V. JANSÉNISME
Si depuis plus do deux couls ans on continue à prêter à Pascal une intention qu'il avait eue d'abord, mais qu'il a abandonnée au cours do son travail, la faulo en est prinoi paiement à Port- Royal qui commence et consacre l'erreur traditionnelle, au mépris de la pensée de Pascal, mais pour le plus grand bien do la maison. Pour comprendre en efTot la déformation que los Jansénistes ont fait subir à l'œuvre de Pascal, figurons-nous do pauvres gens longtemps traqués, persécutés, qui, au moment où ils jouissent d'une paix précaire, trouvent dans l'héritage d'un illustre parent un engin terrible, un explosif merveilleux. Ils voudraient bien se faire gloire de cette invention, et s'en servir; en mémo temps ils tremblent qu'on éclatant elle no los réduise on morceaux. Ils la manient avec précaution, ils tâchent de la rendre momentanément inofîensive, ils en noient la poudre. C'est l'histoire des jansénistes trouvant le manuscrit des Pensées, et quelles pensées! celles de derrière la tête, celles que Pascal, voyant l'effet produit par ses premières audaces dans ses colloques à Port-Royal, avait cachées aux solitaires. Il fait beau voir les éditeurs petits ou grands, d'Arnauld à Brienne, atténuant, édulcorant, « embellissant » les Pensées par crainte des jésuites, supprimant ou adoucissant les témérités sur la prédestination, sur la grâce, toutes les pensées de combat ; coupant, taillant, rognant, ne laissant pas subsister dans l'édition projetée un seul morceau de vingt lignes tel que l'avait écrit Pascal. Puis neuf approbateurs s'abattent sur ce premier texte ainsi labouré, et pendant six mois s'acharnent à l'expurger de tout ce qui n'est pas de la plus impec- ,j cable orthodoxie. 11 est vrai qu'ils sont les premiers trompés, et qu'ils ne doivent pas se montrer bien sévères pour le plus obéissant dos fils de l'Église : l'évêque d'Aulonne souligne avec complaisance le passage où Pascal se montre le moins gallican et le plus papiste des hommes. Par malheur ce morceau ne fait justement point partie de l'ouvrage rêvé par Pascal; c'est un bout de lettre que Port-Hoyal a découpé habilement, et glissé (dirai-je sournoisement ?) dans le livre, pour tromper tout le monde ; tout le monde, sauf la famille, qui connaît le but de Pascal, qui a hérité de son esprit, qui n'admet pas los compromissions, les concessions, et qui voudrait voir mettre en lumière le jansénisme, le côté agressif dos Pensées, puisqu'on somme c'est là lo livre
projeté. Un des neveux, Etienne Périer, est envoyé à Paris pour lutter contre les éditeurs : il défend pied à pied la mémoire de Pascal avec une opiniâtreté que Port-Royal trouve <f auvergnate ". Battue pour l'édition, la famille essaye de prendre sa revanche dans l'introduction, et substitue à celle qu'avait déjà rédigée Filleau de la Chaise la préface écrite par Etienne Périer, où se trouve indiquée aussi nettement que possible l'intention de Pascal de déclarer la guerre « même aux chrétiens et aux catholiques qui, étant dans le corps de la véritable Église, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Évangile ». La vérité éclate là, comme un éclair. Mais que peuvent deux lignes contre tout un livre, où presque rien n'apparaît plus de cette intention capitale ? Port-Royal l'emporte; la famille est vaincue, et Pascal avec elle : un mystère d'iniquité commence, et prend si bien, que d'aucuns préfèrent encore à la pensée intégrale de Pascal l'édition affadie, châtrée, pour dire le vrai mot, qu'en a donnée Port-Royal, tant et si bien qu'on pourrait l'intituler « Pensées de Port-Royal », ou « Pensées de Pascal revues, corrigées et notablement affaiblies », / etc., bref tout ce que l'on voudra, sauf « Pensées de Pascal ». Le mal est fait, presque irrémédiable: et l'on serait tenté d'appliquer aux premiers éditeurs ce mot de De Maistre : les fausses opinions sont comme la fausse monnaie : elle est fabriquée d'abord par de vrais coupables, elle est échangée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent la fraude sans savoir ce qu'ils font.
