Voir plus haut, ce qui regarde une expression analogue
M^' de Grillon avait eu quelques difficultés avec la famille de Tourettes. Après avoir défendu d'une manière générale aux laïques, par un mandement du 15 avril 1703, de se placer dans le sanctuaire, il avait dû insister tout particulièrement auprès de quelques nobles pour obtenir le retrait du banc que leur vanité se plaisait à poser près du prêtre officiant, et c'est le seigneur de Tourettes qui avait consenti le dernier^ à supprimer le sien. Constatons que, lors du procès, nul membre de la famille seigneuriale ne se présente à Févêché.
D'après les divers interrogatoires, et sans oublier le catalogue dont nous avons parlé, revenons sur la Bibliothèque de de Guignes. 1" Il avait un Nouveau Testament de Mons. D'après la déposition de son collègue Varages et d'après le dernier interrogatoire que l'évêque lui fit subir, le livre était en bon état et il l'avait gardé, ne remettant à l'évêque qu'un exemplaire en mauvais état qui appartenait à son collègue; d'après Esmiol, il l'a montré à celui-ci; à l'entendre d'abord, les dévotes n'en ont aucune connaissance et il croyait l'ouvrage autorisé, puis il ajoute qu'il l'a communiqué à trois personnes qu'il désigne, dont deux femmes. Le livre appartiendrait, selon de Guignes, à la dame de Tourettes qui l'avait acheté à Castellane et lui en prêta d'abord un tome, puis d'autres. 2° Le Nouveau Testament de Quesnel. D'après Esmiol, de Guignes lui a montré les œuvres de Quesnel ; l'inculpé même semble se souvenir qu'il les a fait voir. D'après César Geoffroy, le prêtre lui a fait lire le Nouveau Testament de Quesnel; d'après Margoton x\ussel, un seul tome; d'après Louise Gazagnaire, deux autres; et selon ces deux femmes l'ouvrage appartenait à la dame de Tourettes.
- 1. Sans grande résistance, d'ailleurs; mais la lettre de l'évêque (28 avril 1703) et la réponse du seigneur prouvent que ce dernier mit moins d'empressement à prier au milieu des pavsans que maint autre membre de la noblesse de cette contrée. (Arck. dép. des Alp.-Mar., Ev. de V., G. 3).
3" Un livre de Steyaert, mentionné par Varagcs et Esmiol : nous en avons vu le titre plus haut dans le catalogue. 4° Les Provinciales signalées par Varages et Esmiol : des Pensées il n'est pas question, et c'était probablement une lecture trop élevée pour les dévotes de ïourettes. 5' La vie et la mort cVArnauld, signalée par Varages et que je crois de Quesnel. 6" LWgneau Pascal, que de Guignes, à en croire Varages, lisait avec passion et admirait surtout comme hostile aux Jésuites ; l'ouvrage est mentionné aussi par le tailleur Geoffroy, le chanoine Esmiol, Louise Gazagnaire; l'inculpé reconnaît môme qu'il l'a prêté à celle-ci, mais déclare qu'il ne l'a lu ni avec tant de joie ni avecanimosité contre les Jésuites.
7° La Vie Mystique de Jésus-Christ : il avait prêté ce livre à Margoton, à Honorade Isnarde; il reconnaît qu'il l'avait et que c'était l'oeuvre d'un Jésuite dont il ignorait le nom : nous avons dit ce qu'il en est et quel en était l'auteur. 8° Le Nouveau Testament d'Amelotte : il l'avait prêté à Margoton Aussel, à d'autres (ce qu'il reconnaît). 9° Le Catéchisme de Montpellier : il l'avait prêté à Margoton Aussel. 10° Les Psaumes en latin et en français : il les avait prêtés à ladite Margoton, ce qui n'empêche pas qu'on les chante en provençal dans l'oratoire de « la Sirène », que la femme du brave Curel les chante ainsi, que le prêtre Jean Bernard a entendu chanter en dialecte. 11° L'Instruction à la Pénitence, mentionnée par Huguette Merlesse, Honorade Isnarde : serait-ce la Pratique pour le ISacrement de Pénitence de Verdun, publiée au catalogue ? 12° La Règle chrétienne, mentionnée par Hug. Merlesse. 13" Limitation deJ.-C, mentionnée par cette dernière.
