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Coiiimo Port-Royal, Pascal ne comprend guère la charité qu'au sens lli('M»lo<:.iqne de l'amour de Dieu. Même en supposant son cœur pur non seulement de tout intérêt personnel, mais encore de toute affection exagérée pour le triomphe de son parti, disonsnous bien qu'il apporte à la discussion de ces questions dogmaliquos une chaleur proportionnée à l'importance de ces problèmes. Nous nous cchaulfons bien, nous autres, presque aussi fort, pour de simples dissentiments politiques. Quand il s'agit de querelles sur Dieu, sur le salut, on comprend mieux que les adversaires deviennent des ennemis, que la lutte se transforme en un combat mortel. Dans ce duel, Pascal n'a éprouvé ni regret ni remords. On connaît, et on comprendra peut-être mieux maintetenant, ce mot (ju'il disait presque au lit de mort : qu'il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait; que s'il avait à recommencer les Pronincialps, il les ferait encore plus fortes. C'est l'esprit même qui anime toutes les pensées sur les jésuites. Et ce qui prouve encore mieux cette progression dans la combativité, c'est que, outre les audaces contre la Société, on trouve là ce qui n'apparaît pas encore dans les Petites Lettres, des témérités contre le roi.
La famille, par prudence humaine, essaye, dans un passage de la Préface, de donner le change sur les sentiments qu'il nourrissait pour Louis XIV. Port-Royal, effrayé par les confidences de ce penseur pour qui la royauté n'est que la tyrannie, supprime dans son édition tout ce qui pouvait blesser le Louvre. Le mot d'ordre est évidemment de représenter Pascal comme un fidèle sujet. Sans doute, comme le remarque Bayle, Pascal avait en horreur une rébellion qui avait entraîné des catastrophes de toutes sortes : il avait entendu énumérerplus d'une fois à Port-Royal les misères que l'on avait endurées pendant la guerre civile, surtout à la maison des Champs. Mais si, dans ses Pensées, il condamne la Fronde, c'est pour des raisons bien subtiles et presque embrouillées. Au fond, malgré les sottises du Parlement, il reste Parlementaire. Dans le factum pour les curés de Rouen, la magistrature est considérée comme la plus sûre ressource de la vérité. C'est la même doctrine qui reparaît dans la Lettre d'un Avocat, (juand le Conseil du roi se montre favorable à l'intrusion de l'Inquisition en France. Dans Pascal s'incarne l'esprit d'opposition au début du règne de Louis XIV. Quand l'auteur des Pensées attaque la royauté, il sait comment il faut s'y prendre pour la perdre sûrement ; il suffit de remonter jusqu'à sa source. En elfol, la puissance royale est fondée sur la folie du peuple, aussi
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bien que sur sa raison, « et bien plus sur sa folie ». Doù vient son prestige, son caractère divin? D'une pure illusion : on croit que le visage seul des princes inspire une terreur qui vient en réalité delà force armée qui les accomp^igne d'ordinaire. On n'est pas médiocrement surpris de voir Pascal forger l'arme que cisellera Montesquieu, et critiquer comiiiodénient cbez le Grand Seigneur ce qu'il serait peut-être trop hardi d'attaquer chez le r(ji. Cette puissance, qui semble absolue, n'est que le premier ordre de la grandeur, et le moindre, car elle est inférieure à l'ordre de l'esprit, qui lui-même est infiniment au-dessous de l'ordre de la charité. Si donc on analyse ce qui se cache sous le prestige de la royauté, on ne trouve que misère. Le roi est le plus trompé des hommes; il peut être la fable de l'Europe, et être le seul à n'en rien connaître. Il ne sait qu'une chose : c'est qu'il s'ennuie sur son trône. Le plus humble de ses sujets, qui se divertit, est plus heureux qu'un roi qui songerait à s'étudier soi-même. Aussi entoure-t-on les princes, pour les étourdir, pour les enivrer d'illusions, pour leur faire croire qu'ils se rapprochent de Dieu : « Non, non; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s'appuient sur la môme terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, gue les bêtes! »