En effet le xviir siècle, qui est pourtant la revanche du jansénisme contre les jésuites, qui pourrait donc sans danger restaurer le monument de Pascal, ne le fait point, parce que l'erreur est accréditée, parce que l'esprit scientifique, qui se forme lentement à cette époque, n'est pas encore assez fortement constitué pour extirper un préjugé déjà enraciné; il n'est pas question de fairo de la science pure ; on fait surtout de la science appliquée à la guerre religieuse. Aussi Voltaire, ((ui est trop bon polémiste pour ne pas deviner au passage les sous-entendus moqueurs de Pascal, cherche surtout, quoi qu'il en dise, à faire saigner le christianisme sous prétexte de déchirer la peau d'un janséniste. Condorcet, de ' son côté, qui n'a cure de Port-Royal, s'efforce de déguiser Pascal en philosophe. Comme il est en sommc^ bien difficile de transformer l'auteur des Pensées en encyclopédiste, le siècle finira par déclarer,avec Condillac, que Pascal écrit mal; avec Voltaire, que décidément il n'est ((u'un fou. Si l'on met de côté Vauvenargues qui, avec la divination du cœur, a compris Pascal mieux que ses contemporains, parce qu'il l'aimait, le xvm" siècle n'a pour l'au-
g l,E JANSENISME
lourdes Pcnsrcs ni sympathie ni clairvoyance, et fredonne avec Saint-Lamberl, qui lit peu Nicole ou Pascal :
Ces fous, remplis d'extravagance, Souvent ne raisonnaient pas mal.
Enfin Cousin vint 1 On pourrait espérer que celui qui a découvert Pascal, et prononcé contre l'édition de Port-ïloyal un réquisitoire sévère, va faire table rase de tout préjugé, de toute explication traditionnelle, et suivre ce janséniste intransigeant dans toutes ses audaces. On le croirait d'autant plus volontiers que, tenant compte des circonstances et du milieu dans lesquels a été préparée l'Apologie, Cousin remarque que Pascal ne parle pas des miracles en général ni des libertins qui les nient, mais du miracle de la sainte-épine, el des Jésuites qui en rient; qu'il y a dans les Pensées un écho affaibli des Provinciales, et que Pascal s'y montre plus janséniste que Jansenius. Malheureusement, substituant une idée préconçue à l'antique préjugé, Cousin veut tirer Pascal à la philosophie, et, sans oser en faire un éclectique, voit en lui un sceptique se jetant dans les bras de la Foi pour fuir son scepticisme. Cousin passe à côté de la vraie voie, et s'égare; suivant logiquement son erreur, il ne veut plus voir en Pascal que l'apologiste du christianisme, le guide qui nous entraîne à la religion catholique.
Après Cousin, dont il est plus facile de railler le système que de contester l'influence, on pourrait dire que, en France, la critique scientifique a son siège fait : elle cherche des preuves à l'appui de la thèse traditionnelle, ou en fait le point de départ d'études dirigées dans le même sens, ou cherche quelques autres ramifications de la pensée de Pascal, mais tout cela pousse sur ce tronc commun et indéracinable. Faugère, qui ne peut supprimer un certain nombre de pensées irréductibles à la falsification de Port-Royal, suppose purement et simplement que ces fragments ne faisaient pas partie du projet d'apologie, et n'étaient que des notes, des documents destinés aux Provinciales ; il pousse ainsi jusqu'à l'erreur absolue une opinion vraisemblable pour un petit nombre seulement de ces morceaux. Sainte-Beuve, trop grand pour ne pas apercevoir, même quand il se trompe, au moins une partie de la vérité, a beau reconnaître qu'il y a du jansénisme dans les Pensées, et même de l'anti-jésuitisme par endroits : dans sa piété pour ces Messieurs, il ne peut admettre qu'ils nous aient trompés, ni môme qu'ils se soient trompés : il croit que Pascal a exposé sa doctrine en deux fois, sa haine des jésuites dans les
Provinciales, son amour du jansénisme dans l'Apologie, sansvou- ' loir chercher si la synthèse complète de sa pensée ne se trouve pas dans le dernier livre. 11 sent bien qu'il y a un côté obscur dans le monument inachevé, mais il nous conseille de ne rien faire pour y pénétrer. Elle meilleur éditeur de Pascal, Havet.fait / de même; de même M. Molinier. Et l'auteur de la plus remarquable étude qu'on ait écrite sur la philosophie des Pensées, M. Droz, effleure aussi le point que nous indiquons, puis passe à côté, suivi par MM. Ravaisson, Brunetière, Bertrand, Rauh, Hémon, jusqu'au dernier en date, M. Sully Prudhomme, qui a donné la forme la plus neuve à l'antique théorie, lorsqu'il nous a montré les matériaux de l'œuvre préparée par Pascal gisant à terre, « tous marqués du signe de la croix qui en indique la commune destination ». Il y faudrait regarder de plus près, et chercher à voir si c'est bien la croix catholique ou le crucifix janséniste qui servent de marque distinctive et de point de repère aux pierres de l'édifice.
