‹ Le Jansénisme, étude doctrinale d'apres les sources. Leçons données à l'Institut catholique de Paris, nov. 1907-jan. 1908Chapitre 7 sur 8 · UX · texte numérisé non relu

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Ce sont les mêmes pensées qui le guident dans son jugement sur l'ouvrage de Quesnel, les Réflexions morales.

Dans le rôle de Bossuet à l'égard du jansénisme, cette affaire a une grande place. Il y a quelques années, il y eut à ce sujet d'âpres discussions entre M. l'abbé Urbain et M. l'abbé Delmont(3). Il convient donc de s'y arrêter quelques instants.

En 1671, le P. Quesnel, alors de l'Oratoire, publie V Abrégé de la Morale de V Evangile, ou Pensées chrétiennes sur le texte des quatre Evangélistes (4).

(1) Ed. Lâchât, t. V, p. 463-473.

(2) T. XXIX, p. 30, note ; Le Dieu, Journal, t. I, p. 153, 303-304, 398, 445 ; Bausset. Vie de Bossuet, l. VI, n. 13 (1814, t. IV, p. 40). M. l'abbé Delmont {Revue du Clergé françaiSy t, XXII, p. 635) fait remarquer contre le P. Ingold {Bossuet €t le Jansénisme, p. 72) que toute l'ordonnance est de Bossuet.

(3) Voir la bibliographie en tête de la Leçon.

(4) Abrégé de la morale de l'Evangile ou pensées chrétiennes sur le texte des quatre Evangélistes (Paris, 1671, in-12).

Dans cette première édition, Touvragc ne contenait qu\m volume. C'est sous cette forme que l'approuva Vialard, évoque de Châlons (9 novembre 167i).

Peu à peu, l'ouvrage s'augmente et finit par comprendre quatre volumes, « les quatre frères », ou « les quatre grands frères », dans le langage des initiés (1).

En 1695, quand il était évoque de Châlons, Noailles avait approuvé l'édition définitive (2).

Mais bientôt il se fait beaucoup de bruit autour de ce livre : on y montre tout le suc du jansénisme.

Noailles est fort embarrassé.

Bientôt un écrit malveillant vient ajouter à ses ennuis.

En 1696, comme on vient de le voir, il avait lancé une ordonnance contre l'ouvrage de Barcos.

Deux ans après (1698), paraissait le Problème ecclésiastique, pamphlet où l'on montrait malignement le mandement de 1696, condamnant Touvrage de Barcos, en opposition avec le mandement de 1695, approuvant l'ouvrage de Quesnel(3).

(1) Nouveau Testament en français, avec des réflexions morales sur chaque verset. Il paraîtrait que la première édition en quatre volumes est de 1692, et non de 1693, comme on le dit communément (Bauer, S. J., dans Stitnmen aus Maria-Laach, t. VI (1874), p. 24.

(2) Mandement du 23 juin 1695.

(3) Problème ecclésiastique , proposé à M. l'abbé Boileau, de Varchevêché de Paris : à qui Von doit croire, de M. Louis- Antoine de Noailles, évêque de Châlons en 1695^ ou de

Très entiché du point d'honneur, Noailles n'était pas homme à reculer facilement.

Finalement, il rechercha l'approbation de son illustre suffragant et ami, l'évêque de Meaux : il lui demanda de montrer que l'ouvrage de Quesnel n'était pas janséniste, mais qu'il reflétait simplement la doctrine de saint Augustin.

Pour couvrir son métropolitain, Bossuet cherche à interpréter l'œuvre de Quesnel dans un sens catholique et il écrit à cette fm un Avertissement, à placer en tête d'une nouvelle édition de l'ouvrage (1).

Mais cet Avertissement reste dans ses papiers, et il n'est publié qu'en 1710, par les soins de Quesnel, qui l'intitule : Justification des Réflexions sur le Nouveau Testament.

