‹ Le Jansénisme, étude doctrinale d'apres les sources. Leçons données à l'Institut catholique de Paris, nov. 1907-jan. 1908Chapitre 8 sur 8 · T. I, 19 ; IV · texte numérisé non relu

T. I, 19 ; IV

(3) A. Gazier, Une lettre inédite de Racine (26 janvier 1659), dans la Revue internationale de l'Enseignement^ 15 juin 1888 ; reproduite dans A. Gazier, Mélanges de littérature et d'histoire (1904), p. 129-137, et dans l'édition Mesnard, VII, p. 448-451.

petites filles vinrent avec des épées et abattirent chacun une tête du monstre, en protestant de leur horreur pour la doctrine janséniste. Voici, comme exemple, ce que disait l'un des garçons, le premier des cinq petits acteurs :

« 0 Jésus, l'aimable et charitable sauveur, faites- « nous accomplir vos saints commandements, qui (( nous sont toujours possibles par votre grâce, qui « ne nous manque jamais ». — « Fort bien, dit le « Père, car nous autres catholiques, nous soutenons « que ces commandements sont toujours possibles, « et que la grâce ne nous manque jamais, au lieu « que les ennemis de Jésus disent que les uns nous « sont impossibles, et que Fautre nous manque ».

Dans ses doux lettres à l'auteur des Imaginaires (1666), et dans son Abrégé de Vhistoire de Port- Royal, Racine revient très fréquemment sur Jansénius et sur les querelles au sujet de sa doctrine de la grâce.

Enfin, dans ses Hymnes traduites du bréviaire romain^ il parle du feu de la grâce invincible (1) ; cette expression janséniste fut l'une des causes pour lesquelles l'archevêché de Paris condamna le bréviaire de Le Tourneux, où ces traductions avaient été insérées (2).

Le théâtre de Racine reflète ces préoccupations ;

(1) T. IV, p. 112.

(2) T. IV, p. 102 et suiv. Le bréviaire était achevé ea 1675 ; il fut imprimé en 1687, et condamné en 1688.

le fond de ce théâtre, c'est la théologie et la psychologie de Port-Royal.

Elève des Jésuites. Corneille est Moliniste et casuiste.

Il est Moliniste. Chez lui, la liberté humaine domine les événements : c'est elle qui se décide. Par suite d'une affreuse querelle entre leurs pères, Chimène et Rodrigue voient leur amour violemment contrarié. Mais dans cet abîme de misères, ils ont conscience que c'est d'eux qu'ils doivent prendre conseil et que leur décision est entre leurs mains.

Du reste, laissée à elle-même, la nature humaine est capable de bien. Dans Polyeiicte, Sévère est la personnification des forces de la nature sans la grâce, et il est grand, désintéressé, chevaleresque.

La grâce divine parfait la nature ; mais elle a ses degrés : elle n'est pas toujours invincible.

Néarque dit :

Sa Grâce Ne descend pas toujours avec même efficace (1).

Et quelque puissante qu'elle soit, cette grâce vient aider, mais non pas enchaîner la nature. Dans Œdipe^ Thésée soutient la vraie doctrine contre Jocaste :

(1) Polyeucte, acte I, se. 1, vers 29-30.

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices

D'un astre impérieux doit suivre les caprices,

Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions

Au plus bizarre effet de ses prédictions ?

L'âme est donc toute esclave : une loi souveraine

Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne,

Et nous ne recevons ni crainte, ni désir

De cette liberté qui n'a rien à choisir,

Attachés sans relâche à cet ordre sublime.

Vertueux sans mérite et vicieux sans crime.

Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels,

C'est la faute des dieux et non pas des mortels.

De toute la vertu sur la terre épandue,

Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ;

Ils agissent en nous quand nous pensons agir ;

Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir ;

Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite.

Que suivant que d'en haut leur bras la précipite!

D'un tel aveuglement, daignez me dispenser.

Le Ciel, juste à punir, juste à récompenser,

Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,

Doit nous offrir son aide et puis nous laisser faire (1).

En élève des Jésuites, Corneille aime aussi à mettre cette liberté en face de cas de conscience ; il est casuiste, dans le vrai et noble sens du mot.

Une jeune fille peut-elle encore aimer le jeune homme qui a tué son père : voilà le sujet du Cid.

L'amour de la patrie, Tamour de la famille, l'amour conjugal, en quel rapport sont-ils entre eux, et, en cas de conflit, lequel doit l'emporter : c'est le sujet des lloraces.

(1) Acte m, se. 5.

Un prince doit-il écouter ses ressentiments privés et son intérêt immédiat, ou ne fera-t-il pas mieux de montrer une clémence qui est à la fois d'une grande âme et d'un grand politique : c'est le sujet de Cinna.

Racine, lui aussi, aura quelques cas de conscience : Andromaque se demande si elle peut épouser le fils du meurtrier d'Hector, Monime, si elle peut aimer le fils, alors qu'elle a été destinée au père. Mais ce ne sera pas avant tout contre des circonstances difficiles, ni contre la société que les personnages de Racine auront à lutter. Ils n'auront pas à débrouiller péniblement les plis d'une situation compliquée. C'est avec le Ciel même qu'ils sont aux prises. Et dans cette lutte, ils sont destinés à succomber. Chez Racine comme chez Corneille, l'homme certes prend bien conscience de ce qu'il est ; mais ce n'est pas pour qu'ensuite, maître de soi et disposé à se dompter, lui et les événements, il puisse prendre une décision. Non, c'est pour constater qu'il est dominé par la Divinité, qu'il ne peut rien contre les arrêts du Ciel.

Les grandes maximes de saint Augustin et des Jansénistes ont passé par là.

L'idée de la fatalité, dit-on, Racine l'a prise dans la tragédie antique, qu'il avait étudiée avec tant d'amour. Dans ses peintures du destin, il a reproduit une croyance toute grecque.

Cette idée, en effet, est au fond du théâtre d'Eschyle, et même de celui de Sophocle et d'Euripide.

Chez Eschyle, la fatalité est plutôt extérieure à rhomme : c'est poussé par une loi mystérieuse, que, dans la fameuse trilogie qui porte son nom, Oreste devient le meurtrier de sa mère. Chez Sophocle, elle tend à n'être plus qu'une donnée légendaire, acceptée parle poète comme un ressort tragique : ce qui est au premier plan, c'est la volonté des personnages. Chez Euripide elle revient, pour s'installer au cœur même de l'homme, pour le tourmenter et le pousser à vouloir malgré lui. Elle devient une maladie, une infirmité humaine ; c'est une force immanente qui pousse les personnages, elle est leur nature même.

Mais, et cette remarque domine tout, pourquoi Racine a-t-il pris cette idée de la fatalité à l'antique tragédie ?

Pourquoi a-t-il pu la transporter sur la scène française du xv!!*" siècle ?

Si Racine a pris cette idée aux Grecs, c'est qu'elle répondait à ses préoccupations personnelles ; s'il a pu la mettre sur la scène, c'est à tout le moins qu'elle ne choquait pas ses contemporains.

Serait-il possible à un poète de mettre au fond de ses œuvres une idée que lui-même il n'aurait pas, d'imprégner ses œuvres d'une idée dont lui-même il ne serait pas tout pénétré et comme obsédé ?

Et serait-il possible à un poète dramatique de se faire applaudir d'un public qui pour cette idée serait, je ne dis pas même hostile, mais simplement indif-

férent? Or, Racine a été fort goûté au xvir siècle, Phèdre elle-même ne tomba pas : elle eut contre elle une coterie formidable ou du moins très bruyante. Mais de ce qu'une duchesse riche loue les loges d'une salle de théâtre pour qu'elles restent vides aux premières représentations, il ne s'ensuit pas que la pièce ne soit pas appréciée.

Le théâtre de Racine est le reflet des idées et des mœurs du xvii^ siècle plus qu'il ne l'est des idées et des mœurs de l'antiquité.

Du reste, ce n'est pas seulement dans ses pièces grecques que Racine aime à peindre l'homme dominé par des forces qui l'écrasent. Quand il sort de la Grèce, c'est pour aller à Constantinople, dans le fatalisme musulman, c'est pour représenter l'histoire d'Israël, où les fortes expressions de la Rible semblent bien plus subjuguer l'homme sous l'action de Dieu que ne le font les récits de l'Evangile et de la vie des saints.

Enfin, au xvii^ siècle, nous avons un autre écrivain qui, presque autant que Racine, a aimé à s'inspirer des Grecs. Toute l'œuvre littéraire de Fénelon est pleine de la Grèce : ses Dialogues sur rEloquence, ses Dialogues des Morts y son Télémaque, sa Lettre à r Académie.

Dans le douzième chant du Télémaque^ il résume deux tragédies de Sophocle : Philoctète et les Trachiniennes.

Or, dans Fénelon, l'idée de la fatalité n'apparaît

censément pas. Des Grecs, Fénelon a pris la grâce, la délicatesse, la mesure : il leur a complètement laissé l'idée d'une Divinité aveugle se jouant de l'homme et le conduisant à sa fantaisie.

Si donc Racine a transplanté sur la scène du xvii^ siècle l'idée de la fatalité antique, c'est parce que cette idée lui était familière, à lui et même à ses contemporains.

Cette idée, lui et son siècle, ils l'avaient prise dans la manière dont le jansénisme comprenait les rapports de Dieu avec l'humanité déchue.

Et cela est tellement vrai que cette idée, Racine ne s'est pas borné à l'emprunter aux Grecs ; il l'a faite sienne, il l'a modifiée, et il l'a modifiée dans un sens janséniste.

En proie à la fatalité, les personnages antiques n'ont ni honte, ni remords. Ils sont dominés par une divinité aveugle. Ils le savent. Ils subissent la loi du destin. Mais quels remords peuvent-ils concevoir d'une direction placée en dehors d'eux et qui les accable ?

Poussés par la fatalité, les personnages de Racine, au contraire, n'en ont pas moins de la honte et du remords. La raison, c'est qu'ils sont Jansénistes.

Vous péchez, disaient les Jansénistes; la grâce vous a abandonné. Mais vous n'en avez pas moins à rougir

(1) Boulvé, De l'Hellénisme chez Fénelon (1897), p. 113, 115, 142-155, 175, 201. Toutefois, cet auteur effleure à peine la question.

de votre faute. Pourquoi ? En vérité, parce que le jansénisme sort du christianisme et qu'il est tout entouré par le christianisme. Malgré ses théories théologiques, il reste donc chrétien. Or le vrai chrétien sait non seulement que le mal est le mal, qu'il est une déformation de notre être, et que, dès lors. Ton doit en rougir lorsqu'on le commet ; mais encore que ce mal, on a le pouvoir de ne pas le commettre, et que par conséquent l'on doit aussi en concevoir du remords.

Mais la raison théologique alléguée par les Jansénistes est autre. Si Dieu nous refuse la grâce, c'est, comme le dira Arnauld à propos de Phèdre « en punition de fautes précédentes ». Or, — et ce dernier point. Ton n'osait trop l'avouer au grand public, — parmi ces fautes précédentes, il y avait avant tout la faute originelle (1). De la faute originelle; dit la doctrine janséniste, nous sommes responsables tout autant que d'une faute personnelle. Des conséquences de ce péché : ignorance du devoir à accomplir, impossibilité de l'accomplir, nous sommes donc responsables aussi. Ainsi, quoique commises nécessairement, non seulement les fautes auxquelles nous sommes entraînés restent un mal, mais elles sont un mal qui nous est imputable. Mal, nous devons en

(1) M. Jules Lemaître l'oublie dans son discours sur Racine et Port-Royal, p. 18. L'on ne voit pas, dit-il, quelles sont les fautes précédentes pour lesquelles Phèdre est privée de la grâce.

rougir, en concevoir de la honte ; mal imputable, nous devons en concevoir du remords.

Quand on parle du jansénisme dans le théâtre de Racine, l'on pense aussitôt à Phèdre. Oui, sans doute, Phèdre est la pièce où Racine a le plus mis en relief l'une des grandes idées du jansénisme, à savoir que l'homme peut être privé de la grâce et entraîné par la délectation terrestre.

Mais, à vrai dire, c'est tout le théâtre de Racine qui a une allure janséniste. Partout, les personnages de Racine sont sous l'empire de forces supérieures à leur volonté.

Et ces forces qui les entraînent, ce sont les deux forces dont nous parle le jansénisme : la délectation terrestre et la délectation céleste.

De ce point de vue, les tragédies de Racine se divisent en deux groupes :

Jusqu'à Phèdre, nous avons l'homme sans la grâce, entraîné par la délectation terrestre, par la concupiscence victorieuse (1).

Dans Esther et dans Athalie, nous avons l'homme sous l'action de Dieu, qui le dirige à son gré.

C'est ce que nous allons constater en passant en revue les tragédies de Racine.

(1) Il n'y a d'exception que pour Alexandre, essai de Jeunesse qui n'est pas dans le genre de Racine.

Pour son premier essai, la Thebaïde, Racine va chercher l'histoire de la famille d'C^dipe, l'histoire d'Etéocle et de Polynice. Il n'y a que de l'horreur dans cette pièce. Une faute de famille, une faute originelle, pèse sur tous les descendants d'GEdipe : dès lors, il sont comme des parias qui souillent tout ce qu'ils touchent. Et^ dans un monologue, Jocaste parle de péchés, de crimes, que l'on commet sans le savoir :

Et toutefois, ô dieux, un crime involontaire, Devait-il attirer toute votre colère?

Le connaissais-je, hélas, ce fils infortuné ? Vous-mêmes dans mes bras vous l'avez amené. C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice. Voilà de ces grands dieux la suprême justice : Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas ; Ils nous le font commettre et ne l'excusent pas (1).

Dans Andromaque^ nous trouvons un trio de furieux, Pyrrhus, Oreste et Hermione, qui pourtant excitent moins notre haine que notre pitié : ils ne sont pas responsables des passions qui les agitent.

A peine Oreste a-t-il expliqué à Pylade pourquoi il est venu dans TEpire que Pylade voit la volonté de son ami mystérieusement dirigée :

(1) Acte III, se. 2, vers 603-610.

Quoi ! votre âme à l'amour en esclave asservie,

Se repose sur lui du soin de votre vie !

Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,

Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ? (1).

Mais, comme le sera Phèdre, Oreste est poussé par le destin, et comme elle aussi, il est un objet de haine pour les dieux. Il répond à son ami :

Puisqu'après tant d'efforts ma résistance est vaine, Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne. J'aime : je viens chercher Hermione en ces lieux La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux (2).

Et quand plus tard Pylade lui dira :

0 dieux, en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?

Oreste ne pourra que répondre :

Que sais-je? De moi-même étais-je alors le maître? (3).

Enfin, assassin de Pyrrhus, maudit de celle à qui, par cet assassinat, il a voulu complaire, plein du remords d'avoir tué un roi qu'il révérait (4), Oreste Terra dans ces malheurs l'effet de la volonté des dieux : ils l'ont abandonné comme un objet de colère :

(1) Acte I, se. 1, vers 29-32.

(2) Acte I, se. 1, vers 97-100.

(3) Acte m, se. 1, vers 724-725.

(4) Acte V, se. 4, vers 1570. — Voir aussi vers 1463-1464.

Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance.

Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance

Appliqué sans relâche au soin de me punir,

Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.

Ta haine a pris plaisir à former ma misère;

J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,

Pour être du malheur un modèle accompli.

Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rem.pli (1).

Dans Britannicus et plus encore dans Bérénice^ qui suivirent Andromaqîte, l'on trouve aussi çà et là les effets de la fatalité.

Au cinquième acte de Britannicus, Agrippine est toute à la joie :

Il suffit, j'ai parlé, tout a changé de face (2).

Et, quelques minutes après, elle dira à Néron :

Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère (3).

Elle s'était trop exaltée dans son orgueil, Dieu Ta brisée. Souvenir non seulement de la Némésis antique, mais de cette souveraineté de Dieu, de ces grands coups que saint Augustin et les Jansénistes aimaient tant à méditer.

Dans Bérénice., Antiochus, Titus, Bérénice sont chacun poursuivis par un destin jaloux. Après s'être en vain débattus contre lui, ils reconnaissent qu'ils ne peuvent rien contre la puissance du ciel ; et Vliélas final que dit Antiochus, pourrait être prononcé par tous les trois.

(1) Acte V, se. 5, vers 1613-1620.

(2) Acte V, se. 3, vers 1583.

(3) Acte V, se. 6, vers 1676.

Pourtant ces deux dernières pièces portent moins l'empreinte de la doctrine janséniste.

Mais dans Bajazet, dans Mithridate et dans Iphigénie, on retrouve cette doctrine pour ainsi dire à chaque pas.

Au troisième acte de Bajazet, Roxane exulte ; tout est prêt pour une révolution ; Bajazet va régner et elle va s'unir à lui :

Venez, Seigneur, venez, il est temps de paraître, Et que tout le sérail reconnaisse son maître (1).