Quels pouvoirs légitimes peut-on reconnaître à cette puissance trompeuse? Pascal lui contesterait jusqu'au droit de déclarer la guerre. Le roi n'a pas de droits réels sur ses sujets, puisqu'il ne les possède qu'en vertu de l'hérédité, et que l'hérédité n'est pas un bien, mais un moindre mal, une affaire de fantaisie. Un roi tombe, puis remonte sur le trône : cette restauration n'a rien de providentiel : c'est quelquefois une misère (jui l'amène. Les sujets s'en préoccupent peu; au fond ils sont jaloux de leur maître. Pascal ne professe pas un royalisme bien ardent : il n'épouserait pas la querelle de son prince; il ne se sent pas lié envers lui. — Pourquoi toutes ces railleries, qui dépassent tellement le siècle? Pourquoi, dans les fragments d'une apologie, une étude aussi fouillée sur l'état d'àme du roi? N'est-ce pour rien, pour le plaisir? Non certes; et de même que Pascal a scruté profondément l'àme humaine pour eu déduire une preuve de sa religion, de même il l'ait la psychologie du roi pour en tirer (|uelque conclusion prati([ue. Autrefois les rois ont essayé de tuer le christianisme naissant, actuellement le roi essaye de tuer le christianisme renaissant. Sansdouli^ Louis XIV a pu un instant
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donnor quelques espérances au parti, lui ([ui trouve, paraît-il, un très grand plaisir à la lecture de la septième Provinciale. Mais depuis il n'a pas répondu à l'appel qu'on lui adressait dans le faclum pour les curés de Rouen; il a repoussé l'adjuration sulu-i'-nie (pie la mère Angélique mourante adressait à la reine mère; son confesseur (^st un père jésuite; le roi jette sur Port-Royal ses procureurs et ses archers; c'est pourquoi, en reprenant le mol de Sainte-Beuve, nous trouvons là ces javelots brisés qui siltlont encore; Pascal les a lancés contre celui qui mettait ses « trognes armées » au service du pouvoir religieux, et même contre ce dernier pouvoir. Dans ses ripostes il n'a épargné personne, pas même le pape.
Tout l'effort des éditeurs catholiques des Pensées a consisté jusqu'ici à neutraliser les passages les plus compromettants, par le fameux extrait de la lettre à M"'' de Roannez. C'est peut-être habile, mais au fond cela ne tient pas debout. Ce fragment date de 1656. A ce moment Pascal n'a pas sujet de rompre avec Rome, puisque le pape n'a pas encore condamné Port-Royal. Aussi, dans la dix-septième Provinciale, trouve-t-on des protestations de respect filial pour le siège apostolique. Tout au plus Pascal avancet-il, avec le pape saint Grégoire, ce que l'Église admet elle-même : c'est qu'un pape peut être surpris. Son orthodoxie d'alors nous est garantie par la bienveillance de Pie IX pour les Provinciales. Pascal est encore respectueux dans le cinquième factum, où il fait du reste parler des prêtres. C'est seulement dans la Lettre d'un Avocat (à laquelle il collabora probablement;, lettre brûlée en place de Grève le '26 juin 1657, que l'infaillibilité du pape- est discutée. Dépassant l'audace des jansénistes, Pascal va bientôt prétendre, dans les Colloques de Port-Royal, que les papes ont condamné la grâce efficace elle-même, non l'erreur de Jansenius,' et qu'il ne faut pas reculer devant un mot, le schisme, quand les choses essentielles sont en jeu. C'est la thèse qu'il soutient nettement dans l'Apologie.
Le pape est fait pour son troupeau, et non le troupeau pour le berger; il a donc plus de devoirs que de droits : «Vous me devez pâture. » Si le pasteur est maladroit, ses ouailles sont-elles tenues aie suivre? Or les papes actuels ne sont pas bons; on n'est donc pas obligé de se taire, alors qu'ils veulent étouffer la vérité. Rome a été surprise et prévenue par les jésuites. Sa congrégation de l'Index est devenue un des deux a fléaux de la vérité », la Société étant l'autre : elle est corrompue ou ignorante. L'autorité pontificale a dégénéré en tyrannie ; elle veut s'élever au-dessus
même des Conciles. Sur (juGi donc repose sa prétendue infaillibilité? Sur le désir qu'ont les fidèles d'être tranquilles; le pape leur répond de la foi, comme les jésuites de la morale. xMais, au fond, l'infaillibilité chez un seul homme exigerait un étrange miracle de la part de Dieu, et Dieu ne conduit pas son Église o'coups de miracles. C'est l'Église môme, prise dans son ensemble, qui doit être infaillible; et c'est à elle que Ion devrait en appeler du pape, si elle-même n'était pas tombée dans une singulière corruption. Le sacerdoce a été avili, au point que c'est « une chose horrible » de nier sa décadence et la nécessité d'y remédier. Puisque ceux qui ont le zèle et la science ont contre eux ceux qui ont le zèle sans la science, la science sans le zèle, ou même ni science ni zèle; puisque, voulant sauver l'Église, ils sont excommuniés par elle, Pascal, fort de l'appui de Dieu qui, par le miracle de la sainte épine , guérissant la propre nièce de Pascal avoue son défenseur et désavoue les adversaires du jansénisme' Pascal en appelle au tribunal de Celui qui condamne dans le ciel' ce que Pascal a condamné sur la terre.
