AT
DE HOKUSAI
MANGUA
publier la Mangua Nous savons, nous, que tu avais alors une âme de vingt ans. Dis-nous, «génie du Noid», que tu as toujours aimé la nature ; dis-nous quelle est une douce et féconde maîtresse. On peut la regarder avec amour quand on poite déjà sui le nez des besicles; que de tendresse elle aurait pour celui qui, dès sa prime jeunesse, se consacrerait à son culte!
Liaison d'amour ou mariage d’intérêt! Il faudrait que de part l et d'autre les Japonais et la nature fussent bien dissimulés pour que nous nous trompions en affirmant qu'ils ont conclu ensemble un mariage d’inclination, une alliance indestructible et passionnée. La naïveté a présidé à ces fiançailles. Quoi qu’il arrive, quelque découverte que nous réserve l’inconnu de l’extrême Orient, les Japonais auront été de vrais amants de la nature et Hokusaï un charmant séducteur. On aurait pu graver sur sa tombe modeste ces vers que les latinistes de la Renaissance avaient composés pour le tombeau de Virgile et qui disent: «Ici repose celui dont la Nature eut peur, comme d’un rival, et dont les funérailles semblèrent à la Nature être ses propres funérailles. »
Si 1 on admet que Hokusai puisse être placé dans l'élite des artistes libres et suggestifs, on lui trouvera un caractère qu’il partage avec les plus inspirés des maîties de nos arts occidentaux: 1 inconscience. Jamais cet excellent homme ne connut sa valeur. Nous savons qu’il vécut pauvre et mourut dans âge avancé, rassasié de jours; qu’il travailla pour des industiiels, produisit beaucoup dans la librairie et changea souvent de résidence et de nom, suivant son humeur. Cela nous peint un artiste philosophe, supérieur avec simplicité, s’attachant à tout, mais ne s'enchaînant à personne, un inspiré, un nomade de la grande famille
i. Bien que l’on ait jusqu’à présent en français écrit Mangouci , nous croyons devoir adopter l’orthographe Mangua , qui se rapproche plus exactement de la consonnance japonaise. C’estsur la recherche consciencieuse des similitudes des sons que repose du restetoute l’orthographe des nomset des mots japonais cm ployés dans notre publication. N.D.L.R.
Ornement d'enveloppe de lettre.
/ icheurs . Tiré des l ues du Fouj lyanu par HoïlsaT.
productive. Si nousavions pu lui rendre visite, il y a quarante ans, dans quelque petit rez-de-chaussée de Yédo, et si nous lui avions dit qu’un jour ce qui sortait de son pinceau deviendrait un rare enseignement, une leçon universelle, sans doute il nous aurait ri au nez d un bon rire enfantin. Et peut-être que nous lui aurions fait tort; nous aurions peut-être dévelouté son âme candide.
Le Japon était, en ce temps, sain et sauf; il y avait évidemment, là comme chez nous, plusieurs sortes d’opinion publique. L’opi- , niond ancien régime s'attachait aux formes classiques, en réaction contre une certaine école populaire qui avait, elle aussi, son public. Le génie de Hokusaï plut aux humbles, dont la critique instinctive acceptait une nouvelle esthétique, une esthétique plus libre, un dessin de premier jet, une exubérante fantaisie en même temps qu’une servilité de bon aloi à suivre la nature dans ses transformations les plus rapides. Hokusaï produisit par besoin personnel par envie de créer comme le divin Rembrandt lorsqu'il égratignait le cuivre, en s’ignorant lui-
^ t ^ Tiré des Mcticrs
même. Il semait au vent ces fines feuilles de papier Par Hokusaï qui s'en allaient Dieu sait où. Elles nous reviennent aujourd'hui; cela forme des volumes, des centaines de volumes que nous n'hésitons pas à classer dans la nouvelle bibliothèque de 1 art qui n'a pas de patrie.
Nous n’avons pas à étudier ici Hokusaï comme peintre, — il fut un peintre • ,
exquis, — mais comme dessinateur, comme illustrateur. A ce titre, la Mangua
est peut-etre son œuvre capitale. Mangua signifie « rapides esquisses ». Nous avons quatorze cahiers de ces rapides esquisses, contenant des milliers de sujets divers, imprimés sans luxe, à peu de frais.'
Personne n'ignore les merveilleux résultats que les Japonais ont tiré de la gravure sur bois et de l'impression en couleur. Dans le dernier numéro de cette Revue, M. Duret nous initiait à leurs procédés avec sa compétence ordinaire.
Tl
est curieux que les Japonais n'aient jamais utilisé la gravure sur euivre. Cela tient probablement à ce que leur seul outil est le pinceau, le souple et gras pinceau chargé d'encre de Chine. Hokusai eut la bonne fortune d'être admirablement gravé ; comme
fac-similé du travail du pinceau, rien n approche d un beau tirage de la Mangua ; on dirait qu’il sort de la main même
de l'artiste.