Et, vingt vers après, elle est atterrée ; elle a soupçonné qu'elle avait une rivale :

De quel étonnement, ô Ciel, suis-je frappée,

Est-ce un songe, et mes yeux ne m'ont-ils point

[trompée ? (2)

Ainsi le destin s'est moqué de ses espérances. Et ce même destin va lui enlever la liberté ; il fera d'elle un jouet ballotté par des désirs contraires.

Au dernier acte, elle n'est que trop assurée que Bajazet ne l'aime pas, qu'Atalide lui est préférée. Mais, malgré elle, elle est poussée à le revoir encore ; elle s'en indigne elle-même et s'apostrophe avec colère :

Ame lâche et trop digne enfin d'être déçue, Peux-tu souffrir encore qu'il paraisse à ta vue ? Crois-tu partes discours le vaincre ou l'étonner? Quand même il se rendrait, peux-tu lui pardonner ? (3).

(1) Acte III, se. 5, vers 1013-1014.

(2) Acte III, se. 6, vers 1033-103i.

(3) Acte V, se. 3, vers 1461-1464.

L'on croirait entendre déjà les accents de Phèdre, se reprochant une passion qu'elle ne peut dominer.

Un an après Bajazet paraissait Mlthridate (1673 ) ; à la figure colossale et terrible de Roxane succédait la douce et suave apparition de Monime.

L'on a dit souvent et c'est, je crois, l'opinion courante parmi les critiques accrédités, que Monime est une jeune Grecque timide : élevée dans l'ombre du gynécée, elle n'est sortie de là que couverte d'un voile pour assister à quelque fête religieuse.

Peut-être ; mais dans Monime l'on peut voir aussi bien et mieux encore quelque jeune pensionnaire de Port-Royal. Monime est avant tout une jeune janséniste modeste et bien élevée.

Comme ses maîtresses, les religieuses, elle est digne et fière devant les autorités de la terre ; voyez comme elle parle à Pharnace, comme elle lui déclare qu'elle ne veut pas l'épouser, lui l'allié des Romains :

Tout ce que je puis faire, C'est de garder la foi que je dois à mon père. De ne point dans son sang aller tremper mes mains, En épousant en vous l'allié des Romains (1).

Mais comme ses maîtresses aussi, elle croit à des décrets sous lesquels elle n'a qu'à courber la tête, et comme elle est censée vivre avant J.-C. c'est de destin qu'elle parle et de fatalité.

Un jour ses parents l'ont destinée à Mithridate. Elle ne songe pas à protester contre cette décision ;

(1) Acte I, se. 3, vers 271-274.

que sert aux hommes de se révolter contre l'arrêt du Ciel? (1). Quand Mithridate semble la laisser libre de suivre son attrait pour Xipharès, et lui arrache -ainsi le secret de son amour, elle répond :

Les dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée Mon âme à tout son sort s'était abandonnée (2).

Mais aussitôt elle craint d'avoir été trop confiante et que le roi ne l'ait trompée. Et alors, fidèle disciple d'Arnauld, elle se demande si, par un malheur «upréme, la grâce ne lui a pas manqué :

Le roi feignait ! Et moi découvrant ma pensée... O dieux ! en ce péril m'auriez-vous délaissée ? (3).

Puis, lorsque pendant longtemps elle aura été le jouet des événements, lorsqu'elle en sera venue à s'enivrer de la pensée de la mort, elle s'inclinera une dernière fois devant le destin qui a voulu la séparer de celui qu'elle aimait :

Et toi, qui de ce cœur dont tu fus adoré, Par un jaloux destin fut toujours séparé, Héros avec qui même en terminant ma vie, Je n'ose en un tombeau demander d'être unie, Reçois ce sacrifice et puisse en ce moment Ce poison expier le sang de mon amant (4).

Mithridate fut joué au mois de janvier 1673. A partir de ce moment, l'activité littéraire de Racine se

(1) Vers 147, 153, etc.

(2) Acte III, se. 5, vers 1099-1100.

(3) Acte IV, se. 1, vers 113o-1136.

(4) Acte V, se. 2, vers 1533 et suiv.

ralentit ; jusqu'en 1677 il ne donnera qn'ïphigénie et Phèdre. Il mettra dix-neuf mois à composer Ipliigénie^ et vingt-huit mois à composer Phèdre. Le vrai motif de cette diminution d'activité doit se chercher dans les scrupules religieux qui, dès lors, tourmentaient le poète.

Et à mesure que le souvenir de Port-Royal renaît dans son âme, la doctrine janséniste s'accentue dans ses vers.

Un oracle bizarre a condamné Iphigénie à être immolée pour le salut de la Grèce :

Pour obtenir les vents que le Ciel nous dénie, Sacrifiez Iphigénie (1).

Pour dénouer sa pièce, Racine n'a pas osé suivre Euripide et substituer une biche à Iphigénie : « Cette métamorphose, dit-il dans sa préface, pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais elle serait trop absurde et trop incroyable parmi nous )).

Pourquoi donc l'oracle lui a-t-il paru moins absurde, moins incroyable, et si facile à transporter sur notre théâtre qu'il en fait le fond même de sa tragédie ? Parce qu'aux spectateurs, et plus encore à l'auteur, Port-Royal n'avait cessé de rappeler les décrets éternels contre lesquels il serait parfaitement inutile de vouloir se débattre.

Achille, il est vrai, s'élève contre l'oracle (2).

(1) Acte I, se. 1, vers 61-62.

(2) Acte III, se. 6. — Voir aussi acte I, se. 2.

Mais à part lui, tout cède : les autres personnages sont tous courbés sous l'étrange décret du Ciel; tous se résignent à y obéir.

Ma fille il faut céder, votre heure est arrivée (1),

dit Agamemnon à Iphigénie.

Et s'adressant aux Dieux :

Grands Dieux, si votre haine.

Persévère à vouloir l'arracher de mes mains, Que peuvent devant vous tous les faibles humains ? (2).

A son tour, Iphigénie s'incline :

Il faut des Dieux apaiser la colère (3),

dit-elle à sa confidente iEgine.

A la fin, c'est à peine si Clytemnestre ose encore protester : c'est son cœur de mère, plutôt que sa raison, qui s'élève contre l'ordre du Ciel. Et elle propose d'immoler Hermione au lieu d'Iphigénie :

Si du crime d'Hélène on punit sa famille. Faites chercher à Sparte Hermione sa fille ; Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié, dont il est trop épris (4).

Eriphyle, elle aussi, la rivale d'Iphigénie, est sous le poids d'un mystérieux oracle :

(1) Acte IV, se. 50, vers 1241.

f2) Acte IV, se. 9, vers 1462-1464.

(3) Acte V, se. 1, vers 1494.

(4) Acte IV, se. 4, vers 1269-1272.

J'ignore qui je suis; et pour comble d'iiorreur, Un oracle efîrayant m'attache à mon erreur, Et quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître, Me dit que sans périr je ne me puis connaître (1).

En attendant que le sens de cette prédiction se dévoile, la fatalité, le Ciel môme est descendu dans son cœur pour la tourmenter. Placée en marge de la société par une naissance irrégulière, torturée par la jalousie et par la haine, il faut encore, pour comble d'infortune, qu'elle sente peser sur elle la malédiction d'en haut :

Le Ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine, A rassembler sur moi tous les traits de sa haine (2).

La voilà donc en proie à l'amour d'Achille, de celui qui a saccagé Lesbos, son pays, et qui l'a emmenée captive. Elle aurait dû rester à Argos : la prudence le demandait. Mais elle est venue en Aulide. Et ce n'est pas seulement son amour, ce n'est pas seulement un sentiment humain qui l'y a conduite, c'est une impulsion fatale venue d'ailleurs :

Au sort qui me traînait il fallut consentir; Une secrète voix m'ordonna de partir (3).

Eriphyle est une victime de la tyrannie du Ciel. Aussi Doris, sa confidente, ne peut-elle que trouver à la plaindre sans oser la blâmer :

(1) Acte II, se. 1, vers 427-430.

(2) Acte II, se. 1, vers 485-486.

(.3) Acte II, se. 1, vers 515-516.

Que je vous plains, Madame ! (1).

Par là, elle aussi, elle mérite de précéder Phèdre,

Ainsi les tragédies qui précèdent Phèdre nous apparaissent comme un premier crayon de la sombre peinture qu'il devait nous présenter dans cette pièce.

Nous voici enfin arrivés aux deux œuvres colossales de Racine, aux deux colonnes d'Hercule de son théâtre : Phèdre et Athalie.

Dans Phèdre, nous avons Tidéal de l'homme sans la grâce, abandonné à ses penchants au mal ; dans Athalie, Tidéal de Thomme reporté vers Dieu par la grâce invincible.

Dans les deux pièces, le principal personnage est un personnage invisible :

Dans Phèdre, Vénus ;

Dans Athalie, le vrai Dieu.

Ce sont eux qui dirigent tout : événements extérieurs et sentiments intérieurs.

L'on a fort discuté pour savoir si Phèdre était une païenne ou une chrétienne (2).

(1) Acte II, se. 1, vers 529.

(2) Il y a un mois, M. Faguet plaisantait â ce sujet dans son feuilleton du Journal des Débats (2 décembre 1907). Un classique soutenait que Phèdre est une chrétienne, un romantique qu'elle est une païenne. M. Faguet fait dire par le classique : « Surtout, n'oubliez pas que Phèdre est une

A proprement parler, elle n'est ni Tune ni l'autre : Phèdre est une janséniste.

C'est Racine et Arnauld eux-mêmes qui nous le disent.

Le caractère de Phèdre, dit Racine dans sa préface, est peut-être « ce que j'ai mis de plus raisonce nable sur le théâtre... Je n'en ai point fait où la « vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci », Aussi, ajoute-t-il, cette pièce est de nature à « récon- « cilier la tragédie avec quantité de personnes célè- « bres par leur piété, et par leur doctrine, qui l'ont « condamnée dans ces derniers temps, et qui en « jugeraient sans doute plus favorablement si les « auteurs songeaient autant à instruire leurs specta- « teurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la « véritable intention de la tragédie ».

Ces « personnes célèbres par leur piété et par « leur doctrine », c'étaient Arnauld, Nicole et les autres Jansénistes. Or, pour les réconcilier avec la tragédie, une Phèdre moliniste ou même simplement païenne n'eût été évidemment qu'un fort médiocre appoint.

chrétienne; c'est une chrétienne du seizième siècle; elle croit profondément que l'intention seule est déjà criminelle et que crime rêvé est crime moralement accompli ; elle a la maladie du scrupule... ».

Ici, soit dit en passant, M. Faguet se montre médiocrement théologien, ou plutôt il a une distraction. Ce n'est pas seulement au xvi', ni au xvii* siècle, que l'on a dit que l'intention librement acceptée suffisait à rendre coupable : l'Evangile le dit en toutes lettres.

Le témoignage d'Arnauld vient confirmer celui de Racine. On sait que Phèdre fut Toccasion de la réconciliation entre le docteur et le poète. Boileau «ivait apporté à Arnauld la nouvelle tragédie. Quelques jours après, il revint pour lui en demander son sentiment. Arnauld répondit :

« Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, <( puisque par ce caractère il nous donne cette grande « leçon, que lorsqu'on punition de fautes précéden- « tes, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à la « perversité de notre cœur, il n'est point d'excès où « nous ne puissions nous porter, même en les détes- « tant » (1).

Dans sa préface, il est vrai, Racine dit qu'il a pris le caractère de Phèdre à Euripide.

Mais à supposer qu'il fallût entendre ces mots au pied de la lettre, il resterait encore à se demander, comme je l'ai dit plus haut, quel sentiment personnel aurait poussé Racine à reproduire cette peinture. Et, en réalité, il faut voir jusqu'où va l'imitation. Continuant à parler de Phèdre^, Racine ajoute :

<( Son crime est plutôt une punition des Dieux « qu'un mouvement de sa volonté. J'ai même pris « soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle « n'est dans les tragédies des anciens, où elle se « résout d'elle-même à accuser Hippolyte ».

(1) Mémoires de Louis rfacine, dans l'édition Mesnard, t. I, p. 281.

De fait, il y a de grandes différences entre la Phèdre d'Euripide et celle de Racine.

Dans Euripide, Phèdre n'a pas de remords : elle sait que, seule, Vénus est responsable. Ce n'est pas la honte et le remords qui l'assiègent, c'est la peur, la peur que Thésée n'apprenne sa conduite. « En- « ilammé de colère, Hippolyte, dit-elle, m'accusera « devant son père » (1). Tout au plus, joint-elle à cette crainte une certaine pudeur féminine. Mais il n'y a pas de lutte de conscience en elle. La lutte, elle est plutôt entre deux divinités, entre Vénus et Diane.

La Phèdre antique médite froidement le malheur d'Hippolyte. En mourant, elle commet un acte abominable : elle se met dans la main des tablettes calomnieuses pour perdre l'innocent. C'est elle qui l'accuse, et elle l'accuse par une lettre qu'elle laisse après elle. Quand l'accusation sera portée, Phèdre ne sera plus là pour entendre les foudroyantes dénégations d'Hippolyte.

A ce point de vue, la Phèdre de Sénèque, si bestiale qu'elle soit, est déjà moins imparfaite que celle d'Euripide : « Tout sentiment de pudeur n'est pas éteint en moi », dit-elle à sa nourrice (2). Mais bien- -tôt elle laisse de côté ce reste de pudeur, pour s'abandonner sans réserve à la passion dont elle est possédée (3).

(1) Euripide, Hippolyte, vers 689-690.

(2) Acte I, se. 2, vers 230.

(3) Acte III, se. 3, vers 593.

Au contraire, la Phèdre de Racine ne cesse d'avoir des sentiments nobles et vertueux ; jusqu'au bout, elle est bourrelée de remords, et digne de pitié.

Ce mélange de sentiments si divers, elle le doit à son jansénisme : pour qui se rappelle la doctrine janséniste sur la grâce, tout dans ce caractère se déroule harmonieusement.

Corruption intégrale de la nature humaine depuis la Chute ; grâce non donnée à tous ; imputabilité à l'homme des mauvaises actions auxquelles il est inéluctablement entraîné ; voilà les points par où la doctrine janséniste se sépare de la doctrine catholique, et c'est tout cela que nous trouvons dans Phèdre.

Fille d'une race perverse, Phèdre supporte lourdement les tares morales de Tatavisme : elle a une nature corrompue. Aussi, elle est incapable de faire le bien : elle n'est pas libre. La concupiscence, personnifiée en Vénus, la domine et l'entraîne. Elle a des désirs de bien faire : ce sont des restes de la bonté première de la nature humaine. Mais comme nous l'avons vu (1), ces désirs sont des organes rudimentaires, atrophiés, qui ne peuvent nous servir pour l'action.

Pour combattre ses mauvais penchants, Phèdre aurait besoin de la grâce de Dieu. Mais cette grâce n'est pas donnée à tous, et Phèdre n'est pas du nombre des privilégiés auxquels elle est accordée ; suivant

(1) 4« Leçon, p. 151.

une expression célèbre, elle est « une honnête femme à qui la grâce a manqué ».

Pourtant, de ces fnules commises malgré elle, Phèdre n'en est pas moins responsable : conséquences de « fautes précédentes » parmi lesquelles il faut compter la faute originelle, ces fautes lui sont imputables. C'est pourquoi elle en concevra du remords.

Voilà les traits saillants du caractère de Phèdre. C'est à les mettre en relief que Racine a travaillé ; c'est vers ce but qu'il a tout fait converger dans son œuvre.

Dans Euripide la passion de Phèdre n'est là que pour rehausser, pour exalter la vertu et les mérites d'Hippolyte. Dans Racine au contraire, Phèdre est constamment au premier plan ; et tout concourt à montrer en elle la Janséniste poussée au mal et qu'il faut innocenter.

La pensée du Janséniste était constamment tournée vers cet état primitif oi^i l'humanité était pure, grande et heureuse. Ainsi, la première fois qu'elle se montre à nous, Phèdre se reporte aussitôt à son origine : elle est descendue du pur soleil aux rayons de feu :

Noble et brillant auteur d'une triste famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille, Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois (1).

(1) Acte I, se. 3, vers 169-172. Cette invocation au soleil est fréquente, il est vrai, chez les héros antiques. Mais, ici,

Mais depuis lors, sa race est bien déchue : cette race est en proie à la délectation terrestre, à la concupiscence invincible :

0 haine de Vénus ! 0 fatale colère !

Dans quels égarements l'amour jeta ma mère ! (1) Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! (2)

La confidente (3î]none se récrie en vain :

Que faites-vous. Madame? Et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui? (3)

Phèdre est englobée dans la loi fatale :

Insensée, où suis-je ? Et qu'ai-je dit ? Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ? Je l'ai perdu : les Dieux m'en ont ravi l'usage... (4) Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable... (5) Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée C'est Vénus tout entière à sa proie attachée (6).