Dans un savant article de la Revue du clergé français (2), M. l'abbé Urbain a montré que contrairement à l'opinion courante, Quesnel avait publié fidèlement l'œuvre de Bossuet, sans y ajouter ni en retrancher rien.

M. Louis-Antoine de Noailles^ archevêque de Paris en 1696. On ne sait encore au juste qui était l'auteur de ce pamphlet. On a désigné surtout Dom Thierrj' de Viaixnes (Urbain, Revue du Clergé français^ t. XXV, p. 362), et Dom Hilarion Monnier, prieur de Saint-Vincent de Besançon. Voir Turmel, Bossuet, dans Revue du Clergé français, t. XXXVIII (1904), p. 366 ; A. Durengues, Monsieur Boileau de l'Archevêché (Agen, 1907), p. 207-208.

(1) Ed. Lâchât, t. III, p. 305-364.

(2) T. XXV (1900-1901), p. 361-392.

Or, dans cet Avertissement, Bossuet cherche souvent à innocenter Quesnel; il trouve un sens acceptable à plusieurs propositions qu'en 1 713 condamnera la bulle Unigenitns. L'on aurait donc dans cet écrit la preuve la plus forte des tendances jansénistes de Bossuet.

Malgré les faits apportés et savamment mis en lumière par M. l'abbé Urbain, je ne crois pas que cette conclusion soit rigoureuse.

D'abord, il restera toujours que ['Avertissement de Bossuet ne fut pas publié de son vivant. Pourquoi? « Peut-être, dit M. l'abbé Urbain, Noailles a-t-il « pensé qu'on trouverait peu convenable à la dignité « d'un archevêque de Paris de descendre à réfuter « officiellement, ne fût-ce qu'en paraissant ne le faire « que par la plume de ses théologiens (1), un libelle « comme le Problème, déjà flétri par l'autorité puce blique. Peut-être aussi a-t-on jugé qu'un écrit de c( polémique tel que V Avertissement ne serait point à « sa place en tête d'une explication de l'Evangile, « destinée seulement à l'édification des fidèles » (2).

Il faut le reconnaître : ces conjectures sont assez faibles. Userait mieux de dire, pensons-nous, qu'aucun auteur n'est responsable de ses œuvres posthumes au même titre que des autres; et cela surtout lorsque.

(1) V avertissement de Bossuet devait paraître sous la signature des théologiens de l'archevêque, les abbés Boileau et de Beaufort. C'est encore là une circonstance à noter : ce n'était pas en son nom que Bossuet devait parler.

(2) Revue du Clergé français, t. XXV (1900-1901), p. 359.

comme dans le cas présent, il est manifeste que ce n'est pas la mort qui nous a empêchés de les produire en public.

En outre, il est certain que dans Tœuvre de Quesnel, Bossuet avait indiqué des corrections à faire. Lesquelles et combien au juste? Ici, les renseignements ne concordent pas. Un récit parle de « cent vingt cartons » ; dans une lettre, Tabbé de Saint- André parle de^ plus de cent endroits »; ailleurs, le môme parle de « plus de quatre-vingts cartons » ou de « près de quatre-vingts cartons » (1).

Un écrit de la Bibliothèque nationale pourrait peut-être porter à croire que Bossuet n'exigea que vingt-cinq corrections (2).

En tout cas, il en demanda phis qu'il n'en fut fait : en 1699, la nouvelle édition parut avec quatre corrections (3). Elle parut, sans l'Avertissement de Bossuet, non plus que l'approbation de Noailles : les négociations finirent donc par une rupture et non par une entente. Un passage de la préface de Ques-

(1) Urbain, article cité, p. 365, 368 ; p. 376-377. — Nous croyons que M. l'abbé Urbain attache trop d'importance à ces divergences (p. 376-377). L'abbé de Saint-André n'écrit pas pour le public; or, même aujourd'hui, à notre époque de méticuleuse exactitude historique, ne pourrions-ncrus pas, dans des récits privés, varier de « près de quatre-vingts » à « plus de cent? »

(2) Urbain, même article, p. 377-378.

