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L'ARCHITECTURE JAPONAISE

Oh! que ce mot « architecture » semble long, solennel et imposant, appliqué aux constructions frêles et gracieuses de ce

peuple charmant du Nippon! Ma plume vient de le tracer, et voici que j'ai peur de notre

vocabulaire d’Européen, trop grave et synthétique pour traduire les préciosités et les finesses d un art plus menu et délicat que notre expression ne le comporte, de même que l’on tremble quand on voit dans une main un peu torte qui pourrait le briser, un bibelot fragile et rare. N avons-nous pas à craindre d’évoquer de trop grandes images ? et lorsque, d aventure, nous parlons des Japonais, ne devrait-il pas être entendu que notre langue exige une mise au point spéciale, qu’il lui faut perdre en amplitude pour gagner en vibration, diminuer sa mesure, afin de conserver aux choses que nous voulons désigner leur valeur véritable, et mieux peindre, par cette conventionnelle transposition de ton, les tableaux d un pays où tout semble fait à une échelle réduite qui n'est pas en proportion avec nous? L’architecture japonaise î Comme Ton dit l’architecture grecque, l'architecture romaine, l'architecture gothique! Eh quoi! le même mot, indiquant des constructions colossales de pierre ou de marbre, chefs-d'œuvre qui défient les siècles, appliqué également aux temples légers du Nippon, aux petites maisons de bois et de papier, qui semblent des bonbonnières à compartiments mobiles, des boîtes minuscules ingénieusement arrangées et se démontant à l’intérieur comme des joujoux de poche !...

Et pourtant oui ! Le terme est exact, et il faut le conserver, quand même la langue liançaise nous fournirait un diminutif qui en aurait le sens. Car si la définition est bonne, qui dit que 1 architecture est l expression matérielle des besoins et des mœurs d un peuple, que le style des monuments est le signe extérieur des idées, du génie, de la religion d'une nation, il laut convenir que les Japonais possèdent une architecture admirablement conforme au caractère de leur civilisation, remarquablement appropriée aux conditions climatériques, et qui, en dépit de 1 étonnement très compréhensible qu'à première vue elle nous suggère, n'en offre pas moins, dans ses divers éléments, tous les principes de beauté que nous sommes habitués à rechercher dans cet art, c'est-à-dire l'unité

et 1 harmonie. Ne serait-il pas bien étonnant, d ailleurs, qu un peuple comme celui-ci, qui s'est révélé à nous d une façon aussi brillante par les

prodiges d une industrie dont nous ne cessons d'admirer les chels-d œuvre, qui, dans les moindres objets servant à ses usages journaliers, sait mettre tant d'art, tant d'esprit et de perfection, ait pu bâtir pour lui des habitations sans grâce, et pour ses dieux des temples sans pensée ?

Ce que sont les caractères distinctifs de cette architecture japonaise, les règles de sa structure, la logique de sa composition, voila ce que je voudrais essayer de dire brièvement, et ce qu’il convient tout d’abord d’envisager dans un recueil consacré, comme celui-ci, à I art du Japon. Car 1 architecture étant la manifestation d’un des premiers besoins de l’homme, qui est de se mettre à l'abri et de se loger, c’est à elle qu'il faut remonter si 1 on veut expliquer le principe générateur des autres arts, venus après elle, dérivés d'elle, et moins rigoureusement esclaves des lois strictes de la raison. Mais avant de parler de l'aspect pittoresque^des constructions, de déctne leurs formes essentielles, ce qui constitue proprement leur style, ce qui est la conséquence des habitudes sociales et la marque de l’originalité de la race, il est nécessaire de mettre nettement en relie! les obligations fondamentales, toutes particulières, auxquelles a été soumise 1 architecture japonaise, qui ont limité son développement et gouverné son essor. On ne doit pas perdre de vue, en eflet, que deux causes principales, qui, dans tous les pays, exercent leur influence

sur le mode d’architecture, se sont, plus encore qu’ailleurs, imposées aux habitants du Nippon . les conditions climatériques et la nature du sol.

Le climat, au Japon, est des plus variables. Tandis qu’au centre le froid est très rigoureux en hiver, dans le sud il se fait à peine sentir. D’autre part, les pluies sont fréquentes, surtout de la fin du mois d’avril au mois de juin, et elles sont suivies d’une longue période de chaleur. Il a donc fallu construire des habitations qui servissent d'abri à la fois contre la pluie et contre, le soleil, qui pussent convenir en même temps et à la vie tranquille à l'intérieur et à la vie épanouie au grand air. Ce là ces formes spéciales données aux maisons, ces toits immenses à larges rebords qui procurent de l'ombre et garantissent de la pluie, ces balcons et

ces terrasses, ces vastes baies servant de fenêtres qu'on ouvre plus ou moins ou qu'on ferme à volonté au moyen de châssis glissant dans des rainures, ces jardins pleins de fraîcheur formant invariablement un cadre de verdure à presque toutes les habitations.

Quant à 1 autre cause, elle est encore plus décisive, le sol volcanique du Japon et de constants tremblements de terre ayant de temps immémorial déterminé l'emploi à peu près exclusif du bois dans les constructions. Toute l'explication de l'architecture japonaise est là. C’est de la nature des matériaux qu'est sorti le choix des formes. C’est de 1 obstacle qu’est né l'art. Il fallait des monuments d'une élasticité extrême, capables de résister aux commotions de 1 atmosphère et de rester debout en dépit de toutes les trépidations. Le génie des Japonais a eu triomphalement raison de ces difficultés. Leurs architectes ont bâti des temples dont quelques-uns ont plus de mille ans et demeurent intacts. Condamnés a délaisser la pierre qui existe pourtant abondamment dans le pays (contrairement a ce qu on est porté à croire), pour adopter

le bois, ils ont exécuté des mer-

veilles d'élégance, de richesse et de solidité. Ce qui était difficulté de structure, ils en ont fait des éléments de décor.

Des entraves qui

les paralysaient, ils ont tiré des effets inattendus et ravissants. Analysez à ce

point de vue la construction d'un monument quelconque du Japon, et vous

vous rendrez aisément compte de la place qu'a tenue, dans les préoccupations de l'architecte, cette idée de résistance aux tremblements de terre, et comme il asti profiter avec un goût infini des matériaux dont il lui était impossible

de ne pas user. Vous comprendrez du même coup pourquoi il n'y a jamais de fondations aux maisons, pourquoi les consoles de soutien ont tel profil plutôt que tel autre, pourquoi le verre aux fenêtres, qui pourrait offrir des dangers en volant en éclats, est rempacé par du papier...

Les fondations, en plaçant le point d'appui des constructions dans la terre, compromettraient l’existence de celles-ci, au moindre mouvement du sol volcanique. On y supplée par des socles de pierre, épais et robustes, sur lesquels sont posés des supports de bois qui soutiennent l'édifice tout en laissant à sa base un

mince espace vide entre le plancher et le socle, de façon à satisfaire aux deux conditions suivantes : d'abord l'édifice, s'il se produit une secousse, n étant pas attaché au socle, ne peut se briser; il garde son élas-

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