Ainsi, dès la première scène où Phèdre paraît, nous sommes fixés sur la cause première de ses tri-

c'est vers Vauleur de sa famille que Phèdre se reporte, et il est à remarquer, en outre, que cette invocation ne se trouve pas dans YUippohjte d'Euripide.

Elle est dans Sénèque, mais elle vient incidemment et sans l'opposition que l'on trouve dans Racine entre le soleil et sa postérité {llippolyte, acte III, se. 2, vers 889-890}.

(1) Acte I, se. 3, vers 249-250.

(2) Acte I, se. 3, vers 2o3-2o4.

(3) Acte I, se. 3, vers 23o-256.

<4) Acte I, se. 3, vers 179-181.

<5) Acte I, se. 3, vers 256-257.

(6) Acte I, se. 3, vers 303-306.

bulations: c'est à sa race, à sa « déplorable race» (1), c'est au courroux du Ciel contre cette race que doit son malheur « la fille de Minos et de Pasiphaé ».

La suite du drame fera dérouler devant nous les autres points de la doctrine janséniste sur la nature déchue : absence de pouvoir véritable pour le bien, responsabilité des fautes que nous commettons en cet étal et remords que nous en devons concevoir.

D'abord, Phèdre veut emporter son secret dans la tombe :

Je meurs pour ne point faire un aveu si funeste (2).

Tout à coup, on annonce la mort de Thésée. Ses vœux vont devenir innocents: elle avoue à Hippolyte qu'elle l'aime (3). Il la repousse. Mais enfin, qui sait ? Peut-être se laissera-t-il attendrir. Va, dit-elle à Œnone,

Presse, pleure, gémis : plains-lui Phèdre mourante ; Ne rougis point de prendre une voix suppliante (4).

Ainsi, par un étrange concours de circonstances, les Dieux l'ont amenée malgré elle à dévoiler sa tendresse incestueuse.

Et voici que Thésée n'est point mort: il est déjà dans Athènes (5).

(1) Acte I, se. 3, vers 266.

(2) Acte I, se. 3, vers 226.

(3) Acte II, se. 5.

(4) Acte III, se. 4, vers 809-810.

^5) Acte III, se. 3.

Ainsi, pas un instant, le vrai coupable, ce n'est Phèdre : c'est Vénus, ce sont les Dieux,

Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle (1).

Aussi Phèdre peut-elle dire à Hippolyte : Jamais femme ne fut plus digne de pitié... (2).

Et, dans le môme entretien, quelques instants après :

J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison (3).

Victime douloureuse et chaste de la déesse Vénus, elle déteste le crime qu'elle commet.

Dans un moment d'éblouissement et de vertige, lorsqu'elle apprend le retour de Thésée, elle consent, il est vrai, à ce que sa nourrice aille calomnieusement accuser Hippolyte.

Mais épouvantée de cette calomnie, elle revient bientôt vers Thésée pour en détruire l'effet. Elle va donc enfin se ressaisir, retrouver le pouvoir de faire le bien.

Et voici que tout à coup, pour comble d'infortune, elle apprend qu'elle avait une rivale 1

La voilà rejetée sur la haute mer.

(1) Acte II, se. 0, vers 681-682.

(2) Acte II, se. 5, vers 607.

(3) Acte II, se. 5, vers 673-676.

Ah ! douleur non encore éprouvée A quels nouveaux tourments je me suis réservée (1).

A cette nouvelle, l'émotion lui coupe la voix, et elle laisse tomber son généreux dessein.

Dans cette tempête, Phèdre a-t-elle jamais été libre ? Non, elle n'a eu que des grâces suftisantes au sens janséniste, de ces petites grâces, qui en d'autres citron stances pourraient suffire, mais qui dans la circonstance présente, sont impuissantes à nous faire surmonter les obstacles qui se dressent devant nous. Phèdre est ballottée par des forces contraires, forces qui tontes sont impérieuses. Si la nouvelb de cet amour d'Hippolyte pour Aricie ne fût pas survenue, Phèdre intercédait en faveur d'Hippolyte : la grâce, c'est-à-dire le remords, remportait victorieusement sur une passion apaisée. Mais à cette nouvelle la passion redouble, et l'emporte victorieusement sur la grâce.

Enfin, pour que dans cette tragédie rien ne manque de la doctrine janséniste, Phèdre n'a-t-elle pas à côté d'elle le monde corrupteur, ce monde où siège la concupiscence, ce monde gardien de maximes empoisonnées, et dont il nous faut nous séparer pour pouvoir arriver à recevoir des grâces efficaces, et parvenir ainsi à nous vaincre et à faire le bien (2).

(1) Acte IV, se. 6, vers 1225-1226.

(2) Voir 7* Leçon, p. 344.

Ce monde égoïste, indulgent aux pires faiblesses, c'est la nourrice (Enone ; elle achève d'entraîner Phèdre et de la pousser dans le mal ; par ses conseils elle empoisonne sa maîtresse (1), tandis qu'auprès de Thésée elle calomnie froidement Tinnocent Hippolyte (2).

Entraînement fatal, délire, honte, remords, suggestion des maximes du monde, tout se trouvera dans cette scène effrayante du quatrième acte, où ne se contenant plus, Phèdre achèvera de se montrer « vertueuse par principe et criminelle par la seule volonté des dieux » (3).

Cette scène est vraiment la scène caractéristique, la scène culminante du théâtre profane de Racine.

Que fais-je? où ma raison se va-t-elle égarer?

Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore I

Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !

Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux?

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux,

Mes crimes désormais ont comblé la mesure;

Je respire à la fois l'inceste et l'imposture ;

Mes homicides mains, promptes à me venger,

Dans le sang innocent brûlent de se plonger.

Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue

De ce sacré soleil dont je suis descendue !

(1) Acte IV. se. 6.

(2) « Œnone est dans cette tragédie antique le représentant du destin ». Le Bidois, ouv. cité, p. 167. On voit que c'est une erreur. Il faut dire : v CEnone est dans cette tragédie janséniste le représentant du monde ».

(3) M"* Clairon, dans l'édition Bernardin, t. IV, p. 122.

J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale ; Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible ; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-môme de ton sang devenir le bourreau. Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit : Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une pénible vie (1).

Racine fut effrayé de sa propre création. Il vit combien cette janséniste était à plaindre et non k blâmer.

Et il auitta le théâtre.

Douze ans après, il y revenait dans de tout autres conditions, avec Esther et AUialie.

Ici, ce sera l'action de Dieu et de la grâce succédant à Faction de la concupiscence.

(1) Acte IV, se. 6, vers 1261-1294.

Or, voyez comme ici encore l'allure janséniste est restée.

Dans Phèdre, le grand personnage, c'était Vénus.

Dans Esther et surtout dans Athalie, c'est le vrai Dieu ; mais le vrai Dieu dominant les hommes et se les assujettissant. C'est le vrai Dieu, annihilant ses ennemis et se jouant de leur volonté mauvaise. Et quand il donnera sa grâce, ce sera moins le Dieu qui envoie ses dons que le Dieu qui les impose à la volonté de l'homme, impuissante à se soustraire à son action.

Là nous retrouvons ces décrets divins, ces décrets dont sans doute plusieurs auteurs catholiques ont parlé, mais que les Jansénistes rappelaient avec une prédilection exagérée. Ces décrets sont inéluctables ; l'action de Dieu est complètement maîtresse de l'action de l'homme.

Ceux qui veulent se soustraire à ces décrets, Dieu se moquera d'eux et il les détruira d'un coup instantané de sa puissance.

Assuérus demande à son ministre Aman comment récompenser un fidèle sujet. Aman est persuadé que c'est pour lui qu'il va parler :

C'est pour loi-même. Aman, que tu vas prononcer, Et quel autre que toi peut-on récompenser? (!)•

Et il s'entend commander d'aller chercher Mardochée, son mortel ennemi, pour le promener en triomphe dans Suse. Puis, encore quelques heures.

(1) Esther, acte II, se. 5, vers 391-592.

et il sera pendu au gibet préparé pour cet objet de sa haine.

Ainsi Dieu ne s'est pas borné à l'attaquer par le dehors : il l'a abandonné à son sens réprouvé, il l'a frappé d'aveuglement.

De même, Joad demandera à Dieu que sur Mathan et sur Athalie, il daigne

Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur De la chute des rois funeste avant-coureur (1).

De fait, Dieu euvoie un songe à Athalie. Hantée par ce songe, elle vient dans le Temple. Elle y est poussée malgré elle. En vain, sa confidente lui dit :

Abandonnez ce temple aux prêtres qui l'habitent, Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais A vos sens agités, venez rendre la paix (2).

Atlialie répond :

Non, je ne puis, tu vois mon trouble et ma faiblesse (3).

Puis, tremblante, irrésolue, elle sera le jouet des circonstances et de ses propres pensées. Mathan dira d'elle :

Ami, depuis deux jours, je ne la connais plus.

Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,

Elevée au-dessus de son sexe timide,

Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,

Et d'un instant perdu connaissait tout le prix ;

La peur d'un vain remords trouble cette grande âme,

Elle flotte, elle hésite, en un mot elle est femme (4).

(1) Acte I, se. 2, vers 293-294.

(2) Acte II, se. 3, vers 431-i33.

(3) Acte II, se. 3, vers 434.

(i) Acte III, se. 3, vers 870-876.

En 1873, dans une chronique du Temps, Francisque Sarcey expliquait ce trouble d'Athalie par la lassitude, l'inquiétude que la reine voyait se manifester chez ses sujets (1).

C'était par trop voir la huitième année du règne d'Athalie à travers la fin du règne de Napoléon III, et ramener le merveilleux de la grande épopée racinienne aux proportions d'un roman bourgeois.

En réalité, abandonnée de Dieu, Athalie rappelle rOreste d'Andromaque. Elle n'a plus aucun secours d'en haut : c'est pourquoi elle erre à l'aventure . Josabet traduit la pensée du poète quand elle dit à Dieu :

Puissant maître des deux, RemeLs-lui le bandeau dont tu couvris ses yeux, Lorsque lui dérobant tout le fruit de son crime. Tu caciias dans mon sein cette tendre victime (2).

Ce bandeau, le jour même elle l'a eu une première fois quand elle est venue dans le Temple, quand triomphante, elle s'est écriée :

Adieu. Je sors contente :

J'ai voulu voir, j'ai vu (3).

Et, une heure après, elle l'aura encore quand, accompagnée d'une faible escorte, elle reviendra dans ce Temple pour y entendre son arrêt de mort.

(1) Dans l'édition de Bernardin, t. IV, p. 334.

(2) Acte V, se. 3, vers 1669-1672.

(3) Acte II, se. 7, vers 735-736.

RACINE ET LE JANSÉNISME 46 i

Assassin de Pyrrhus, maudit parHermione, Oreste garde assez de raison pour voir qu'il a été Tobjct de la colère des dieux.

xVinsi, après une journée où elle a été le jouet du Très-Haut, Athalie s'écriera :

Dieu des Juifs, tu l'emportes...

David, David triomphe, Achab seul est détruit, ïmpito.yable Dieu, toi seul as tout conduit, C'est toi qui me flattant d'une vengeance aisée, M'as vingt fois à moi-même en un jour opposée (1).

Mais désormais, à ces âmes que Dieu abandonne à leur aveuglement, ou qu'il aveugle lui-même. Racine oppose rhomme dirigé par la grâce.

Ces justes, à qui Dieu donne sa grâce, Dieu les conduira efficacement au but qu'il se propose.

Sans doute, effrayé des entraînements qu'il avait si bien peints dans Phèdre^ Racine ne voulut pas montrer un enchaînement aussi absolu de Thomme entre les mains de Dieu. Puis, la condamnation du Bréviaire de Le Tourneux l'engageait à atténuer ses expressions pour décrire les effets de la grâce (2), Enfin, les Jansénistes eux-mêmes s'efforçaient de rester catholiques et de représenter d'une manière douce et onctueuse l'action irrésistible de la grâce.

Comme les Jansénistes et plus qu'eux, Racine s'efforcera donc de peindre la grâce venant doucement solliciter le cœur et le délecter, venant imbiber

(1) Acte V, se. 6, vers 1768, 1773-1776.

(2) Ci-dessus, p. 428.

rame et la porter vers Dieu ; il s'elTorcera de montrer rhomme responsable envers Dieu.

Pourtant, chez lui, ceux qui auront la grâce seront comme un instrument, comme une chose entre les mains divines.

Si Polyeucte va au martyre, c'est parce qu'il a voulu répondre à l'appel de Dieu.

De même, dans une pièce où Ton ne serait peutêtre pas porté à aller chercher la vraie doctrine catholique, Molière fait dire à Psyché :

Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, Seigneur, il faut régler les nôtres (1).

Nous trouvons là une volonté humaine, une vraie volonté, qui agit par elle-même, pour se conformer à la volonté des Dieux.

Dans Racine, au contraire, la volonté humaine semble souvent complètement dirigée et soutenue par la volonté du Ciel.

L'homme de la grâce, c'est, par-dessus tout, le grand-prêtre Joad. Les autres personnages d'Athatie sentent en eux la contradiction ; ils ont à lutter contre eux-mêmes. Joad fait exception ; il ne connaît pas cette lutte; il n'est qu'unité et force. Pourquoi? Parce qu'il ne fait qu'un avec Dieu ; parce que l'homme mené par la grâce ne saurait avoir d'hésitation.

(1) Psyché, acte II, se. 1. On sait que pour cette comédie, Molière a eu pour collaborateurs Corneille et Quinault. Cette scène est de Molière.

Lorsque Josabet est prise d'effroi, il lui répond : Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pournous?(l)

Plus tard, quand elle veut fuir avec l'enfant, Joad lui reprocbe ses « timides conseils » (2).

Puis, regardant la troupe des défenseurs de Joas, il semble qu'il se rappelle les purs principes de la grâce efficace selon Jansénius et Arnauld :

Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle,

Des prêtres, des enfants, ô Sagesse éternelle !

Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler?

Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler.

Tu frappes et tu guéris ; tu perds et ressuscites.

Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites,

Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois (3).

A ce moment, lui-même, il est saisi par l'Esprit de Dieu :

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ? Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi? (4).

Et, au son des instruments, il prophétise l'avenir de Joas et de Jérusalem :

Cieux, écoutez ma voix, terre, prête l'oreille.

Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.

Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille (5).

La prophétie terminée, Thomme en Joad aura achevé de disparaître : il sait que Dieu sera là, et cette assurance lui suffit :

(1) Acte I, se. 1, vers 226.

(2) Acte III, se. 6, vers 1077.

(3) Acte III, se. 7, vers 1U9-1125.

(4) Acte III, se. 7 vers 1129-1130.

(5) Acte III, se. 7, vers 1139-1141.

Préparez, Josabet, le riche diadème

Que sur son front sacré David porta lui-môme (1).

Dans la scène culminante du théâtre profane de Racine, nous avons vu Phèdre délirant sous le poids d'une passion envoyée par Vénus.

De même, dans la scène culminante de son théâtre sacré, il nous montre Joad saisi par le Sp','aeur.

Ni Tun ni l'autre ne se possèdent. Dans les deux cas, la liberté de Thomme, sa pcrsonnnîiié ont disparu. L'homme est devenu un pur instrument, là entre les mains de Vénus, ici entre les mains de Dieu.

Au xiv*" siècle, un grand poète s'est trouvé, pour réunir dans une œuvre titanesque tout Théritage théologique du moyen âge : tout ce que la riante Toscane avait rêvé de sombre sur la mort et le jugement final de l'humanité, tout ce que saint Thomas d'Aquin avait enseigné sur la vie humaine et nos destinées futures, Dante Alighieri le condensa dans la trilogie colossale de sa Divine Comédie. Theologus Dantes, nullius dogmatis expers (2).

« Dante, le théologien, à qui aucun dogme ne fut étranger ».

Au xvir siècle. Racine fut le Poète de Port-Royal et du jansénisme. De Port-Royal il a chanté les vallons et les collines, il a célébré les pieux solitaires.

(1) Acte III, se. 7, vers 1177-1178.

(2) Premier vers de son épitaphe, par Giovanni del Virgilio.

Du jansénisme, il a mis la théologie sur la scène.

Dans ses pièces profanes, il a montré la délectation terrestre entraînant l'homme vers le mal ; dans ses pièces sacrées, la délectation céleste redressant l'homme vers Dieu ; dans les unes et dans les autres, il a peint l'homme croyant être libre, alors qu'intérieurement et extérieurement, il est poussé par une force mystérieuse ; cette force le domine, elle le balaie devant elle comme une feuille qu'emporte le vent d'automne ; puis, un jour, elle le brise, lui et ses espérances, comme un jouet qui a cessé de plaire.

