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LES SABRES

LE WAKIZASHI

Il appartenait à une famille princière antique, qui prend rang après celle du Mikado, mais que, depuis 1 exaltation des I okugawa d où sont sortis les Shogouns, la fortune avait délaissée. 11 se destinait à la diplomatie, tout porté aux réformes européennes compatibles avec ce que les jeunes esprits réclament.

Mon sabre ne l'enthousiasmait point du tout. Même, il m’avouait que « les employés de ministère en portaient d’analogues ». Un jour d’octobre, que je le croyais à Robinson, occupé d'un émouchet qu'il dressait à lier des moineaux dans les champs, comme on ferait d’un faucon, il se présenta avec un long paquet, dans une soie blanche : deux sabres roulés dans des étoffes anciennes, et dont ses intimes m'avaient souvent vanté les mérites rares1. Il me dit, sa courtoisie habituelle étant marquée de plus de gravité, que « son père avait choisi ces armes lui-même, à son départ pour l'Europe; qu elles seraient plus en sûreté chez moi que dans un appartement de garçon. Le katana est intact, mais le wakizashi, ajouta-t-il en me désignant le petit sabre, a été légèrement émoussé ».

Tout aussitôt, il se mit à m’expliquer l’escrime, qui diffère tout à fait de celle de nos maîtres d armes. Puis, chaque pièce de détail fut nommée, commentée, au besoin détachée, soupesée et adroitement remise en place.

J étais touché, on doit le penser, de tant de politesse et d’amitié.

Les intimes du prince S..., plus tard, en me félicitant de ma bonne fortune, .m apprirent que, dans une soirée gaie, on avait débouché quelques bouteilles de champagne en coupant les fils de fer avec l’extrémité du wakizashi et qu'on l'avait ébréché.

commence mes descriptions parle katana, sans m'astreindre à tous les

termes habituels au Japon.

fourreau (saya), en bois léger, est laqué de noir. Avec la poignée, qui galuchat (palais de requin), il mesure 97 centimètres. La solide ganse ( s ki j en soie noire, passée dans l'anneau de suspension au-dessous de la

garde, maintenait autrefois les plis, longs et larges, des manches des vêtements de

1 . La paire de sabres qui se passe dans la ceinture^ qui constitue le signe distinctif des nJbles et des s’appelle Daishio.

Shrch.,n.l ambulant ie maux sab,es. ü aprt, l„ célébrés Je Kiôto.

cérémonie. L’extrémité supérieure (kashira) en shibuitshi, cuivre composé dont le ton rappelle la lumière ou les ombres portées de la lune, et l’anneau ellipsoïde (futshi) qui maintient élégamment la tsuba, ont pour motifs décoratifs des pétales de cerisiers d’or emportés sur les méandres d’un ruisselet. La garde (tsuba) est en fer. ornée sur les faces de

courges qui pendent, avec leurs boutons, leurs fleurs, leurs vrilles. Elle est signée : Nara saku {salai répond à fecit des Latins).

La lame se creuse, tout du long sur les deux faces, de deux gouttières qui ont fonction de l'allégir sans lui enlever de la force. Elle est de ce ton gris et mat, clair et luisant qu’on voit un instant sur le bloc d’un glaçon sortant d une soutce. Le taillant est d un ton plus mat et ne rendant pas les éclairs de la lumière. L’aiguisage est absolument correct et tel qu'il pourrait réaliser la légende d’une feuille de papier fendue dans le lil d'une eau coulante. Le lorgeur a inscrit sa signature sur la soie, partie qui n'a point été aciérct, qui se dissimule sous la poignée et qui est percée d'un trou pour laisser passer à angle droit la cheville de bambou. 11 s'appelait Kane-Tsuüu, et appartenait au x\T siècle. Les armes dites « anciennes » ne doivent pas

entrer dans le siècle suivant, les connaisseurs les qualifient alors de « modernes ».

Le poli, qu ont signalé avec admiration les maîtres-ouvriers de la manufacture d armes de Châtellerault, s'obtenait à Laide de frictions patientes et méthodiques de linges trempés dans les dépôts des baquets où les meules, de plus en plus douces, aiguisent les lames. Enfin l'entretien définitif des armes de choix était confié, chez les nobles, à un expert. Sous nos climats, il

suffit de temps à autre de se servir de papier japonais ; il ne faut jamais les oindre d huiles et ne les laisser toucher ,aux personnes à mains suantes.

Parfois ces lames ont en creux des caractères sanscrits. Il faut difficilement en chercher le sens : des abré\ ia-

tions de signes divins, les noms des cinq grands Arias, des constel-

lations.

en on

Le petit sabre qui accompagnait le katana, et qui est son compainséparable dans la vie d’un Japonais, va nous faire entrer dans tes questions plus variées l.

