CHAPITRE IX
Interrogatoire de J.-B. de Guigues
L'interrogatoire de l'inculpé comprit onze séances, les 17, 19, 20, 21, 23, 26 et 30 août : quatre fois il y en eut et une le matin et une le soir. Analysons-le : c'est le second acte de cette curieuse affaire.
J.-B. de Guigues a 33 ans. Il est « natif et originaire » de Vence. Il y a huit années qu'il est prêtre, ayant été ordonné par l'évêque de Saint-Paul-Trois-Chàteaux\ en vertu des dimissoires accordées par Ms' de Grillon. Avant de l'avoir été, il habitait Marseille, étudiait la théologie « chez les Jésuites dans la maison de Saint-Jacques, vulgairement dite de Saint-Jaume », était précepteur chez « un marchand de loge » ^ mais n'y résidait point. Il a été tour à tour employé à la paroisse Saint-Martin^ pour soigner les malades et les mourants, en vertu d'une délibération du chapitre de cette église qui était collégiale, et sans avoir été approuvé par l'évoque^; puis à l'église N.-D.-de-Mont^, succursale de la paroisse de Saint-Ferriol
1. Il a été ordonné par conséquent en 1701. Etait alors évoque de Saint-Paul-Trois- Chàteaux M^ Louis Aube de Roqueraartine, qui avait occupé le siège de Grasse du 26 février 1677 au 2 novembre 1680. Ce prélat avait assisté le 21 décembre 1681, au sacre de M'' Louis-Joseph de Grignan. nommé évoque de Carcassonne, frère du gendre de M"' de Sévigné, et de qui M. le chanoine Charpentier a si bien écrit la vie (Sueur-Charruey, Arras, et Paris, 1899.
2. Sic. On appelait loge tout lieu de commerce pour les Européens en Asie et en Afrique. Il s'agit donc, je crois, d'un Marseillais qui trafiquait dans les pays exotiques.
3. L'Eglise de Saint-Martin est auj. au S. de la Place d'Ais.
4. Etait évoque de Marseille de 1684 à 1708 Charles-Gaspard de Vintimille du Luc, qui fut alors transféré .à l'archevêché d'Aix.
.5. Fondée en 576, dit-on, reb.itie en 1586 et en 1822, elle n'a plus d'ancien que son clocher semblable à une haute tour, et se trouve auj. à l'E. du Cours Lieutaud et au S. de la place Saint-Michel. Il existe aussi (et c'est de celle-ci, Je crois, qu'il s'agit) une église de N. D. du Mont-Carmel, fondée en 1285, réédifiée en 160:^, et qui se trouve auj. au S. de la Place d'Aix. Etant donné la mention des églises de Saint-Martin et de .Saint- Ferréol, il s'agit plutôt de N. D. du Mont-Carmel que de N. D. du Mont. Sur ces deux églises, dont la première était un prieuré rural de Saint-Victor, voir la Notice sur les anciennes niadonex du diocèse de Marseille, par M. l'abbé Henri Jaubert, Marseille, Imp. Marseillaise, 1890, p. 99 et suiv.
et de Saint-Martin \ où l'appela « le curé amovible » Selliers, mais cette fois avec l'approbation du grand vicaire de Saint-Victor*; enfin à l'hôpital Saint-Esprit \ et avec l'approbation d'un chanoine des Accoules^ , l'un des grands vicaires de l'évêque, sur la présentation d'un prôtre nommé Persel.
C'est alors qu'il a lu saint Augustin^, les lettres de saint Bernard", la Bible de Port-Royal, quelques ouvrages du cardinal Bellarminsur les Psaumes '', « Estius in Paulum » \ Il a contribué à faire chasser de l'hôpital un prêtre qui cajolait une fille malade, confiait « des livres d'amour » à d'autres filles, leur donnait des cadeaux, les faisait entrer dans sa chambre. Il a été l'objet de calomnies. S'il a paru « suivre les opinions nouvelles », c'est qu'à Marseille on aime à discuter les questions relatives au Jansénisme et au Molinismc. Un libraire de Marseille, nommé Carré, lui avait vendu « publiquement, et non sous le manteau, une Histoire du Jansénisme en cinq volumes^ et pour la somme de 5 livres » ; il s'est ensuite débarrassé de cet ouvrage qu'il avait fini par regarder « comme un alma-
1. L'église de Saint-Ferréol est aiij. sur le quai de la Fraternité, mi peu au N. du commencement de la Cannebière. De l'église de Saint-Martio il a été parlé.
2. L'église Saint- Victor, fondée, selon la tradition, sur l'emplacement d'une grotte où s'étaient réunis les premiers chrétiens de Marseille et notamment saint Lazare, devint celle d'une riche abbaye dont l'abbé avait une très grande puissance. 11 ne reste plus de ses splendeurs qu'une madone très vénérée à Marseille : voir la Notice sur les anciennes madones du diocèse de Marseille, par Jaubert, p. 48. Le bâtiment en lui-même est insignitlant ; il se trouve au S. du Vieux Port et de son bassin de carénage.
3. Aujourd'hui Hôtel-Dieu. Il datait de 11S8, fut remanié en Li93. puis en 1754, reconstruit en 1863 et est auj. au N. des Accouies. Le Saint-Esprit de Marseille a pris le titre officiel d'Hiitel-Dieu en 1597 (Valran, Misère et charité en Prov. au XVIII' s., p. 62).
4. L'église gothique de Notre-Dame des Accouies, collégiale en 1561, fut détruite à la Révolution. 11 en reste une grande flèi-he romane. Gauffridi y avait servi comme vicaire : c'est là qu'il avait séduit Madeleine de Matidols la Palud. C'est auj. le point central de la vieille ville, et la flèche, refaite, est un peu au N. du Vieux Port.