Cette théologie du théâtre de Racine, elle aussi, elle devait porter ses fruits, et ces fruits devaient être amers. Phèdre a de la honte et du remords. De la honte, soit, puisqu'elle veut faire le mal ; mais pourquoi du remords, puisqu'elle est entraînée malgré elle. Arnauld aura beau légitimer ce remords en parlant du péché originel ; la logique du bon sens sera bientôt plus forte que son étrange et sauvage théologie. Peu à peu, ce que l'on gardera, ce ne sera que de la pitié pour l'innocente victime d'un irrévocable arrêt.

Et l'on n'osera plus la condamner. Avec OËnone, le monde dira :

Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée, Par un charme fatal vous fûtes entraînée (1).

Et c'est ainsi qu'au milieu du xviii^ siècle, avec Jean-Jacques Rousseau, un protestant, c'est-à-dire

(1) Acte IV, se. 6, vers 1297-1298.

Tadepte d'une doctrine qui, elle aussi, niait la liberté, la littérature eu viendra à parler des droits sacrés et imprescriptibles de la passion.

Racine avait prévu cette conséquence : c'est pourquoi il cessa de peindre des Phèdre. Tout entier plongé dans ses théories, Arnauld ne l'avait pas même soupçonnée. Le poète avait été plus clairvoyant que le théologien.

Ainsi, la poésie issue du jansénisme amena dans la littérature française du xviiiQ siècle la négation des droits de l'âme, la négation de la liberté. Dans un autre domaine, les théories jansénistes sur la grâce et sur la morale amèneront à la même époque un résultat semblable. Ces théories altières et d'apparence si pure viendront s'abîmer dans les convulsions hystériques du cimetière de Saint-Médard.

C'est ce que nous verrons dans notre prochaine et dernière Leçon.

Les Miracles du Jansénisme (1)

Préliminaires. — L'histoire du jansénisme est pleine de faits-

merveilleux.

Cri. 1. — Les faits.

Art. L — Le miracle de la Sainte-Epine (24 mars 1656). Art. II. — Les miracles et les convulsions du xviii* siècle. Vie du diacre Paris (1690-1727). — Miracles (1727-1731). — Convulsions dans le cimetière Saint-Médard (1731- 1732). — Fermeture du cimetière (29 janvier 1732). — Convulsions dans Paris (1732-1762).

€h. 11. — Notions générales sur les miracles. — Dieu. Providence ordinaire et extraordinaire. — Anges et démons. — Spiritisme. — Forces de la nature. — Règles pour voir si un fait est divin, démoniaque ou naturel. — Hystérie. — Des faits qui se passent dans l'homme doivent nécessairement avoir des caractères communs.

Gh. m. — Nature des convulsions et des miracles du xviir siècle.

(1) Principaux ouvrages à consulter :

Racine, Abrégé de Vhistoire de Port-Royal, dans l'édition Mesnard, ou « des grands écrivains », t. IV (1886), p. 482 et suiv.

Vie de Monsieur de Paris, diacre du diocèse de Paris. Nouvelle édition, en France {sic), 1738, in-12, de 240 page^. C'est, je crois, la plus complète que nous ayons.

Le P. Lelong l'attribue à Barthélémy Doyen.

Carré de Montgeron (Louis Basile), La vérité des miracles opérés à l'intercession de M. de Paris et autres appelanSy démontrée contre M. l'archevêque de Sens (3 vol. in-4% avec gravures, 1737, 1741, 1747). Partout, l'on donne ce troisième volume comme de 1748. Mais l'exemplaire de la Biblio-

Les convulsions ne peuvent venir de Dieu : elles tendent à détruire le dogme et la morale catholiques. — Les miracles de Saint-Médard ne sont pas divins eux non plus.

Ces convulsions et ces miracles devaient être diaboliques. Apparences en faveur d'une origine purement naturelle : phénomènes hystériques. Pourtant les convulsionnaires ont tous les signes de la possession diabolique.

Cn. IV. — Nature du miracle de la Sainte-Epine. Ce fait n'était pas naturel ; — ni diabolique ; — mais divin. — Impression produite sur Pascal.

Ce miracle ne prouve pas la vérité du jansénisme. Pascal lui-même nous fournit les principes de solution de cette difficulté.

Deux manières principales d'expliquer comment des miracles peuvent n'être pas une preuve que ceux en faveur de qui ils sont opérés possèdent la vérité. — Première explication. Lois générales de la production des miracles. Théorie thomiste de la causalité instrumentale physique. Beauté de cette théorie. — Le miracle de la Sainte-Epine se serait produit en vertu de la force miraculeuse attachée par Dieu à la Sainte-Epine convenablement vénérée. — Seconde explication : dans chaque miracle, Dieu intervient directement avec un but particulier. But de Dieu en opérant le miracle de la Sainte-Epine : empêcher Port-Royal de s'égarer.

thèque nationale (LLd 2140 B) porte : A Cologne, chez les libraires de la Compagnie, 1747.

Ces volumes se composent d'un grand nombre de fascicules avec leur pagination distincte. C'est pourquoi ils sont d'une citation assez difficile.

P. F. Mathieu, Histoire des 7mracles et des convulsionnaires de Saint-Médard (Paris, 1864).

A. Gazier, Le frère de Voltaire, 1685-1745 {Revue des Deux-Mondes, mars-avril 1906, p. 615-646).

Pour la partie théologique de cette Leçon, voir surtout: J. de Bonniot, S. J., Le Miracle et ses contrefaçons (Paris, 3* éd., 1895).

Conclusion. — Si quelquefois nous n'avons pas la liberté de faire le bien, ce n'est pas parce que la grâce nous manque, mais parce que nous nous sommes séparés de Dieu : le corps et le démon, c'est-à-dire la névrose et des esprits mauvais, peuvent tellement dominer notre âme qu'ils nous enlèvent la possession de nous-mêmes.

Les Jansénistes vivaient de préoccupations toutes surnaturelles. Ils exaltaient la puissance de Dieu. En outre, ils avaient à se détendre contre de nombreux adversaires, en particulier contre le pouvoir temporel, contre la Compagnie de Jésus et contre la Papauté. Rien donc d'étonnant qu'ils en aient appelé à l'approbation directe de Dieu, c'est-à-dire aux miracles, pour prouver qu'ils avaient la vérité.

De fait, l'histoire du Jansénisme est remplie de merveilleux. Dès l'origine, les Jansénistes eurent leurs thaumaturges et leurs prophètes ; et la série des miracles jansénistes se continuera jusqu'à la fin de la secte.

Mais dans le merveilleux janséniste, il y a surtout deux faits ou pour mieux dire deux séries de faits qui émergent.

La première série commença avec le miracle de la Sainte-Epine, le 24 mars I606.

La seconde série commença en 1727 sur la tombe du diacre Paris, dans le cimetière de Saint-Médard.

DanscetteLeçon je rappellerai d'abord les faits.

Ensuite, je chercherai l'énergie qui était à l'origine de ces faits et la cause finale qu'on peut leur attribuer.

470 DIXIÈME LEÇOxN

Le 31 mai 1653, Innocent X avait lancé la constitution Cum Occasione, condamnant la doctrine de Jansénius.

Aussitôt, comme on l'a vu, les Jansénistes répondirent qu'avec Innocent X ils condamnaient la doctrine renfermée dans les cinq propositions, mais qu'en fait la doctrine de ces cinq propositions n'était pas contenue dans VAugiislinus.

Toutefois, dans la réalité^ c'était bien à la doctrine elle-même qu'ils restaient attachés.

Arnauld en donnait une preuve palpable lorsque, deux ans après, dans sa Seconde lettre à un Duc et Pair^ il écrivait : « La grâce sans laquelle on ne peut rien a manqué à saint Pierre dans sa chute » (1).

Le 31 janvier 1656, la Sorbonne censurait cette proposition d'Arnauld et, quelques semaines après, les rigueurs commençaient contre Port-Royal.

Du 17 au 20 mars, tous les solitaires, à l'exception d'Arnauld d'Andilly, sont forcés de s'éloigner du monastère. Bientôt, d'Andilly lui-même doit s'exiler pendant un mois.

Les enfants sont renvoyés des Petites Ecoles.

Au dehors, les premières Provinciales sont }eiées dans le public où elles font grand bruit.

(1) Œuvres, t. XIX, p. o27-53i, 631.— Voir, ci-dessus, la quatrième Leçon, p. 149.

C'est alors que, tout à coup, le 24 mars 1656, a lieu le fameux miracle de la Sainte-Epine. L'on a donné de ce fait de nombreuses relations. Voici celle de Racine dans son Abrège de r histoire de Port-Royal (1).

« Il y avait à Port-Royal de Paris une jeune pen- « sionnaire de dix à onze ans, nommée Mademoiselle « Périer, fille de M. Périer, conseiller à la Cour des « aides de Clermont, et nièce de M. Pascal. Elle « était affligée depuis trois ans et demi d'une fistule « lacrymale au coin de l'œil gauche. Cette fistule, « qui était fort grosse au dehors, avait fait un fort « grand ravage en dedans ; elle avait entièrement (( carié l'os du nez, et percé le palais, en telle sorte « que la matière qui en sortait à tout moment lui « coulait le long des joues et par les narines, et lui « tombait même dans la gorge. Son œil s'était consi- « dérablement apetissé ; et toutes les parties voisines « étaient tellement abreuvées et altérées par la « fluxion, qu'on ne pouvait lui toucher ce côté de la « tête sans lui faire beaucoup de douleur. On ne « pouvait la regarder sans une espèce d'horreur, et « la matière qui sortait de cet ulcère était d'une « puanteur si insupportable, que, de l'avis même « des chirurgiens, on avait été obligé de la séparer « des autres pensionnaires, et de la mettre dans une « chambre avec une de ses compagnes beaucoup « plus âgée qu'elle, en qui on trouva assez de charité « pour vouloir bien lui tenir compagnie. On l'avait

(1) Edition Mesnard, IV, i82 et suiv

« fait voir à tout ce qu'il y avait d'oculistes, de chi-

« rurgiens, et même d'opérateurs plus fameux; mais

« les remèdes ne faisant qu'irriter le mal, comme

« on craignait que l'ulcère ne s'étendît enfin sur

« tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens

« de Paris, Gressé, Guillard et Dalencé, furent

« d'avis d'y appliquer au plus tôt le feu. Leur avis

« fut envoyé à M. Périer, qui se mit aussitôt en che-

« min pour être présent à l'opération, et on atten-

« dait de jour à autre qu'il arrivât ».

Puis Racine rappelle comment le 24 mars 1656, l'on porta aux religieuses une épine de la couronne de J.-G. Ce jour-là, l'on chantait à l'introït de la messe ces paroles tirées du psaume LXXXV : « Fac « meciim sigmim in boniim, etc. Seigneur, faites « éclater un prodige en ma faveur, afin que mes « ennemis le voient et soient confondus. Qu'ils « voient, mon Dieu, que vous m'avez secouru, et « que vous m'avez consolé ».

L'après-midi, à vêpres, les religieuses vinrent baiser la relique, et les pensionnaires ensuite.

« Quand ce fut le tour de la petite Périer, la maî- « tresse des pensionnaires, qui s'était tenue debout « auprès de la grille pour voir passer tout ce petit « peuple, l'ayant aperçue, ne put la voir défigurée « comme elle était sans une espèce de frissonnement « mêlé de compassion, et elle lui dit : « Recom- « mandez-vous à Dieu, ma fille, et faites toucher « votre œil malade à la sainte épine ». La petite fille

« fit ce qu'on lui dit ; et elle a déclaré qu'elle ne « douta point, sur la parole de sa maîtresse, que la « sainte épine ne la guérît ».

« Après cette cérémonie, toutes les autres pension- « naires se retirèrent dans leur chambre ; elle n'y fut « pas plus tôt qu'elle dit à sa compagne : Ma sœur, « je n'ai plus de mal; la sainte épine m'a guérie ».

Dans le récit de Racine, Ton voit ensuite comment le prodige vint à la connaissance des religieuses, puis du chirurgien Dalencé : « Tout hors de « lui, il demanda ce que cela voulait dire. On lui « avoua ingénument comme la chose s'était passée ; « et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux « confrères, Guillard et Gressé. Les ayant ramenés « avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal éton- « nement ; et après avoir confessé que Dieu seul « avait pu faire une guérison si subite et si parfaite, « ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de « ce miracle ».

Les mois suivants, la sainte épine opéra, dit-on, un grand nombre d'autres prodiges (1 ).

* * Plus d'un demi-siècle s'écoule. A la fin du xvii" siècle, la paix de Clément IX est définitivement rompue. L'on entre dans la seconde phase du Jansénisme, la phase du P. Quesnel, de son ouvrage dse Réflexions morales et de la bulle Unigenitus.

(1) G. Herinant, Mémoires (éd. Gazier), III (1906), p. 178- 190, 308-310, 368-369, 464-465.

Le Jansénisme s'enfonce de plus en pius dans son ■entêtement. A propos de la bulle llnigeniius, l'on ne prend même plus guère la peine de distinguer le droit et le fait.

Avec un certain esprit sans doute, mais avec fort peu de sens chrétien, les Jansénistes font graver des images de Marie tenant dans ses bras le corps de J.-C, et, au-dessous, ils mettent ces mots à double sens :

Ploranti super Unigenitiim

A Marie, pleurant sur la bulle Unigenitua (1).

Alors à Paris vit un personnage singulier du nom de François de Paris, sorte de Benoît Labre malheureusement engagé dans les rangs des appHants (1690-1727).

Dès ses premières années, François de Paris se donne tout entier aux exercices de la piété et de la pénitence. Aîné d'une famille de robe, il abandonne ses droits pour renoncer au monde. Plus tard, il faut user d'une sorte de contrainte pour l'obliger à aller jusqu'au diaconat; mais jamais il ne voudra monter jusqu'au sacerdoce. Pleiii de charité pour ses semblables, il donne abondamment son bien aux pauvres, et fait le catéchisme aux enfants.

Dans de longs voyages, il va toujours à pied, avec des chaussures qui lui déchirent les chairs. Il se

(1) [Colonia, S. J.], Bibliothèque Janséniste^ 4" édition, Bruxelles, 1744, I, préface.

«leurtrit le corps avec des haires, des cilices, des ceintures armées de pointes de fer. Son lit habituel est une armoire renversée. D'ordinaire, c'est à peine si vers le soir il prend quelque nourriture et quelle nourriture ! Des herbes crues détrempées dans de Teau, et c'est ce qu'il appelle une salade.

Mais ce Benoît Labre est un fougueux Janséniste. <( Dès que la bulle Unigenitus parut, dit l'un de ses biographes, quoiqu'il n'eût encore que 23 ou 24 ans, il en sentit tout le mal, et en prévit toutes les suites funestes ». Aussi « il se glorifiait d'être appelant, et -savait connaître tout le privilège de cet état » (1).

A une époque de sa vie, il omet deux années de suite de faire ses Pâques ; et, sur son lit de mort, alors qu'il n'a plus qu'un souffle de vie, et que M. Pommard, curé de Saint-Médard, lui apporte le saint Viatique, il se redresse pour dire qu'il persiste dans ses sentiments et que la constitution Unigenitus lui a toujours paru contraire à la vraie doctrine de J.-G.

Il mourait le même jour (i*''" mai 1727), à dix heures du soir, âgé de 37 ans à peine, et on l'enterrait dans le cimetière Saint-Médard, derrière le maître-autel de l'église, à l'endroit où depuis quelques années se trouve la chapelle des catéchismes.

Aussitôt, desguérisons merveilleuses s'opèrent par l'intercession du défunt. Elle font beaucoup de bruit. Tout Paris court à Saint-Médard.

{!) Vie de Monsieur de Paris (1738), p. 121, 140.

Elles y attirent, en particulier, Carré de Montge^ ron (1686-1784), fils d'un maître des requêtes, et qui avait passé sa jeunesse dans le désordre. Le 7 septembre 1731, il vient au tombeau de Paris, il est tellement frappé quMl reste là pendant quatre heures, immobile et à genoux. Il se relève converti. Désormais, il consacrera sa vie et sa fortune à décrire les miracles opérés par le célèbre diacre. De 1737 à 1747, il y emploiera trois volumes, ornés de belles et curieuses gravures.

Aussitôt après la publication du premier volume (1737), il était mis en prison où il resta de longues années.

Montgeron n'est pas du reste le seul historien des miracles et des convulsions. Ces faits firent éclore toute une littérature dans la première moitié du xviii« siècle.

Mais les trois volumes de Montgeron sont pourtant ce qu'il y a de plus détaillé, et ce que Ton aime le plus à citer sur cette matière.

11 y eut d'abord les Miracles. Dans son premier volume, Montgeron en énumère huit qu'il expose avec prolixité. Ce sont des guérisons de malades : un jeune seigneur espagnol, don Alphonse de Palacios, recouvre dans son œil droit une vigueur depuis longtemps disparue ; une hydropique de soixante-cinq ans, mademoiselle Thibault, toute couverte d'ulcères et de plaies, est couchée sur le tombeau de Paris, et retrouve en huit jours une santé parfaite; une para-

lytique, d'autres malades réputés incurables sont également guéris.

