‹ Le jansenisme dans l'ancien diocese de VenceChapitre 109 sur 190 · Toutes les œuvres de Quesnel · texte numérisé non relu

Toutes les œuvres de Quesnel

2. Hic. Le nom fait songer à Jansénius : mais ce théologien n'a pas composé une Théologie proprement dite, et nous avons vu dans le catalogue de juillet qu'il s'agit d'un Oratoricii, le P. Joanin.

3. La chapelle de Saint- Jean- Baptiste est un de ces oratoires champêtres qui étaient assez nombreux sur le terroir de Tourettes. Elle était sur le chemin de Grasse, avait un tableau représentant la Décollation du Précurseur (au bas avait été peint le portrait de l'avocat qui avait fait bâtir cette chapelle, mais en 1099 M'' de Grillon avait prescrit de l'eifacer), et n'était pas une des plus riches du diocèse, on l'imagine aisément.

composer des offices, entendu des femmes chanter en provençal, su que l'on murmurait contre les réunions dites le Cénacle. Il se souvenait que de Guif^ues a retiré sa soutane un jour que la jeune Honorade Isnarde était j\ sa fenêtre et la Gazag-nairc dans le corridor'.

Q. — Jacques Aussel, cordonnier; 53 ans. — Il revient à peu près sur les mêmes détails.

R. — André Issaurat, vicaire de Tourettes; 66 ans^ — Il déclare qu'Honoradc Isnarde a refusé de lui montrer certain livre qu'elle avait à la main; que le vieux Gazagnaire se plaignit des assiduités de l'inculpé; que ce vieillard de 76 ans mettait un bonnet de nuit et des pantoufles pour lui faire comprendre qu'il fallait se retirer; que le notaire chercha à lui fermer sa maison ; que de Guignes s'est mis en chemise à sa fenêtre, « parlant et riant avec la Gazagnaire et la Isnarde, disant : Ah ! que ceci est bon ! dont tout le monde qui passait s'apercevait » ; que le secondaire se couchait fort tard.

S. — Louis Espitalier, laboureur. — De Guignes chantait et se divertissait avec plusieurs femmes « comme font ordinairement des gens qui se font l'amour ^ ce qui donnait beaucoup d'escandale à tous les habitants ». Un jour, le prêtre étant à sa fenêtre, la Gazagnaire lui montra sa jambe, et il lui dit : « Vous avez la jamhe bien faite » ;

1. Bernard modifiera dans un second interrogatoire ce qui regarde la fenêtre de l'isnarde.

2. Le vicaire ou vicaire perpétuel (nous dirions aujourd'hui le curé) était originaire de la Colle. Issaurat était en possession de ce poste dès octobre 1683, époque de la visite pastorale de M«' Allart : lors de la précédente, celle de M»' de Thomassin en 73, le vicaire était un nommé Etienne Isnard. La visite de M'''' Bourchenu en août 1715 fait savoir qu'en 1713 Issaurat avait été remplacé (après des services d'au moins trente ans au même village) par son neveu, qui était également de la Colle, s'appelait comme lui André Issaurat, et avait 33 ans. Celui qui figure au procès s'est retiré a 70 ans, on le voit. En 1(573, étant prêtre de Saint-Paul, il avait été nommé le 3 décembre à la chapellenie presbyterale fondée le 3 mars, par Henri de VilUMicuve-Thorenc, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de Comps, sous le titre de Saint-Joseph dans la chapelle N.-D. sur la terre de Thorenc et auprès du château de cet endroii : en mars le château appartenait à Jean- Baptiste de Villeneuve, gouverneur de Saint-Paul, en décembre à Claude de V., chargé des mêmes fonctions (Ev. de Vence, G. 3).

3. Expression qui a la saveur du temps. Littré cite des exemples de Régnier, Malherbe, Racine (Bérénice, IV, 4), Molière {Précieuses, 16), J.-J. Rousseau et Voltaire.

et alors elle répliqua : « Oui, M. de Guignes, je Vai belle; (juancl je ne vous vois pas, je suis au désespoir » '.