(3) C'est Quesnel qui le dit. Mais il ne parait même pas -qu'en réalité, ses amis de Paris les aient faites. Urbain, même article, p. 378.

nel semble même dire fort clairement que Noailles ne voulut pas suivre les indications de Bossuet (1).

« La bonne foi oblige d'avertir que M. de Meaux, « exact jusqu'au delà du nécessaire, avait marqué « quelques endroits des Réflexions qu'il jugeait pou- « voir être changés et qui cependant ne l'ont pas été. « C'est que Mgr l'Archevêque, après les avoir de « nouveau examinés par lui-même et par des théo- « logions des plus scrupuleux, ne crut pas qu'ils « méritassent qu'on multipliât sans nécessité les carie tons, dans une édition qui était déjà achevée ».

Dans son Histoire de la ConslitiUion Unigenitus, Dom Thuillier esttrèsaffirmalifsurce refus de corrections : « Dans l'édition, dit-il, on n'a pas corrigé ce que M. Bossuet, dans son Avertissement, supposa y avoir été corrigé... M. Bossuet, indigné qu'on lui eût manqué de parole, supprima son Avertissement, et ne voulut pas permettre qu'on l'imprimât à la tête de l'ouvrage. Cette perfidie lui ouvrit les yeux sur le venin qui y était répandu » (2).

Mais, objecte-t-on, Bossuet, dans son Avertissement, trouve un sens orthodoxe à des propositions que plus tard condamnera la bulle Unigenitus.

Quesnel dit : u La grâce de J.-C, principe efticace ^e toute sorte de bien, est nécessaire pour toute

(1) Urbain, art. cit., p. 381.

(2) A. M. P. Ingold, Rome et la France. La seconde phase du Jansénisme. Fragment de Vllistoire de la Constitution Unigenitus, de D. Vincent Thuillier (Paris, 1901), p. 33-34.

bonne action ;... sans elle, non seulement on ne fait rien, mais on ne peut rien faire » (1).

Cette phrase est devenue la seconde des cent une propositions condamnées par la bulle.

Et Bossuet cherche à lui donner un sens catholique (2).

Mais il suffit de lire ses explications pour voir qu'il y évite avec grand soin de tomber dans Terreur fondamentale du jansénisme, qui est l'impossibilité complète d'accomplir certains préceptes : « Sans le regard efticace [de Jésus-Christ], nous avons vu les théologiens et saint Augustin dire en un très bon sens que Ton ne peut pas confesser J.-C, parce qu'on ne le veut pas. Et quoi qu'il en soit, jamais il n'arrive au juste de ne pouvoir rien, jusqu'à exclure par ce terme, 7ien, même le pouvoir de prier » (3).

Du reste, en vérité, comment croire que dans l'explication do cette proposition, et dans tout son Avertissement, Bossuet, dont on n'a jamais eu à décrire les Variations théologiques, ait pu renier ce qu'il avait dit dans son Traité du Libre Arbitre, et dans mille autres endroits de ses écrits!

(1) Réflexions morales (1693), t. TU, p. 307 (sur Jean, XV, 5).

(2) Avertissement, § 14 (t. VII, p. 339).

(3) T. VII, p. 338-339. — On peut comparer aussi : Propositions 10, 12, 13, et Avertissement, § 5; Pr. 39, 41, et Av., % 19; Pr. 51, 55, 56, et Av., § 20; Pr. 91, 92, ei Av., § 22.

Enfin, voir en sens opposé les §§ 7, 8, 24, qui sont très contraires au jansénisme.