14* La Conduite chrétienne, mentionnée par Honorade Isnarde et César Geoffroy : le prêtre ajoute que c'est
l'œuvre du P. Neveu, et nous l'avions trouvée au catalogue. 15° Uabbé Jean, mentionné par Honorade Isnarde, Louise Gazagnaire, César Geoffroy, par l'inculpé même qui ajoute que le chevalier de Tourettes a pris le volume : le catalogue l'appelle Entretiens de Vabbé Jean. 16° La Prière continuelle, mentionnée par Louise Gazagnaire ', 17° Le Prophète Isaïe expliqué, mentionné par celle-ci : l'inculpé dit que l'ouvrage appartenait au vicaire (nous dirions aujourd'hui le curé) de Tourettes. 18° Esmiol parle de « la Théologie de Joansin ». 19° L'Instruction à la Confession et a la Communion, mentionnée par César Geoffroy'. 20° D'autre part l'inculpé cite, sans dire s'il les a possédés à Tourettes ou s'il les avait lus antérieurement, saint Augustin, les Lettres de saint Bernard, la Bible de Port- Royal, les ouvrages de Bellarmin sur les Psaumes^ et d'Estius sur saint Paul ; ailleurs il nomme les Cas de conscience de Tolet, la Conduite des âmes de Rodrigues, la Théologie de Roddes, une retraite composée par un Jésuite.
Enfin il cite un ouvrage qui lui fut demandé par l'évêque, la Morale chrétieniie, une poésie burlesque sur le Nouveau Testament de Mons, un psautier noté (hérétique, je ne sais), des pièces retirées à une ancienne protestante (une vieille bible, une circulaire d'un pasteur de Genève), la critique de nous ne savons quelle thèse. Joignons-y les offices qu'il avait composés et fait copier aux dévotes (Enfant Jésus, Grandeurs de Jésus, Nom de Jésus, Cinq Plaies, Saint Jean), et son cahier de sermons. Somme toute, nous ne trouvons dans ces divers livres qu'un petit
1 . Pour être unique, la mention n'en a pas moins d'intérêt. La Prière continuelle est un des ouvrages de Haraon, le célèbre médecin de Port-Royai-des-champs, au pied de qui Racine demande par testament à être enseveli. « Il continua dans le monastère le genre mystique de saint François de Sales », écrit Sainte-Beuve. Son traité de la prière continuelle parle « de cette prière qui est possible à travers et pendant toutes les occupations de la vie chrétienne ».
2. A défaut de la Bible de Saci en entier, il avait au moins le Nouveau Testament de Moyis. Quant à Bellarmin, le catalogue nous a appris qu'il possédait son In psalmos.
nombre de ceux dont le catalogue avait été dressé dès le 19 juillet. Sans ce dernier, nous connaîtrions mal ce qu'avait été la bibliothèque de l'inculpé.
Nous serions amenés à dire que, — exception faite d'un côté pour les Provinciales et d'autre part pour le Nouveau Testament de Mons, — il ne figurait dans les lectures du prêtre de Tourettes que peu de ce qui avait fait quelque honneur littéraire au Jansénisme sous Louis XIV. Le catalogue nous renseigne mieux et permet d'y placer, on l'a vu, l'un des livres capitaux de cette doctrine, les Lettres spirituelles de Saint-Cyran, puis les Imaginaires de Nicole, ses Prétendus réformés convaincus de scJtisme, une partie des Essais de moraie d'Arnauld ou de Nicole, la principale des traductions données par Arnauld d'Andilly, un des ouvrages où son frère cadet le grand Arnauld réfuta Mallet, un et peut-être deux autres d'Arnauld, un de Barcos, un de Charlas, deux de le Tourneux, le Rituel d'A let de Pavillon, un ouvrage de Néercassel, un de Baillet, tout au moins un du P. Quesnel, puis (en dehors des Messieurs de Port-Royal ainsi que leurs correspondants ou amis), des ouvrages du premier académicien, Godeau, qui avait été évêque de Grasse et ensuite de Vence, un de Malebranche, un de Joly, un de Bellarmin, un de saint Charles Borromée, un du P. Joanin, un du P. Le Jeune, un du P. Amelotte, un de Tolet, un de Rodriguez, un de Nouet, un de Thiers, etc.. Par contre ce n'est pas dans le catalogue, mais dans une des dépositions, que nous avons relevé l'un des ouvrages de l'excellent Jean Hamon, « l'un des seuls de Port-Royal qui ait eu au cieur des fibres tendres », selon le mot de Sainte-Beuve.
Après avoir examiné d'une part le catalogue de J.-B. de Guignes, dressé à la veille du procès, et d'autre part la liste des ouvrages dont il a été le plus fréquemment parlé dans
les interrogatoires, nous pouvons dire que l'inculpé semble n'avoir ni possédé ni même lu les livres fondamentaux de cette prétendue restauration du catholicisme qu'avait été le Jansénisme, VAugustinus, « l'in-folio substantiel et formidable », comme dit Sainte-Beuve \ et la Fréquente Communion d'Antoine Arnauld'; non plus que le Petrus Aurelius^, ni les Pensées de Pascal, ni les Instructions chrétiennes de Singlin^, ni sa Nouvelle défense du Nouveau Testament de Mons, le plus âpre des écrits du théologien exilé, — et je ne mentionne ici que des ouvrages jansénistes.— Il convient de constater que de Guignes avait des lectures, qu'il devait être assez cifltivé et que cet ensemble de livres n'était pas médiocre pour le temps et le lieu.