Ces miracles ont lieu surtout en 1730 et 1731.

Jusque-là, l'on n'a donc que des cures étonnantes, mais sans caractère de bizarrerie et d'extravagance.

Dans l'été de 1731, tout change ! Alors commence une série de phénomènes d'un tout autre genre :

« Tout le monde sait, dit Carré de Montgeron, que « les convulsions ont commencé dans les mois de (( juillet, août et septembre 1731, sur un tombeau où « Dieu déclarait, par de grands miracles, et pour lors « très fréquents, qu'il se plaisait à favoriser ceux qui « y venaient avec confiance implorer sa miséricorde « et lui demander quelques grâces par l'intervention « du Bienheureux Appelant, dont il voulait canoniser « les sentiments de la manière la plus éclatante.

« Une grande quantité de malades et d'estropiés « de toute espèce s'y étant fait porter, un nouveau « prodige paraît tout à coup et surprend tous les « spectateurs ; prodige néanmoins pareil à ceux qui « étaient arrivés autrefois sur les tombeaux de plu- « sieurs saints. On voit plusieurs infirmes qui, dès <( qu'on les met sur ce tombeau, sont aussitôt agités « avec violence par des mouvements convulsifs, qui « leur prennent principalement dans leurs membres « perclus, même dans des membres paralytiques et « desséchés, dans lesquels les organes du mouve- « ment étaient détruits depuis longtemps » (1).

(1) Montgeron, t. JI, Idée de l'œuvre des convulsions, p. 4.

L'aspect du cimetière devient extraordinaire. Ait mois de décembre 4731, unejeune fille, Marie-Jeanne Fourcroy, vient au tombeau de Paris pour y obtenir sa guérison. « Etant entrée dans le cimetière, dit-elle, je « fus si frappée d'épouvante des cris de douleur et des « espèces de hurlements que j'entendis faire à des « convulsionnaires dans le cimetière et sous le charce nier, que je pensai m'en aller sans m'approcher « de la tombe ; mais la personne qui m'accom- « pagnait m'ayant encouragée, je fus m'asseoir des- « sus ))(!).

Dans son Histoire du Merveilleux, voici comment Louis Figuier décrit les scènes du cimetière Saint- Médard ; cet écrivain, il est vrai, est hostile à ces convulsions, comme du reste, à tout merveilleux, mais, pour les faits, le fond du récit est exact (2).

u Le sol du cimetière de Saint-Médard et des rues « voisines est disputé par une multitude de filles, de « femmes, d'infirmes, d'individus de tout âge, qui « convulsionnent, comme à l'envi les uns des autres. « Ici, des hommes se débattent sur la terre en véri- <( tables épileptiques, tandis que d'autres, un peu (( plus loin, avalent des cailloux, des morceaux da « verre, et même des charbons ardents; là, des « femmes marchent sur la tête, avec autant de « décence ou d'indécence qu'en peut comporter un

(1) Montgeron, t. II, Pièces justificatives du miracle opéré sur Marie-Jeanne Fourcroy, p, 4.

(2) Louis Figuier, Histoire du merveilleux dans les temps modernes (Paris, 3« éd., 1873), I, p. 368-369.

u pareil exercice. Ailleurs, d'autres femmes, éten- « dues tout de leur long, invitent des spectateurs ù « les frapper sur le ventre, et ne se déclarent con- « tentes que si dix ou douze hommes leur tombent « sur le corps.

u C'est le commencement des s<^coMr6' ; bientôt, il u y en aura d'autres plus extraordinaires et plus (( meurtriers. Femmes et fdles ne les demandent (( qu'à des hommes. Elles veulent une douleur assai- « sonnée de plaisir, et s'accommodent môme d'un K plaisir sans douleur. On en voit qui passent entre « les jambes de jeunes garçons, et se redressent en (( les emportant à califourchon sur leurs épaules. On « se cambre, on se tord, ou s'agite en mille façons u extravagantes. Il y a pourtant certaines convul- (( sions étudiées où Ton affecte des pantomimes et « des poses qui représentent quelques mystères reli- « gieux, et plus spécialement des scènes de la Pasce sion...

« Au milieu de tout cela on n'entend que gémir « chanter, hurler, siffler, déclamer, prophétiser, « miauler. Mais ce qui domine dans cette épidémie u convulsionnaire, c'est surtout la danse. Le chœur « est conduit par un ecclésiastique, l'abbé Béche- « rand, qui, pour être aperçu de tout le monde, se « tient constamment sur le tombeau du saint. C'est « là qu'il exécute tous les jours, avec un talent au- « dessus de toute rivalité, son pas de prédilection, « ce fameux sant de carpe que les spectateurs ne sont « jamais las d'admirer ».

Finalement, le 29 janvier 1732, le cardinal de Fleuryfaisaitt'ermer le cimetière au nom de Louis XV, et, le lendemain de la fermeture, un plaisant écrivait sur la porte :

De par le Roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.

Mais les convulsions continuent à domicile. Maintenant elles s'emparent, non seulement de malades, mais de personnes qui n'ont aucune infirmité à guérir. Dans leurs accès, les convulsionnaires représentent des mystères de la vie de J.-C, surtout ceux de ses souflrances et de sa mort, la vie de Paris et différents genres de supplices.

L'un, M. Fontaine, tourne sur un pied pendant des heures, avec une vitesse vertigineuse, tout en lisant fort distinctement les Réflexions morales de Quesnel (1) ; d'autres parlent des langues inconnues €t entendent celles qu'on leur parle.

Puis il y avait les secours à donner à de certaines catégories de convulsionnaires. Une jeune fille, une femme entraient en convulsion : elles se plaignaient de douleurs violentes à la tête, à la poitrine, à Testomac. Pour les soulager, il fallait leur donner des secours, secours qui devaient toujours leur être administrés par des hommes ; dans l'argot de la secte, ces hommes s'appelaient des [rères ou des travailleurs.

(1) Montgeron, t. II, Idée des mouvemens convulsifSy p. 12-13.

Ces secoure étaient des coups de bûche ou de pilon, capables de tuer des bœufs et de percer des murailles, des tractions capables d'écarteler un homme.

Voici trois exemples qui résument tout.

En 1734, une convulsionnaire, Scolastique de 8tc- Foi, dite sœur Cabane, parle contre les secours. En punition, elle se voit réduite à faire de sa tête un instrument de paveur.

« Terrassée par la violence du mal, dit Montge- « ron, elle confessa publiquement que c'était par « son propre esprit qu'elle avait parlé contre les <( secours, et elle pria ceux mêmes qu'elle avait tant « de fois accusés d'être des téméraires de lui donner « les secours les plus violents.

« Elle en a reçu qui faisaient trembler, mais ce « n'était pas assez encore. Il a^ fallu, pour obtenir sa « guérison, qu'elle s'en fît rendre qui fussent des <( plus humiliants et des plus exposés à la plus mor- « dante critique.

« Pour cet effet, après avoir bien fait lier et gar- « roter toutes ses jupes à ses pieds, elle a été obligée « plusieurs fois de se faire tenir en l'air la tète en « bas et les pieds en haut, et de faire précipiter sa « tête sur le carreau à diverses reprises, de la même « manière que les paveurs emploient le pesant ins- <( trument dont ils se servent pour enfoncer leurs « pavés dans la terre » (1).

(1) Montgeron, t. II, Idée des secours mal à propos nommés meurtriers^ p. 111-112. Item, t. III, p. 623.

Pour le second cas, Montgeron rapporte d'abord le récit d'un ouvrage hostile aux convulsionnaires (1).

« Jeanne Mouler, jeune fille de vingt-deux à vingt- « trois ans, étant appuyée contre la muraille, un « homme des plus robustes prenait un chenet, pesant, « dit-on, vingt-cinq à trente livres, et lui en décharc< geait, de toute sa force, plusieurs coups toujours « dans le ventre. On en a compté quelquefois jusqu'à « cent et plus. Un frère lui en ayant donné un jour c( soixante essaya contre un mur, et on assure qu'au « vingt-cinquième coup il y fit une ouverture ».

Après cette citation, Montgeron ajoute : « Un tel « fait étant décisif pour prouver l'opération de Dieu « sur le corps de cette convulsionnaire, ainsi que « j'espère le démontrer, je prie le lecteur de trouver « bon que je lui en détaille un peu davantage les « circonstances.

« Le chenet dont il est ici question est un très « gros barreau de fer sans aucune façon, mais il est « seulement plié aux deux bouts et séparé en deux « par devant pour former les pieds, et il a un montant « très court et fort gros. Ce chenet pèse de vingt- « huit à trente livres.

« C'est avec un tel instrument que cette convulsion- « naire se faisait donner les coups les plus terribles, <( non pas dans le ventre, comme dit l'auteur des

(1) [L'abbé d'Asfeld], Vains efforts des mêlangistes ou discernans dans Vœuvre des convulsions pour défendre le système du mélange (1738, m-4°), p. 134 (auteur janséniste, mais anticonvulsionnaire).

a Vains efforts, mais dans le creux de restomac... » u Comme je ne rougis point d'avoir été un de (( ceux qui ont le plus suivi les convulsionnaires, je a déclare sans peine que c'est de moi que parle cet u auteur sous le nom du frère qui éprouva contre « un mur Teffet qu'y produiraient des coups pareils a à ceux qu'il venait do donner à cette convulsion- « naire. Puisque ce fait m'est personnel, le lecteur <^ ne sera pas fâché que je le lui détaille.

« J'avais commencé, suivant ma coutume, à ne don- (( ner d'abord à la convulsionnaire que des coups « très modérés. Cependant, excité par ses plaintes « qui ne me laissaient aucun lieu de douter que « l'oppression qu'elle ressentait dans l'estomac ne c( pouvait être soulagée que par des coups très vio- « lents, j'avais toujours redoublé le poids des miens, (( mais ce fut en vain que j'y employais à la fm tout « ce que je pus rassembler de forces; la convulsion- « naire continua à se plaindre que les coups que je (( lui donnais étaient si faibles qu'ils ne lui procu- « raient aucun soulagement, et elle m'obligea à « remettre le chenet entre les mains d'un grand « homme, fort vigoureux, qui se trouva au nombre (( des spectateurs. Celui-ci ne ménagea rien. Instruit (( par l'épreuve que je venais de faire qu'on ne « pouvait lui donner des coups trop violents, il lui en « déchargea de si terribles, toujours dans le creux <( de l'estomac, qu'ils ébranlaient le mur contre « lequel elle était appuyée ».

« La convulsionnaire se fit donner tout de suite,

« de cette force, les cent coups qirellc avait demandés <^ d'abord, ne comptant pour rien les soixante qu'elle « avait reçus de moi. Aussi ne discontinuait-elle pas « de remercier celui qui lui rendait un secours « qu'elle disait lui faire tant de bien, et en même « temps de me reprocher ma faiblesse, mon manque « de foi et ma prétendue timidité ».

« Après que ces cent coups lui eurent été donnés, « je repris le chenet et je voulus essayer contre un « mur si mes coups, qu'elle trouvait si faibles et dont « elle se plaignait amèrement, n'y produiraient « aucun effet. Au vingt-cinquième coup, la pierre sur « laquelle je frappais, qui avait été ébranlée par les « coups précédents, acheva de se briser ; tout ce qui « la retenait tomba de l'autre côté du mur et y fit <( une ouverture de plus d'un demi-pied de large » (1 ).

Enfin un dernier cas nous montrera un exemple du grand secours des épées (2).

Nous sommes en 1744. Deux convulsionnaires, la sœur Félicité et la sœur Madeleine, sont invulnérables. Plusieurs fois on a poussé sur la poitrine de Félicité des couteaux pointus, et avec une telle force qu'on en a rompu plusieurs sur elle. Ainsi en advientil sur du marbre ou sur du granit. Un jour, on lui a pointé vingt- deux épées sur le corps et on les poussait « avec toute la violence possible ».

(1) Montgeron, t. II, Idée des secours mal à propos nommés meurtriers, p. 43-44. Répété dans le t. III, p. 693-694. {2) Montgeron, t. III, p. 711 et suiv.

Le 31 mai 1744, elle fait un assaut avec la sœur Madeleine, sa parente. « Je ne sais, écrit Montgeron « relatant le récit d'un témoin, si on a jamais vu des « ennemis s'attaquer avec plus de fureur et moins « de ménagement. Elles tombaient Tune sur l'autre « sans aucune sorte de précaution, se donnant Tune^ « et l'autre des coups de la pointe de leurs épées, à « tout hasard, dans le premier endroit qu'elles ren- « contraient ; ce qu'elles faisaient sans relâche et de « toute la force dont elles étaient capables dans cet « état de convulsion où tout le monde sait que les « convulsionnaires ont communément beaucoup plus (( de force qu'à l'ordinaire... »

(( Toutes deux résistaient et se défendaient avec le « plus grand courage. Si pendant quelques moments « l'une paraissait reculer, elle reprenait bientôt le « dessus, et ainsi successivement, jusqu'à ce que Féli- « cité fut renversée par terre ; mais elle se releva « bientôt et recommença le combat sans témoigner « la moindre crainte ».

u Ces combats se répétèrent de cette manière cinq « ou six fois dans cette même après-dînée. Pendant « qu'elles se battaient ainsi avec une violence et une « vivacité que je ne puis décrire, elles parlaient l'une « à l'autre d'un ton et avec une force proportionnés « à leur action »

« Il paraissait que la sœur Madeleine représentait « le peuple d'Israël et la sœur Félicité le peuple « Gentil. J'aurais souhaité, ajoute-t-il (1), pouvoir

(1) Le témoin que cite Montgeron.

« mettre par écrit tout ce qu'elles se disaient Tune « et Tautre, tant cela était touchant et assorti à ce « qu'elles faisaient ; mais il ne me fut pas possible de « le faire, parce qu'elles parlaient très vite et que les « mouvements violents et continuels qu'elles se don- « naient empêchaient souvent qu'on pût bien les « entendre ».

« Dans le fort de la mêlée, les spectateurs étaient « plus occupés de ce qu'ils voyaient qu'à prier ; la « sœur Mad<îleine dit, avec une force et un senti- « ment de piété surprenants : « Au nom de Jéms- « Christ priez, mes frères, et ne cessez pas, je vous en « conjure ».

Le même jour, la sœur Madeleine recevait elle aussi ses secours particuliers.

« Elle fit tenir deux épées en l'air, horizontale- « ment ; elle plaça elle-même la pointe d'une de ces « épées dans son œil gauche, au coin intérieur, et « plaça de même la pointe de la seconde épée dans « le coin intérieur de l'œil droit, et dit ensuite à « ceux qui les soutenaient : Aii nom de mon père, « poussez. Ils le firent aussi fortement qu'ils le pou- « valent, et j'avouerai que j'en frémissais de la tête « aux pieds ».

« Avant que de se faire donner ce secours si ef- « frayant, elle disait : « Mon Dieu, domiez-moi la « force d^accomplir votre volonté sans raisonner » ; « ce qui fait connaître qu'il se passait un petit com- « bat dans son intérieur. La chair ne pouvait s'em- « pêcher d'avoir peur d'un secours si périlleux ;

« mais la foi et la confiance qui illuminaient son « esprit, et qui rassuraient son cœur, la clétermi- « nèrent bientôt à obéir aveuglément ».

« Quelques moments après ce secours, s'étant « assise à terre proche le mur, elle se fit encore « mettre ces deux épées dans la gorge, et les fit « fortement pousser par deux des assistants ».

Ces convulsions se prolongèrent jusqu'au milieu du xviir siècle. Le vendredi-saint, 13 avril 1759, le savant La Gondamine allait dans le quartier du Marais assister à une scène de crucifiement (1).

Bientôt Ton devait entendre parler du baquet magnétique de Mesmer et des mystérieuses incantations de Cagliostro.

A l'occasion des miracles du Jansénisme, je ne puis évidemment instituer tout un cours de théologie, en commençant par l'existence et les attributs de Dieu pour terminer par la nature et l'énergie des causes secondes ou créées.

Je dois pourtant rappeler sommairement les principes généraux admis par l'ensemble des théologiens catholiques à ce sujet.

Dieu existe. Il a fait l'univers, et il le dirige par une double providence : providence ordinaire et providence extraordinaire.

(1) Correspondance littéraire, philosophique et critique par Grimm et Diderot, etc. {édition Tourneux, Paris, 1878, t. IV, p. 114, 379 et suiv.).

La providence ordinaire de Dieu, c'est le développement de l'activité des êtres en conformité avec leur nature, avec leurs aptitudes.

La providence extraordinaire, c'est l'intervention directe et positive de Dieu dans le cours des choses, une intervention surnaturelle^ puisqu'elle ne ressort pas des exigences de la nature des êtres.