Cette enquête appartenait naturellement à la critique religieuse; il nous devrait suffire, semble-t-il, d'interroger les jgens d'église qui ont parlé de Pascal, pour obtenir une réponse satisfaisante. Ce qu'ils disent, pourtant, nous satisfait peu. Les critiques pieux, c'est-à-dire ceux dont la critique est « ancilla theolorjiae », se divisent en doux groupes quand il s'agit de notre auteur : l'un, le moins nombreux, éprouve sur l'orthodoxie des Pensées une méfiance plus ou moins accentuée : ce sera le chanoine Rocher, et surtout, avant lui, J. de Maistre, suivant lequel la religion se serait fort bien passée de Pascal et de ses ouvrages, l'autre, de beaucoup le plus important, essaye de relier Pascal au catholicisme, bon gré mal gré, et sollicite ingénieusement les textes pour les faire taire ou les faire parler: dans ce groupe, qui paraît représenter l'opinion moyenne du clergé, on compte au premier rang l'abbé Flottes, pour qui Pascal n'a jamais été janséniste: l'abbé Maynard, qui, tout en malmenant à l'occasion son auteur, le ramène au giron de l'Église; surtout l'abbé Guthlin, le mieux informé de tous, et le mieux intentionné pour Pascal, dont il atténue les audaces avec une singulière dextérité, plaidant sa cause plus qu'il ne la juge, et plaidant en avocat du bon Dieu.
Si la critique catholique est pres(iue réduite à l'impuissance de juger objectivement Pascal, par son désir de garder dans les rangs de ses défenseurs un si puissant génie, trouverons-nous ^ plus de liberté d'esprit daus la critique protestante ? Moins encore peut-être; car si le plus grand esprit de celte école^ Vinet, a re-
connu que Pascal était catholique, et même janséniste, à sa manière, il en a proflté pour constater que c'était un coramenceiiient de protestantisme; et, comme il n'y a que le premier pas qui coûte, un fidèle disciple de Vinel, M. Astié, a fait de Pascal un véritable protestant.
En somme, nous en serions réduits à aller demander la vérité à des étrangers comme Linsemann et Sclieeben, si nous n'avions pas les jésuites. Ce que la critique religieuse n'avait pas pu ni voulu voir, cédant au désir obscur de ne pas excommunier un aussi puissant allié, ou encore à ses instincts de respect pour la tradition, la critique jésuite, allégée de tous ces scrupules par une rancune tenace, va le découvrir et le montrer. Elle trouve dans les Pensées un relent des Provinciales; et comme elle ne se croit pas obligée à des ménagements envers l'Ennemi, elle crie bien haut que l'Apologie est presque aussi détestable que les Petites Lettres. Pour le Père Longhaye, Pascal ne doit plus être rangé parmi les défenseurs avérés de la religion; malgré ses beautés, le livre projeté est dangereux dans son ensemble ; il est plus propre à faire des désespérés que des croyants ; et peut-être, terminé, eût-il été pire encore, si Pascal avait eu le temps de développer ses haines. Par pure charité, le Père Longhaye espère que ^ Pascal était fou, ce qui lui éviterait l'enfer, ou lui diminuerait son temps de purgatoire.
Ces aveux ne peuvent que me conlirmer dans une opinion antérieure, née surtout de l'étude des Pensées, et aussi de la lecture des travaux plus ou moins récents dont j'ai énuméré les principaux. Je crois que ce résumé indispensable encouragera le lecteur à me suivre avec confiance dans la recherche suivante, qui a sa nouveauté, et qui pourtant ne paraîtra plus maintenant trop paradoxale : alors que jusqu'ici .on a considéré le but de Pascal comme notoirement certain, et cherché surtout à deviner son plan, à retrouvei* sa méthode, je voudrais, laissant de côté cette méthode et ce plan qui ne présentent qu'un intérêt secondaire, tâcher de déterminer exactement le but qu'a visé l'auteur de l'Apologie.
