir, d'eau et de racines ». Aux uns, il est vrai, nous trouverons l'aspect lamentable que La Fontaine prête à son pauvre bûcheron, vivant au fond d'une « chaumine enfumée », souffrant de tout, de sa femme, de ses enfants, des soldats qui passent et qu'il faut loger — les relations de la France et de la Savoie sont si peu amicales en 1709, — des impôts, des créanciers, de la corvée que le seigneur exige et qu'il ne paie guère avec générosité — d'ailleurs le seigneur du Gaire et sa famille ne sont que très indirectement mêlés au procès de de Guignes, — du ciel et de ses intempéries — celles de l'hiver de 1709, M*' vient de les dénoncer, dans son mandement de mai, comme une preuve de ce que Dieu est mécontent de « nos crimes ». A d'autres paysans nous reconnaîtrons le langage familier, coloré et gouailleur que le fabuliste a donné
aux siens dans Ze Meunier, son fils et l'Ane; échangeant des quolibets, glosant avec les filles, jasant un peu de chacun, ceux-là mériteront toute notre attention. Quelquesuns même vont prononcer en leur patois, comme ceux de Molière, certains mots que le secrétaire de l'évêché ne traduira pas en français. Pais, et c'est le plus curieux, quelques femmes, du type de celles qu'un prêtre de Tourettes, en une circonstance qui n'a rien à faire avec la cause de J.-B. de Guignes, qualifiait ingénieusement de « dévotes à confitures » et de « pénitentes à bouillon ». Nous n'aurons ni Madame d'Escarbagnas (la châtelaine du Caire n'est pas inquiétée par M^"" de Grillon, bien qu'il soit question d'elle), ni M. et M""' de Sotenville, non plus que M. de Pourceaugnac ou que le gentilhomme campagnard du Festin ridicule de Boileau. En revanche nous verrons passer dans la salle d'enquête les coquettes du village, non pas des précieuses de Provence et des pecques du type de Gathos et de Madelon (un demi-siècle s'est écoulé depuis l'époque où l'on pouvait les railler), mais des paysannes moins soucieuses des fards, des romans, de la musique et de la toilette, au surplus railleuses et gaillardes. 11 n'aura pas tenu à de Guignes qu'il ne fut tantôt soigné par certaines d'entre elles comme le perroquet Vert- Vert l'a été chez les Visitandines, et tantôt entraîné par d'autres à se montrer aussi exubérant que frère Jean des Entommeures l'est à travers l'œuvre de Rabelais. Ecoutons les témoins au fur et à mesure qu'ils se présentent devant M»' de Grillon.
y\, — César Gazagnaire, notaire à Tourettes, âgé de 70 ans. — Il sait que sa petite-fille Marie se sert d'un livre où les psaumes et les hymnes sont en provençal. 11 a vu souvent de Guignes chez lui « de jour et de nuit ». Le prêtre y passe son temps surtout « avec sa belle-fille
Marguerite Merlessc » '. Quand le vieillard allait se coucher vers les 10 heures, de Guigues était encore chez lui. Il se fâcha des procédés du prêtre et blâma la Merlessc qui répondit « que le sieur de Guigues était un saint », que ssn beau-père devait entrer dans la confrérie que ce prêtre avait fondée ^ Il lui dit alors que de Guigues la ferait « devenir folle » ^, et eut toutes les peines du monde à empêcher les deux secondaires, de Guigues aussi bien que Varages, à demeurer chez lui à des heures fort avancées dans la nuit et dans la compagnie de plusieurs femmes. Le vieux notaire s'est relevé plusieurs fois pour prier les prêtres de cesser leur bruit et de sortir \ Il sait qu'Houorade Isnarde, « femme d'Etienne Curel, travailleur de la terre », vient souvent chez lui pour s'entretenir avec de Guigues. Il a entendu dire que « chez la Serenn il y avait un autel où l'on faisait brûler des lampes ou flambeaux » ''.
B. — Marguerite Merlessc, veuve d'Antoine Gazagnaire qui avait été « praticien » ^, belle-fille du vieux notaire César, âgée de 45 ans. Elle a voulu assister aux assemblées qui se tenaient « chez Louise Gazagnaire, dite Sirène » ; et cela malgré l'opposition du prédécesseur de de Guigues'. Varages lui a prêté le Testament de Mons et lui a dit de le cacher, « sans quoi elle serait perdue ». Elle l'a aussitôt
1. On va voir qu'elle était veuve. C'est vraisemblablement la mère de cette Marie dont il n'est parlé qu'incidemment et qui n'est pas interrogée dans le procès.
2. Il a été dit par Varagres que de Guigues avait organisé une congrégation de femmes et que le supérieur de celle des hommes surveillait parfois les dévotes qui lui étaient signalées. La confrérie d'hommes semble avoir été fondée, comme l'autre, par l'inculpé. Il dira qu'il avait installé celle-ci dans la chapelle des Pénitents blancs, puis, avec la permission du grand-vicaire, dans celle de Saint-Jean, et la confrérie des femmes dans une des chapelles de l'église paroissiale.
3. Le vieux notaire expliquera ce mot dans un second interrogatoire.
4. Varages a décrit les jeux auxquels elle se livrait, ses culbutes, sa façon de tomber: qu'on rapproche de cela ce que le laboureur Espitalier dit de la façon dont elle montrait ses jambes à de Guigues et en vantait la beauté.