‹ Le Japon artistiqueChapitre 7 sur 43 · LIVRAISONS I ET II · texte numérisé non relu

LIVRAISONS I ET II

En proposant au public de dérouler devant lui le tableau des diverses manifestations de l’Art japonais, nous n’avions pas conçu, tout d’abord, le projet d’appuyer cette démonstration par des explications détaillées : chacun des motifs publiés devait avoir, selon nous, le pouvoir de se dévoiler aux yeux de tous assez clairement pour se passer du secours des commentaires, sauf à laisser à chacun le soin d’en dégager les qualités les plus propres à le charmer ou les mieux faites pour répondre à l’usage pratique qu’il lui conviendrait plus particulièrement d’en tirer.

Il nous semble néanmoins qu’en regard de ces images parlantes, quelques données sur l’histoire, le caractère et les particularités se rattachant aux sujets représentés pourraient répondre à certains désirs, et peut-être ne trouvera-t-on pas superflu que nous nous livrions à une analyse sommaire des principales planches à mesure qu'elles se présenteront.

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Celles qui sollicitent avant tout notre attention aujourd’hui sont empruntées à l’art de la peinture; elles nous montrent trois genres bien distincts sous les lettres D(ire livraison), GG (2e livraison) et la feuille en double format également contenue dans ce même numéro.

Les anciens styles académiques qui ont principalement brillé sous les noms de Tosa et de Kano, deux branches rivales, ne sont pas représentés ici. Déjà ils allaient s’éteignant à l’époque où fut exécutée la plus ancienne de ces trois compositions, celle de la figure de femme — feuille en double format (2e livraison). — Cette page marque le moment où se levait l’aurore d’un art nouveau et fécond qui devait raviver les forces languissantes de lapeinture et l’affranchir des formules trop usées dans lesquelles elle s’était immobilisée pendant des siècles. C’est à la glorieuse époque de, Ghenrokou (1688-1 704)1, au moment où une

fièvre artistique s’empara de toutes les classes de la population, que vivait, à Yedo, Hishigava

Moronobou, fondateur de l’Ecole populaire, appelée Ukioyè , dont Ilokusaï est devenu, à nos yeux, l’incarnation la plus complète.

1. Au Japoncomme en Chine, on ne connaissait pas, comme dans les pays d’Occident, le calendrier où les années se comptent d’une manière suivie. Les temps historiques se divisent en périodes ou cycles (appelés Nengo, en langue japonaise) d’une durée irrégulière et dont chaque début coïncide avec un événement mémorable, comme celui d’un règne nouveau.

Le portrait en pied que nous donnons est l’œuvre de 1 un des élèves les plus brillants de

Moronobou, nommé Kaïghetsudo, qui peignait surtout à l’époque de Kiôho (1716-1735). Il est a peine nécessaire de faire ressortir les qualités magistrales qui caractérisent cette peinture .* la gouache et la poudre d’or savamment distribuées, la suave harmonie des tons, contribuentà rehausser la somptuosité d’un costumedont le dessin est tracé avec unevigueur et une sûreté de main qui sont le patrimoine exclusif des grands artistes. Dans la peinture japonaise, bien plus peut-être que dans toute autre, la hardiesse et la liberté du coup de pinceau sont le sûr indice d’une œuvre de maître \ Cet axiome est absolu.

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La Planche D (ire livraison) nous offre un spécimen d’une autre école naturaliste, connue, celle-ci, sous le nom de Shijo et fondée à Kioto par le célèbre peintre Maruyama Okio , né en 1733. Ce kakémono, représentant des singes dans un arbre, est de Mori Sosen, né en 1747; l’exécution trahit une virtuosité dont nul autre n’a possédé le secret dans ce genre de sujets. On raconte que Sosen a passé la plus grande partie de son existence au milieu des forêts pour mieux observer la vie des animaux à l’état de liberté.

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La Planche GG (2e 1 ivraison) reproduit un kakémono également de l’école de Shijo. Ici nous nous trouvons en présence d’un paysage d’une poésie pénétrante; l’heure est matinale; les plans s’estompent au milieu d’une atmosphère brumeuse qui toujours, au Japon, impressionne profondément l’imagination du poète. Les vapeurs qui s’accrochent aux cimes des montagnes ou flottent dans le fond des vallées forment, pendant une grande partie de l’année, un rideau mouvant donnant aux sites japonais l’aspect de lointains mirages, quitantôt prennent un coi ps et tantôt se dérobent au regard captivé de l’artiste. Aussi, à toutes les époques

et chez les peintres de toutes les écoles, ce spectacle a-t-il formé le sujet de prédilection de fous les paysagistes. ,