Si cette intervention est intérieure, si elle n'est que dans l'âme, c'est un mouvement de la grâce.

Si elle est extérieure, si elle se produit directement aux sens, c'est un miracle.

Le miracle, c'est donc une intervention de la puissance divine pour produire un effet qui est audessus de l'énergie de l'être dans lequel il s'accomplit.

Mais en dehors de Dieu, il y a d'autres êtres audessus de nous : créatures spirituelles que nous appelions anges et démons.

Au sujet de ces êtres, l'Eglise nous enseigne un certain nombre de points, du reste assez peu nombreux.

Au-dessus de l'humanité, nous dit-elle, il existe des esprits.

D'ailleurs, sans prouver que ces esprits existent, la simple raison nous donne pourtant de leur exislence un motif de haute convenance. Dans la longue échelle des êtres, nous trouvons la matière brute ; puis, par une série de perfectionnements insensibles, nous arrivons au monde végétal, au monde animaU enfin, à l'homme composé d'un corps et d'une âme.

Pour terminer harmonieusement la série, il est convenable qu'à Textrémité opposée à la matière brute, Dieu ait placé de purs esprits.

11 est à remarquer aussi que tous les peuples ont cru i\ l'existence d'esprits, en qui, il est vrai, un grand nombre semblent plutôt avoir vu les esprits des morts. Le culte des esprits est le fond de la religion de la Chine et de beaucoup de peuples de l'Afrique. Dans la race indo-européenne, en particulier dans l'Hindoustan et à Rome, ce culte a toujours marché parallèlement avec celui des dieux de la mythologie, personnification des forces de la nature.

Ces esprits, nous dit l'Eglise, ont été créés par Dieu. Créés bons, la plupart se sont ancrés dans le bien ; les autres se sont tournés vers le mal : ce sont les démons.

Bons ou mauvais, ces esprits s'occupent du monde que nous habitons ; ils y ont une certaine influence. Les esprits mauvais, en particulier, peuvent agir sur l'homme par les tentations, çà et là par les possessions, et peut-être par la magie. Mais leur influence est restreinte par la volonté de Dieu, par la liberté de l'homme, et par la matière sur laquelle ils opèrent.

Entre cette doctrine et la doctrine spirite, il y a étranges ressemblances.

Saint Paul dit aux Ephésiens :

« Nous avons à combattre contre les esprits de * malice répandus dans Tair « (1).

Et AUan Kardec écrit :

« Les esprits pullulent autour de nous » (2).

De même, catholiques et spirites s'entendent pour dire que moins un pays est chrétien, plus les esprits s'en emparent.

Mais les théologiens catholiques ajoutent :

A supposer que ce soient vraiment des esprits qui viennent parler par le bout d'un pied de table, l'Eglise, en règle générale, ne peut voir là l'action d'esprits convenables : le mode de révélation est étrange, souvent grotesque ; d'ordinaire, les révélations elles-mêmes sont plus étranges encore, elles se contredisent les unes les autres, et ne concordent que pour se terminer, presque invariablement, par des négations dogmatiques ou par des gauloiseries. Or, Dieu a envoyé J.-C. pour nous enseigner la vérité, et saint Paul a dit : « Quand un ange du Ciel vous annoncerait un Evangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème » (3).

Enfin, au-dessous des forces de Dieu, au-dessous des forces des esprits, il y a les forces de l'homme, et de la nature qui nous entoure. Or, il est difficile de savoir où s'arrêtent ces énergies. Le mystère, l'in-

(1) AuxEph., ch. VI, V. 12.

(2) Allan Kardec, Le livre des médiums, 10" éd. (Paris, 1867), p. 172. Même affirmation, p. 165, 168, etc.

(3) Aîix Galates, ï, 8.

connu nous enveloppe comme un brouillard épais où souvent nous en sommes presque réduits à marcher à tâtons.

Pour une certaine catégorie de faits extraordinaires, toutefois, la difficulté même de l'œuvre montre sans grand'peine que ces faits viennent de Dieu. Ce sont ceux qui dépassent la force de tout être créé. Rendre la vie à un mort est un acte assimilable à l'acte créateur, et qui par conséquent n'appartient qu'à Dieu.

Mais ces miracles de premier ordre sont rares. D'ordinaire, même quand il s'agit de faits miraculeux, c'est d'une manière plus onctueuse, plus suave que Dieu agit dans la nature.

En face du plus grand nombre des faits insolites, par exemple, de guérisons extraordinaires, de bilocation, de lévitation, nous pouvons donc légitimement nous demander :

S'ils viennent de Dieu ;

S'ils viennent du démon ;

Ou s'ils viennent des forces de la nature.

Pour voir si le fait est au-dessus des forces de la nature, il faudra étudier attentivement les sujets chez qui il se produit et les circonstances où il se manifeste.

Il est à remarquer que d'ordinaire l'autorité ecclésiastique tient un juste milieu entre les rationalistes qui a priori re'jeiieni tout miracle, et les fidèles enthousiastes, qui sont portés à les voir partout. Dans les

campagnes, quand il circule des prophéties, les prêtres doivent bien se garder de paraître trop irrévérencieux, de peur d'être taxés de mauvais prêtres par quelques membres de pieuses confréries.

Les faits préternaturels eux-mêmes ne décèlent pas toujours facilement leur origine. Comme la puissance mauvaise cherche à égarer l'esprit des humains, il s'ensuit qu'assez souvent, il n'est pas aisé de distinguer le merveilleux divin du merveilleux diabolique.

Pour y parvenir, nous avons avant tout la parole deJ.-C.^

« On connaît l'arbre par le fruit » (1).

Si donc les phénomènes extraordinaires ne se reconnaissent à l'intensité d'énergie nécessaire pour les produire, ils se reconnaîtront du moins par un ensemble de circonstances, et surtout par le but vers lequel ils tendent ; s'ils ne se reconnaissent pas par le point de départ, ils se reconnaîtront par le point d'arrivée.

Le merveilleux divin a quelque chose de calme, de simple et de grandiose.

Il a pour but le bien de l'humanité, bien physique, moral, surnaturel. Tantôt il console les hommes par la guérison d'infirmités physiques et leur montre ainsi la bonté de Dieu, tantôt il leur prouve la mission d'un envoyé de Dieu.

(1) Matth., XII, 33.

Aussi peut-on dire que le miracle n'est pas à proprement parler une dérogation aux lois de la nature; il est une subordination de l'univers à l'homme, et dans l'homme, une subordination de Tordre naturel à Tordre surnaturel. Lorsque le bien de Thomme le demande. Dieu élève la nature en déposant en elle des énergies insolites.

Ce double but, soulagement des misères physiques et morales de Thomme, se trouve même d'ordinaire dans le même miracle, par exemple, dans la plupart des miracles de J.-C. Jean-Baptiste lui a envoyé demander s'il était le Christ : « Allez, répond Jésus, rapportez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et Tévangile est annoncé aux pauvres » (1).

Le merveilleux diabolique, au contraire, est un merveilleux de contrebande.

Les résultats en sont troublants.

Pour Tâme, il produit Torgueil, Tinsubordination contre Tautorité légitime, je ne sais quelle inquiétude morbide qui écarte de la loi de Dieu.

Au terme des aspirations que provoque ce merveilleux, il y a un mysticisme inquiet, malsain et voluptueux.

Aussi, bien que d'une manière quelquefois très raffinée, il en arrive toujours à aller contre la doctrine de l'Eglise et contre les bonnes mœurs.

(1) Matth., XI, 4-3. Inspiré d'Isaïe, XXXV, 5-6.

Pour le corps, c'est également l'inquiétude, le trouble, et finalement ce que nous appelons aujourd'hui la névrose et l'hystérie.

Ici, plusieurs de mes auditeurs doivent se dire : « Voilà donc enfin, bien qu'à grand'peine, les vrais mots prononcés. Toutes ces possessions et diableries des siècles passés, la science en donne maintenant une explication aisée : ce sont des phénomènes nerveux, des troubles hystériques ».

A quoi je répondrai par quelques observations.

La première, c'est qu'il est vraiment bien heureux que la science nous éclaire aujourd'hui si parfaitement sur tout ce qui touche à l'hypnotisme, au magnétisme et autres phénomènes. Mais il faut avouer qu'elle-même n'a pas toujours été éclairée au même degré. Autrefois, il y a de cela cinquante ans à peine, tous les phénomènes de magnétisme animal et autres n'étaient que du charlatanisme, indignes d'arrêter l'attention d'un homme raisonnable, et à plus forte raison d'une tête scientifique.

Gomme malgré la vapeur, l'électricité et la presse, il faut bien encore vingt-cinq ans pour qu'un mouvement d'idées aille de Paris jusqu'au fond des provinces, il ne serait pas difficile de trouver encore cette disposition dans bon nombre de bourgeois de chefs-lieux de canton.

Désormais, au contraire, les u milieux éclairés » de Paris et des grandes villes savent non seulement que

ce magnétisme est scientijque, mais qu'il explique tout.

Au xviir- siècl-e, on niait les faits.

De nos jours, on les admet avec enthousiasme, et on les explique avec dextérité; et, dans ces deux méthodes, Ion se conduit par les plus purs principes de la science.

Nous pouvons au moins signaler \h une conversion insolite.

Aux hommes de science d'aujourd'hui, nous pourrions encore, il est vrai, poser timidement une question :

Mais puisque l'hystérie explique tout, qu'est-ce donc que l'hystérie?

Et ici, je me contenterai de rappeler ce que j'entendais dire un jour dans une conférence sur cette matière (1).

Le conférencier avait rencontré le docteur Raymond, membre de l'Académie de médecine, et médecin à la Salpétrière, et il lui avait posé la même question.

A quoi, sur un ton familier, le docteur Raymond avait répondu : « Mon petit, il passera encore de l'eau sous les ponts avant que l'on connaisse bien la nature de l'hystérie ».

Mais je passe à des considérations plus graves.

(1) En avril 1902, Conférence du D-^ Magnin, 49, rue Saint- André des Arts, à Tlnstitut psycho-physiologique. — Cet Institut a des tendances matérialistes.

Si nous lisons la partie du Rituel romain qui traite <les possessions, il paraît bien qu'aux siècles passés, sous d'autres noms l'on connaissait déjà les troubles nerveux, et qu'on savait les distinguer des possessions diaboliques.

« Avant tout, dit-il, ne pas croire facilement que <i quelqu'un est possédé du démon;., bien examiner « s'il n'est pas simplement atrabilaire, ou s'il n'a pas « quelque autre maladie « (4).

Enfin, il y a un principe qui domine toute cette matière.

Entre un acte divin, un acte diabolique et un acte humain, non seulement il est possible qu'il y ait des ressemblances, mais cela est nécessaire.

Toutes ces manifestations ont un sujet commun, tin même champ où elles germent ; tous ces actes se passent dans la nature, et plus ordinairement dans la nature humaine, dans l'homme. Différents par la cause efficiente et par la cause finale, c'est-à-dire par l'énergie qui les produit et le but à atteindre, ils ont la même cause matérielle, comme dirait la philosophie scolastique, c'est-à-dire le même sujet.

Il est donc nécessaire que ces actes aient quelque chose d'humain.

De ce qu'ils se font dans l'homme, vous en concluez qu'ils viennent de l'homme : mais c'est précisément ce qui est en question.

(1) Rituale Romanum, titulus X, cap. 1 : De exorcizandis possessis a dxmonio.

Le froment et l'ivraie poussent clans la même terre. De là des caractères communs : une bonne terre produira à la fois de beau froment et de belle ivraie. Mais la nature de la moisson sera différente. Pourquoi? Parce que la semence était différente. Le feu, Télectricité, le froid même, enfin un effort humain peuvent attaquer un arbre et le faire éclater. De la vue d'un arbre éclaté il serait antiscientifique de conclure à un effort humain, en écartant dès l'abord l'hypothèse du feu, de l'électricité ou du froid.

Voici une névrose, une hystérie : phénomènes humains, parce qu'ils ont lieu dans l'homme; mais, çà et là, phénomènes peut-être provoqués ou du moins utilises par un être surhumain.

Ces remarques nous permettront de porter un jugement raisonné sur les faits dont j'ai parlé au commencement de cette Leçon.

Les convulsions du cimetière Saint-Médard et celles qui suivirent ne peuvent pas être l'œuvre de Dieu.

D'ordinaire, les historiens le prennent ici sur un ton plaisant, ils rient de toutes ces pirouettes. Mais admettons qu'il ne faille pas s'arrêter à la simple raillerie. Eh bien, plus on y regarde de près, plus l'on trouve de motifs sérieux de ne pas suivre le

naïf Montgeron quand il voit Dieu dans ces excentricités.

Au milieu de leurs crises, quel était l'enseignement favori des convulsionnaires? Un auteur janséniste de l'époque nous le dit : « Peu à peu, la bouche d'un grand nombre de convulsionnaires s'ouvrit; on entendit des personnes ignorantes, des petits enfants, parler tout le langage des appelants^ pour l'appel contre la bulle [Unigenitus], contre le fameux formulaire, sur les prédictions et sur les promesses des Ecritures, sur l'apostasie des Gentils, sur la conversion des Juifs et la proximité de l'avènement d'Elie » (1).

Et Carré de Montgeron dit d'un convulsionnaire fameux, M. Fontaine :

u Dès sa plus grande jeunesse, il eut beaucoup de piété ; mais instruit par des personnes persuadées qu'on doit une soumission entière à tout ce qui est décoré du nom toujours respectable du souverain pontife, et ébloui de l'accord apparent du très grand nombre des évoques à recevoir la Constitution, il crut qu'une obéissance aveugle était due à cette bulle. Dieu ne l'abandonna pas à un sentiment si dangereux dans les circonstances présentes : il lui envoya des convulsions qui le détrompèrent » (2).

Un autre convulsionnaire, le chevalier Folard, « prie sans cesse », et « récite par conséquent les

(1) Pensées sur les prodiges de nos jours (en France), 1734, in-4» (janséniste, favorable aux convulsions), p. 9.

(2) Montgeron, dans Matthieu, p. 230.

vêpres chaque jour ». Mais « quand il est au cantique de Vêpres, c'est-à-dire au Magnificat^ il ne peut jamais le commencer. Les convulsions le prennent aussitôt» (1). Or ici, pour nous éclairer^ nous avons le mot do saint Paul, que je citais plus haut : « Quand un ange du Ciel vous annoncerait un Evangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu'il soit anathème ». Nous avons aussi la parole de J.-C. : « Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise, me méprise » (2).

Puis ce sont ces secours donnés par les frères h leurs sœurs convulsionnaires. C'est un convulsionsionnaire, le chevalier Folard qui « prend le bout de la robe des dames, et s'en frotte, par-dessus son habit, le tour du cœur »(3); c'est une convulsionnaire, la veuve Thévenet, qui « s'élève à diverses^ reprises à sept ou huit pieds de haut, sautant trois fois à chaque reprise, et avec tant de force qu'elle emporte à la hauteur de trois pieds de terre » son frère et une autre personne qui travaillent à la retenir ; « dans ces élévations, ses jupes et sa chemise se repliaient par-dessus sa tête, en sorte qu'elle paraissait entièrement à nu » (4).

(1) [Jordan], Histoire d'un voyage littéraire fait en 1733^^ en France, en Angleterre et en Hollande (La Haye, 1735^ in-12), p. 132.

(2) Luc, X, 16.

(3) [Jordan], ouvr. cité, p. 133.

(4) Dom Lataste, (Recueil de vingt et une) Lettres théologiques aux écrivains défenseurs des convulsions du temps (anti convulsionnaire) (Paris, 1733-1740), I, p. 648.

D'autres, une Dusson (4), une Virginie (2), tombent dans rinconduite sans cesser d'être convulsionnaiers

Enfin, voici une description, d'un adversaire il e8t vrai, mais qui n'a jamais été démentie, et qui ressemble à quantité de scènes racontées par Montgeron :

« Imaginez- voubune tille qui fait asseoir un homme, dont les pieds sont bandés contre quelque appui solide pour tenir plus ferme la convulsionnaire qui s'assied près de lui, dos contre dos, et trois hommes qui la pressent par devant de toutes leurs forces. Elle se relève, et six hommes la pressent entre eux avec effort, trois par devant et trois par derrière. Neuf la prennent ensuite, deux par chaque bras, deux par chaque jambe, et le dernier par la tête, pour la tirer violemment en long sur un lit » (3).

En un mot, les convulsions nous offrent tout un appareil qui va contre le dogme et contre les bonnes mœurs ; contre la santé intellectuelle, la santé mornle et même la santé physique.

(1) Les convulsions du temps, attaquées dans leur principe et ruinées dans leur fondement par la consultation des XXX docteurs ; le système du mélange et le système des discernans confondus (1737, m-12 ; janséniste, mais anticonvulsionnaire), p. 64.