La Mangua est une encyclopédie.
Les Japonais, à l’imitation des Chinois, semblent Dîneur, par Kkisaï Yeisen.
avoir toujours aimé les répertoires.
Leur esprit méthodique se plaît aux classifications, aux renseignements rangés avec ordre. C’est ainsi qu’ils ont fait de véritables index de la nature elle-même. La Mangua n’est pas le premier ni le seul des dictionnaires de ce genre. Dès 1745, Morikuni publiait, en neuf volumes, le J iki-Shi-ho , une encyclopédie de l’art du dessin. « On y trouve, dit M. Duret1, des exemples de la manière de dessiner les fleurs, les oiseaux, les arbres, les paysages, les personnages isolés ou groupés. » D’autres recueils rassemblaient les œuvres célèbres des maîtres chinois et japonais, dès 1750. Enfin, les scènes de laviepopulaire et les choses du théâtre étaient recueillies dans le Imbut-su- Sogua (1722), dans le Yehon Yamato-hiji , dans des milliers d’albums. D’après les habitudes locales, un recueil comme ceux-là et comme la Mangua est un recueil pédagogique, un livre d'école. Il est destiné, à passer de main en main, à servir aux jeunes gens, aux artistes, et surtout... aux artisans.
Car, on ne saurait trop le répéter, l’union des arts, petits et grands, est parfaite là-bas: l’observation de la nature est leur base commune. Le dessin est donc le fondement des arts industriels eux-mêmes. A la grande époque de Genrokou (1688-1704), Kôrin, un véritable impressionniste, fabricant de laques lui-même, fournissait des dessins aux laqueurs. Sa tamille renouvelait la céramique. Ceux qui ciselaient des gardes de sabre étaient des peintres à leur manière; ceux qui fournissaient des dessins aux tisserands, aux brodeurs, étaient des peintres aussi. Moronobou, Goshin, Toyokouni, Hokusaï lui-même, donnaient des modèles aux céramistes, aux cise-
1. Th. Duret, L Art Japonais, Hokousai ; Paris, Quanlin, 1882.
Oies sauvages. — Tire des ioo Vues de Foujiyama, par Hokusaï.
leurs, aux laqueurs, aux décorateurs de tout genre...
Figurons-nous Hokusaï tel qu'il s est dépeint luimême dans cette petite préface que M. Gonse a reproduite 1 et qui concorde d'une façon criante avec ce que nous imaginons: « Depuis l’âge de six ans, dit notre peintre, j avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j'ai publié une infinité de dessins; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai
produit avant soixante-dix ans. C’està l’âge
de soixante-treize ans que j'ai compris à peu près la forme des oiseaux, des poissons, etc...» Cette préface se termine sur cette espérance : « A l'âge de cent dix ans, tout ce qui sortira de mon pinceau, soit un point, soit une ligne, sera virant .»
Figurons-nous-le dans les champs, au bord d’une rizière, au marché, perdu dans le brouillard ou accoudé a sa fenêtre. Le monde lui paraît comme un diorama. Les objets extérieurs le frappent tous avec une intensité presque égale; il n’a pas la critique du digne et de l’indigne; il aime toutes choses d’un même amour. Et tout ce qu'il a vu, senti, respiré, rêvé, il le consigne sur le papier.
Il le consigne; puis il le fait graver. Chez nous, cela s’appellerait de l'outrecuidance. Il n'en va pas de même là-bas. Lorsqu'un de ses albums était plein, Hokusaï en faisait un tome de la Mangua , et cent artisans se nourrissaient des reliefs de son grand talent. C’est dans la Mangua et les recueils
similaires qu’est puisée l’ornementation de 1 immense
bimbeloterie japonaise du siècle présent.
i . Nul doute que ce ne soit la couleur des idées de Hokusaï, si ce n est la forme exacte de sa pensée. Nous sommes un peu sceptique au sujet de ces traductions du japonais, et nous croyons que ce serait rendre un service à la critique documentaire que de lui donner un simple motà-mot des passages importants.
l c lcr ins. — I i ré dos 100 lues du Foujiyama, par Hokusaï.
D'après les auteurs les plus autorisés', Hokusaï inaugura, vers .1810, la série de la Mangua. Dans sa pensée, le premier cahier était bien destiné à ses élèves, aux écoles populaires, au ouvriers industriels. Il n’avait pas, à cette époque, de renom comme peintre. Sur un papier fin comme la pelure d un oignon et collé sur un bloc de cœur de cerisier, il jetait tout ce qui lui traversait la cervelle, sans ambition, sans intérêt, sans hâte. Il mit une trentaine d’années à publier les quatorze cahiers de la Mangua , travaillant concurremment à d’innombrables illustrations pour la principale maison de librairie de Yédo. Mais le succès de la Mangua fut grand.