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Si nous passons aux reproductions des gravures en couleur, nous rencontrons dans la Flanche A ( 1 |C livraison) l’exemple d’un paysage qui cette fois apparaît nettement dansune atmosphère limpide; un léger brouillard cache seulement le pied de la montagne et lacoque des lointains bateaux de pêche. La douce caresse du pinceau cède ici le pas à la fermeté et la précision des contours données par l’outil du graveur et au resplendissement de la couleur tournie parl’impression des bois. L’artiste, Hiroshighé, nous a transportés sur le bord du beau lac Biva , dont lescontours, vus à vol d’oiseau, rappellent par leur forme celle de l’instrument de musique, sorte de guitare, qui porte ce nom. - Iliroshighé, né à Yedo en 1797, appartenait a 1 Ecole populaire ; il a traité tous les sujets imaginables, mais s’est surtout signalé dans la peintuie de paysage poui laquelle il a créé une manière absolument personnelle.

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Avec la Planche GC (2' livraison) qui reproduit unegravure tirée de l’œuvre de Ho k usai, nous quittons les vastes espaces pour entrer dans le cadre plus intime des choses observées de près. O ïservés. ils le sont vraiment ces deux sujets, et c’est avec une netteté de perception

le kakémono original V-f * maitrise ^U1 rcSne dans cette peinture, il est nécessaire d’ajouter que, dans le kakémono original, la figure mesure om,7D de hauteur. M

tellement franche, la note est si nature et néanmoins si personnelle, la vie est exprimée d’une façon si intense, le faire du pinceau si sûr de lui, que le nom du dessinateur s’impose du premier coup : nul autre n’a pu signer ces deux croquis que le merveilleux virtuose du pinceau qui a nom Hokusaï. — Que de chemin parcouru depuis la jeune femme de Kaïghetsudo que nous avons admirée tout à l’heure! Quel contraste singulier entre ces deux étapes extrêmes, dont l’une marque le point de départ de ce voyage à travers la foule des choses et des gens

saisis sur le vif! Comme on sent, comme on comprend bien que la première tentative portait

encore l’empreinte de la tenue calme et quelque peu sévère léguée par l’Ecole classique, tandis que dans la feuille gravée s’accuse avec force la résultante d’un art complètement affranchi de toutes les entraves qui, autrefois, emprisonnaient la verve créatrice des artistes!

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La Planche GD (2e livraison), qui clôt, pour aujourd’hui, la série des reproductions de gravures, est d’allures absolument modestes ; elle ne prétend amuser l’esprit par aucun sujet anecdotique, mais en revanche elle nous dit éloquemment la vie paisible de la plante. Difficilement on imaginerait une image plus fidèle de cette variété particulière de l’œillet, d’aspect un peu ébouriffé, et dont les branches paraissent se courber et se relever au gré de la brise qui l’effleure.

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Les Planches C et E de la livraison numéro 1 offrent des études de plante et d’oiseau qui peuvent servir d’exemple au point de vue du soin consciencieux dont le Japonais se fait une inexorable loi dans ses recherches. Tandis qu’aucun détail n’échappe dans le rendu du brin d’herbe, le corps de l’oiseau est simplement indiqué sous ses différents aspects d’une façon sommaire qui a pour but de mieux accuser les parties essentielles qu’il s’agit de faire ressortir de préférence.

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Dans les Planches G, H et AJ de la livraison n° 1, comme dans celles qui portent les letres DH et FD contenues dans le présent numéro, nous reconnaissons quelques-uns des innombrables motifs créés par l’imagination féconde de cette pléiade de dessinateurs industriels qui ont droit au premier rang parmi ceux dont M. Louis Gonse célèbre aujourd’hui le génie décoratif avec tant de chaleur. — Si nous pouvons, à bon droit, être fiers en Europe de la synthèse de notre grand art quiaété porté si haut par tant denoms illustres, nous devons par contre nous incliner devant ceux qui, dans leurs œuvres exemptes de prévention, ont tracé la voie aux artisans d’un pays où toutes les industries étaient indissolublement liées à l’art proprement dit.

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Les Planches B ire livraison) et EG (2e livraison) démontrent quel parti admirable le tisserand a su tirer des précieuses indications fournies parles dessinateurs . Les deux productions de l’industrie textile que nous avons sous les yeux émeuvent surtout par l’élégance de leurs motifs tirés encore et toujours des innombrables ressources offertes par la nature. — Jeté sur le fond neutre avec une légèreté, une ampleur et une absence d’efforts des plus parfaites, l’arrangement du décor atteint à des effets d’une somptuosité extrême. En même temps la perfection technique du tissage et la solidité des tons sont telles que plusieurs siècles écoulés n’ont laissé sur ces fragments aucune trace de leur passage.