T. — César Geoffroy, tailleur, 45 ans. — De Guigues lui a fait lire le Nouveau Testament « avec des Réflexions (ju'il lui dit être de M. Quesnel », VAbbé Jean, l'Agneau Pascal', la Conduite Chrétienne, V Instruction à la Confession et h la Communion ^ Le prêtre prend ses repas chez lui ; c'est un bon et saint ecclésiastique.

U. — Anne Audiberte, veuve du laboureur Mathieu Isnard, 50 ans. — Rien d'important.

Telles sont les vingt et une dépositions, de valeur assez variable, qui suivent celle du collègue de l'inculpé. M^' de Grillon fait présenter le cahier de ces interrogatoires au promoteur. Celui-ci demande le 9 août que J.-B. de Guigues comparaisse. L'évêque l'assigne le 10 et l'assignation est remise le 14. Avant d'entendre l'interrogatoire de l'inculpé, essayons de déterminer ce qui pouvait le plus vivement frapper l'enquêteur dans l'état de l'affaire, après ces vingt-deux dépositions que domine la première. Assurément de Guigues n'apparaît pas (quoi qu'en disent Marguerite Merlesse, veuve d'Antoine Gazagnaire, la jeune Isnarde, son mari, de qui certains penseraient volontiers qu'il a quelque chose de la triste figure de Georges Dandin, enfin le tailleur chez qui le prêtre mangeait), comme « un honnête homme, un bon et saint prêtre ».

Mais Varages, son collègue, qui l'a si minutieusement accusé devant M^' de Grillon, vaut-il plus cher? A en croire le vieux notaire Gazagnaire, Varages, non moins que de

1. Les paroles assez vagues qu'Issaurat prèe à de Guignes, se trouvant en chemise à sa fenêtre et parlant aux deux femmes, doivent correspondre aux termes assez précis que Vara};es dit qu'il avait employés au sujet de l'isnarde ou aux éloges explicites qu Espitalier dit qu'il donnait à la Gazagnaire qui lui montrait ses jambes et en vantait elle-même l'élégance.

2. Voir plus haut : nous avons dit que l'ouvrage était signalé par le collègue de l'inculpé comme son livre de chevet.

3. L'Instruction à la Confexsion et à la Comraunion doit être, sous un titre paraphrasé, l'ouvrage dont il a été parlé plus haut : Jnstriict. à la Pénitence. Ni l'un ni l'autre n'est indiqué dans le catalogue otticiel des livres de l'inculpé.

Guigues, restait fort tard chez ce vieillard, ne sortait pas quand ce dernier allait se coucher, faisait beaucoup de bruit avec plusieurs femmes, obligeait le pauvre septuagénaire à se relever souvent pour les mettre dehors; à en croire Marguerite Merlesse et Margoton Aussel, Varages prêtait un ouvrage suspect ; son portrait était figuré par la Merlesse, dans la scène des «filles de Marseille», de telle sorte qu'elle paraît avoir aimé ce prêtre et que sa déposition même semble bien nette ; à en croire Honorade Isuarde, il donnait des papiers avec des inscriptions mystiques.

D'autre part, quelques-unes des femmes qui sont mêlées à ce procès commencent à se dessiner assez nettement devant nous. C'est Marguerite Merlesse qui à 45 ans paraît supporter gaillardement son veuvage, les reproches de son beau-père le vieux notaire Gazagnaire, et le poids des devoirs que lui impose la présence de sa fille Marie. «La Merlesse», comme on la désigne par son nom de jeune fille, « la Gazagnaire », ainsi qu'on l'appelle d'après le nom du mari dont elle est veuve, est une de celles qui compromettent le plus la réputation de J.-B. de Guigues. Chez son vieux beau-père, elle court avec le prêtre, se laisser jeter à terre par lui, lui permet de tomber sur elle, lui prépare des bouillons et des fruits, d'après Varages : d'après les autres témoins, elle ne quitte pas le prêtre et le retient fort avant dans la nuit, plaisante avec lui, fait du bruit ; en compagnie de la jeune Isnarde, elle opère môme de la sorcellerie et ne dit pas que c'ait été pour rire; du corridor, elle regarde le prêtre qui se met en chemise à sa fenêtre et qui dit au moins des légèretés, et un jour elle lui fait admirer la beauté de sa jambe.