Avec trois tons, — un noir bien uni et satiné, un gris très fin et quelquefois un rougede brique pâle, —trois petits godets posésàcôté
de lui, l’artiste japonais manœuvre son pinceau en pleine imitationde la nature,
▼1 II |l ' I 'iY I I I V .
Par Kkisaï Vf.isen
nous avons envie de direen plein souvenirj A notre avis (et, sur ce sujet, nous voudrions avoir des renseignements précis), le peintre du Japon aune éducation particulière de l'œil. Il semble procéder à laide de sa mémoire; — j’entends d'une mémoire exercée, raisonnée, déduite. Cela expliquerait l'apparente vacuité descontours, la platitude des décors et cet air de rêve que revêtent, dans leur dessin, les objets solides. On dirait d'artistes imprégnés d'un spectacle qui tournent le dos à ce spectacle pour mieux le retracer. En elfet, leur œil est naturellement photographique; il emporte des choses une vision suraiguë.
Feuilletons les « rapides esquisses».
Figurations monstrueuses, divinités grimaçantes; scènes h umaines, joyeuses et violentes ; types d'artisans, de mimes,
1 . Le premier cahier date de 1814. Les IIe, III* et IV* parurent coup sur coup. A partir du V*, le gendre de Hokusaï et quelques élèvescollaborèrent. Le\ III* date de 1819. LesXL et XIIe sontpostérieursà i83o. Les XIII* et XIV*, interrompus par la mort de I artiste, sont de 1849 et i85i.
Route .1 O uyenn par HiRosmc.iit
d équilibrâtes, de mendiants, de baigneurs, de voyageurs; études de mammifères, d oiseaux, d'insectes, de poissons, de Heurs; vues de montagnes et marines; renseignements sur les arbres et les herbes; constructions et paysages voilà bien, dès le premier fascicule, le sommaire de toute la collection, plus de trois cents croquis épars sur une cinquantaine de feuillets.
C'est, en somme, dit M. Duret, une revue d'ensemble du monde japonais. « Les personnages et les objets figurés n'ont que trois ou quatre centimètres et sont jetés, comme pêle-mêle, du haut en bas des pages, sans terrain pour
les porter, sans fond pour les repousser. Mais ils sont si bien dans la pose qui leur convient, ayant chacun le mouvement et le caractère de son rang et de son état, qu'on peut réellement dire qu'ils vont remuer et qu'on les sent vivre. Dans ce premier volume de la Mangua se révèlent aussi ce comique, cet humour, ce sentiment du grotesque et du bouffon qui sont des traits essentiellement japonais et dont Hokusaï était tellement possédé qu'il en a empreint toute son œuvre. »
En analysant sommairement les fascicules suivants, mentionnons, dans le IIe, des dragons, des reptiles, des solitaires opérant des miracles, des scènes de métiers, des luttes intenses, des physionomies étudiées sur des masques, des ustensiles vulgaires, des ellets de neige, des dessins de nuages, d'aurore boréale, des curiosités naturelles, des bêtes rares, un vrai muséum, un pandémonium étrange, sans hiérarchie, sans choix.
Ailleurs, dans le IIP, des monstres quasi humains, une terrible figure de strige, de
Sur une tcrrasic . - Du Yoshivm, par O. tamaro.
Gorgone japonaise, des paysages chaotiques, des combinaisons épouvantables d’éléments vraisemblables et d éléments forgés dans un délire inconnu à nos races.
Le IVe nous paraît des plus intéressants avec sa démonologie, ses croquis d’arbres en silhouette, entrevus dans la nuit, chargés de neige, fouettés par le vent, battus par la pluie; avec ses paysages vaporeux et l'agitation humaine semée au milieu de tout cela.
Voici, dans le Ve, de grandes pages pleines, des scènes dramatiques, de romantiques tableaux, des paysagessaisissants, desarchitectures relevéesdansquelquevoyage...
Je ne sais pourquoi il me semble que j'y discerne souvent l’imitation de
modèles chinois.
Roseaux,-par Toyokuni.
J'en dirai autant du VIe, mais il contient de bien vivantes études de mouvement, des chevaux superbes d’allure et tout un monde d’escrimeurs, de tireurs d’arquebuse, de lutteurs effrénés.