(2) Montgeron, dans Matthieu, 270.

(3) Examen critique, physique et théologique des convulsions (1733, in-4°), p. 17 (ouvrage attribué à Toratorien Louis Débonnaire). — Dans la suite, l'auteur cite des détails beaucoup plus réalistes : une célèbre convulsionnaire finit par poser en tableau vivant (p. 18).

LES MIRACLES DC JANSÉNISME 50i

Du reste, il n'est que juste d'ajouter que beaucoup de Jansénistes se refusèrent à admirerde pareillesscènes. Ils avaient admis les miracles ; dans les convulsions, ils se refusôrent à voir l'intervention de Dieu (1).

Les miracles qui précédèrent ces convulsions, d'autres miracles qui eurent lieu dans la période des convulsions avaient assurément des caractères moins extravagants. S'ils étaient seuls, il y aurait peut-être lieu à une plus longue discussion pour savoir s'ils venaient de Dieu. Mais ils sont liés aux convulsions d'une manière indissoluble. Ils partent du même principe. Pas plus que les convulsions, ils ne peuvent donc venir d'en haut (2).

Mais miracles et convulsions de Saint-Médard ne venaient-ils pas des forces de la nature ? Nous croyons que, du moins pour plusieurs d'entre eux, il faut répondre : non ; il ne semble pas que la nature puisse aller jusque-là.

Je sais bien que de son vivant, Paris avait eu luimême des commencements de convulsions (3), et

(1) Du Guet, lettre du 9 février 1732, dans Sainte-Beuve, Port-Royal (1860, in-S»), p. 432-484. — L'ouvrage anticonvulsionnaire cité ci-dessus, Les convulsions du temps. ..^ avait pour fondement une consultation de trente docteurs, qui, bien qu'appelants, s'y étaient déclarés contre les convulsions. — V. aussi Léon Séché, Les derniers Jansénistes (1891), 1, 58 et suiv.

(2) Voir J, de Bonniot, S. J., Le miracle et ses contrefaçons (Paris, 5* éd., 1893), p. 226-232. On y trouve une discussion de chaque miracle.

(3) Vie de Monsieur de Paris (1738), p. 78, 216 : « convul-

que c'est peu à peu que ces convulsions apparurent dans le cimetière Saint-Médard (1). L'on pourrait donc être tenté d'y voir je ne sais quelle vertu magnétique communiquée par le cadavre à la terre -environnante.

Il est certain aussi que souvent les convulsiontiaires ont tous les symptômes de l'hystérie :

Une jeune fille de douze à treize ans, Marie-Elisabeth Giroust, forme « un cercle de son corps » (2). Après une autre crise, elle dit : « J'ai ressenti tout à « coup d'effroyables douleurs dans mon estomac, et « comme si une boule eût monté dans ma gorge et « fût redescendue dans mon estomac, où elle a crevé « avec une telle violence que j'ai cru que mon corps « se déchirait en deux » (3).

D'autres se mettent le corps en arc, la tAte et les pieds posant à terre, ou même allant jusqu'à toucher « les talons de la tête » (4).

sions, mouvements extraordinaires, tremblement universel ».

(1) Montgeron, t. I", p. 424. — Voir aussi Mathieu, p. 173- 180, 198 et suiv.

(2) Relation de la maladie et de la guérison miraculeuse de Marie-Elisabeth Giroust^ opérée par l'intercession du bienheureux François de Paris le 26 août 1732 (Signé : Louis Oiroust, Marie Elisabeth Guérin, sa femme, et la miraculée Marie-Elisabeth Giroust) (1733, in-4o de 8 pages, Bibl. nat., L4di822), p. 4.

(3) Même relation, p. 8. Se trouve aussi dans Dom Lataste, Lettres théologigues (1733-1740), II, 967.

(4) Les convulsions du temps, attaquées dans leur principe et ruinées dans leur fondement par la consultation des XXX docteurs (1737), p. 3 ; Mathieu, p. 266.

Comme dansThypnose et l'hystérie, nous trouvons aussi des sujets prédisposés.

Un jour, Marie-Elisabeth Giroust avec plusieurs jeunes tilles baisent un bonnet de laine qui avait appartenu au diacre Paris ; à Tinstant, elle est agitée de convulsions violentes qui durent trois heures de suite, tandis que les autres n'éprouvent rien (1).

Enfin, d'autres ont même ce que l'on peut appeler de l'entraînement : dans ses crises, un convulsioiinaire se disait également brûlé par l'eau du puits de M. de Paris et par de l'eau commune qu'on jetait sur lui et qu'il s'imaginait venir de la même source (2).

Mais comme je l'ai dit plus haut, pourquoi certains cas d'hystérie ne pourraient-ils pas venir de la puissance diabolique, ou du moins pourquoi l'hystérie ne pourrait-elle pas coïncider avec une action diabolique?

Voici les signes de possession diabolique qu'énumère le Rituel romain :

« Parler des langues inconnues, et non pas seule- <( ment un mot ou deux de ces langues; ou entendre « ceux qui les parlent.

« Voir des choses éloignées ou cachées.

« Montrer une force évidemment au-dessus de la « nature;

« et choses similaires, « surtout si elles se trouvent réunies » (3).

(1) Relation citée ^ p. S.

(2) Les convulsions du temps... (1737), p. 53, note.

(3) Rituale Romamim, titulus X, cap. 1 : De exorcizandis

Or, les convulsionnairos donnent tous ces signes de possession :

L'auteur d'une brochure janséniste publiée en 1734 dit : « J'ai vu et entendu plus de cent fois une « convulsionnaire parler une langue inconnue et a entendre toutes celles qu'on lui parlait » (1).

Un protestant, Jordan, rapporte des choses semblables : « Plusieurs de ces dévots convulsionnaires révèlent les secrets du cœur, prédisent l'avenir (2), parlent le grec, l'hébreu, le latin et autres langues, quoiqu'ils n'en aient jamais eu aucune teinture. Plusieurs, sans être lettrés, font des discours profonds et mille autres choses de cette nature » (3).

Un jour, le père de Marie-Elisabeth Giroust, convulsionnaire dont j'ai déjà parlé, ne se montre pas assez empressé à la porter sur ses épaules : c'était un genre de secours. Le lendemain, il va chez une autre pour la porter aussi. Mais celle-ci lui donne deux soufflets en lui disant : « C'est donc toi qui as

obsessis a dsemonio. — Pour plus de détails, voir Revue du Monde invisible, t. III (1900-1901), p. 142-144.

(1) Pensées sur les prodiges de nos jours (en France, 1734), p. 9.

(2) Ce point est plus douteux. Souvent, ces prophéties se trouvèrent fausses, à commencer par celle sur l'avènement d'Elie, qui revenait constamment : « La principale destination des convulsions est d'annoncer la venue du prophète Elie ». Montgeron, t. 111, Des secours violcns donnés aux convulsionnaires, p, 9. — Voir aussi Les convulsions du temps... (1737), p. 23.

(3) Jordan, Histoire d'un voyage littéraire (1735) (omit. cité), p. 123-124.

hier refuse des secours à ta fille ; il te convient bien de vouloir diriger l'œuvre de Dieu » (1). L'homme s'étonne, il s'informe : il ne trouve personne qui ait pu rapporter le fait à la seconde convulsionnaire.

Peut-être pourrait-on ne voir là qu'une vision à distance, une action télépathique. Mais que penser de ces convulsionnaires qui demeurent dans le feu u le temps nécessaire pour faire rôtir une pièce de « mouton ou de veau » I (2).

Puis, ce sont ces secours épouvantables, ces coups de bûches, de chenets, d'épées, dont j'ai donné quelques exemples.

Au milieu de ces secours, la chair des convulsionnaires est « aussi dure qu'une pierre » (3),

« Ils sentent la pointe des épées, dit une autre « relation, mais elles ne font dans leurs chairs « qu'une impression bienfaisante. Il leur semble « qu'à rinstant leur chair devienne du marbre » (4).

L'on aura beau dire que les hystériques ont des nerfs d'acier, c'est là une métaphore que personne ne prend au pied de la lettre. Ces coups de chenets et d'épées, ces écartèlements, quel est, parmi les médecins les plus audacieux, celui qui oserait tenter de pareilles expériences sur ses hystériques les plus entraînées ?

(1) Relation citée, p. 7.

(2) Montgeron, dans Mathieu, 265.

(3) Id., dans Mathieu, 334.

(4) Récit d'un avocat au Parlement, dans Montgeron, III, '/21.

Plusieurs des miracles qui eurent lieu à l'origine du jansénisme ne sont pas plus divins que ceux du xviii^ siècle : ce sont des guérisons curieuses, quelquefois des faits hystériques (1), des prophéties aml)iguôs ou qui ne se réalisent pas (2), des songes, des sorts pieux que Ton tire de TEcriture Sainte ou de limitation de J.-G. (3).

Toutefois, le miracle de la Sainte-Epine se présente avec des traits particuliers (4).

x\u sujet de ce miracle, toutes les opinions se sont produites.

Guy Patin, le caustique écrivain, n'y voit qu'une pieuse erreur ; il se moque des médecins et des « chirurgiens- barbiers » qui ont signé le miracle (5).

(1) Comme exemple de ce dernier cas, voir G. Hermant, Mémoires (éd. Gazier), III (1906), p. 464.

(2) Fuzet, Les Jansénistes du XVII^ siècle (1876), p. 338,

(3) Fuzet, ouvr. cité, p. 370-390.

(4) Nous ne prétendons pas dire qu'il soit le seul à avoir €es caractères. Peut-être faudrait-il y joindre la guérison de la sœur Catherine de Sainte-Suzanne, fille de Philippe de Champagne (7 janvier 1662). En tout cas, cette guérison nous a valu un chef-d'œuvre de Philippe de Champagne, le tableau qui représente la guérison de sa fille. — Voir Sainte-Beuve, Port-Royal, IV, 43 et suiv.

(5) Guy Patin, Nouvelles lettres tirées du cabinet de M. Charles Spon (Amsterdam, 1718), t. II, p. 206.

Sainte-Beuve est du môme avis. Il commence par diminuer la grandeur du mal. Ce n'était pas « une « fistule, dit-il, mais une tumeur lacrymale causée « par l'obstruction du canal des larmes ». Le conduit lacrymal allant de l'œil à l'arrière-gorge et aux fosses nasales était obstrué. Et cette obstruction était incomplète. Rien ne prouve le moins du monde qu'il y eût carie de l'os. La sœur Flavie en prenant le reliquaire et en l'appliquant sur la partie malade dut opérer par la simple pression le dégorgement complet de la tumeur : le libre écoulement des larmes se rétablit à l'intérieur. Enfin, ce n'est pas immédiatement que l'on a constaté la guérison (1).

Puisque Sainte-Beuve n'aimait que « le vrai, le vrai seul » ; ce n'est sans doute pas de cette page qu'il devait être le plus fier. Car en diminuant la grandeur du mal et en infirmant la constatation rapide du résultat, il va jusqu'à dénaturer les faits; la pression énergique du reliquaire sur la plaie est absolument invraisemblable. Depuis trois ans que chirurgiens et religieuses soignaient l'enfant, personne n'avait donc fait aucune pression de ce genre ! Il semblerait qu'il s'agît là d'un petit grain de sable =entré dans l'œil et qui depuis une heure ou deux faisait pleurer.

Plusieurs catholiques ont cru pouvoir attribuer ce miracle à l'esprit du mal.

(1) Sainte-Beuve, Port-Royal, III, 113-114.

Celte attribution ne semble pas possible.

Voici une relique de la vraie Croix : elle est vénérée avec piété, avec toutes les règles que prescrit la liturgie. Elle guérit une enfant très pieuse, qui se recommande à Dieu. La manière dont le fait s'accomplit est grave et simple, et le résultat est le soulagement d'une misère humaine. Bref, si ce prodige ne s'était accompli dans le principal foyer du jansénisme, personne, je crois, n'aurait songé à l'attribuer au démon.

La guérison de la petite Périer a tous les caractères d'une œuvre divine.

C'est ainsi que le comprirent les grandes intelligences du temps, en particulier Pascal et Racine.

Ce miracle produisit sur Pascal une impression profonde.

Dès lors, il prit comme armes un œil au milieu d'une couronne d'épines avec ces paroles: « Scia « cui credidi ; je sais en qui j'ai cru » (1).

C'est le miracle de la Sainte-Epine qui acheva de le déterminer à écrire une apologie de la Religion (2).

La plupart des pensées qu'il nous a laissées sur les miracles se rapportent à la l'aveur dont sa nièce avait été l'objet.

Pascal, Racine et les Jansénistes furent loin d'être isolés dans leur croyance au caractère miraculeux

(1) Sainte-Beuve, III, 119. — V. Giraud, Pascal (Paris, 1905, 3« éd.), p. 109.

(2) V. Giraud, Pascal, p. 117.

<le la guérison de la pelilc Périer. Presque tout le xvii*= siècle partagea cette manière de voir.

Enfin, dans ses Leçons sur l'Exode, le cardinal Orsini,qui, depuis, fut le pape Benoît XIII, prend ce fait comme exemple, et comme unique exemple, de miracles accomplis au xvii^ siècle (1).

Mais alors, me direz-vous, le jansénisme était donc béni et approuvé de Dieu? Comment contredire Pascal quand il dit aux Jésuites dans la XVP Provinciale :

« Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que « les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles « contre vos calomnies? Mais Jésus-Christ, en qui « elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour « avec lui, vous écoute et répond pour elles. On « fentend aujourd'hui, celle voix sainle et terrible qui « étonne la nat:ire et qui console l'Eglise. Et je crains, « mes Pères, que ceux qui endurcissent leurs cœurs, « et qui refusent avec opiniâtreté de l'ouïr quand il « parle en Dieu, ne soient forcés de l'ouïr avec « effroi quand il leur parlera en juge » (2).

A cette objection, je pourrais me contenter de répondre par Pascal lui-même.

Dans ses Pensées sur les Miracles (3), il reconnaît qu'il peut y avoir des miracles chez les hérétiques et

(1) Benedetto XIIT, Opère (Ravenne, 1728, in-foL), I, 257. Benoît XIII est mort en 1730. Cette publication eut donc lieu de son vivant.

(2.) Edition Molinier (1891), II, 31.

(3) Pensées, éd. Brunschvicg, section XIII.

les schismatiquos, sans que par là Dieu veuille autoriser leur doctrine.

« Le schisme, dit-il, est plus marque d'erreur que « le miracle n'est marque de vérité » (1).

« Les miracles discernent la doctrine et la doc- « trine discerne les miracles » (2).

« Il faut juger de la doctrine par les miracles; il « faut juger des miracles par la doctrine » (3).

C'est-à-dire que lorsqu'une doctrine a vraiment les marques d'une origine divine, l'on ne saurait prétendre que Dieu veut la détruire par un nouveau miracle.

Mais pourquoi le miracle de la Sainte-Epine rattachait-il donc Pascal aux cinq Propositions jansénistes? Parce que, disait-il, les Jansénistes n'étaient ni schismatiquos ni hérétiques : il y avait « contes- « tation dans l'Eglise », et c'est pourquoi le miracle devait « décider » (4).

Les pensées de Pascal sur les miracles sont de celles qui montrent le mieux combien ce grand homme avait le jugement droit, et combien il était embarrassé de ses attaches jansénistes.

Pour nous, qui savons qu'hélas, le jansénisme allait vraiment jusqu'à l'hérésie, nous ne pouvons

(1) Pensées, n» 846 (t. III, p. 283). Ibid, [n" 851 (t. III^ p. 288).

(2) Ibid., n" 803 (t. III, p. 241).

(3) Ibid., n° 843 (t. ÏII, p. 279).

(4) Ibid., n» 846 (t. III, p. 282).

pas attribuer au miracle de la Sainte-Epine le sens^ que lui donnait Pascal.

Mais alors, comment expliquer que ce miracle ait pu se produire?

J'en puis donner deux explications théologiques,, qui s'appliquent aussi bien à d'autres faits miraculeux, et qui, du reste, pour celui qui nous occupe, peuvent parfaitement être jointes l'une à l'autre.

La première explication répond davantage aux principes de la philosophie thomiste, et j'avoue que c'est celle qui me plaît davantage aussi. Elle est prise des lois que Dieu paraît avoir établies pour la production des miracles, et des énergies qu'il dépose dans des êtres créés pour assurer l'accomplissement de ces lois. La seconde au contraire est prise du but plus particulier que Dieu peut avoir en faisant un miracle (1).

L'existence de lois dans la production des miracles répond à merveille à un principe de saint Thomas d'Aquin, principe sur lequel il insiste particulièrement, à savoir que pour les effets des lois de la nature, Dieu a en vue d'abord les lignes générales : le bien de l'espèce, le maintien de la concordance entre telle énergie et l'effet qu'elle doit produire, puis, d'une manière indirecte seulement, le bien des individus. Or, puisque Dieu fait tout avec ordre, il est convenable aussi que dans l'ordre sur-

(1) Il est presque inutile d'ajouter, me semble-t-il, que dans tout ce qui suit, il ne s'agit pas de dogmes, mais desimples opinions théologiques.

naturel, il y ait une harmonie, analogue à celle de la nature.