Il ne faut cesser de le répéter : des écoles théologiques orthodoxes avaient au xvii* siècle, et ont encore aujourd'hui des manières de parler analogues aux expressions jansénistes; et beaucoup de leurs expressions, c'est dans saint Paul lui-môme et saint Augustin qu'elles les ont puisées. Seulement, avec ces expressions, ces écoles entendent maintenir le dogme catholique, et notamment la responsabilité de l'homme à l'égard de Dieu. Encadrées autrement, plusieurs propositions de Quesnel sur la grâce auraient un sens thomiste. H y a plusieurs propositions que Pie V a condamnées dans Baius, et qui, aujourd'hui encore, s'enseignent chez les catholiques. Mais Pie V les avait condamnées dans la synthèse de leur auteur.

Par ailleurs, qui ne sait que le livre de Quesnel était écrit dans les termes les plus subtils? Ce ne sont pas seulement les propositions innocentées par Bossuet, c'est une quantité d'autres, condamnées aussi par la bulle Unigenitiis, qui sont susceptibles d'un sens convenable (1).

Au résumé, dans cet Avertissement nous avons un acte de condescendance de Bossuet à l'égard de Noailles, et il nous est difficile de savoir au juste quels étaient ses sentiments à l'endroit du livre de Quesnel. S'il alla jusqu'à lui être favorable, c'est parce qu'il crut pouvoir en ramener le contenu à la

(1) Le P. Golonia met très bien cette vérité en lumière dans sa Bibliothèque janséniste, t. 1, p. 47 (Bruxelles, 1744, 4« éd.).

vraie doctrine de saint Augustin, ou pour parler plu& clairement encore, aux doctrines théologiques auxquelles lui, Bossuet, il avait adhéré toute sa vie.

A la même époque, Bossuet achevait de se découvrir contre le jansénisme. Ce fut à rassemblée du Clergé de 1700.

Avant la réunion de l'assemblée, il fait un Mémoire au Roi sur Tétat présent de l'Eglise (6 juin 1700) : la religion, y disait-il, courait deux grands périls « dont l'un était celui des Jansénistes, et l'autre celui de la morale relâchée » (1).

Le roi autorise que Ton traite les deux questions.

Dans l'assemblée, Bossuet veut faire condamner plusieurs propositions jansénistes, et particulièrement celle-ci : « Le Jansénisme est un fantôme ».

Il rencontre une vive opposition.

Les Jansénistes le menacent de leurs attaques s*il se permet de censurer la doctrine de saint Augustin (2). Ils ne parviennent pas à Tébranler. Bossuet dresse cinq propositions jansénistes (8). Il les soumet à des prélats et à des docteurs. Mais tel est le

(1) Bausset, Histoire de Bossuet, livre VI, n» 2. Ce mémoire, que Bausset a eu entre les mains, est aujourd'hui perdu.

(2) Le Dieu, Journal, t. I, p. 56, 60-61 (note mise au dimanche 27 juin 1700).

(3) Id., Ibid., t. I, p. 69 (10 juillet 1700). — Voir aussi Procès-verbal de VAssemblée générale du Clergé de France en l'année 1700 (Paris, 1703, in-folio), p. 177-17S (26 juin 1700) ; p. 433-439 (2 août 1700) ; p. 481 (20 août 1700).

BOSSUET ET LE JANSÉNISME 4i5^

pouvoir des Jansénistes qu'ils en anivent à rendre douteuses les dispositions de l'assemblée. Bossuet^ affligé, est obligé d'abandonner la censure de la seconde proposition, qui parlait delà grâce (1), mais il fait condamner les quatre autres : « le Jansénisme est un fantôme ; — les actes des papes Innocent X, Alexandre VII et Innocent XII étaient inutiles ou dangereux; — la conduite d'Innocent XII n'a pas été assez franche dans le blâme des actes de ses prédécesseurs; — il faudrait revoir le jugement qui a condamné VAtigusUnus de Jansénius : la procédure qu'on y a employée sera la honte éternelle du Clergé français (2) ».

Ainsi Bossuet termina sa vie dans les idées qu'il avait toujours eues.