Le \ IIe ne contient guère que des paysages et des elïets de nature. On y voit des curiosités géologiques, des jeux de vapeur, de brouillard, des panaromas immenses, des pays entiers vus à vol d'oiseau. 11 se rapporte au genre des Meishos, sortes de guides ou d’iti-
neraires qui (ont connaître tout ce qui peut exister d intéressant dans une contrée. Chaque province a son Meislio et Hokusaï lui-même, lorsqu'il dessina le Fngaku Hyakukeï , ou « les cent vues du Fuji », ne fit qu ajouter un volume à la collection de ces guides pittoresques.
Remarquons, dans le VIIIe fascicule, des physionomies grotesques, des études d’hommes obèses et de figures émaciées, palpitantes de vie, dans le Xe, de
h amille de pécheurs, par Hokusaï
gracieuses figures de femme, des batailles, des expéditions guerrières imaginaires. Hokusaï agrandit son format et fait de véritables tableaux.
Il y a, dans le Xe, une étonnante série de prodiges de foire et de petits personnages faisant des tours d adresse. Et puis, des mvthologies adonner la chair de poule, des fantasmagories folles...; un surprenant mélange de réel et d'irréel. Dans les XP et XII0 cahiers revient une suite désopilante de peintres au travail, d'acteurs, de clowns, de grimaciers, laideurs saisissantes et largement interprétées. Enfin, les XIIIe etXIVc fascicules restent dignes des premiers; aucune fatigue n'y paraît, on y relève même d’exquises figures et de charmants paysages, jetés avec la même sûreté, avec
la même liberté de main qui caractérise les premiers cahiers.
ARY RENAN
(La fin au prochain numéro.)
l.lude, par Hokusaï.
NOS PLANCHES
La Planche EF est tirée du tome I de la Manqua de Hokusaï sur laquelle M.A. Renan commence une étude en tête du présent numéro. Du même recueil nous avons déjà publié deux autres fragments sous les lettres AI et DE dans nos livraisons III et V. Des centaines d’autres feuillets pourraient en être détachés, avant que cette étourdissante lanterne magique n'ait épuisé la série de ses multiples images, où tous les êtres représentés sont si vivants, si vrais dans leurs attitudes que l'œil le moins initié saisit du premier coup le rôle de chacun, son caractère et les sentiments qui l'agitent.
Dans la présente page, on aperçoit en haut, à gauche, un homme du peuple pilant une pâte dont l’odeur ne semble pas plaire à son voisin. — A côté, une jeune personne procède à la confection de son chignon, opération toujours compliquée pour une dame japonaise et que, dans les classes laborieuses, on ne recommence guère chaque jour; l’échafaudage est des plus savamment construits avec un enduit d’huile de camélia, et il est rendu assez solide pour ne pas se désagréger facilement. De plus, pendant la nuit, la tête est toujours maintenue, en guise d’oreiller (appellation bien impropre dans la circonstance), par un petit bloc en bois cintré, placé horizontalement sous la nuque. Contre la boîte de toilette, posée devant la jeune femme, se trouve adossé le miroir métallique dont on voit émerger seulement la courbe supérieure. — Voici un paisible personnage, accueillant dans l'attitude d’une résignation toute philosophique la mercuriale que lui adressesa peu tendre ménagère — tandis que dans une autre scène familiale, un brave homme de père, prenant les airs farouches d un diablecornu, ne réussit que bien imparfaitement à terrifier l’espiègle gamin, qui cachesesyeux sous les larges manches de son vêtement, en riant à pleine bouche. — Vient un joueurdeshamisen, la figure couverte d’un masque improvisé au moyen d’un papier troué et entaillé de façon à laisser passer le regard et le nez. — Un cortège de pèlerins, couverts des larges chapeaux légendaires, se montre de dos; — le jongleur fait tournoyer une bouteille à saké, suivie dans sa course elliptique par les coupes à boire — et à côté de lui un samouraï paraît voulon lui disputer le prix d’adresse en faisant l’équilibriste avec la lance du seigneur. dainno.