De fait, dans la vie de l'Eglise, tout le inonde accorde qu'il y a des lois posées par Dieu, loiB qui répondent à la nature sociale de Thomme. Ainsi, c'est par des hommes que l'Evangile pénètre dans les diverses nations. Dans la manière dont Dieu accorde sa grâce à chaque homme, il y a aussi des lois, des enchaînements entre des causes posées et des effets produits : TEvangile est une semence qui germe et donne des fruits suivant la nature des terrains oii elle tombe.

C'est ce qui explique les vertus chrétiennes des protestants, celles des Jansénistes, et en particulier du diacre Paris. Ces hommes ne possèdent pas la vérité complète ; mais ils en possèdent une partie, et chez eux cette vérité produit des fruits.

Dans l'ordre des faveurs exceptionnelles de Dieu, dans l'ordre des miracles, des visions, il doit en être ainsi, il doit y avoir des lois, lois qui peut-être, jusqu'à présent, n'ont pas été assez étudiées. Dans la production de ces faits extraordinaires, je remarque certaines règles générales voulues par Dieu, par exemple : la volonté de Dieu d'établir une religion, la volonté de montrer à ses créatures qu'il s'occupe d'elles. J'y vois aussi des buts moins généraux, la volonté de se manifester spécialement en tel lieu, de montrer l'efficacité de telle prière.

Aussi, même dans l'ordre des miracles, ce que

Dieu voudrait d'abord ce serait la loi, c'est-à-dire renchaînement entre le miracle et les préliminaires qui doivent normalement le provoquer.

Dès lors, Tapplication de ce miracle à tel ou tel individu ne serait qu'indirectement et secondairement voulue par Dieu. Tel ou tel effet serait plutôt permis que directement voulu par lui. Chaque miracle en particulier ne dépendrait pas immédiatement d'une décision de Dieu : il serait conséquent à des lois que Dieu aurait posées.

L'existence de ces lois explique fort bien le fait de faveurs exceptionnelles obtenues par des gens qui n'appartenaient pas à la véritable Eglise.

L'on sait que plusieurs temples anciens contenaenti des ex-voto ; l'on en a retrouvé près du temple d'Esculape à Epidaure et de celui de Jupiter à Dodone(1).

Plusieurs théologiens (2) estiment qu'ayant compassion de la bonne foi des gens. Dieu a vraiment accordé des faveurs singulières à ceux qui priaient dans ces temples. Certains de ces ex-voto correspondraient donc à des réalités. Et quoi qu'il en soit de ces faveurs obtenues par des païens, aucun théologien, si je ne me trompe, ne nie le fait de faveurs

(1) A. Maury, Histoire des Religions de la Grèce antique (Paris, 1857), II, 47-48; E. Beulé, L'Acropole d'Athènes (Paris, 1862), p. 166.

(2) Broglie, Problèmes et conclusions de Vhistoire des Religions (Paris, 1897, 3' éd.), passim, par exemple, p. 342.

exceptionnelles obtenues par des hérétiques et des schismatiques.

Ces païens, ces hérétiques et schismatiques ayant posé une somme efficace de prières, une faveur fruit d'une providence particulière s'en est suivie, non pas inéluctablement, mais normalement^ en vertu des lois de Tordre surnaturel.

Il eût fallu de la part de Dieu une intervention directe pour empêcher la production de cet effet; posé Tordre qu'il avait établi, il était normal que cet effet suivît.

Une théorie thomiste nous aide à mieux saisir la nature de ces lois ; c'est la théorie des causes instrumentales physiques.

Dieu veut se manifester dans le monde d'une manière extraordinaire. Comment exécute-t-il ce dessein ? En déposant dans certains êtres créés une vertu miraculeuse : il agit par des énergies créées.

L'humanité de J.-C, le caractère sacerdotal, les sacrements : autant d'agents dans lesquels Dieu a déposé des énergies surnaturelles pour qu'ils nous les transmettent, autant de causes physiques instrumentales de la grâce : causes physiques, car elles ne sont pas seulement des signes inertes rappelant à Dieu qu'il doit nous donner directement une faveur; non, ces agents produisent, causent vraiment ces faveurs en nous ; causes instrumentales, car ces faveurs, ce n'est pas par leur propre force que ces agents les produisent, c'est par une force que Dieu

leur a ajoutée. Ces agents ressemblent à la hache qui a besoin d'une main pour la mettre en mouvement et lui faire couper le bois (1).

Pourquoi le miracle, lui aussi, ne serait-il pas, non seulement provoqué, mais produit par certaines causes? Ces causes agiraient d'une manière physique, effective : telle somme de prières, par exemple, serait destinée par Dieu à produire une faveur exceptionnelle.

Cette théorie de la production des miracles et autres charismes cadre très bien avec les faits.

Dans l'Ancien Testament, certains préliminaires amènent normalement un état prophétique ; il fallait par exemple jouer de certains instruments.

Les Evangélistes disent de Jésus-Christ : « Une force sortait de lui qui guérissait tout le monde » (2). 11 y avait donc en lui une vertu miraculeuse permanente.

A Lourdes, un médecin catholique a constaté que des plaques photographiques étaient impressionnées par la vertu miraculeuse tombant d'en haut (3).

(1) Cette théorie se trouve exposée dans les principaux théologiens thomistes. — Voir, par exemple, Billuart, De Gratta, diss. VI, art. III, surtout le dico ^o; E. Hugon 0. P., La causalité instrumentale en théologie (Paris, 1907).

Pour la causalité des sacrements, voir Pourrat, La théologie sacramentaire (1907), ch. III, p. 84 et suiv., et surtout 106 et suiv,, 183. Pourrat est pour la causalité morale.

(2) Luc, VI, 19. — Voir aussi Marc, V, 25-30: Luc, VIII, 43-46.

(3) Docteur H. Baraduc, La force curatrice à Lourdes et la psychologie du miracle (Paris, Bloud, 1907, 2* édition).

Or, cette théorie explique à merveille l'existence de lois dans la production des miracles. Dieu lance dans le monde des énergies exceptionnelles, des vertus miraculeuses.

Qui ces forces miraculeuses vont-elles atteindre ? Tel ou tel effet sera plutôt permis que directement voulu par Dieu : heureux qui se sera trouvé sur le passage de Ténergie divine !

Dès lors Ton comprend très bien aussi certaines anomalies qu'il nous semble découvrir dans la répartition des grâces exceptionnelles de Dieu.

Pourquoi tel charisme accordé à un individu qui le mérite si peu ?

Pourquoi telle personne est-elle guérie à Lourdes et non telle autre ?

Cet effet a dépendu non seulement de dispositions morales, mais de conditions physiques : intensité de rénergie miraculeuse guérissante ; dispositions correspondantes chez le malade ; adaptation plus parfaite de cette énergie à cet organisme.

Cette théorie nous explique mieux aussi les faveurs exceptionnelles obtenues par la prière.

Je prie ardemment pour la guérison d'un ami. Dieu m'accorde cette guérison. Il se peut pourtant que cet homme ne mérite guère cette faveur et que même dans la suite il en fasse un mauvais usage.

Pourquoi donc Dieu l'a-t-il guéri? Parce que, entre mes prières et la guérison, il y avait une corrélation effective, une relation de cause à effet : mes

prières se sont dirigées vers mon ami, elles Tont influencé à distance par une vertu télépathique surnaturelle que Dieu y avait placée.

Par là, Ton s'explique fort bien aussi la doctrine de l'Eglise sur TExtrême-Onction.

Le catéchisme dit :

« Ce sacrement nous rond la santé, si Dieu le juge utile au salut de notre âme ».

De ces paroles, l'on tirait un jour devant moi cette conclusion :

« Si Dieu nous guérit, c'est donc qu'il s'engage à assurer notre salut. Autrement, ce retour à la santé ne serait pas expédient pour notre salut ».

La théorie que je viens d'exposer permet de répondre à cette difficulté d'apparence spécieuse. Le sacrement est une force, un agent effectif de la grâce ; cet agent productif de la grâce est même de nature à agir sur la constitution physique de l'homme pour l'améliorer. Si cette force trouve un terrain bien préparé, elle agit.

Mais, s'en suivra- t-il que, désormais, Dieu devra supprimer notre liberté, et nous lorcer à faire le bien? Non : il faut dire simplement que la force contenue dans le sacrement de l'Extrême-Onction aura produit son effet normal. Ensuite, ce sera à l'homme à bien user de cette santé qui lui aura été ainsi rendue.

Je sais bien que par la théorie que je viens d'exposer, j'en arrive à deux conclusions un peu distinctes ;

La première, c'est que Dieu se sert des créatures comme de causes instrumentales pour produire des effets miraculeux.

La seconde, c'est que ce pouvoir instrumental, Dieu l'a déposé d'une manière pour ainsi dire permanente dans certaines causes : par exemple, dans certains saints, dans certains lieux de pèlerinages, dans certaines prières.

Mais, pour distinctes qu'elles soient, je crois pourtant que ces deux conclusions sont assez voisines l'une de l'autre; et il me semble surtout que l'expérience nous conduit à admettre la seconde aussi bien que la première (1).

Je crois que sur ce point l'on a beaucoup trop abandonné la philosophie de saint Thomas d'Aquiii pour celle de Suarez et de Malebranche, la philosophie de la causalité physique pour celle de la causalité morale et des causes occasionnelles.

De la négation d'une vraie causalité, d'une corrélation effective entre un lieu de pèlerinage, une prière, et un miracle obtenu, l'on en est vite arrivé à

(1) Le p. Hugon nie le caractère permanent de l'énergie communiquée à l'instrument (ouvr. cité^ p. 96, 176, 189). Nous ne voyons pourtant aucune impossibilité à ce qu'un instrument soit pour ainsi dire en permanence sous pression. En tout cas, l'expérience prouve qu'en général, c'est des mêmes instruments que Dieu se sert pour produire les faits miraculeux : ils ont une disposition permanente à être les canaux de l'action de Dieu : entre un saint, un lieu de pèlerinage, une prière et la production de dons extraordinaires, Dieu a établi un rapport permanent.

ne plus reconnaître aucune loi dans la dispensation des faveurs divines. D'une manière générale, il semble que Ton ait eu peur de paraître porter atteinte à la tonte-puissance de Dieu. De cette crainte vient, semble-t-il, la théorie de Descartes sur la vérité qui aurait sa source non pas dans l'intelligence divine, dans l'Etre divin lui-même, mais dans le bon plaisir de Dieu. De là, aussi, un certain mysticisme mièvre qui abandonne le fondement solide des vues de l'intelligence pour se contenter d'une sentimentalité nuageuse.

Finalement, nos ennemis en sont venus à s'imaginer qu'ils rendent notre pensée quand ils parlent des caprices de Dieu.

Avec les théories dont je viens de parler, lois présidant à la production des miracles, corrélation effective entre telle somme de prières, tel objet et tel fait miraculeux, le fait du miracle de la Sainte Epine s'explique assez aisément. A l'épine de sa couronne, J.-C. a attaché une vertu miraculeuse. Cette vertu est mise en contact avec une âme et un corps bien préparés : il s'en suit une guérison extraordinaire.

Mais, enfin, je suppose que cette première explication vous semble curieuse, inacceptable. Vous estimez que, pour chaque miracle, Dieu intervient directement, immédiatement : vous êtes pour le système des causes morales de Suarez, des causes occasionnelles de Malebranche. Et, quand Dieu intervient ainsi, c'est sans aucune loi, sinon celle que pour

rinstant présent lui dicte sa sagesse, ou mieux encore sa volonté toute-puissante ?

Quel but Dieu aurait-il donc eu en faisant le prodige de la Sainte Epine.

Mais il n'est pas malaisé de Tentrevoir. Voilà un pieux monastère : jusque-là, il a donné l'exemple des plus grandes vertus. La mère Angélique y a restauré la règle monastique ; elle est devenue la Thérèse de l'Ordre de Clairvaux.

Jusque-là, Port-Royal n'est pas le jansénisme : Port-Royal, c'est la clôture restaurée, c'est le sanctuaire, le guichet des aumônes, ce sont les solitaires se levant à une heure du matin pour réciter Matines, et finissant à peu près à l'heure où les religieuses vont commencer, de manière à ce que là-bas, dans le pieux vallon, l'on dise sans cesse les louanges de Dieu (1).

Vers 1655, l'esprit primitif commence à dévier pour faire place à un esprit de lutte contre la direction doctrinale du Saint-Siège. Alors, à ces âmes saintes. Dieu envoie un signe.

Ces âmes ne comprennent pas la valeur de ce signe : au contraire, le miracle de la Sainte Epine les ancre dans leur erreur. Mais, enfin, de sa nature, ce miracle devait-il vraiment les engager sur cette pente? Les Jansénistes, dira-t-on, n'étaient pas tenus de croire à l'infaillibilité du pape : h la bulle d'Innocent X, ils croyaient donc pouvoir opposer le miracle. Mais ce n'était pas seulement le pape^ c'était

(1) Sainte-Beuve, PorURoyal (1860), I, 437 et suiv.

rimmense majorité de l'épiscopat qui avait condamné le jansénisme. Voyant cette union, les Jansénistes eurent recours à un subterfuge : l'Eglise enseignante, dirent-ils, n'était infaillible que lorsque les évêques étaient réunis en concile œcuménique; dispersés par la chrétienté, ils ne l'étaient plus.

Mais qui avant eux avait enseigné cette doctrine ? Et n'était-il pas évident qu'eux-mêmes ils n'avaient inventé cette échappatoire que pour les besoins de levir cause ?

S'ils eussent été de sang-froid, ils auraient compris que le miracle, comme le disait Pascal, ne pouvait pas approuver le schisme, et pas plus le leur que les autres. Ils auraient compris le sens des paroles de saint Paul sur l'inutilité des prodiges qui ne mènent pas à l'amour de Dieu, paroles traduites en si beaux vers par Racine :

Que me sert que ma foi transporte les montagnes, Que dans les arides campagnes Les torrents naissent sous mes pas, Ou que ranimant la poussière Elle rende aux morts la lumière, Si l'amour ne l'anime pas? (1).

Cet avertissement divin n'a pas été compris, et soixante-quinze ans après, le jansénisme eut les convulsions de Saint-Médard.

(1) Premier cantique spirituel de Racine, Ed. Mesnard, IV, 149 ; tiré de la première Epître de saint Paul aux Corinthiens, XIII, 2.

Entre ce miracle et ces convulsions, je trouve une relation étroite; ces convulsions nous apportent un enseignement profond.

En 1656, Port-Royal compte de nobles âmes, de ferventes religieuses, de pieux solitaires.

Ces hommes, ces femmes, vont s'égarer à la suite de Jansénius.

Pour les avertir, Dieu leur envoie le miracle de la Sainte Epine.

Pourtant, ces hommes, ces femmes, persistent dans leur erreur; ils imaginent la distinction du droit et du fait.

Leurs successeurs vont encore plus loin : c'est contre la doctrine elle-même qu'ils s'insurgent, et ouvertement.

Et alors, ils apprendront qu'en effet le jansénisme a une part de vérité.

Les Jansénistes ont dit à Dieu :

Nous n'avons pas toujours la liberté de faire le bien ; et la raison, c'est que votre grâce ne nous est pas toujours offerte, c'est que vous nous faites défaut, c'est que J.-G. n'est pas mort pour nous tous.

Et Dieu leur répond :

Oui, dans des cas exceptionnels, l'homme peut aller jusqu'à perdre la liberté. Mais la vraie cause de cette privation, ce n'est pas l'absence de ma grâce, c'est la domination du corps sur l'âme, ce sont les tares corporelles, c'est la névrose et l'hystérie.

J'ai fait l'âme pour dominer le corps. Mais si, un jour, par des fautes ancestrales ou par vos fautes propres, votre corps obnubile votre âme et l'enchaîne, je le laisserai faire. Si cette dégénérescence vient uniquement de l'atavisme, il ne vous en sera pas tenu compte ; si elle vient de vos propres délits, vous en serez responsables.

Et cette dégénérescence, cette névrose et cette hystérie, elles pourront être activées par une force supérieure, par la force diabolique.

Puisque vous avez refusé ma grâce, que vous avez refusé les appels que je vous ai fait entendre par la bulle Unigenitun, je permettrai que ces puissances matérielles et diaboliques vous enlèvent votre liberté.

Les convulsions de Saint-Médard furent la réponse de Dieu à l'orgueilleux entêtement janséniste. En permettant ces excentricités, Dieu a montré à l'humanité d'où pouvait venir pour nous la privation de la liberté, la déchéance de nos droits et la perte de notre grandeur.

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