Homme de juste mesure, soucieux de la tradition et ennemi de toute nouveauté, toute sa vie il a dit : « Marchons dans les anciennes mœurs, comme nous « voulons marcher dans Tancienne foi » (3).

En entendant ces explications, quelques-uns d'entre vous ont peut-être admiré « l'heureuse subtilité des

(1) Ledieu, Journal, t. I, p. 76, 90-100, 130, 134.

(2) Procès-verbal de l'Assemblée générale du Clergé de France, p. 497-499 (26 août 1700); p. 531-532 (texte des quatre propositions) ; Lâchât, t. XXII, p. 722-723 (26 août 1700) ; p. 744-745 (texte des quatre propositions); Le Dieu, Journal, t. I, p. 96-97.

(3) Sermon sur Vunité de l'Eglise, 1681 (Lebarcq, t. VI, p. 138).

distinctions théologiques » (i) qui ont évité à Bossuet de devenir Janséniste. Aujourd'hui, il est assez de mode, en effet, de se moquer des distinctions subtiles de la théologie. Mais je voudrais bien savoir qui plus que la psychologie moderne, et le roman moderne qui y touche, abonde en distinctions, en sous-distinctions et en nuances de toute nature. Et Ton dit bien haut que cet esprit de finesse, que nous mettons dans nos études psychologiques, est l'une des gloires de notre époque.

Nous n'avons pas davantage à rougir de ces nuances quand il s'agit de théologie, et quand il s'agit de la théologie de Bossuet.

Sans doute, cette théologie de Bossuet peut ne pas plaire à tous.

La doctrine d'immobilité presque absolue qui s'en dégage ne semble pas correspondre suffisamment à l'idée d'une Eglise qui vit et qui est toujours en marche.

En outre, disciple de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, Bossuet a sur la nature de la grâce des doctrines qui, aux yeux de certains, peuvent paraître trop peu donner à l'homme. Ces tendances expliquent que, çà et là, pour le dogme et la morale, Bossuet ait pu sembler côtoyer le jansénisme. Elles expliquent que dans certaines circonstances, il ait été plus doux pour les Jansénistes que pour d'autres

(1) H. Margival, Richard Simon {Rev. Hist. Litt. rel., t. II (1897), p. 31.

adversaires ; qu'il ait cru possible ou facile de les ramener à la vraie doctrine.

^ais elles ne suffisent pas ^ mettre Bossiiet dans le clan janséniste. Les tendances de Bossuet sont des tendances nettement catholiques ; aux yeux d'un grand nombre de théologiens, aujourd'hui encore, elles sont les tendances catholiques par excellence.

Et nous pouvons continuer de croire que Bossuet ne s'illusionnait pas lorsqu'il prétendait n'appartenir à d'autre parti qu'au parti de l'Eglise et de Jésus- Christ.

Racine et le Jansénisme (i)

Préliminaires. — La jeunesse de Racine : sa vie à Port-

RoyaL — Souvenirs du cœur dans Eslher et dans Athalie. Ch. I. — Les doctrines jansénistes dans le théâtre de

Racine. Aperçu général.

L'homme du jansénisme : ruine vivante; épave impuissante à résister au vent qui la pousse. — Racine s'est toujours intéressé à la doctrine janséniste. — Corneille moliniste et casuiste. La fatalité dans Racine. — Cette idée ne lui venait pas seulement du théâtre antique : elle répondait à ses préoccupations intimes. Opposition avec Fénelon. — Racine a modifié la fatalité antique dans un sens janséniste : honte et remords chez ses personnages. — Allure janséniste de tout le théâtre de Racine.

Gh. il — Le jansénisme dans les tragédies profanes de

Racine. — La Thébaïde. — Andromaque : Pyrrhus, Oreste,

(1) Principaux ouvrages à consulter : Œuvres de J. Racine, édition dite des Grands Ecrivains, par Paul Mesnard (Hachette, 1885-1888, 8 vol. in-8°, avec deux alhums).