L’autre partie de la page commence (toujours en partant de la gauche, ce qui, il est vrai, est contraire à la saine règle japonaise) par le raccourci étonnant d’un enfant-prêtre accablé sous l’action soporifique des prières qu’on lui donne à apprendre. — Des deux personnages qui tournent le dos au jeune néophyte, l’un est aveugle et l’autre paralytique : ce sont de ces figures repoussantes de mendiants qui au temps jadis infestaient les grandes routes du Japon, et qu’on ne rencontre plus aujourd’hui que dans les grandes villes du nord de la Chine. Qm conque ne les a coudoyés au milieu de la foule ne saurait imaginer la sensation que produit
le contact, ou simplement la vue de ces corps décharnés, presque toujours entièrement nus, et rongés du haut en bas pai , la. maladie. — L individu à la pose accroupie est un prêtre implorant de son côté la charité du passant ; il appelle l'attention par de petits coups frappés sur un gong portatif en cuivre — moyen dont se sert également cet autre bronze, de condition supérieure, qui tient 11 milieu de la page, il est suivi par son servant, tous deux la tête couverte d’un chapeau en forme de champignon. — Plus accorte est la jeune musicienne des rues qui leur fait face. — L’ouvrier, vêtu d’un jupon de paille, qui s’éloigne d’un pas précipité, porte sur l’épaule le pilon symbolique orné d’une frange de papiers qui depuis des temps immémoriaux figure dans certaines fêtes populaires bouddhiques. — Plus bas, un solide gaillard verse sur sa tête le contenu liquide d’un seau. C’est un acte de contrition accompli pour attendrir le dieu tutélaire Foudo, celui qui guérit les maladies, protège contre l’incendie, ou procure du bonheur dans les entreprises commerciales. Cela se pratique en hiver, au moment des grands froids, avec une eau bien glaciale. Les guerriers, paraît-il, se livrent dans un but analogue à de semblables ablutions ultra-rafraîchissantes à la veille des grands combats. Notre homme parait ici très glorieux de s’en être bien tiré, —car la vignette voisine nous le montre balançant le seau vide sur l’extrémité du pouce, à la joie folle d’une bande d’enfants qui l’entourent avec une grande exubérance de gestes et de cris.
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Planche GI. Dans notre livraison 1 V nous avonsdonnné un paysage emprunté à la série des 36 vues du Foujiyama par Hokusaï, qui sedîstingue par sa grande richesse descolorations. La présente gravure est tirée d’un ouvrage en 3 volumes, également consacré à la célèbre montagne, mais imprimé en grisaille et portant le titre : Cent vues du Foujijràma (Fugakou Hiakukei) Yeddo, i83qà i836.
Nulle part que dans ces pages charmantes ne se révèle plus intense le don de mêler une humeur joyeuse, un esprit caustique, une note piquante à la profondeur du sentiment qui sait découvrir dans un site à peindre sa face la plus pittoresque, celle qui se prête le mieux à une inspiration originale et imprévue. Voici notre artiste à 1 œuvre pour la réalisation de la curieuse tâche qu’il s’est imposée : vous croyez qu’il va simplement se borner à taire le tour de l’immense massif, à en étudier les configurations variées, s’imaginant peut-être faire un effort déjà méritoire en variant ses effets suivant les lumières changeantes des différentes heures du jour? II faudrait mal connaître son tempérament avide decouleur personnelle, exécrant la banalité comme la plus humiliante de toutes les faiblesses. Si la célèbre montagne demeure toujours le sujet essentiel, le pivot unique autour duquel tournera 1 action multiple qu il va mettre en scène, il saura animer le décor par une large association de données accessoites, toutes spirituelles et toutes saisies sur le vit par l’acuité de son regard d observ ateui .
Ici nous voyons la masse blanchese dessiner a travers la transparence des roseaux, ail c’estun brouillard qui fait apparaître et s’agiter devant la montagne des silhouettes de ^,ur intangibles et fantastiques semblables à des vocations de rêve . un petit nuage ses ché à la montagne, l’artiste s’en emparera pour nous montier un « Fouji coiffé » , 0 1
notera le moment précis où le disque du soleil se trouveia placé de manière à , ^
cône lui servant de base « un miroir avec sa monture ». Plus loin un champ su g
tera tout entière l’image renversée du « volcan dans 1 eau » . la montagne est ( ‘
septième jour du septième mois (Tanabata) lorsqu elle apparaît entie es j y bambou garnis de banderoles qui sur les toits des maisons paraissentco 1 purrobes
flexibles devant la majesté géante. Lestouffes printanières delà vallée 1 ai ent
pimpantes, lorsque derrière les arbres fleuris du premier plan émerge son pic neigeux, et apparaissant par la lucarne subitement ouverte dans la cloison d un appartement, son image se dessinera comme ayant fourni l’idée originaire du « premier kakémono accroché au mur ». Un pêcheur tend-il en l’air un filet avant de le plonger, ce sera tout juste de façon à entrevoir l’imposant profil à travers les mailles et rien n’est comparable à l’étonnement du joyeux
buveur au repos, lorsqu’au moment de tremper ses lèvres dans la coupe, il y découvre le
reflet minuscule du même mont Fouji qui ne se montre ici que sous cette forme réduite. Une au t re pagç est intitulée r « les I rois Blancs )), le pin neigeux , la gi u c et la montagne, un cadre lui est ménagé par l’ouverture béante d’une grotte, un autre par les arches d’un pont, voire même par les jambes écartées d’un tonnelier monté sur les bords de son fût pour le cercler à grands coups de maillet. Toutes les pages enfin seraient à citer :1e « Fouji aperçu à travers la cascade ou vu à travers une toile d’araignée», des boutades comiques comme celledu « Fouji vu par le trou de la serrure la tête en bas », ou encore celle d’un voyageur facétieux comparant la boursouflure qu’une éruption de la veille vient de faire surgir sur l’un des versants, au goitre énorme dont son compagnon de route a le cou affligé.