Malgré ses protestations d'orthodoxie, l'auteur des Pnw'es me semble bien avoir atteint le schisme que les jésuites lui reprochent. Peut-être, en reconnaissant qu'il a rompu avec Rome, me raontré-jo plus papiste que le pape, puisque Pie IX disait à Faugere que, par ses Pensces, Pascal avait bien mérité de la religion; que cet ouvrage réunissait la splendeur et la solidité. Mais très probablement Pie IX n'avait lu que les Pensées de Port- Royal; l'édition de Faugère Teùt inquiété : celle d'Havet eût fait cesser tous ses doutes. Pascal est hérétique devant le pape, comme il est rebelle devant le roi, comme il est agressif en face des jésuites. Son amour pour la vérité se double d'une haine incoercible i^ourTerrejir^de^^elque nom qu'elle se nomme.
Telle est l'interprétation des Pensées que je propose, la trouvant vraisemblable et digne d'examen. Sans doute elle soulève un certain nombre d'objections, et je dois en terminant dire un mot de cel es qui me paraissent le plus considérables. On pourrait obec .r dabord que toute cette polémique ne pourrait trouver de place naturelle et logique dans une apologie du christianisme. Mai. .1 est certain que, quoi qu'en dise Sainte-Beuve. Pascal ne se serait pas arrêté à Jésus-Christ. Pascal a poussé son élude au
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moins jusim'a Mahomet, ce qui suffirait à démontrer qu'après riiistoirc de Jésus devait venir l'histoire de l'Église et de ses luttes. Les Pensées abondent sur ces matières, si nombreuses que le chanoine Rocher imagine une troisième partie, sous cette rubrique : l'Kglise, la Prière, les Sacrements, la Morale; que l'abbé fiuthlin intitule un des chapitres de son édition : OEuvre de Jésus, Église, Papauté. Ces subdivisions sont d'autant plus vraisemblables que dans le discours où Pascal exposa son plan aux portroyalistes, il n'oublia, dit son neveu, aucune des voies « par lesquelles la religion chrétienne s'est entièrement établie ».
On pourrait encore m'opposer ceci : en admettant que la lin de son livre fût réservée à une partie historique, et que les fragments agressifs lui fussent destinés, ces passages, en raison même de leur violence, n'auraient jamais été que ses « pensées de derrière la tête » ; Pascal n'en aurait rien laissé voir expressément. — Même en concédant le bien fondé de cette critique, il n'en subsisterait pas moins ceci : ces pensées auraient été les idées-forces de Pascal, d'autant plus puissantes qu'elles auraient été comprimées; elles auraient fait le fond même de son livre, et constitué la passion intime qui aurait animé toutes les manifestations extérieures de ces sentiments.
Mais, dira-t-on encore, Pascal n'aurait jamais songé à publier, ni môme à laisser deviner, des développements que la prudence personnelle, les égards dus à son parti, l'amour de la tranquillité de l'Église, l'auraient amené à sacrifier. — Je répondrai que Pascal était prêt à risquer sa liberté, sa vie même, pour son œuvre; qu'il aurait pu du reste prendre certaines précautions comme pour les Provinciales, dissimuler son nom, cacher le lieu de l'impression, publier son livre par exemple sous ce titre : «< Apologie de la religion chrétienne, par l'auteur des Petites Lettres », et le succès eût été prodigieux. Pour Port-Royal, on sait de reste qu'il lui reprochait d'être trop timoré : Pascal n'au- *rait pas essayé d'être avoué par ses amis, sachant qu'il devrait payer leur approbation parle désaveu de sa propre pensée, ni craint de les compromettre, puisqu'il n'était pas en somme officiellement de la maison. Quant à ce qui regarde la paix de l'Église, il suflit de lire le deuxième factum pour savoir comment Pascal la comprenait, et combien peu il se payait de mots.
