‹ Le Japon contemporainChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'industrie et le commerce.

État avancé de l'industrie et de l'agriculture.

Dans les détails du cérémonial officiel suivi à l'occasion du passage récent des Américains au Japon , une chose qui nous semble valoir la peine d'être notée , c'est leur étonnement de la splendide profusion des tentures composées de crêpes de soie de diverses couleurs; c'est aussi leur admiration pour la beauté et la perfection de tous les produits de l'industrie locale qui parurent devant leurs yeux, pour l'élégance des nattes brodées qui tapissaient les parquets, la magnificence des braseros de cuivre qui garnissaient les salles, la qualité des couleurs et des vernis qui couvraient les meubles et les murs. En un mot, tout ce qu'ont vu les officiers américains les a convaincus de la supériorité de l'industrie japonaise sur celle des Chinois, supériorité

que ces derniers, d'ailleurs, reconnaissent hautement. L'industrie a les développements nécessaires aux besoins d'une vie confortable, et consiste plutôt dans le perfectionnement que dans l'innovation. Si elle leur vient, avec les arts et les sciences , de la Chine , en beaucoup de points les Japonais . l'ont fait progresser. Ce peuple ne connaît point cette coquetterie qui consiste en un ridicule amas d'ornements, et sa simplicité riche et élégante contraste avec la recherche compliquée du luxe du Petit-Orient et de l'Afrique.

De môme , les courses que cette fois l'on a pu faire à terre , et auxquelles les Japonais n'ont plus semblé vouloir mettre aucun obstacle, ont persuadé à tous les promeneurs que l'agriculture, et particulièrement l'horticulture , sont beaucoup plus avancées au Japon qu'en Chine ; que la classe agricole y est plus riche, mieux vêtue, mieux nourrie, plus propre dans ses habitudes. Au Japon , jamais ni disette ni cherté; ces mots n'existent pas dans la langue japonaise. Bien qu'il fit encore froid , car il gelait toutes les nuits, les relations disent que les alentours de l'édifice où fut reçue la mission américaine étaient couverts de grands et beaux arbres déjà tout en fleur.

La navigation. — Les vaisseaux et les jonques. — Un naufrage.

— La pêche à la baleine.

Le Japon est, comme on peut le voir par sa topographie , un mélange on ne peut plus confus de terre et d'eau : dès lors il est parsemé , dans toute son étendue , d'une infinité de ports , et la navigation y est très-importante. Pour les gros navires, les meilleurs havres sont : Nagasaki, Simonoséki, Fiôgo , Saka'l , Yédo , Isinomaki et Aouomori , au nord de l'île de Nipon. Quoique son peu de profondeur n'en permette l'entrée qu'aux petits navires de commerce, celui d'Oosaka est, entre les ports de mer, le plus fréquenté. La navigation des lacs et des fleuves n'est pas moins considérable que celle, des côtes. Ces voies de communication sont richement douées par la nature de tout ce qui peut faciliter le commerce.

Les vaisseaux japonais sont ordinairement faits de bois de cèdre, de sapin et de camphrier. On y emploie quelquefois aussi le pin, l'orme, et encore d'autres sortes d'arbres. Leur structure se distingue par une cale presque imperceptible, par l'absence de lambourdes , par un miroir à jour, et un avant qui se termine en poulaine. Le mât,

composé de plusieurs pièces, porte une seule et grande voile. Les crans et la doublure sont en cuivre, et on protège la coque contre les vers en la chauffant; car on ne connaît point l'usage du goudron. Les cordages sont en chanvre ou en tiges de feuilles de palmier à balai, parfois aussi en paille de riz; les voiles sont lissées en coton, et, sur les petites embarcations, elles consistent simplement en nattes de jonc. Les ancres, en fer, ont quatre branches; sur les bâtiments de transport, on les remplace par de solides crampons de bois qu'on fait plonger en y attachant une pierre.

La construction des vaisseaux de fleuves diffère suivant la nature des eaux et suivant leur destination; mais ils sont tous sans poulaine, ayant un pont plat et des flancs qui se rejoignent en formant presque un angle droit. Sur mer, un ambassadeur, par exemple, aura pour habitation la cabine ; les officiers japonais de sa suite , une chambre particulière; et les Européens, le chef de la factorerie , le médecin et les autres fonctionnaires , la plus grande partie du navire , dont la largeur est ordinairement, à l'arrière, de sept à huit mètres. Le modèle en est assez étrange, car il est fortement arqué, k cause de l'immense grandeur du gouvernail , que l'on peut lever à volonté. Cette forme est rigoureusement prescrite par le gouvernement, afin, nous l'avons dit ,

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d'empêcher les navigateur^ japonais de quitter les côtes et d'aller en pleine mer : aussi est-il expressément défendu à tous les constructeurs de s'en écarter. S'il fait froid ou s'il vient à pleuvoir , on étend la voile sur tout le bâtiment , ce qui fait un excellent abri pour les gens de l'équipage. La quille est très-élevée , tant à l'avant qu'à l'arrière , et la cabine occupe plus de la moilié du pont; mais, en revanche, son toit en forme un second sur lequel on peut marcher et où l'on couche le mât. Dans les grands bâtiments et dans les yachts de promenade, qui sont fort élégants, cette cabine est capable de contenir un très-grand nombre de personnes. On peut la distribuer, comme l'intérieur des maisons, en une certaine quantité de chambres, au moyen de cloisons ou de châssis s'ajustant , avec autant de facilité que de précision , dans les coulisses pratiquées au plancher et au plafond. Cette cabine, plus large que le vaisseau, le dépasse de cent ou cent cinquante centimètres de chaque côté. Elle reçoit le jour par des fenêtres. Le vaisseau, en somme, légèrement construit, marche assez rapidement à la rame. 11 est entouré d'une galerie. Sa proue et sa poupe sont extraordinairement relevées.