On voit que, toute abstraction faite du sujet principal, l’intérêt est partout dans ces pages : partout la verve déborde . Tout vit, tout rit, tout s’agite et toutes les scènes sont rendues avec une vérité d’accent dans chacun des êtres et des choses, qui saisit et s'impose.
C’est avec ce livre qu’on commence le mieux à saisir le caractère du génie de Hokusaï, et c’est encore à lui peut-être que l’amateur revient avec le plus de plaisir après avoir parcouru en son entier l’œuvre immense de l’artiste.
JS Jtt
Planche IH. Fête de nuit à ^ eddo par Outamaro. Le sujet est digne d’être représente. Aucune de nos fêtes appelées vénitiennes ne peut en effet se comparer au spectale qu’offre la Soumidagava' par une nuit merveilleuse où toute la ville se donne rendez-vous sur le fleuve littéralement couvert d’embarcations illuminées avec un goût pleinement artistique. IJ une ri\e à 1 autre, ce n est que gaieté folle : les bateaux se touchent, s’accostent;
on s interpelle sans se connaître, sans souci du mélange des castes; on boit, on chante, on
rit, mille lazzis s échangent, et lorsque les lusées éclatent en l’air, ce sont des clameurs
immenses, des cris de joie assourdissants. Sur les bords du fleuve, les maisons de thé,
etincelan.es dans les leux de leurs grandes lanternes de papier, sont remplies d’une foule
non moins joyeuse; le son du shamisen ajoute’ses accords classiques à tout ce brouhaha, et cela dure ainsi tort avant dans la nuit.
Il n’est pas un artiste de l’école populaire qui ne se soit plus d’une fois essayé dans la reproduction de ce spectacle, et quel que soi. le charme du sujet, on pourrait cependant se onner de ces nombreuses répétitions, et de la constance avec laquelle le public les accueille
L* mème rose d'ailleurs à propos d'on „a„d
s.n, î" !UI|f0nfP!lrt'e d" rép"lolr' et don, I, piupar, s'esploiien,
doctrines japonaise P»™eularitéc*trèmemeni ear.otéris.iqoedes
Z Z" S* i'ettent «ne ,i„ lunrrère sor le degré
ue 1 éducation artistique dans les rrmw; ru, . n
intéresse d’abord le grand public ce qui retientT’ ^ da"S '°Ute œUVre
donnée, son côté anecdotique • l’examen^ . V- ^ ^ V1Vement son attention> c’est la
es flua^tes d’exécution ne vient souvent qu’en
i. Voir livraison VI.
artiste
seconde ligne. Au Japon, un sujet agréable fournit le prétexte, et c’est la façon dont l’ .
sait l’habiller qui donne, môme aux yeux delà toule, la mesure du talent exprimé. Peu lui importe que l’idée première d'une œuvre soit vieille comme le monde; disons mieux : plus elle s’inspirera des traditions populaires, plus elle lui sera sympathique. Ce qu’il faut, c’est que l’effet obtenu soit harmonique comme lignes et comme couleurs ; ensuite on se demande par quels côtés un sujet connu fait valoir la manière personnelle du maître, en quoi il est bien ou mal rendu. En un mot, ce qu on attend, c est d abord une satisfaction donnée aux exigences en quelque sorte sensuelles de l’œil, et d’autre part, un aliment fourni au plus subtil esprit d’analyse qui prétend s’exercer sur tous les détails d’exécution d’une œuvre. On pourrait objecter que de tels procédés de critique font litière des qualités idéales qui engendrent les conceptions élevées de l’esprit et du sentiment ; cela est vrai jusqu’à un certain point pour ce qui est du domaine de 1 art populaire quia pour principal objectif la représentation delà vie extérieure et qui vise surtout à l’éclat des effets décoratifs, le seul enfin que nous ayons à apprécier à l’occasion de la présente gravure. Ce n’est pas l’heure de nous étendre sur le domaine d’un autre art, dont nous nous réservons de donner sous peu quelques exemples, moins brillant d'aspect celui-là, mais d’un caractère plus profond, s’inspirant de la plus exquise poésie. Chaque manifestation artistique différente a ses mérites particuliers, et ceux de l’art populaire* brillent sous le pinceau d’Outamaro. Nous avons déjà reconnu les qualités d’élégance déployées par cet artiste dans le groupement de nombreux personnages, et le rendu des plantes et insectes (voir livraison V); ici nous pouvons l’admirer dans l’ampleur d’une vaste composition, dont l’exiguïté de notre format nous force malheureusement à ne donner qu’un fragment réduit.
