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vaincus et désavoués par Dieu. Pascal, personnellement atteint par leurs railleries, persisie plus que jamais dans la lutte; tout en continuant à préparer sa redoutable Apologie, il anime les adversaires des jésuites; il excite contre les molinistes les curés de Rouen et de Paris; il rédige peut-ôtre plusieurs de leurs Factums, et le ton en est quelquefois plus violent encore que celui des Petites Lettres. Son animosité redouble avec le danger, et le danger augmente. Les jésuites, trouvant eux-mêmes leurs répliques un peu faibles, vont riposter aux railleries par des coups de force : foutes les puissances religieuses ou politiques s'abattent sur le parti janséniste. Le Conseil du Roi décide la perte de Port-Royal le 13 avril 1661, jour du mercredi saint. La persécution éclate aussitôt, violentant les corps et les âmes. Le 23 avril, le lieutenant civil vient ordonner de renvoyer en trois jours toutes les pensionnaires de la maison de Paris; le 4 mai, ordre de chasser également les novices; le 10 mai, expulsion des enfants réfugiés dans les villages voisins de Port-Royal-des-Ghamps. Et cela n'est rien auprès de cette autre torture, le Formulaire, qui prétend forcer les jansénistes « à condamner de cœur çt de bouche la doctrine des cinq Propositions de Cornélius Jansenius » . Ces coups répétés, qui retentissent douloureusement sur tout le Port-Royal, frappent en plein cœur lapremière maîtresse des novices, la sœur de ce môme Pascal qui, dans un accès de [prudence humaine, le seul qu'il ait eu dans la vie, avait aidé les grands vicaires à atténuer ce que le Formulaire avait de trop rigoureux. Perdre ses novices, et en même temps signer ce qu'elle croit une erreur, un mensonge oii son frère a trempé, c'en est trop : après avoir envoyé il la sœur Angélique de Saint-Jean une protestation qui s'adresse surtout à Pascal, et qui ne s'incline même pas devant l'excommunication de l'Église, Jacqueline signe, mais en répétant qu'elle en mourra, « et cela arriva en effet le 4 octobre 1661 ». En apprenant cette mort, Pascal semble sans doute se résigner, puisqu'il ne dit rien, sinon : Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir! — Mais quelle dut être sa rancune furieuse contre les jésuites, puisque c'était leur vengeance qui avait tué la sœur Sainte-Euphémie, et combien sa fureur devait être accrue par une sorte de remords, puisqu'il était en partie cause de cette mort désespérée 1 Les lettres de sa sœur préférée, de celle qui l'avait amené à la vérité, étaient comme des cris venant de la tombe ; il ne pouvait oublier, ni refuser de mettre en pratique ces belles paroles que, de c(jncert avec cette même sœur, il avait adressées à M'"® Périer au moment de la mort de leur père : « Une des plus solides et
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plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu'ils nous ont donnés, et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous. '^ Toute prudence humaine lui est désormais interdite, et lui semblerait, en même temps qu'un outrage à la mémoire de sa sœur, un crime de lése-majesté divine. Quand Port-Royal refuse, par polir tique, de le suivre dans sa résistance entAtée au second formulaire, Pascal s'évanouit de douleur, puis, revenu à lui, prononce ces graves paroles qu'il faut lire non pas dans le Recueil d'Utrecht qui les atténue, mais dans le récit de Marguerite Périer, qui leur laisse toute leur force, paroles de rupture, et dignes de la morte : « Quand j'ai vu toutes ces personnes-là, que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité, et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. » Tel était son état d'àme rjuand il écrivit les Pensées.
