Sainte-Beuve, Port-Royal, II, p
CHAPITKE VU
L'abbé de Guigues dénoncé par son collègue de Tourettes
C'est M«' de Grillon qui conduisit l'enquôte, en son palais épiscopal de Vence, du 31 juillet 1709 au 8 août. Le cahier où il consigna les questions et les réponses, se compose de 38 pages, dont chacune porte la signature de révoque. Les témoins furent assignés les 30 juillet, 5 et 7 août.
Le premier que M^' de Grillon interroge, celui qu'il questionne le plus longuement et qui semble avoir par sa déposition exercé l'influence la plus considérable sur cette affaire, c'est, non pas le vicaire de Tourettes (ou, comme nous dirions de nos jours, le curé), mais le collègue même du prêtre suspect. Jean-Alexandre Varages, originaire de Gagnes, et un peu plus jeune que l'inculpé, est l'un des secondaires de Tourrettes depuis la Saint-Michel 1708. Il appartient, semble-t-il, à une famille qui donna plusieurs prêtres au diocèse de Vence.
Dans les papiers de l'épiscopat de Grillon, ja vois qu'en mars 1103 Jacques-Alexandre Varages, vicaire de Villeneuve, démissionna et fut remplacé par Jacques Varages, de Gagnes, alors titulaire de la chapelle de N.-D. du Mont-Garmel ou des Garmes, qui s'ouvrait dans celle de N.-D. de Protection, bâtie un peu en dehors de la petite ville de Gagnes. Gelui-ci avait ce poste depuis six ans. En avril 1699, Grillon note dans sa visite pastorale que J. Varages est absent « depuis deux ans, bien que la fondation faite par le sieur de Saint- Vincens de Grimaldi à la
chapelle en question, oblige à la résidence » les prêtres qui en sont recteurs. Voici un autre Varages : Alexandre Varages, chanoine de Draguignan, qui, en 1717, est mentionné par M»' de Bourchenu comme chapelain de la chapelle de N.-D. des Carmes. Serait-ce celui qui en 1709 dénonça son collègue J.-B. de Guignes?
Varages a vu les livres de l'inculpé. Il y a remarqué « le Nouveau Testament du P. Kenel, celuy de Monts, et de M. Stayaert sur ledit Testament de Monts\ les Lettres Provinciales, la Vie et la Mort de M. Arnaud^, et le livre intitulé V Agneau Pascal». Avant de s'endormir, de Guignes, dont il partageait la chambre^, lisait régulièrement ce dernier ouvrage, déclarait que « cette lecture s'imprimait mieux dans sa mémoire et ne s'en effaçait jamais. Il ajouta même une fois : C'est le plus beau livre que tupuisses voir, il drape fort les Jésuites et en dépeint le véritable caractère, il n'y a qu'a le lire pour concevoir une horrible horreur* contre eux, j'ai encore plusieurs autres livres ailleurs ». De Guignes fréquentait « une nommée Honorade Isnarde », l'appelait « Lo Porroyale^ pour la distinguer des autres femmes dont il avait établi une congrégation à Tourettes ». Un jour que de Guignes faisait à cette femme® « des amitiés extraordinaires », Varages lui demanda pourquoi il la nommait ainsi. « A^e
1. Un mot a dû être omis. Auquel de ses nombreux ouvrages fait allusion le procèsverbal de Ms' de Grillon, nous l'avons vu dans ce qui précède et nous pouvons compléter ce qu'il semble qu'il y a d'inexact ici. Le catalogue dressé par les envoyés de l'évéche indique quatre tomes des « Difficultés proposées à M. Steyaert ».
2. Je suppose que c'est un des ouvrages de Quesnel dont j'ai parlé sous un titre différent. Le catalogue dressé par les envoyés de l'évéche porte simplement « Vie de M. Arnauld. »
3. Les secondaires de Tourettes n'habitaient pas, selon la visite de 1699, dans la maison du vicaire : celle-ci était située, d'après la visite de M^' de Thomassin en 1673, à l'entrée du village. Nous verrons que de Guignes mangeait chez le tailleur César Geotfro}' qui le respectait infiniment.