C’est la nuit qui sert de motif au tableau, mais loin de se résigner à noyer dans l’ombre épaisse les figures de femmes où il excelle, l’artiste se sert de l’effet nocturne pour mettre en valeur ce thème qu’il affectionne et il les détache au premier plan dans un scintillement de vives couleurs sur le fond obscur. Rien de plus anormal d’après les lois de la logique, mais rien non plus d’aussi ingénieux au point de vue de l’effet général du décor, qui doit tout primer ici. Le regard est charmé avant d’avoir eu le temps de reconnaître la jonglerie au moyen de laquelle sa bonne foi a été surprise.
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La Planche CJ reproduit une étude de vigne vierge, peinte à l’aquarelle par un anonyme. Nous l’avons choisie par égard à son extrême finesse de ton et d exécution, à cause d’une absence totale de minutie, et en raison de l’extrêmesimplicité desmoyens d exécutio Profondément imbu de la connaissance de son sujet, le pinceau de 1 artiste a glissé sur e papier avec une touche aussi délicate que sûre. Voyez comme la bi anche bien ronde se ^ se brise, et repart au point de section; avec quelle grâce naturelle les tiges vienne y attacher. Observez la vérité de leurs courbes jamais pareilles, la ténuité souple des ^he' flottant librement au vent. C’est cette ignorance de toute convention, de rigidité et resse qui sera le guide le plus sûr pour quiconque cherchera a traduire le char choses de la nature.
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1 • Nous avons expliqué précédemment (voir livraison 2) 1 essence de cet art a q , tenue « art populaire », traduction bien imparfaite du mot « Oukioyé », le mon e p
Les Plahches CC 6t EJ viennent faire suite à nos motifs de déco
Les rianc e ,, , autre formé par un entassement de perles
I a feuille CC présente un dessin d ondes, un autre mu F v ,
La îeuiiit \ u . nn amusant pêle-mêle de boites a corde-
sacrées, attribut bouddhique, et en troisième lieu un amusant f
lières semées sur un fond de fleurs de cerisier. . f v , , ,
u Uk EJ démontre I» p»* * «•««"•' »” d.cor.ttf . 1 .,d. do, donne,,
|„ p|„, élémentaires, fût-ce simplement avec les Sis end**™ * «"* d *'"'*”*.
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Planche H A. Quatre gardes de sabre.
La garde formée par un enlacementde fèves est une ciselure de ter, une de ces nombreuses productions sans prétention qui restent muettes sur le nom de leur auteur et qui pourtant peuvent passer pour des modèles de goût, d'invention et de perfection technique. Il n est ici question d'aucune palette créée au moyen de métaux incrustés, soudes, superposes ou patines. Le fer, robuste, se suffit à lui-même et, en dédaignant l’éclat et la couleur, que les autres métaux auraient pu lui apporter, sa beauté, dans les œuvres de choix, n en est que d’un meilleur aloi. Innombrable est la sériedes gardes de sabre qui sont sorties des mains des ciseleurs depuis 4 ou 5oo ans. Tous les motifs imaginables, plantes, animaux, ustensiles domestiques, sujet religieux et légendaires, idylles, scènes familières ou paysages, le
monde visible japonais tout entier y a passé tour à tour. Parmi tous les sujets que perçoit l’oeil d’un artiste, il n’en est pas un seul peut-être qu’il ne se soit approprié, qui n’ait été par lui arrangé, stylisé, arrondi et assoupli de si parfaite manière, que le plus naturellement du monde il tient dans cet étroit espace et s'y meut à I aise.
La garde dont l’arabesque est formée par deux grues au vol hardi, également en fer sans autre mélange, appartient à la même catégorie. Elle porte la signature de Kinai, ciseleur du xviiic siècle.
Toute autre est la garde à la grenouille découpée, portant le nom de Takahashi 1 oshikiyo et qui a été travaillée dans les dernieres années d existence de 1 ancien Japon1, celles où la recherche du raffinement et du précieux dans le travail était parvenue à son extrême limite. — Le cercle de cette pièce est seul en fer, mais à force de poli et d assouplissement la matière a perdu son caractère habituel. Aussi douce à l’œil qu’au toucher, elle devient inattaquable à la rouille et prend des aspects soyeux. Le plat de la garde est en sh ibuitsh i gris d'argent ;il est serti en dedans par la silhouette d’une grenouille faite de shakudo, l’œil incrusté d or. L’animal est représenté dans l’attitude inspirée d’un poète : allusion comique qui s’affirme plus nettement sur l’autre face de la garde. La grenouille y est représentée brandissant un pinceau d'or, tandis qu’à ses pieds s’étale une feuille de papier sur laquelle elle vient de tracer les caractères d'une poésie connue ^poésie composée en réalité par Bashio, poète du xvne siècle, un jour qu’il se trouva sur les bords d’un étang où la race coassante prenait force ébats). Le côté delà garde tourné vers nous présente, à droite de la bête, un volume broché, et, à sa gauche, la pierre à frotter l’encre de Chine qui sert à écrire.