Et maintenant, est-il bien nécessaire d'insister longuement pour prouver que son livre n'eût été qu'une longue apologie de la foi janséniste? Quant à montrer, d'après ce que nous en avons, en quoi et jusqu'à quel point sa croyance était port-royaliste, c'est une autre affaire, et plus délicate, les laïques s'exposant à déclarer janséniste ce qui semble très catholique à des théologiens de profession. Même en laissant de côté les différences tellement imperceptibles qu'un spécialiste n'ose se prononcer, je ne me risquerai pas à juger par moi-mrme les questions essentielle>s qui sont du domaine de la théologie pure. Tout en parlant de ces problèmes sinon avec la compétence du moins avec la convenance qu'ils méritent, je ne m'appuierai ([ue sur des docteurs graves. La part du catholicisme dans les Pensres leur paraît sans doute assez restreinte ; en revanche, l'hérésie ne se peut établir bien souvent que par des procès de tendance. Le jansénisme de Pascal est surtout une exagération do la lhéori(> catholique : il n'admet pas les atténuations, les nuances; sa doctrine est dure, tranchée, impitoyable. Elle se précise surtout sur les questions Lde prédestination. Pascal touche à l'hérésie lorsqu'il professe que
la .u:ràco est rofusée à quolques hommes. Quand il montre que les lu'cheurs ne peuvent aj^ir par un motif de charité parfaite, il remonte par Jansénius jusqu'à Baïus! Enlin et surtout, il est « lidéiste » lorsqu'il prétend ('tablir (pie, livrés à nous-mêmes, nous ne pouvons atteindre aucune cerlitude, même d'ordre humain, lorsqu'il dit netleuienl que u personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort ».
Laissons aux Ihooloiiiens ces problèmes théologiques, qui n'intéressent guère le conunun des mortels. Au fond, il n'y a qu'une question qui passionne tout le monde : la vie future, l'au-delà du tombeau ; ((uel est le Dieu que l'on nous fait espérer, ou redouter? Dans la(|uelledes deux chapelles, catholique ou janséniste, avonsnous le plus de chances d'être sauvés ? La prédestination la plus absolue est la règle de Pascal. Son jansénisme n'admet dans le ciel qu'une effrayante minorité d'élus; sans donner naturellement des chiffres précis, Pascal semble admettre qu'il n'y a guère que sept mille favorisés. Son paradis est désert. L'homme ne semble avoir été créé que pour peupler l'enfer : l'enfant, abandonné à lui-même, est sûrement damné; et c'est tout naturel, car il faut être sot pour s'étonner que Dieu ait fait le monde afin de le perdre. A-t-on eu tort de conclure que ce christianisme n'est pas celui du Christ; que le Jésus de Pascal n'est pas le Sauveur de l'Église, puisqu'il est venu racheter quelques élus et condamner tout le reste, et que, sans lui, nos vertus mêmes sont « abominables » devant Dieu? On aurait sans doute indigné Pascal en lui disante^ qu'il ne faisait pas ainsi l'apologie du catholicisme, mais cidle du jansénisme : il était bien persuadé qu'il était dans la plus pure tradition du christianisme primitif; mais était-il resté fidèle à la doctrine romaine? Cousin a sans doute tort de le faire i)encher vers le calvinisme. En revanche, Pascal, qui n'est certainement jtas catholique, dans l'acception stricte du terme, est-il même un simple port-royaliste? Il faudrait, pour caractériser une croyance qui s'éloigne peut-être autant du jansénisme moyen que celui-ci s'écarte du catholicisme, forger un mot : Pascal a pratiqué surtout le « pascalisme ». Il abandonne en effet le juste milieu, i)lus encore que ne le faisait cet autre exalté, Saint-Cyran, qui, lui, voyait du moins le danger de cette méthode, qui craignait pour ses disciples l'exagération, et répétait souvent qu'il fallait éviter tout excès. Pascal prétend bien, une seule fois du reste, s'en tenir à la médiocrité; mais l'a-t-il fait? le pouvait-il? Consultons là-dessus Port-Royal, qui devait s'y entendre; abstraction faite des Pi'ovinria/t's, reconnait-il l'auteur des Pensées comme un des