Puis c'est Honorade Isnarde, la jeune femme de 24 ans, qui paraît rendre, quoi qu'elle en dise, son mari assez

ridicule. Le vieux notaire Gazagnaire dit qu'elle est souvent chez lui pour parler avec de Guigues; elle est l'amie de « la Merlesse », fait avec elle de la magie, mais ajoute que ce n'est point par jalousie, et veut faire croire que c'est pour rire ; elle ne se gêne pas pour rire avec elle, quand le prêtre ne surveille ni sa langue ni ses gestes, et quand il lui dit, sinon : « Vous avez la figure grave d'une Port- Royaliste », du moins : « Vous êtes charmante ». Puis c'est Margoton Aussel, la jeune fille de 25 ans, qui provoque la jalousie des deux sorcières : mais quels sont ses torts? Elle lit beaucoup, elle copie des ofiices, elle a donné une pomme au prêtre qui se disait indisposé ; le plus grave est ce que le cabaretier Aubanel rapporte de l'assiduité que de Guigues aurait eue à se tenir la nuit devant la maison oii ses parents, qui se retiraient au village, la laissaient à la campagne.

. Puis c'est Louise Gazagnaire, la maîtresse d'école qui ne sait pas écrire : sur elle du moins nul soupçon, quel que soit son sobriquet de sirène ou autre. Elle a chez elle une sorte de chapelle, elle réunit des dévotes, elle ignore les noms que Ton donne à ces assemblées ; le plus grave est qu'on chante en provençal chez elle et parfois jusqu'à minuit. Un trait nous a frappé au début de la déposition de Varages : « l'air composé comme une janséniste » que, selon lui, son collègue admirait chez Honorade Lsnarde, à tel point qu'il la surnommait « la Port-Royale », sans d'ailleurs se priver de lui faire « des amitiés extraordinaires ». Le surnom est douteux : de Guigues va dire à l'Evêque que c'est son dénonciateur qui le donnait, durant le carême de l'année en cours, à la jeune femme. Mais les amitiés « extraordinaires » semblent avoir existé, et cela beaucoup plus que ce qui constitue la physionomie traditionnelle des religieuses de Port-Royal.

La jeune Isiiarde, si importune au vieux notaire, si rieuse avec la Merlesse, si indifférente à la façon dont certains plaignent ironiquement son mari, si gaillarde avec l'inculpé, n'a rien de la figure grave de la mère Angélique de Sainte-Madeleine et de la mère Agnès de Saint -Paul, les filles de l'avocat iVrnauld, ou de la mère Angélique de Saint-Jean, la fille d'Arnauld d'Andilly, ou de la mère Agnès de Sainte-Tliècle, la tante de Racine, ou de la sœur Jacqueline de Sainte-Euphôraie, la sœur de Pascal. Cellesci pouvaient être, comme plusieurs le furent en effet, peintes par Philippe de Champagne, à genoux, en oraison, d'un pinceau sobre, avec des couleurs sévères, dans leurs robes blanches à croix rouges. Quant à la jeune Isnarde, quoi que de Guignes ait pu dire (et il n'est pas prouvé qu'il ait ainsi parlé) de son « air composé », elle aurait, je crois, inspiré plutôt Fragonard.