C'est ce dont témoigne un autre ensemble de documents qu'il convient de faire connaître à cette place : ses œuvres oratoires. Elles ont pu faire l'édification, aux heures sérieuses, des « dévotes à confitures » et « des pénitentes à bouillon » qui, dans les jours moins graves, nuisirent au jeune et imprudent prédicateur de ce petit village. Avant de parler de l'éloquence que le disciple de Le Jeune et de JolyMnit dans ses sermons et de la façon dont il imita
1. Publié à Louvain en 1640, malg^ré les efforts des Jésuites, et deux ans après la mort de son auteur, VAugustiniis avait été revêtu des privilèges d'usage et dédié au cardinalinfanl. Réin:ipriraé à Paris en 41 et à Rouen en 43.
2. Publiée en 1643, en août et peu après la libération de Saint-Cyran (deux mois avant la mort de celui-ci), l'œuvre d'Arnauld s'appuie sur saint Charles Borromée et sur le bienheureux (il ne fut canonisé qu'ensuite) François de Sales. Attaquée par le P. Nouet dont nous avons parlé plus haut, elle fut absoute par le Saint-Office sur l'intervention de vingt évéques qui l'avaient approuvée.
3. Œuvre probablement due à Saint-Cyran, — il l'a au moins inspirée et dictée, sinon écrite, ce qui était une précaution de conscience, dit Sainte-Beuve, le Petrus Atireliwx, nommé ainsi d'un des noms de saint Augustin (Aurelius) fut réimprimé en 1641, puis en 1645-6; cette troisième édition, précédée, sur la demande de l'Assemblée générale du clergé de France qui l'avait déjà fait réimprimer en 1641 « par son ordre et à ses frais », d'un discours de Godeau, évéque de Grasse et qui cherchait alors à être en même temps, comme Louis XIII l'avait nommé, évoque de Ve:ice. 1! est vrai que l'Assemblée de 56 réprouva formellement l'ouvrage réadopté en 1645 ; entre ces deux dates se place la bulle d'Innocent X contre les Cinq Propositions.
4. Publiées en cinq volumes, en 1671. sous le nom de Singlin. elles ne contiennent, dit Sainte-Beuve, que la substance et l'abrégé des sermons de celui qui avait été le second de Saint-Cyran à Port-Royal.
5. Les deux grands orateurs chrétiens que la Provence avait produits Mascaron et Massillon, ne figurent pas dans les livres de ce prêtre provençal. 11 est vrai que le premier, mort évêque d'Agen en 1703, n'était connu que par ses Oraisons funèbres : ses sermons n'ont pas été imprimés, écrit Papon {Hist. de Prov., t. IV, 1786). Quant au second, il était en 1709 déjà apprécié pour plusieurs carêmes qu'il avait prêches. On a vu que de Bossuet et de Bourdalouo, qui s'étaient partagé l'admiration du demi-siècle précédent, de Guignes n'a rien. C'est à Joly et au P. Le Jeune qu'il se reportait avant de prêcher.
leurs qualités oratoires, il convient de remarquer qu'il n'avait aucun livre de saint François de Sales : j'ai montré ailleurs' que Godeau, dont le prêtre de Tourettes avait quelques ouvrages, a partagé sa piété entre saint Charles Borromée et l'cveque de Genève, et que tout prouve que le premier académicien les avait, en tant qu'évoque de Vence, pris pour modèles et pour maîtres de sa doctrine. Si de Guigues a eu un livre de saint Charles Borromée, nous ne voyons dans sa bibliothèque rien de saint François de Sales ^ Quant à ses mœurs, il semble qu'elles aient été de nature à ne pas justifier le mot célèbre de Pascal dans ses Pensées : les Jansénistes ressemblent aux Hérétiques « par la réformation des mœurs ».
Quoique suspect de Jansénisme, de Guigues est plus voisin de ceux que Pascal nommait « les chrétiens charnels » : encore par ce mot n'entendait-il, au lendemain des Provinciales, que les Molinistes et les Jésuites, ceux pour qui la religion ne consistait pas essentiellement, comme l'écrit Sainte-Beuve, dans la pénitence et la charité. Port-Royal, disait encore ce dernier dans le discours d'ouverture de son cours à l'Académie de Lausanne ^, « c'est la Thébaïde, le désert de Bethléem ou de Sinaï, la cellule de saint Paulin » ; et, comparaison que nous retenons particulièrement, « c'est l'île de Lérins, pour le genre de travaux, bien que contrairement pour des points de doctrine ». Le Jansénisme du prêtre de Tourettes, malgré les lectures qui le soutenaient, ne le place guère auprès des