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siens? Pascal passe dans la maison pour un assez piètre théologien. Et de fait, son ('rudition, (jui paraît nulle à Renan, n'est pas très étendue, même pour le xvir siècle. Il ne connaît guère que le Pugio Fidei, et que les textes sacrés; encore parle-t-il de; ceux-ci d'après une traduction. Aussi Port-Royal ne le met pas au premier rang. Dans sa lutte avec Arnauld, Pascal est « terrassé », et paraît, de l'aveu de Racine, « petit devant lui «. Pour M. de Saci, lauteur des Pensées est un «homme d'esprit ». Quand on songe aux éloges hyperboliques prodigués par Port-Royal aux plus petits compagnons, « homme d'esprit » a bien l'air d'une ironie. Pascal les inquiète, parce qu'il les dépasse. Plus encore que les purs jansi'nistes, il provoque le bon sens et révolte la nature. Sa doctrine est impitoyable, aussi bien pour la pratique de la vie journalière que pour l'attente de l'éternité. S'il manque de tendresse, c'est sans doute, comme chez les solitaires, l'efTet de cet endurcissement spécial que le célibat, l'ignorance de la paternité, entraînent souvent avec eux; mais c'est aussi pour une raison personnelle, qui ferme son àme à toute atténuation. S'il exagère le jansénisme, c'est qu'il transporte dans les choses de la religion et du cœur ses habitudes de précision mathématique. Il aime à compli(iuer ■ les problèmes, pour que la solution en soit plus élégante. Il touche aux délicatesses du culte avec une certaine brutalité qui sent plus l'homme de science que le dévot. Il a l'intolérance du scien- , tilique qui a l'habitude de raisonner exactement. Il est autoritaire 1 comme un savant ; il impose ses solutions, et se fait respecter, .d'un respect craintif, parc(» qu'il parle « fortement ». Soutenu par sa certitude d'être dans la bonne voie, il ne craint pas de rester seul, et s'enfonce résolument chaque jour plus avant. Jusqu'où est-il allé dans cette recherche solitaire de la vérité? A-t-il dépassé la religion jusqu'à toucher la superstition? Je ne sais, car les preuves qu'on en donne sont assez faibles. Sans voir dans son amulette tout ce que l'abbé Guthlin et M. Molinier y découvrent de grand, on peut dire qu'on a eu tort de prétendre que ce document rapetisse Pascal ; car, qu'était-ce autre chose pour lui qu'un témoin matériel de celte nuit délicieuse oii il avait eu la certitude ([u'il faisait partie du petit nombre des élus? Je ne crois pas non plus qu'on puisse, avec M. Lombroso, ranger Pascal dans la catégorie des fous de génie. La seule chose ([u'on doive concéder^ c'est que sa religion est sombre, ténébreuse, farouche, au point de paraître déraisonnable. Lui, qui entre dans le jansénisme aveci une gaîté qui inquiète sa sœur, lui qui prétend avoir connu l'espérance, il se forge une religion qui ne peut convenir à la vie
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sj'ciilièrc, ni même aux cloîtres les plus rigides, car elle délruil l;i paix (Ir rùmc. Sa tristesse vient de ce qu'au lieu de rester calliolique il »'st devenu janséniste et que. en plus, il s'est fait un jansénisme à l'image de son esprit absolu, embrassant par raison une religion que son cœur repousse. Il se dit effrayé par le silence des espaces infinis : n'est-il pas épouvanté par le silence de ce paradis désert où tremblent encore quelques élus, à peine remis de la frayeur ininterrompue qui a été leur lot sur la terre? En somme, le pascalisme s'éloigne autant du cbristianisme que le soleil de l'hiver, vu au travers des brouillards delà Normandie, diffère du plein soleil du Midi, en été. C'est une question de plus ou moins de lumineuse espérance. Seulement, à rencontre de (î(pthe, Pascal crie aux jansénistes, qui avaient pourtant déjà singulièrement obscurci la religion : trop de lumière, trop de lumière !