Tourettes et ses rochers n'ont décidément rien des jardins de Port-Royal que nous entrevoyons à travers les Stances de Racine, de ces marécages dont nous parlent les historiens, de son vallon où les solitaires avaient mené une vie si austère ; l'église de Saint-Grégoire de Toui-cttes avec son buste de bois contenant un os de saint Fauste ne fait pas songer à celle de Port-Royal qui fut détruite en 1712 et qui avait possédé le fameux reliquaire de la Sainte-Epine. M^' de Grillon a fait son devoir : mais on peut se demander si le Jansénisme était capable de se développer, et dangereusement, dans un village où il n'y avait qu'une Marguerite Merlesse, une Honorade Isnarde, une Margoton Aussel pour devenir, comme La Rochefoucauld le disait des dames de Port-Ro3'al, « les mères de l'Eglise »? A côté d'elles, et moins piquantes, voici encore la femme du notaire Aussel, qui s'attarde trop à ces exercices ; Huguette Merlesse, la mère de l'Isnarde, qui semble avoir été moins légère que sa

fille. Quant aux hommes qui sout interrogés, il convient de remarquer d'abord les dépositions du « vicaire », du vieux chanoine de Saint-Paul, du prêtre qui dessert la chapelle rurale de Saint-Jean, et de constater combien elles sont moins accablantes que celle du « secondaire » Varages. Puis, ce sont les deux notaires : le vieux Gazagnaire qui, même en bonnet de nuit et en pantoufles, rétablit si difficilement le calme dans sa maison où la Merlesse et l'Isnarde font tant de bruit avec de Guignes; Aussel qui veut manger à ses heures et, sans chasser de Guigues, lui parle si clairement que celui-ci ne revient plus chez lui. Notons encore les termes ironiques ou sympathiques dans lesquels tel ou tel s'exprime sur le compte de l'inculpé.

Que le promoteur ait demandé à l'évêque la comparution de J.-B. de Guigues, rien d'étonnant. Mais il ne faut pas oublier qu'au XVIIP s., — je cite les termes d'un livre récemment paru \ — « on en usait sans cérémonie avec les églises : les estampes du temps nous montrent que nombre d'auditeurs gardaient tranquillement leurs chapeaux sur la tête pendant la prédication, et de célèbres anecdotes nous apprennent qu'il fallut des arrêtés de police et des amendes pour faire comprendre aux dames qu'il ne seyait pas d'y paraître décolletées ». S'il en était ainsi à Paris, on s'explique à Tourettes qu'il y ait eu quelque liberté dans les allures de J.-B. de Guigues et de ses paroissiennes. Celles-ci semblent faites pour l'abbaye de Thélème plutôt que pour celle de Port-Royal, ou bonnes à vivre dans la compagnie des La Fare et des Chaulieu plutôt que sous la direction des Saint-Cyran et des Singlin. Leurs allures peu mystiques font songer aux ingénues délurées que Regnard met à la scène vers cette époque, à la Clarisse

1. Hist. de la Lang. et de la Litt. franc., Paris, Armand Cclin, tome V, 1898, chap. VI, — Bourdaloue et lex Sermonnaires, par M. Dejob, p. 350.

et ù l'Isabelle de son Dlstriill, à la Lucilc et à la Cedalisc de son lietour imprévu, mieux encore qu'aux paysannes de Molière, Charlotte et Mathurine qui se disputent pour don Juan K N'oublions pas certaines compositions galantes de ce même XYIH'"" siècle qui rappellent quelques épisodes de notre procès : telle œuvre de Touzé, de Borel, de Mallet, de Lavreince, de Boilly, sinon de Watteau et de Lancret, peut l'illustrer.

1. Au surplus la connétable Colonna (une Mancini) avait autrement scandalise Rome, dont les gens étaient pourtant enclins à la tolérance, lorsqu'elle se baipnait dans le Tibre, vêtue d'une robe de gaze, en compagnie du chevalier de Lorraine, encore plus légèrement costumé, et lorsqu'elle se montrait à lui sans le simple appareil dont elle avait d'abord use ; — et madame de Lusignan, dans les bois do Dreux, en compagnie de deux prêtres (l'un commensal de la Voisin) et d'une avortcuse, emportait un cierge pascal pour éclairer une scène qu'elle se proposait de renouveler, mais elle ne l'osa pas, dans la foret de Fontainebleau. Voir Arcli. de la Bast.., t. IV et VI.

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