Pour leur navigation maritime exclusivement costale, les jonques japonaises jaiïgent de quatrevingts à cent tonneaux. Bien charpentées, elles

font bonne route, même à la voile. Tandis que les jonques chinoises et lioukiennes sont peintes en plusieurs couleurs, celles des Japonais n'en ont qu'une. Elles sont embellies de divers ornements en cuivre ressortant par l'effet de l'action de l'eau marine qui les verdit entièrement.

La pêche à la baleine, si productive dans les mers de l'Inde , est exploitée avec assez de succès par les habitants du littoral japonais. C'est vers les tles d'Iki , de Firato , de Goto et de Méacsima , dans la région qui s'étend du 31 e au 34 e degré de latitude Nord, et du 128* au 130 e degré de longitude Est, qu'affluent surtout les pêcheurs. Cette industrie est un privilège domanial du prince de Firato, qui l'afferme ordinairement , au prix de 380 000 francs , à deux compagnies , pour la saison qui s'ouvre en décembre et finit au commencement d'avril. Pendant le reste de Tannée , la pêche est moins abondante : on paye alors au prince un droit par pièce, qui se proportionne à la taille de l'animal. Pour les baleines de six à sept mètres et au-dessus , ce droit est de 400 francs. La sébi, notre baleine antarctique, est la plus commune dans ces parages.

Les Hollandais et les Portugais au Japon. — Charges pécuniaires imposées à la factorerie hollandaise. — Ressources commerciales du Japon. — Développements de l'industrie indigène depuis l'exclusion des étrangers. — Araï , prince de Tsikougo. — Apologue politique; physiologie du sentiment. — Inconvenance morale des Hollandais.

La situation géographique de l'archipel japonais ; les écueils, les bas-fonds, les tournants et les gouffres dont il est environné; les ouragans qui pendant une partie de Tannée y rendent la navigation fort dangereuse ; tous ces obstacles ne justifient cependant pas l'isolement d'un peuple intelligent et civilisé , puisque , dans un temps où l'art nautique était beaucoup moins perfectionné qu'aujourd'hui , ils n'ont pas découragé les nations maritimes pour qui le commerce du Japon fut longtemps une source de grands bénéfices.

On y recevait à bras ouverts tous les pavillons , toutes les religions. Le christianisme y possédait une église florissante et semblait à la veille de s'asseoir sur les ruines des cultes païens. Mais, si l'orgueil impolitique des Portugais , joint au zèle imprudent de certains missionnaires , a tout perdu; si, menacé dans son existence, le pouvoir temporel a donné le signal des persécutions ; si , aigri par

une résistance opiniâtre , il ne s'est arrêté qu'après l'extermination des chrétiens, néanmoins les pacifiques Hollandais furent conservés, et toutefois, par mesure de précaution, soumis à l'inquisition la plus tyrannique. Leur commerce est entouré de restrictions et de formalités gênantes. Tout acte public de religion leur est interdit. Une fois tous les quatre ans , les principaux employés de la factorerie vont processionnellement à Yédo porter à l'empereur les présents d'usage. Ils traversent alors le Japon dans presque toute son étendue. Mais pendant ce voyage, qui pourrait être d'un si grand intérêt, ces victimes de la politique orientale ne font guère que changer de captivité. Leur escorte , sous prétexte de leur rendre honneur, ne les perd pas un instant de vue , et ce n'est qu'à la dérobée qu'ils peuvent s'entretenir quelquefois avec les habitants.

Si «la politique japonaise prend dételles précautions avec un peuple ami dont elle n'eut jamais à se plaindre, que l'on juge de la défiance qu'inspirent les autres hâtions. Même aujourd'hui, quoi qu'on ait pu dire à la cour d'Yédo sur la déchéance , l'amoindrissement et l'impuissance actuelle du Portugal, rien n'a pu calmer ses anciennes appréhensions; et chaque fois que les Hollandais font leur ambassade , on vient solennellement leur donner lecture d'un ordre rigoureux dans lequel, à chaque ligne,

il est parlé de l'insatiable ambition de ce pays, de son esprit d'envahissement, de sa redoutable marine, de ses possessions en Asie, et des attaques qu'il pourrait vouloir diriger contre le Japon. Il y est formellement enjoint aux Hollandais, sous peine de se voir retirer la faveur impériale et le droit de séjour, de s'abstenir de toute communication avec ce peuple, et, comme si nous étions encore au temps des Àlbuquerque et des Bragance, d'informer la cour de toutes ses nouvelles conquêtes. Admirable prévoyance dont l'avenir ne justifiera probablement jamais la ténacité !