Quelle importance ces deux éléments, jansénisme et pascalisme réunis, eussent-ils eue dans l'ensemble de l'Apologie terminée? Il est à peu près impossible de faire là-dessus une hypothèse précise. Si l'on juge du livre projeté par ce que nous en avons, il faut reconnaître que le jansénisme occuperait une place restreinte, à condition de compter simplement les pages ou les lignes, les articles ou les fragments où s'étale la doctrine de Jansénius aggravée par Pascal. Au contraire, l'importance du port-| royalisme dans l'Apologie apparaîtra véritablement, si l'onl observe que ces pages et ces lignes contiennent non pas des assertions de détail, mais d es^ théories de doctrine générale, qui fteont l'armature même du livre. Est-il à regretter que Pascal n'ait pas eu le temps de terminer son ouvrage? Au point de vue littéraire, nous aurions un chef-d'œuvre de plus et beaucoup de com- ' menlaires en moins. Mais la religion y eùt-elle gagné? Y aurait-il diminution du scepticisme ambiant? Pascal lui-même est peu dis-j posé à le croire; ses adversaires de toute robe encore moins. Je serais tenté de me ranger à leur avis. Il y a en effet deux manières de raisonner sur la foi : dans l'une, on cherche à convertir son interlocuteur; dans l'autre, on développe la doctrine à laquelle on croit, et du haut de laquelle on écrase avec mépris ceux qui pensent autrement. La première est celle de l'Église, qui veut persuader l'immense majorité des hommes; la seconde est celle de Pascal : après nous avoir engagés, pour conquérir la foi, à renoncer à notre raison, à répudier tout ce qui fait la dignité, l'honneur et le bonheur de notre vie, pour suivre plus allègrement ce guide inquiétant, il nous mène à une porte fermée der-
rière laquelle est le bonheur éternel ; puis il nous tient à peu près ce discours : « J'ai la clef de cette porte, et cette clef c'est la grâce; mais je ne puis ouvrir que pour moi. Je vais donc entrer, retrouver un petit nombre d'(''lus, et chanter avec eux les louanges du Dieu caché, qui n'est pas mort pour vous, mais pour moi. Quant à vous, si vous n'avez pas comme moi le moyen d'entrer, si vous ne possédez pas la grâce telle que la comprend et l'enseigne Port- Royal, vous resterez à tout jamais dans les ténèbres extérieures. / Tant pis pour vous. » On sent chez lui un impitoyable dédain pour ceux ({u'il catéchise, et ce n'est pas la bonne méthode pour persuader les cœurs.
En dernière analyse, son livre, considéré comme une Apologie est fort bien calqué sur la religion telle qu'il la conçoit; de même que celle-ci renferme de la clarté pour illuminer les uns et de l'obscurité pour aveugler les autres, son œuvre, avec ses élans de foi brûlante, mais aussi avec ses cercles vicieux et ses défis à la raison, est destinée à i;éfionforier les jansénistes dans leur éternelle inquiétude, et à endurcir les libertins dans leur incrédulité. Au contraire, cet ouvrage n'a pas de sens comme apo- ^ logie du catholicisme, comme livre d'édification pour un chré- z tien ou pour un sceptique: puisque Pascal avoue qu'il ne peut? donner la foi qui sauve, son livre est inutile à celui qui a la grâce, et plus inutile encore à celui qui ne Ta pas. Aussi les Peuscesne sont • elles qu'une exposition du jansénisme exaspéré, un nouvel Augiistinus revu, corrigé, et considérablement aggravé, qui ne devait prouver que deux choses: les jansénistes sont les seuls vrais disciples| ^ de Jésus; leurs adversaires ne sont pas de véritables chrétiens."
Nous avons vu que la famille fait composer une préface pour souligner nettement chez Pascal lintention d'attaquer les jésuites. Port-Royal, malgré toute sa prudence, laisse deux traces infinitésimales de ce projet qui apparaît clairement dans l'édition Havet. On n'a pas besoin de pousser aussi hdn que cet excellent commentateur l'ingéniosité à découvrir les allusions les plus imperceptibles aux ennemis de Port-Royal, car les passages où Pascal attaque manifestement ses adversaires sont suffisants pour établir ma thèse. Ils montrent que l'auteur des Penaces n'a rien abandonné de sa haine première, espèce d'instinct, qui l'anime depuis longtemps, puis(iu'il apparaît dès Uîol dans le
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fragment d'un Traité du Vide, ensuite dans l'Esprit Géométrique; elle éclate dans les Provinciales, elle reparait plus fort que jamais dans les Pensres^ même dans celles qui semblent le plus inoffensives. On sent bien que dans cette querelle théologique Pascal n'est pus juge, mais partie, car une critique bien obscure des Jansénistes, hasardée en passant, ne suffit pas à établir sa liberté d'esprit. Ses accusations sont notoirement partiales. On est conduit à se demander s'il ne déteste les jésuites que par zèle dévot, et s'il ne faut pas lui appliquer cette réflexion qu'il écrit en 1661 à M. Périer : <> Le désir de vaincre est si naturel que quand il se couvre du désir de faire triompher la vérité, on prend souvent l'un pour l'autre, et on croit rechercher la gloire de Dieu, en cherchant en effet la sienne. » Il adresse en effet quelquefois à ses adversaires des reproches si vagues qu'ils seml)lent plutôt des invectives que des arguments : c'est ainsi qu'il les accuse d'embrouiller à i)laisir les difficultés, de calomnier Port-Royal et ses religieuses. Comme dans les Provinciales, il poursuit d'abord la Société en corps, parce qu'il la considère comme un fléau de la vérité ;puis, dépassant la polémique des Petites Lettres, il attaque jusqu'à la moralité personnelle de ses adversaires : il leur reproche de manquer de cœur, d'être indignes de l'amitié d'un honnête homme ; il les rend responsables « des mœurs escobartines » ; il insinue qu'ils suivent Jésus-Christ « parce qu'il les rassasie des biens du monde ».