Si l'on peut admettre que Pascal rêvait une démonstration du catholicisme au moment où il se convertit au jansénisme, c'està-dire vers 1654, il ne faut pas oublier qu'il écrivit les Pensées du milieu de 1657 jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'en août 1662,
et que ces huit années ont dû modifier son but, puisqu'elles ont bouleversé un esprit toujours très attentif à se tenir au courant des événements.
Le milieu oij il vit n'est pas fait pour élever son génie jusqu'aux méditations sereines, car Vodium theologicum sévit à Port-Royal, aussi bien qu'au Gésu, concentré contre un seul ordre. Je sais bien que les jansénistes ont à se plaindre gravement des jésuites : il est dur d'apprendre que des frères ennemis prient la Vierge d'obtenir votre damnation éternelle, et que, en attendant, ils supplient la reine de vous imposer silence. Il est plus dur encore d'être obligé de leur pardonner chrétiennement, même du bout des lèvres. On se soulage de cette contrainte par ce que nous appellerions, chez de moins saintes gens, des insinuations calomnieuses. Quiconque discute quelqu'un ou quelque chose de Port-Royal est un possédé du démon, conscient ou inconscient. Un Janséniste des plus modérés. Fontaine, causant avec un jésuite, entend distinctement « le sifflement du serpent qui lui parlait par le bon père, quoique celui-ci ne s'en aperçût pas ». Aussi Port-Royal redoute-t-il dévotement l'Enfer pour ses ennemis, comme revanche de leurs triomphes terrestres.
Ses adversaires ont su en effet mettre dans leur jeu le Louvre. Le Père Paulin, confesseur du jeune Louis XIV, fait ramasser par des affidés de province tous les petits scandales jansénistes, elles raconte à la reine mère, qui les rapporte au roi. Louis XIV est ainsi élevé par l'habile jésuite dans le mépris de ces énergumènes, puis, chose plus grave, dans une aversion absolue pour ces frondeurs de son pouvoir. On a bien soin de lui faire remarquer que ce sont des amis du cardinal de Retz, de Fouquet, de tous ses ennemis. Le roi n'aime pas Port-Royal qui le lui rend bien. 'Si la maison témoigne un zèle presque trop bruyant pour la personne même du roi, elle se soulage en attaquant le Louvre avec une vraie rage : la Cour est, d'après les jansénistes, Vnltima ratio du diable.
Pascal n'a donc pas appris le respect des puissances à Port- Royal; on y professe un parfait dédain pour la hiérarchie ecclésiastique, une froideur glaciale pour la papauté; on craint le schisme, moins avec « l'Église de la terre » qu'avec « l'Église du fiel ». Portant dans les affaires de la conscience les procédés de la chicane, ces messieurs sont prêts à en appeler de Rome au tribunal de Jésus. S'ils ont contre eux toute la chrétienlé, ils ont pour eux Dieu, qui les comble de ses miracles, même dans le détail de la vie domestique. Il faut lire dans Besoigne « le miracle
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des pièces de cin(i sol converties en denii-iouis, et celui appelé de la farine » ; on peut concevoir (luelque vanih', (|iian(l la Providence s'intéresse à vous d'une lacoii aussi i)arliculiùre. Aussi ne s'en font-ils pas faute, et pourrait-on dire des solitaires ce que l'archevùque de Paris disait des religieuses : « Ils sont purs coninie des anges et orgueilleux comme des démons. »
La vraie caractéristique de ce milieu extraordinaire n'est pas encore là; elle est dans le plus épouvantable régime que jamais ordre ait inventé pour torturer la i)auvre machine humaine, corps et âme. Les port-royalistes se tuent littéralement à force d'austérités. Ils vont de la crainte religieuse jusqu'à la névrose : ce sont des déséquilibrés religieux. Les signes de détraquement ne manquent pas d'apparaître : les solitaires sont atteints de tremblement, et pleurent pour la moindre secousse. Au prix de cet effrayant ascétisme, ils iTosent aspirer tout au plus qu'au purgatoire, au bienheureux purgatoire, comme dit M. de Saci. Ils imaginent qu'au paradis même on éprouve une terreur plus forte encore que sur terre; ils poussent si loin la crainte de Dieu, que les mots ordinaires me semblent impuissants à rendre cet état d'àme, et qu'il faut bien diagnostiquer ainsi leur cas : ils sont atteints de « théophobie ».
