‹ Le Japon artistiqueChapitre 6 sur 43 · DANS LE DÉCOR · texte numérisé non relu

DANS LE DÉCOR

J’ai exprimé ailleurs, en une formule concise et nette, mon opinion sur le génie artistique des Japonais. J’ai dit, sans périphrases, qu'ils étaient « les premiers décorateurs du monde ». Cette proposition, pour ne point paraître aventurée, demanderait quelques développements et quelques éclaircissements qui pourraient être à leur place dans une publication dont le but est de faire connaître et de glorifier l'art du

Nippon; mais il faudrait plus de temps et d espace que nous n'en avons aujourd’hui. Je remercie néanmoins mon ami M. Bing de m’avoir fourni l'occasion d’expliquer en quelques mots ma pensée sur un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps. La tâche m'est d’autant plus agréable et d'autant plus aisée que je puis m’appuyer sur le commentaire d'exquises et irréprochables reproductions. M. Charles Gillot a exécuté, directement d'après les originaux, des fac-similés qui sont des merveilles de fidélité. Peintures, dessins, bronzes, gravures et étoffes ne sauraient être rendus avec plus de vérité, de finesse et d’harmonie. C'est la perfection même.

Lorsque je disque les Japonais sont les premiers décorateurs du monde,

je n’entends pas jeter de défaveur sur l'art des autres peuples, ni rabaisser le mérite de productions dont la valeur décorative est universellement reconnue; il est certain que telle poterie persane, tel vitrail gothique, telle étoile vénitienne du xvc siècle, tel meuble français du xvme, resteront, dans leur genre, des manifestations d'une beauté absolue. Mais je veux marquer par là que le sentiment décoratif est l’essence même, la loi suprême de l'esthétique japonaise. Partout et toujours l’artiste japonais fait œuvre de décorateur et je prends le mot décorateur dans son acception la plus noble et la plus relevée. L’art est pour lui plus encore que l’embellissement moral de la vie, il est une jouissance sensorielle, physique, qui vient ajouter de délicieux raffinements à la satisfaction des besoins sociaux. Même dans les hautes et sévères conceptions de l'art historique ou religieux, l’artiste japonais cède à cette nécessité d'éducation qui lui commande de plaire d’abord au regard avant d'émouvoir ou de charmer l’esprit. Il se subordonne, avec une logique constante, inflexible, mais sans effort apparent et comme entraîné par une pente naturelle, à ces exigences de la race.

, Pour juger et comprendre une œuvre d’art japonaise, et ceci s’applique à la plus usuelle comme à celle d'un ordre supérieur, il convient de se placer à ce point de vue bien déterminé. Alors tout s'éclaire, tout s’explique.

Tiré de la Mangoua de Hokkei (1820)

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Ce qui nous déconcertait au premier abord, dans les créations les plus particulières du goût japonais, devient un motif nouveau

d'admiration. En ne deman- croquis du xvor siècle,

dant à cette œuvre que ce qu'elle peut et veut donner, on en mettra en lumière la valeur harmonique, l'originalité et la raison d'être.

Comme tous les peuples orientaux, les Japonais ont le sens inné de la décoration; mais, affiné par un don de race très subtil, par une conception très personnelle de la nature, par l'antique influence des mœurs, et par beaucoup d'autres

causes complexes, telles que la forme de l'écri-

ture et la façon de se servir du pinceau; ce sens

a été poussé chez eux jusqu'à ses dernières limites.

Il est encore avivé par le goût naturel de la synthèse, par un instinct merveilleux des ressources de la couleur, une connaissance approfondie des lois de leur harmonie, une délicatesse infinie à varier leur emploi. Ce concours unique de qualités a fait des Japonais la nation la plus apte à approprier l'art aux usages courants de la vie, à l'ornementation du home , une nation vouée au luxe, à la parure, à la grâce, à la fantaisie du décor. C'est cette prédominance absolue du principe décoratif dans toutes les branches de l'art qui m'a permis d'affirmer que les Japonais étaient les premiers décorateurs du monde.