D'autres accusations, plus mesurées, sont plus graves, parce qu'elles se peuvent soutenir, en logique et en fait. D'après Pascal, les jésuites, aveuglés par leur animosité contre Port-Royal, compromettent le catholicisme tout entier pour ruiner le jansénisme; ils affaiblissent toutes les preuves de la religion pour briser un argument que les port-royalistes peuvent légitimement invoquer. Ce sont des ennemis de l'Église, au même litre que les juifs ou les hérétiques, et pires encore, car ils la déchirent au dedans. Ils diminuent ainsi la vertu de la religion ; ils dissimulent la croix de Jésus. Ils corrompent la théologie, en abandonnant les voies traditionnelles pour suivre leurs imaginations. Ils contaminent la masse des fidèles, en gardant dans la connnunion de l'Église des gens qui la déshonorent, et que les juifs, que les philosophes eux-mêmes rejetteraient avec horreur. Naturellement les casuistes se voient encore pris à partie violemment : ils ont abusé du probabilisme, en théorie, au point de vicier un principe vrai; en pratique, au point de compromettre le salut de leurs pénitents (|ui, se croyant en sûreté et ne jouissant que d'un repos
trompeur, sont en réalité aussi à plaindre que les libertins. C'est ainsi que les jésuites séduisent le monde.
L'attaque est si forte, et dépasse quelquefois de si grave façon les audaces des Provinciales, que l'on est obligé de se demander s'il n'y a pas, outre les circonstances que nous avons signalées, un autre motif pour ce redoublement d'animosité. Cela tient peutêtre à ce que Pascal n'était pas complètement satisfait de sa première campagne : il lui était arrivé d'atténuer son attaque, de ne pas citer, môme en latin, des mots qu'il ne voulait pas publier. Puis les Provinciales n'avaient pas produit sur les jésuites tout l'effet que nous supposons. En 1659, le Père Escobar continue bravement sa bizarre besogne, et fait imprimer huit in-folio de théologie morale, son premier volume, celui que Pascal a rendu célèbre, ne lui paraissant qu'un simple manuel. Il ignore jusqu'à l'existence des Petites Lettres, et ne s'émeut guère de ce qu'on lui en rapporte. La société tout entière ne se sent pas plus atteinte dans ses œuvres vives, car son crédit ne diminue guère, surtout auprès des puissances utiles.
Les jésuites ont toujours été des maîtres dans l'art de capter la confiance des monarques. Sans doute, au temps de Pascal, ils ne sont pas encore de la force de ce bon père qui, en 1801, gagnait les bonnes grâces de l'empereur Paul en se montrant d'abord habile dentiste, puis excellent fabricant de chocolat : une spécialité de son ordre, disait-il. Au xvii" siècle, ils emploient des procédés plus relevés et aussi sûrs : Un roi, dit Pascal, ne peut être en réputation de piété que s'il a un jésuite pour confesseur. Abhorrés par les peuples, ils se consolent en s'imposant aux princes.
Nous avons là plus qu'un écho des Provinciales : c'est la même voix qui gronde directement, et plus fort. C'est le môme fond, moins atténué encore, et c'aurait été souvent la même forme, puisque Pascal comptait reprendre do temps en temps, pour cette nouvelle polémique, le genre épistolairo (jui lui avait déjà assez bien réussi. C'est donc la guerre qui continue, plus acharnée qu'en l(i56. Sans doute, pour supposer, comme je le fais, que Pascal, renforçant son zèle pour ce qu'il croyait la vérité par toutes ses rancunes personnelles de lutteur tantôt victorieux tantôt vaincu, par ses rancœurs de port-royaliste souffrant pour la maison dévastée, par ses ressentiments de frère pltHuant sa sd'ur victime de la persécution, a poursuivi jusqu'au bout sa lutte contre les jésuites, àprement, haineusement, il faut admettre que ce parfait chrétien ne pratiquait pas le pardon des injures. C'est vrai.