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Après le vêtement de luxe, le mobilier : eh ! oui, objets mobiliers que les vases de bronze dont les Planches I (i- livraison) et AB (a- livraison) nous font connaître quatre spécimens qui chez nous passeraient dans la catégorie du bibelot. C’est que pour un habitant du Japon ces modestes ustensiles constituent un élément essentiel dans la sobre décoration -des intérieurs dont M. Gonse décrit plus haut l’agencement harmonieux. Ne sont-ils pas appelés à contenir l’inséparable branche fleurie dont l’éclat doit, par un raffinement des plus subtils, trancher nettement sur les tons toujours solides du bronze ou de la poterie ? Et pour rendre le contraste plus saisissant encore, une loi similaire impose une extrême simplicité de formes aux récipients quidoivent contenir les tiges capricieusement contournées de la plante r. Dans le vase de bronze représenté sur la planche AB, l’invention, tout en respectant ces principes s’est cependant donné plus librement carrière. L artiste a non seulement réussi a donner, au moyen du métal, l’illusion d’une feuille souple et ténue, mais encore, il a résolu ce problème, d’en tirer un objet d’usage pratique au moyen d’une interprétation si ingénieuse qu’on est vraiment tenté de croire a l’existence dans la nature d une ieuille ainsi roulée en forme de calice.

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Ne quittons pas les ouvrages en métal sans dire au moins quelques mots des gardes de sabre dont quatre échantillons figurent à la Planche E E (2e livraison) ; ce sujet sera certainement traité dans le cours de la publication avec tout le développement que comporte son importance. Pour la description des quatre reproductions que nous donnons aujourd’hui, nous renvoyons au sommaire de cette livraison, nous bornant ici à admirer la souplesse du travail dans un métal aussi rebelle que le fer. Ne faut-il pas presque faire un effort d’esprit pour se bien persuader qu’on n’a pas devant soi une matière qui se laisse pétrir à volonté? Le dessin est séduisant aussi par la grâce et la pureté des silhouettes, et une particularité non moins digne d’être relevée consiste dans la facilité avec laquelle le ciseleur parvient à renfermer dans la ligne géométrique du cercle la branche complète d’une plante sans porter la moindre atteinte à la liberté de son attitude naturelle.

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La place nous est mesurée et force nous est de citer d’une façon tout aussi rapide la branche d’art qui est représentée dans la Planche F (ire livraison) et la table d’autel Planche P *A (2e livraison). Ne terminons pas cependant sans tirer de ces œuvres de sculpture cette conclusion, que la délicatesse presque féminine qui règne dans une grande partie des productions japonaises, n’est pas une preuve d’impuissance. Lorsque la nature d un objet réclame dans son exécution la vigueur et l’énergie, l’artiste japonais est au besoin capable de pousser ces qualités jusqu’aux limites les plus reculées, et parfois sa fougue ne connaît d autres bornes que celles imposées par son sentiment inné du bon goût. Quelle est la force secrète qui le pousse si avant dans cette voie? Il ne faut la chercher nulle part ailleurs que dans 1 ardeur éternelle avec laquelle il poursuit, dans ses œuvres, l’expression de la vie, delà vie intense qui doit, nous ne saurions trop le répéter, animer, faire puissamment vibrer tout ce qu enfante son esprit avide de créations toujours nouvelles et toujours empreintes du sceau de sa propre personnalité.

Tous les vases si étrangement tourmentés ou surchargés d’ornements que nous avons vus apparaître depuis une vingtaine d’années, ont été fabriqués pour les marchés occidentaux.

Sommaire du N 2

LE GÉNIE DES JAPONAIS DANS LE DÉCOR, par Louis Gonsiî . . COUP D’ŒIL SUR NOS GRAVURES .

PLANCHES HORS TEXTE

EG. Fragment de ceinture en satin broché de velours ciselé et épinglé ; dessin de papillons et de branches de mauve.

La feuille de mauve (Aowi) a été adoptée comme armoirie par la famille Tokougava, dernière dynastie des Shogoun.

GC. Deux COm positions tirées du Gouashiki, série de 3 volumes par HOKUSAÏ signée Taïto, l’un des nombreux noms de pinceau adoptés par Hokusaï.

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