La monture est signée Goto Mitsu Masa. Les Goto constituent une famille de monteurs de sabre (les forgerons des époques anciennes étaient quelquefois monteurs), se succédant depuis le milieu du xvc siècle sans interruption jusqu’à nos jours. Tous ne travaillaient que pour les Shogouns. Quelques-uns ont attaché le nom « Goto » à des chefs-d’œuvre de composition et de ciselure, de formes et d'associations de métaux. Nul ne les a fait oublier, si forts, si ingénieux, si spirituels qu’aient été d’autres ateliers. Ils ont traité l’or et le shakudo comme les maîtres anciens traitaient le fer et le laiton, la damasquinure et les émaux translucides \ Le recueil des signatures de la maison-mère et des maisons collatérales, avec le signalement des imitations ou des copies, formait déjà deux volumes illustrés avant la fin du xvme siècle, à l'usage des amateurs, qui les recherchaient passionnément L

Goto Mitsu Masa a tait s’épanouir, sur le kashira ou « tête », une branche de cerisier a demi cachée par une planchette où se lit un avis aux passants:

A qui coupera une branche de cet arbre, il sera coupé un doigt. »

Deux bijoux d or, assujettis sous les losanges d’une soie noire passant sur la poignée revêtue de galuchat, deux memikis alternés (c’était primitivement pour que la main ne glissât pas), montrent la chasse sans merci d une grue et d un faucon.

r Consulter un article de la Revue d'ethnographie Berlin, ,882, par M. G. Mullkr-Breck. F

2. Un amateur anglais, dont les collections sont choisis et abondantes, et dont les connaissances sont aPProfond, es, M Ed.onbcr.son, s'occupe à un travail s„r le Sabre -Un volume, par M. Hu.sn, paraîtra prochainement!, la Fine Art Society, à Londres, The Sword

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dobtets de toutes sertes sont considérables

A teli'-r J’un for peur Je sabres. I)'aprés une

encyclopédie ancienne.

Jeune Samurai essayant une armure. D'aprcs Horusaï.

Presque à l'extrémité, une ^oi te de crochet en argent jakisaslui est destiné à maintenir 1 arme dans la ceinture. La garde est peu saillante, ovale, en fer incrusté, percée- pour donner passage au kodzuka et au kogaï.

Parmi ces gardes, dont la variété décorative est en quelque sorte infinie, les plus étonnantes sont celles en fer martelé ou en

fer ciselé. Nous ne pouvons nous y arrêter à cette place; elles mériteraient une et même plusieurs études. D'ailleurs, elles ont pénétré dans le commerce parisien, par les envois des grands commissionnaires. Chaque samuraï devant porter deux sabres, chaque arme devait comporter plusieurs gardes de rechange, plus ou moins précieuses, plus ou moins simples, selon la fortune. On en a donc reçu des milliers, et cependant elles ont presque toutes disparu dans le torrent de la circulation. Même les plus humbles sont laites pour intéresser les natures artistes. Qu'elles soient couvertes par des bas-relief, ou qu elles s'évident par des traits de scie d une incomparable adresse, elles sont un répertoire infini de légendes historiques ou de motifs de natuie toujours interprétés avec goût et avec esprit.

Sur la paroi gauche, dans une rainure, se glisse un couteau (le kodzuka), dont la lame disparaît, mais dont le manche fait saillie. Sur un fond de sha kudo ( nanako ), grenu comme une tartine de caviar, ce Goto, 1 artiste, a résumé le motif d'ensemble, dispersé sur les autres pièces, même très peu impôt tantes, tels que les anneaux (les futshis) : le croissant de la lune émei De de vapeurs d'or et argent, les calices d une plate-bande et des flocons de neige cristallisés. La neige passagère du printemps, les fleuis qui dé chirent les boutons, la lueur silencieuse de la lune, c est le tiiple thème des poètes chinois, avec les variations adorables des artistes

japonais.

La lame, souvent en acier souple, est aiguisée jusqu aux de tiers. Celle-ci ne donne que le nom du fabricant . Nobu Yo:

Cf '*

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(lr *

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-fête .

Myako. Parfois ces lames, rayées transversalement au revers, inscrivent le nom d'un propriétaire initial, des éjaculations bouddhiques, des poésies, et même des paysages pris dans la masse, tels que les « Huit sites du lac

de Biwa ».

Ces traits de burin dans une matière difficilement attaquable sont d une pureté, d'une finesse, d'une fidélité surprenantes. Le kodzuka, m a-t-on dit. était passé dans la torsade que les guerriers (ils ont longtemps porté les cheveux longs) relevaient pour aller à Faction. Lors de l’expédition américaine du commodore Perry, en t85a-54, dans les îles de Liou-Kiou (qui ont été peut-être le berceau du peuple conquérant japonais), les chefs portaient encore des « flèches courtes en travers du nœud de la chevelure ». Enfin, les soldats qui avaient des bonnets laques les assujettissaient, à la façon des

chapeaux Rubens modernes des femmes.