Dans les critiques, l'on trouve en général peu de chose sur l'objet de cette Leçon, et je puis dire que c'est une de celles où je me suis le plus inspiré de mes propres pensées.

Toutefois, je mentionne les études suivantes :

Abbé P. Vignot, Eloge de Racine fParis, Poussielgue, 1899). C'est un éloge « spirituel et cavalier », comme disait M. Faguet (Journal des Débats, 1" mai 1899); Jules Lemaitre, Racine et Port-Royal, discours prononcé à Port- Royal le 25 avril 1899 ; dans Quatre discours (Paris, Société

Hermione. — Britannicus et Bérénice. — Bajazet : Roxane. — Mithridate : Monime. — Iphigénie : à part Achille, tous les personnages s'inclinent devant l'arrêt du destin. Eriphile. — Phèdre. Phèdre est une janséniste ; différences d'avec la Phèdre d'Euripide. Chute originelle. Manque de liberté : entraînement au mal. Honte et remords. OEnone. La scène 6« de l'acte IV, point culminant du théâtre profane de Racine.

Ch. III. — Le jansénisme dans les tragédies sacrées de Racine. — Dieu y domine tout. Il abandonne les méchants à leur sens réprouvé et il se moque d'eux : Aman, Athalie. — Les justes : atténuation de la doctrine janséniste dans les peintures que Racine fait d'eux. — Pourtant, ils sont conduits, entraînés par la grâce. — Joad. — La scène de la prophétie.

Conclusion. — Dante et Racine. — Racine et les droits de la passion dans la littérature du xviii* siècle.

La jeunesse de Racine, comme du reste sa vie entière, est pour ainsi dire entourée de tous côtés par Port-Royal.

Dans l'été de 1638, la famille de Nicolas Vitart, grand-oncle de Racine, donnait asile à quelques

française d'imprimerie et de librairie, 1902, p. 7, 28) ; Impressions de théâtre, t. VIII (1897), p. 73 et suiv.

A l'époque de cette Leçon (21 janvier 1908), M. Jules Lemaître n'avait pas encore commencé ses Leçons sur Racine (23 janvier-2 avril 1908). L'on y trouve du reste peu de chose sur les points que je traite ici. Pour Phèdre, M. Jules Lemaitre a repris ce qu'il avait dit au t. VIII de ses Impressions de théâtre, et dans son discours prononcé à Port-Royal.

Georges Le Bidois, De Vaction dans la tragédie de Racine (Paris, 1900), surtout 1" partie, ch. II : Le Destin (p. 136i54). M. Le Bidois est l'auteur qui a le plus approfondi cette question. A vrai dire, il est le seul qui l'ait traitée.

solitaires^ fuyant déjà la persécution. Ils restèrent à la Ferté-Milon un peu plus d'un an.

Les premières années de Racine durent être toutes pleines des souvenirs de piété que ces hommes avaient laissés après eux.

Vers '1652, on mit le jeune Racine à Beauvais, dans un collège tenu par des amis de Port- Royal : Godefroi Hermant, le fameux chanoine janséniste, y avait été régent pendant plusieurs années (1). Au moment où Racine était à Beauvais, Tévêque de cette ville était Choart de Buzenval, un grand ami des Jansénistes.

Mais Port-Royal lui-même devait achever la formation de Racine. Sa grand'tante, Suzanne des Moulins, sa tante, Agnès de Sainte-Thècle, puis son aïeule, Marie des Moulins, y étaient entrées, comme religieuses. Sa grand'tante Vitart était venue aussi y habiter avec toute sa famille, comme dans un lieu de retraite. Son cousin Nicolas Vitart avait été l'un des premiers enfants que Saint-Gyran avait fait élever aux champs.

En 1655, Racine vint aux petites Ecoles, et il y resta jusqu'en 1658. Lancelot, Antoine le Maître, Nicole, et M. Hamon y furent en même temps ses professeurs et ses éducateurs.

Là, pauvre orphelin, il trouva une seconde famille.

