Voir la déposition d'Esmiol
appelait Honoradc Isnardc « la Poi't-Royalo, parce qu'elle avait l'air d'une prédestinée », et cela pendant qu'il prêchait à Gagnes.
Il n'y a rien de vrai dans ce qu'il aurait dit sur Port- Royal, sur Louis XIV, sur les Evêques; dans ce qu'il aurait fait aux assemblées qui se tinrent chez Louise Gazagnaire. Il a chanté des hymnes en provençal. Il n'y a rien de vrai dans ce qu'on dit de ses mœurs, de ses relations avec telle ou telle femme, de la façon dont il aurait badiné, ri, chanté, de son intimité avec la veuve Gazagnaire et avec la jeune Isnarde. Il est faux qu'il ait «pris quelquefois un chat pour l'attacher à un fer qui est à la cheminée, vulgairement appelé la crémaillère ' », et qu'avec la veuve et la jeune femme il ait étuvé l'animal ; faux qu'il ait renversé la veuve. C'est elle et Varages qui ont voulu lui faire manger de vive force des figues sèches, et elle est tombée. Le reste, il le nie ; surtout les libertés avec Marguerite Aussel (c'est par décence qu'il n'a pas voulu prendre les fruits qu'elle avait dans son tablier), avec la veuve Gazagnaire et la jeune Isnarde Curel (il ne s'est pas mis en chemise à sa fenêtre pour leur faire des signes et des grimaces, pour féliciter la première sur la beauté de sa jambe, pour désigner l'autre à un de ses amis « en disant en provençal : Regarda quaquo es gent » ; il n'a pas mangé de poisson de rivière ou de salade qu'elle lui eut envoyé). Il a entendu parler de la scène des « filles de Marseille » : peut-il empocher les gens de faire des sottises f
Grillon fait présenter ce second cahier de l'interrogatoire à son promoteur, le 30 août. Gelui-ci demande, le 7 septembre, que l'inculpé soit confronté avec les témoins.
Avant de quitter l'interrogatoire de l'inculpé, notons la
1. Vulgairement sigiiilic « en iliaiccte, en patois » On s".ittend par suite à trouver, non pas le terme français, mais le mot provenral, lacremascle, par exemple. Il y a sans doute étourderie dans la rédaction du grellier.
nouvelle allusion qui y est faite à ce qu'avait été la situation militaire de cette partie de la Provence, en 1707.
Les Suisses étaient mal vus. Quand l'ennemi fut rentré en Savoie, après la pointe sur Toulon, Vence fut occupée en septembre, dit Tisserand, par le régiment de Forez, les drag'ons, les grenadiers de la garde et les trois bataillons suisses ; Vence et Tourettes ne purent obtenir le délogement du régiment de Cordes, malgré les efforts de l'évêque et leurs requêtes à l'intendant de Grasse, le sieur d'Artagnau; eu mars 1709 le bataillon suisse du régiment de Castellar obligea Vence à verser 1,000 liv. Si les laïques se souciaient peu de loger les Suisses (y compris les chirurgiens amateurs de livres anciens ou curieux), les ecclésiastiques se défiaient encore plus et en général des militaires. Avaient-ils lieu de ne pas rechercher leur société? Dans le même pays, je trouve un procès que le même M^"" de Grillon intenta à l'un de ses prêtres, prieur de Saint-Laurent-du-Var, en 1700 \
Get ecclésiastique avait eu la légèreté de trop fréquenter les officiers des troupes qui garnisaient dans ce village de la frontière, de se laisser affilier à une société qu'ils avaient formée, et de montrer peu de sérieux dans leur compagnie. Il avait, durant le carnaval, figuré dans ce qu'ils appelaient « la. Sacrée Congrégation de la Méduse », joué « le jeu de la Méduse, comme à Toulon les gens de la première qualité », adhéré aux statuts de cette confrérie, porté un petit ruban rouge attaché à la veste qu'il avait sous sa soutane, consenti à se laisser nommer « frère Prudent » comme les autres s'appelaient f. Joyeux, f. Indolent, f. Imprudent, f. La Tourmente, f. La Palisse; quand les confrères de la Méduse mauiî-eaient ensemble, il fallait.
1. Je l'ai étudié dans le n" 26 du Bull, de la Suc. arch. du Midi de la France (1900), p. 165 sq.
sous peine d'une amende de deux sols à chaque omission, dire lamper au lieu de boire, la repaissance au lieu de le manger, V huile au lieu de le vin, etc.; rester immobile quand le chef de la table s'écriait lampons, etc. Son secondaire, le receveur au bureau (des douanes) de Saint- Laurent, le capitaine du détachement qui gardait le passage du Var en faisaient partie. L'évêque reproche au prieur d'avoir porté « la livrée de la débauche », le suspend pour six mois, l'interne au séminaire des Pères de la Doctrine Chrétienne à Vence, le condamne à lire, chaque vendredi, debout, tête nue, devant des témoins, les chapitres 3 et 6 des Ordonnances synodales de Godeau, le lé""* paragraphe du titre I" du livre IIP des Décrétales « de vita et honestate clcricorum ». L'exemple de cet Honoré Geoffroy, bachelier « en l'un et l'autre droit », est bon à rappeler à propos du procès de J.-B. de Guignes.
Enfin, cette histoire de chats étuvés rappelle que Malebranche disait que sa chienne ne sentait pas les coups de pied, Arnauld, que les chiens n'étaient que des automates, le tout sur l'autorité de ce que La Fontaine appelle, dans son célèbre Discours à Madame de la Sablière, « certaine philosophie, subite, engageante et hardie ». L'auteur du Discours de la Méthode avait comparé les botes à des horloges composées de roues et de ressorts : Madame de Sévigné se refusait à admettre que sa chienne ^Marphyse fût une machine, le duc de Liancourt, intrépide chasseur, que les animaux qu'il emmenait avec lui ne fussent que de simples automates (il y a môme dans les Pensées de Pascal une allusion à ce qu'il aurait dit sur le brochet et sur la grenouille), enfin La Fontaine, qu'un vieux cerf de dix cors n'eut pas quelque intelligence pour donner le change aux chiens, la perdrix pour sauver ses petits, les castors du Canada pour bâtir leurs maisons, les boubaks de la
Pologne pour se faire la guerre, et ses deux rats pour empêcher l'œuf qu'ils ont trouvé d'être volé par l'écornifieur de renard. Il semble que de Guignes et les paysannes de Tourettes aient admis, aux dépens de quelques chats du village, l'automatisme des animaux ou, pour mieux dire (car je ne suppose pas même au prêtre une telle érudition) qu'ils se soient divertis à des jeux cruels. Etait-ce encore de la magie, comme « les Filles de Marseille » ? Le Traité des Superstitions de Thiers dit que certains croyaient que tuer un chat porte malheur à celui qui le tue ou à quelqu'un de la maison où demeure cet homme-là. Il est vrai que notre trio n'a pas l'air de se vouloir grand mal.
Au moment où de Guignes sort de l'évêché et vient d'être interrogé par son chef, rappelons ce que le marquis Sextius de Villeneuve, conseigneur de Vence, disait de M. de Grillon avec qui il était en procès : « Il prend des airs de souverain... affecte une modération que l'on ose dire qu'on ne lui connaît point... traite ses ecclésiastiques avec beaucoup de dureté. » ^