Malgré toutes ces critiques, reconnaissons aussi le bien : du Port-Royal, tel que nous le font connaître ses historiens, et en particulier Fontaine, se dégage un parfum d'honnêteté religieuse i/ qui explique l'influence de cette maison sur le siècle, et surtout sur Pascal. Cette influence ne saurait être exagérée, quoi qu'on en ait dit. Car si Pascal a réagi en partie contre ce milieu, comme tout homme de génie qui transforme toujours, au moins partiellement, ce qu'il s'assimile, il n'a pas réagi en sens inverse, il a rebondi dans la même direction : il a exagéré Port-Royal, en suivant la même voie, mais en allant plus loin que le gros de l'armée janséniste.
Les Provinciales ne doivent naturellement pas calmer sa fougue de néophyte, et l'on sait quelles idoles le nouveau Polyeucte veut renverser; il ne faut pas oublier que les Pensées ont été éjirites souvent sous la même inspiration, peut-être en môme temps. Les Petites Lettres ne peuvent pas ne pas modifier les premières dispositions de Pascal, alors que', de l'aveu mémo de Sainte-Heuve, elles ont changé la douceur et la docilité des religieuses jansénistes en énergie et en indépendance. Dans ce premier duel, Pascal porte de rude«..coups à ses adversaires, mais il reçoitaussi des blessures profondes. Il garde une rancœur
non secrète mais très avouée contre ces jésuites qui, pour lui répondre, trouvent plus facilement des moines que des raisons» et plus facilement encore des injures que des moines. Comment »• imaginer qu'après la terrible bataille des Provinciales, échauffé ; par le combat, fier de l'appui qu'il avait apporté à son parti, ébloui ' peut-être par ce reflet de la gloire humaine qui rejaillissait de son pseudonyme sur lui-même, Pascal a pu, tout à coup, renoncera la lutte, assoupir subitement tous les feux de son esprit enfiévré, ^ émousser une ironie plus aiguë que celle des plus renommés pamphlétaires, pardonner aux jésuites vaincus, et rentrer tranquillement dans le calme de sa retraite, pour entonner un pacifique /e Deinn ? Mais pour que pareille hypothèse paraisse vraisemblable, il faut ignorer absolument l'histoire des dernières années de Pascal, supposer que le soldat des Pi^ovinciales, satisfait et apaisé, n'a plus qu'à remercier le Dieu des batailles théologiques
1/ de lui avoir donné la victoire; que le Port-Royal est tranquille, et jouit paisiblement de son triomphe ; que tout le monde a désarmé ;
• que les jésuites sont battus et contents. Or Pascal lui-même ne croit pas que la guerre soit terminée, que sa campagne soit finie avec la dix-septième Provinciale. Il annonce aux jésuites qu'il a la ferme intention de les combattre aussi longtemps qu'il s'y croira poussé par Dieu, « sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir ses poursuites ». Son dernier mot est cette fière proposition d'armistice : « Laissez l'Église en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. » Les jésuites ont-ils accepté cette trêve? Les considérations humaines et divines ne vont-elles pas exciter la fureur de Pascal plutôt que de calmer son courage?
Le miracle de la sainte-épine, bien mieux que l'entretien avec M. de Saci, illumine les obscurités des Pensives. Est-il vrai, est-il faux? Choisira (jui voudra entre l'archevêque de Paris qui le reconnaît authentique, et les jésuites qui s'en moquent. La question est insignifiante au point de vue scientifique. Ce qui nous intéresse, ce qui est capital pour le débat actuel, c'est Teflet que cette aventure produit sur Pascal. Si nous en croyions M'"*'Périer, si bien au courant de tout, ce serait ce prodige qui l'aurait décidé à donner suite à son projet d'Apologie. Et, de fait, l'argument tiré des miracles, qui tient une si grande place dans les Pensées, repose uniquement sur l'histoire de la sainte-épine : la guérison de sa nièce est pour Pascal la démonstration la plus éclatante du , catholicisme. Que dis-je? Elle suffit à prouver que les cinq propositions ne sont pas dans Janséniusl
Les jésuites ne veulent [las, devant ce miracle, se reconnaître