(1) A. Gazier, Introduction aux Mémoires de G. Hermant (Paris, 1905), I, p. vu.

Ces trois années passées dans ce désert furent décisives pour lui. Sa sensibilité s'y développa ; ses études s'y fortifièrent. Il y acquit le goût des lettres antiques, des lettres grecques surtout, et il s'initia aux doctrines théologiques de ces Messieurs. C'était la grande époque du jansénisme, l'époque des Provinciales.

Au mois d'octobre 1658, on l'envoya faire sa philosophie au collège d'Harcourt, qui maintenant, comme on le sait, est notre lycée Saint-Louis. Naturellement, ce n'était pas à des adversaires que les solitaires avaient confié leur cher élève ; c'était, dit-on, parles soins de Thomas Fortin, le principal de ce collège, que deux ans auparavant (1656) plusieurs des Lettres provinciales avaient été imprimées.

Ces premières années laisseront dans le cœur de Racine un souvenir impérissable. Dans la fougue de la jeunesse et de la surexcitation, il écrira ses deux Lettres contre ses anciens maîtres. Mais, plus tard, il déclarera en pleine Académie que cet oubli a été « l'endroit le plus honteux de sa vie » (1), et ses tragédies d'Esther et à'Athalie seront remplies des souvenirs d'un cœur qui aime à s'envoler vers ses jeunes années, à se reporter aux douces sollicitudes dont il était alors entouré.

Dans Estherj c'est moins Saint-Cyr que Port-Royal que le poète a devant les yeux : dès le second vers

(1) Edition Mesnard, IV, 266. — Voir aussi Louis Racine, Mémoires, dans la même édition, I, 243.

du prologue, la Piété nous parle du célèbre monastère :

Du séjour bienheureux de la Divinité,

Je descends dans ce lieu, par la Grâce habité.

Mais ce séjour de la Grâce était presque désert : depuis longtemps déjà, les petites pensionnaires en avaient été renvoyées. La voilà, la captivité d'Israël, celle que déplore la tribu fidèle éloignée de Sion :

0 rives du Jourdain, ô champs aimés des cieux. Sacrés monts, fertiles vallées Par cent miracles signalées !

Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées ?

Dans Athalie, les souvenirs deviennent plus précis et plus touchants encore, avec quelque chose de plus ferme et de plus grandiose.

Mardochée déjà nous rappelait Arnaud. « Ce chef « d'une race abominable, impie » (1), c'était le chef du jansénisme. Inflexible, s'appuyant uniquement sur la force de Dieu,

« Dieu, de nos volontés arbitre souverain (2),

il ranime partout les courages prêts à s'abattre ».

Le grand-prêtre Joad nous le rappelle davantage encore. Jamais, sans Arnaud et Port-Royal, Racine n'eût peint si énergique la figure de Joad. Un prêtre de ce genre ne saurait guère se trouver dans un

(1) Acte II, se. 1, vers 421.

(2) Acte II, se. 9, vers 733.

clergé concordataire, tel qu'il l'était au temps de Louis XIV, ni même dans un clergé choisi par une forte administration, quelle qu'elle soit. Je ne sais si dans toute la Bible il y a un seul exemple de grand-prêtre qui ait ainsi parlé au pouvoir temporel. Ces exemples, on les trouverait plutôt parmi les prophètes, c'est-à-dire parmi des docteurs comme Arnaud, n'ayant qu'une autorité privée, et pas de fonction publique.

Le petit Joas, élevé dans le Temple, c'est le petit Racine, élevé dans le sanctuaire de Port-Royal :

Tel en un secret vallon,

Sur le bord d'une onde pure,

Croît, à l'abri de l'aquilon, Un jeune lis, l'amour de la nature.

Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux

Il est orné dès sa naissance ;

Et du méchant l'abord contagieux.

N'altère point son innocence (1).