L'objection laplus sérieuse me paraît celle-ci : on pourrait prétendre que Pascal, ayant conçu, à son entrée dans la famille janséniste, un premier plan d'apologie, a dû s'y tenir jusqu'au bout; qu'un esprit de cette rigueur scientitique, de cette logique outrée,
ne pouvait se laisser dévier de la route qu'il avait une fois jalonnée. — On peut rétorquer l'argument en observant que Pascal avait déjà suivi cette même tactique dans ses Provinciales, où nous le voyons, en plein combat, transporter la lutte sur un terrain plus favorable. Même en admettant l'interprétation traditionnelle des Pensées comme point de départ, comme plan initial il faut ajouter que Pascal a dû modifier ses batteries pour suivre un ennemi qui se déplaçait.
Ce que je concéderais volontiers, c'est qu'il reste dans les Pensées des traces très nombreuses du dessein primitif; les diflérents passages où Pascal parle des athées et des libertins à convertir, sont le témoignage de cette intention première. Par contre tous les fragments favorables au jansénisme et hostiles à ses ennemis viennent de ce que sa pensée du début a été profondément modifiée par le milieu où il a vécu, et les événements de la fin de sa vie.
L'important, en pareilles études, est de limiter raisonnablement son idée, de ne pas exagérer ce qu'on croit vrai. Irai-je jusqu'à dire que si Pascal avait eu le temps de parfaire son ouvra-e toute la fin eût été comme une suprême Provinciale? ^on car^'cé serait une pure hypothèse. Le plus probable est que, dans son historique de 1 Eglise, ses rancunes inapaisées eussent fourni des développements plus ou moins considérables en faveur de Port Royal, et contre tous ses ennemis. C'est une analvse qualitative et non quantitative qu'il s'agit de faire. Si des chifl^res signifiaient quelque chose en des matières comme celle-là, comme la fidélité au saint-siège par exemple, matières dans lesquelles un oui ou un non sont plus significatifs que tous les développements du monde je remarquerais que le pamphlet, même en négligeant les fragments isoles, remplit dans l'édition Havet les quinze pages de larticle XXIII et une grande partie des quarante pages de l'article XXIV 1 en faudrait moins que cela pour permettre de retrouver et d'établir la double intention du livre inachevé. On connaît lépigraphc que Port-Royal avait mise à son édition : pendent onera interrupta ; comme le livre, elle est interrompue. Havet a eu raison delà compléter, pour mettre en lumière du même coup le vrai projet de Pascal : minœque murorum ingénies. A qui s'adressaient les menaces ? J'ai tâché de le montrer, cédant moi aussi à l'irrésistible tentation qu'ont tous les admirateurs de Pascal de refiire son œuvre à l'aide des matériaux préparés et inemployés. Comme dans tous les concours d'architectes ou darchèologues pour la restauration hypothétique d'un monument dont il ne reste que
d.s ruines, chaque reconstruction des Pensres présente avec les autres une vague ressemblance et des différences caractéristiques. \ la reconstitution traditionnelle de TApologie, qui en faisait une superbe église gothique, originale, audacieuse, illuminée par de larges et éclatantes verrières, grande ouverte à la foule des lideles, je propose de substituer la vision suivante : le monument achevé se dresse devant nous, formidable, comme une abbaye du moyen âge, moitié temple et moitié forteresse. On prie à 1 mlérieur, dans des crvptes où d'étroites ouvertures, meurtrières plutôt que fenêtres, laissent filtrer une lueur triste ; mais surtout la garnison, peu nombreuse, se bat en désespérée contre 1 ennemi du dehors. Ce n'est pas la bannière fleurdelisée de l'Eglise, qui flotte sur le donjon, c'est le drapeau noir du jansénisme; et de loin en loin, sur les remparts, se dressent des potences auxquelles Pascal a accroché les pires ennemis de sa pensée.
Paris. — Typ. Chamorot et Kenouard, 19, rue des .Saiuts-Pcres. — 34279.