La garde au poisson est du xvnc siècle. Les lignes verticales gravées sur la plaque légèrement bosselée simulent une cascade, et l’association des deux motifs, évoquant l’image populaire de la carpe remontant un torrent, symbolise l’énergie et l’indomptable courage comme un hommage rendu au seigneur qui ceindra l'arme à laquelle cette garde est destinée.
i. Nous ne considérons comme modernes que les objets qui ont été produits depuis l’ouverture général'-1 du pays aux nations étrangères, c’est-à-dire postérieurement à l’année 1868.
Le métal est un bronze de patine blonde; le poisson, de puissante envergure est d’or
pœil incrusté d’argent. ’ ’ avec
Planche BC- Masque de Ni-Ô en bois laqué rouge. Les Ni-Ô, littéralement deux rois sont les deux statues colossales, qui sont placées devant les temples bouddhiques, de chaque côté de la porte d’entrée, et qui font office de gardiens du lieu. L’expression de leurs figures terriblement menaçante, est traditionnelle depuis le vu- siècle, où le bouddhisme fut "introduit au Japon. Le premier sculpteur les a rendus ainsi, et c’est le même type qui d’âge en âge s’est transmis avec peu de variantes. Originairement l’une des deux figures était censée représenter le dieu Brahma (on n’ignore pas que les divinités brahmiques ont été enrégimentées dans le panthéon bouddhique) tandis que l’autre — celle représentée ici — figure Indra. Ce masque, qui porte malheureusement les trop visibles traces de son âge reculé, a dû servir dans les représentations semi-religieuses qu’on a désignées plus tard sous le nom de danses deNô. Il reproduit dans toute sa sauvage énergie le caractère puissant propre aux sculptures antiques de l’extrême Asie, qui impressionne profondément et donne la plus haute idée de cette branche peu connue de son art.
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Planche ID. C’est encore la puissance qui fait le principal mérite de cette pièce, une bouteille à saké fabriquée à Séto,dans la province d’Owari, ce berceau de la poterie japonaise. Puissance dans la contexture de la pâte, dans les lignes nettement accusées de la forme comme dans le ton solide des émaux : tout annonce que nous avons sous les yeux une pièce fabriquée il y aau moins 3oo ans, car c’est audegréde sa puissance qu’il faut toujours mesurer l’âge d’un objet, comme un critérium qui ne trompe pas. Cette bouteille n’a d’autre décor que l’éclat de ses émaux, coulant les uns par-dessus les autres avec un abandon plein de franchise. Si les ornements minutieux, tracés par une main bien appliquée, donnent la finessequi, d’après une manière de voir très répandue, serait le seul but à atteindre en céramique, le principe de l’ornementation basé sur la richesse des tons unis au grand feu éveille des sensations non moins raffinées pour les yeux d’un artiste. Les Japonais ont si bien compris cette vérité que leurs plus grands potiers, après avoir fait œuvre de peintres par 1 application de couleurs vitrifiables en motifs de toutes sortes, ont toujours opéré un retour vers les vieux principes de robuste simplicité, légués par les maîtres primitifs. Au point de vue de la couleur, la supériorité est ici incontestable, et lorsqu’en outre vous prenez en main une de ces
pièces chatoyantes enduites d’une ou de plusieurs couches épaisses d un piofond émail bien glacé, arrivées dans la cuisson au degré prévu qui nacre et qui irise la glaçure ; lorsque vos doigts en caressent la surface veloutée, le sens du toucher est flatté non moins délicieusement que celui de la vue. Aussi les fours de toutes les provinces de 1 empire ont-ils li\ré de ces poteries flambées, jaspées ou agatisées, et il n’est pas jusqu’à la fabiique de Satsuma, cé
bre pour ses produits quintessenciés si délicatement diaprés qu ils ressemblent à une bijo ^
tcrie, qui n’ait perpétué dans un ordre de production spécial 1 antique tradition des d
couleurs d’émail.
Sommaire du N (S
LA MANQUA DE H OKU S AÏ, par Ary Renan. .
NOS GRAVURES
PLANCHES HORS TEXTE
id. Bouteille en poterie de Séto,
EF. Deux pages de la Mangua, de HOKUSAÏ.
ÏH (Planche double). Fête de nuit, par OUTAMARO