Enfin le Temple et ses fidèles, c'est Port-Royal, vivant toujours de la vie de la foi, pendant qu'on le persécute. A Port-Royal, plus encore que dans le Temple, quelques justes travaillent à ramener le& premiers temps du christianisme :

D'adorateurs zélés, à peine un petit nombre,

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre (2).

Et pourtant, dans ce saint refuge. Dieu prodigue

(1) Acte II, se. 9, vers 778-785.

(2) Actel, se. 1, vers 15-16.

ses faveurs; il y a opéré le miracle de la Sainte- Epine, et cent autres merveilles :

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles? Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir? Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat ! Quoi toujours les plus grandes merveilles. Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles ? (1).

Mais, malgré ces vertus et ces miracles, ou plutôt à cause d'eux, Arnauld et Port-R.oyal sont persecutés. Abner dit à Joad :

Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition (2).

Des courtisans ont ourdi un complot contre la vertu :

Hélas, ils ont des rois égaré le plus sage (3).

Mais le théâtre de Racine garde de Port-Royal et du jansénisme une empreinte bien plus profonde encore que ces souvenirs du cœur : il porte la marque des théories jansénistes sur la grâce et la condition présente de Fhumanité.

Le jansénisme, on Ta vu^ c'est avant tout une théorie sur la nature de Thomme. Notre état présent est un état de déchéance profonde où nous a

(1) Acte I, se. 1, vers 104-108.

(2) Acte I, se. 1, vers 29-30.

(3) Acte IV, se. 3, vers li02.

plongés la chute originelle. Dans cet état, l'homme est un être contre nature, une ruine vivante. Il est entraîné invinciblement vers la terre ; il est possédé par la concupiscence. Toutes ses actions sont des péchés. Mais, conséquences de la chute originelle, ces péchés ne lui en sont pas moins imputables.

De cet état de prostration, Dieu tire quelques âmes; alors, à l'entraînement vers la terre succédera l'entraînement vers le ciel : au lieu d'être sous l'empire des désirs mauvais, l'homme sera sous l'empire de la grâce.

En résumé, que l'attraction vienne de la terre ou qu'elle vienne du ciel, que la délectation soit terrestre ou qu'elle soit céleste, l'homme est un pauvre être dominé par des forces supérieures à lui, un être entraîné par des courants irrésistibles.

Enfin, dans l'action de la nature et de Dieu, le Janséniste aimait à voir les coups exceptionnels, les grandes catastrophes : au milieu de ces forces gigantesques, l'homme n'était qu'une pauvre épave ; ballottée de vague en vague, cette épave ne pouvait que suivre l'impulsion reçue, jusqu'à ce qu'il plût à la mer en furie de la briser contre un rocher ou de la jeter sur quelque rive hospitalière, au hasard d'un caprice.

« Or, à Port-Royal, Racine n'avait pas étudié seulement le grec et le latin : maint témoignage nous montre que, toute sa vie, il s'intéressa à la doctrine janséniste.

En 1655, dans uu billet à son cousin Antoine Vilart, il parle d'une satire :

Où le baudet de Molina A reçu ce qu'il mérita (1).

L'année suivante, il écrit au même, en parlant de Paris :

Ici, l'on entend la censure, La honte et la déconfiture Des pauvres Augustiniens, Sous le nom de Janséniens (2).

Pendant son année de philosophie au collège d'Harcourt, il écrit à Robert Arnauld d'Andilly une lettre que Ton peut appeler une petite provinciale : elle roule tout entière sur la doctrine des cinq propositions et la question du droit et du fait (3).

Un jour de congé, Racine est allé à la chapelle Saint-Louis, notre église Saint-Paul-Saint-Louis, qui appartenait aux Jésuites. Là, il a vu un catéchisme^ un catéchisme solennel, avec un enfant Jésus en cire, des anges, des bergers, des innocents, et un monstre à cinq têtes. C/était le Jansénisme, avec les cinq fameuses propositions. Trois petits garçons et deux

(1) T. IV, p. 203.

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