Pour moi, je ne saurais faire de plus vif éloge de leur génie artistique; je sais que, pour d'autres, c'est un argument qui

Composition de Toyohiro (1780)

sert à en diminuer la valeur. A ceuxci, les manifestations du dessin doivent apporter un contingent d’idées psychologiques et quasi littéraires qui, à leurs yeux, en agrandissent le champ. C’est un point de vue qui appartient à l’esthétique des races aryennes; nous n’en voulons pas médire, bien au contraire. Le point de vue des Japonais est plus étroit, mais, une fois admis, il paraîtra logique et naturel; il convient à un peuple chez lequel les sensations physiques sont raffinées à l’extrême. .A' :

Les conséquences de ce tempérament ’ ’ .

ont exercé leur action sur les branches les plus infi-

mes de l’industrie japonaise. Durant ces périodes de paix profonde où s’épanouissaient dans toute leur fertilité les créations de son goût, le Japon a été comme enfiévré par un dilettantisme universel;, à tous les degrés de lechelle, depuis leplus humbleouvrier jusqu au tshiajin le plus accompli, ce pays semble vivre pourle culte de 1 art, il est comme possédé de l’amour inextinguible du beau. La Grèce seule offre un semblable exemple d un aussi pur, d’un aussi complet enthousiasme pour les délassements de l’imagination et pour l’exercice journalier des facultés esthétiques.

L art religieux — je parle de la peinture et de la sculpture — ne saurait Tiré de la Mangoua de iiokkei (,820). témoigner, dans son essence, des mêmes

préoccupations, et cependant ses formes extérieures répondent de la façon la plus heureuse aux tendances du goût

D’après un original de Yanagava Shighénobou (1825).

Tiré du tome X de la Mangoua de Hokusaï (1825)

japonais en matière de décor. Les grandes peintures de temple, les rouleaux bouddhiques avec leurs ors amortis, leurs tons de vieilles miniatures et leurs encadrements somptueux, les figures de bronze aux souples contours, aux attitudes reposées, tout 1 appareil de cette haute conception spiritualiste qui s’appelle la religion de Bouddha, répond à merveille à une ordonnance générale propre à charmer les yeux.

Ajoutez encore, par la pensée, le laste des anciens rites, la splendeur inouïe des vêtements sacerdotaux et surtout le coloris de l’encadrement architectonique, et vous aurez comme une idée lointaine du raffinement que ce peuple artiste apportait jusque dans les plus petits détails de l'exercice du culte.

Nulle part, mieux que dans la construction des temples, bouddhistes ou shintoïstes, les Japonais n'ont donné plus ample carrière à leur penchant pour les harmonies du décor. C'est par la logique, 1 unité et 1 appropriation décoratives, bien plus que par les structures elles-mêmes, que leur architecture religieuse se recommande à l’attention des étrangers. D’abord, elle semble le complément nécessaire du paysage ; elle s’y associe comme un organisme vivant, elle fait corps avec la végétation vigoureuse qui 1 enveloppe, et dont les Japonais respectent le libre essor, pour former un tableau

essentiellement pictural. Les arbres, les rochers, les eaux jouent leur note dans la symphonie. « C’est au milieu des accidents les plus variés et les mieux choisis de la nature que le Japonais aime a voir s échelonner les portiques à la silhouette élégante et monumentale, s'étager les lanternes funéraires, les vasques en bronze, les chapelles aux opulentes toitures, s'élancer les pagodes en laque rouge dont l'éclat puissant tranche sur la verdure des conifères l. » C'est par cet accord parlait

i. L'Art japonais, éd. de 1886, p. 123. 7

Fragment d’une composition représentant une cérémonie religieuse. Tiré du tome V du Suikoden

roman héroïque en 90 vol. de Htikusaï (i8oo-i8jo)'

entre le cadre et le sujet que s’affirme 'de la manière la

Tiré d’un album de Ilokusaï (i8?o)

plus frappante la loi esthétique de lart japonais.

Dans cet ordre d’idées, les artistes du Nippon ont composé des chefs-d’œuvre d’une séduction sans égale. Au point de vue de la mise en scène pittoresque aussi bien qu’a celui de la richesse ornementale, le grand temple de Nikkô, élevé au xvne siècle par le shiogoun Yémitsou, la mémoire de Yéyas, offre un exemple de magnificence unique.