Le kodzuka, outre qu'il a servi à attacher les têtes coupées à 1 arçon de la selle, le kodzuka a été un arme de jet, dont Hokusaï dans la Mangua a précisé l’escrime, analogue au lancement et aux parades du couteau catalan. Dans un des nombreux romans de Bakin illustrés par lui, il nous montre un passant attaqué par deux brigands; un des deux sert de bouclier, et son camarade lui entaille la gorge en lançant son kodzuka.

Dans tous les temps, le kodzuka servit de coupe-papier : le papier japonais, fait d'un tissu végétal fibreux, ne se laisse pas déchirer.

Le kogaï « épingle de tète » fait pendant au kodzuka dans la garde. Il est

formé d'une lame continue et émoussée. Les modèles les plus anciens que j ai recueillis sont en fer, aiguisés des deux côtés. Il aidait à réparer des accrocs dans les buffleteries des cuirs que nous avions signalés1. Plus tard, quand la Corée eut expédié des chevaux, le kogaï servit à nettoyer le paturon, les chevaux n'étant pas ferrés dans tout l'Orient. Puis il se divisa en deux parties longitudinales, et ces deux aiguilles servirent de baguettes pour manger le riz. On assure qu'une de ces « épingles de tète » était passée dans le cou du cadavre que l'on venait d'achever dans l'action, et que Ton recueillait ces « preuves » lorsque Ton était maître du

i . \ oir une des gravures hors texte dans le numéro 9 du Japon artistique .

terrain. Les montures des sabres anciens ont été rarement conservées parce qu'il est de bon ton de taire changer ces montures tous les vingt-cinq ans; il est d liliale de se iaire une opinion appuyée. Cependant j ai acquis un sabre, à monture de ter ajourée, sortant des ateliers bouddhiques de Nara, vers le xc siècle : il porte un kogaï typique. Également, pour un sabre qui sortit de l arsenal du prince de Kaga, et dont la lame est datée J igo. La lame du petit sabre 1 dont j’achèverai brièvement la description mesure 3o centimètres visibles.

Elle est un peu plus bleutée que celle du katana, a v e c u n e c o m p a c i t é q u ’ o n ne peut comparer qu’aux brisures d’un cristal naturel. Elle porte la signature : Haru-Mitsu, /zjbitant de Bi\en . du village de Osa-Fune , et la date / 5 'j 2. Les a nuages »

sont la trace de l’aciérage; ils révèlent les méthodes spéciales à tel temps, à telle province, à tel atelier. Cette science compliquée doit s'exercer à première vue par les experts.

Le katana était Larme de combat; le katana veillait sur la vie de son maître. Le wakizashi était le gardien de Lhonneur, de 1 honneur dans le passé, dans le présent et dans l'avenir. Dans la maison, il occupait une place désignée, dans une chambre spéciale, sur un porte-sabre posé dans une niche. 11 décidait de la mort de son maître vaincu ou outragé, ne pouvant se taire rendre

Une attaque. D’après Hokusaï.

i . J’emploie plus volontiers le mot « petit sabre » parce que les termes varient.

Episode de siège. D'après HokusaÏ.

justice ou condamné par la Loi et ayant le privilège légal de ne pas subir l’affront suprême du bourreau. Il était l’agent définitif du

hara-kiri ou seppu.

A l’origine, les guerriers vaincus ne voulurent pas tomber au pouvoir des vainqueurs. L’usage du suicide légal ne fut reconnu officiel

qu'à partir de 1 aïko Sama.

Dans une partie choisie de la maison, on assemblait ses parents, ses amis, et, en présence d’un officier désigné par le prince, on revêtait le vêtement blanc, ouvert depuis la poitrine jusqu a la nais- JHL. Le jugement écouté, on adressait aux témoins un

discours, et on faisait les recommandations suprêmes. On prenait le petit sabre, posé sur un petit plateau à pieds, et 1 en\ donnait de soie blanche jusqu’à la naissance du tranchant. On taisait une incision de bas en haut, et, au moment où les entrailles pourraient apparaître, au moment où les traits pourraient se contracter, au moment où la force nerveuse pourrait manquer, un ami ou un serviteur dévoué, debout derrière, faisait voler votre tête.

Le comte Ch. de Montblanc (en 1 865 ) a parlé dignement du hara-kin.

Je cite ses propres paroles : i Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est préservé de la honte et de la déchéance qu’entraîne son crime. En acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en eflace pour ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa faute, et par là conserve

à son nom la position morale qui lui appartenait et le respect dont il était entouré.

« Telle est la signification morale du petit

sabre japonais dont l’emploi pourrait faire hon-

neur à une civilisation éclairée... »

Le wakizashi, qu’on portait sans cesse dans la maison, était donc une arme des plus typiques du peuple japonais; arme de mort noble, il comportait les ornements les plus précieux.

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