Mais ce qui est vrai de l’art religieux 1 est bien davantage encore de l’art profane ou amilier. Le peintre japonais n’a jamais conçu le kakémono en dehors de sa destination décorative; c'est le rouleau de soie ou de papier, délicatement encadré d’étoffe, destiné à égayer les surfaces murales

de l’habitation. Et ce qui fait bien au mur est précisément ce qui ne fait pas trou , ce qui se lit sans effort, à distance, et joue sans tapage dans la lumière ambiante des intérieurs. La formule créée par les grands maîtres de l’école archaïque est restée immuable jusqu’aux temps modernes : dessin résumé, simplification des formes, absence voulue d’ombre portée et de clair-obscur, emploi des couleurs à l’eau, légèreté des moyens d’exécution.

En ou deux kakémonos accrochés aux cloisons de bois de la maison, une paire de paravents mobiles décorés comme des kaké¬

monos d’images agréables, quelques vases pour mettre des fleurs et de menus objets usuels en bronze ou en céramique suffisent à un Japonais de distinction, pour décorer la pièce où il reçoit ses hôtes.

Notez que le Japonais ignore l’objet qui ne répond pas à un but ou a un usage; il ne connaît pas, comme nous, l’objet d'art abstrait et spéculatif ; il n’est pas collectionneur au sens européen du mot ; il déteste l’encombrement du bibelot; il aime, au contraire, chez lui, 1 air, la lumière abondante, les larges espaces. Mais les objets d usage, qu’ils répondent au besoin de la maison ou qu'ils lassent partie du costume, revêtent les aspects les plus variés ; ils

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Croquis du x \ 1 1 1 c siècle.

peuvent être, par leur valeur intrinsèque, par leur perfection technique, par le tact admirable qui a présidé à leur fabrication et par la maîtrise inouïe de Loutil qui les a exécutés, des œuvres d'art au sens le plus absolu du mot.

Nous touchons ici au monde infini des industries japonaises, à un océan sans limites, où la fécondité de l'invention décorative tient du prodige : laques, tissus, broderies, ciselures, poteries, impressions, tout devient merveilleux sous ces doigts de fée. Dans le domaine des arts industriels, le génie des Japo¬

nais ne devrait provoquer que P admiration. Rien de ce qu’un instinct subtil peut concevoir, deviner, exprimer en matière de décor ne leur a échappé; jedisceci sans ré- * serves. Ils ont expérimenté toutes les formes, toutes les combinaisons graphiques, toutes les associations de couleurs, et partout ils ont fait preuve du goût le plus juste, le plus rare, le plus original et, ce qui ne gâte rien, le plus rationnel.

Ceux qui ne connaissent de l'art japonais que les produits modernes, de facture si mièvre, d'invention si pauvre, souriront peut-être devant Ténormité de l'éloge; ceux, au contraire, qui, ayant le sentiment fin des choses de l'art, auront eu quelque commerce avec les produits authentiques des belles

époques me comprendront et seront, je l’espère, de mon avis. Les collections formées par les amateurs parisiens nous apportent, fort heureusement, des arguments d'une éloquence irrésistible ; nulle part on ne trouve, en effet, des réunions aussi nombreuses et aussi choisies de monuments de l’ancien Japon. Prenons au hasard quelque série comme, par exemple, celle des vases de temple, chez M. Cernuschi, celle des bols pour la

Esquisse de Kouniyoshi (iS?o).

préparation du thé, chez M. Bing, celle des inros £ 'ms&y chez M. Burty, ou encore celle des peignes, chez M. Duret : l’examen de ces objets similaires, d’une forme consacrée et déterminée par l’usage, nous montrera, mieux que tous les raisonnements, la variété, la souplesse et l’ingéniosité du décor japonais. Aucun effort, aucune répétition, aucune banalité; tout est neuf, inventé, imprévu, en parfaite homogénéité avec la nature, la fonction, la matière de l’objet, et comme animé d’une grâce libre et jaillissante. Oui, je le répète, les Japonais sont les premiers décorateurs du monde. S’ils n’ont connu ni l’éloquence de la forme humaine idéalisée, ni les profondes suggestions du portrait, ils ont du moins été plus loin qu’aucun peuple dans l’expression pittoresque des lignes et des couleurs.

Je reviendrai à loisir sur quelques-uns des points que je viens d’effleurer, et j’essaierai d'en déduire les développements qu’ils comportent.

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Tiré de VIpittsu gouafou de Hokusaï (1820).

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