Il ne sera peut-être pas inutile de rendre compte ici des charges de la factorerie de Detsima. En premier lieu, nous, mentionnerons les présents qu'elle doit faire tous les ans à l'empereur temporel. Ce sont des étoffes de laine , dés indiennes , des tafelaques , dont la valeur n'est plus à peu près que de 24000 fr. Elle a diminué en proportion de l'exportation du cuivre , réduite à 6000 pikols. Ensuite, la dépense du voyage à la cour. Tous les quatre ans, le directeur de la factorerie doit porter lui-même les présents à l'empereur. Dans les années intermédiaires, il est permis de les envoyer ; le coût moyen de ce transport est de 20 000 fr. environ.

Vient le hassak, redevance payable en marchandises à Nagasaki, lors de l'arrivée de chaque navire. On peut l'estimer à 21 000 fr. S'il n'arrive pas du

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vaisseaux , les Hollandais sont dispensés de l'obligation de faire des présents et de payer le hassak.

Enfin, les objets destinés aux hauts fonctionnaires du pays, qui ne font en retour que des ca* deaux de peu d'importance. Déduction feite du produit net de ces derniers, la valeur qu'ils reçoivent est de 10000 fr. environ.

En dernier lieu, le loyer de l'île deDetsiûia, celui du cimetière hollandais, et les salaires des gardesmagasin : ensemble 31 600 fr.

Le total des frais annuels fixes est donc de 96000 fr., dont il faut déduire 9500 fr., montant du salaire des gardes, pour les aimées où il n'est point venu de navires. Aces dépenses on doit encore ajouter l'entretien du personnel de la factorerie*

Indépendamment des bénéfices du commerce privé, les employés ont aujourd'hui des appointe* ments fixes dont nous ne saurions indiquer le chiffre. Le directeur reçoit tous les ans du gouvernement japonais 100 pikols de cuivre travaillé qu'il fait vendre à Batavia.

Les Américains ont compris tout d'abord l'avantage qu'il y aura, pour les grandes flottes baleinières des hâtions occidentales, à trouver un libre accès et une protection diplomatique dans les beaux ports du Japon, qui semblent placés là tout exprès pour recevoir leurs vaisseaux, les abriter, subvenir aux ravitaillements indispensables d'un voyage de cir-

cumnavigation et d'une campagne de trois ou quatre années à travers les mers les plus orageuses du monde. Ce qui se comprend facilement aussi , c'est l'attraction que cette terre , considérée au point de yue commercial, exerce sur l'imagination fougueuse des spéculateurs yankees, quoique, probablement, ils ne soupçonnent pas encore toute l'étendue des ressources qu'elle peut offrir.

« On voit dans ces îles plus d'or que je ne pourrais dire et qu'on ne pourrait croire, écrivait Marco Polo dès le xm* siècle. Le palais du seigneur» extrêmement vaste , en est tout couvert , comme le sont de plomb nos maisons et nos églises. Toutes les chambres sont aussi pavées d'or fin à deux doigts d'épaisseur. On en a également orné les murs et les fenêtres. La valeur de ce palais est inestimable. Le pays produit , de plus , des perles roses fort belles, bien arrondies, et d'une grosseur considérable. Elles valent autant que les blanches , et se payent plus cher que celles de même couleur des autres contrées. Il s'y trouve , d'ailleurs , beaucoup de pierres fines. »

Nous connaissons ces perles dont les Japonais font toujours une pêche fructueuse , quoique l'on n'ait jamais pu parvenir à leur faire adopter la cloche à plongeur.

Quant aux bénéfices du commerce , on concevra quels ils pouvaient être avant l'exclusion des étran-

gers, lorsqu'on saura qu'un pirate chinois, qui s'était présenté comme négociant dans un petit port du Japon , retira de ses marchandises douze capitaux pour un ; et qu'à Firato,la première factorerie de la Compagnie batave des Indes, une seule des trente-six rues de la localité rapportait plus en impôts fonciers que ne faisait tout le village ayant que les Hollandais y fussent établis. Les Portugais, avec les faibles moyens dont l'art de la navigation disposait à cette époque , emportaient chaque année pour plus de soixante millions d'or. Dans les débris d'un navire espagnol, venu en contrebande pendant la guerre , et détruit par les indigènes au moment où il se préparait à partir , on trouva trois mille caisses d'argent , sans co,mpter ce qui ne put être retiré du fond de la mer. Enfin, l'on peut hardiment admettre que , dans l'espace de quatre-vingt-quinze années, depuis 1613, date de l'octroi des chartes commerciales , jusqu'à la prohibition de l'exportation de l'or et de l'argent f prononcée en 1708, les trois grandes nations commerçantes du xvii e siècle ont fait sortir du Japon une quantité de métaux précieux équivalente à la somme de deux milliards cent soixante- quinze millions de francs, ce qui constitue une grande partie, assurément , de celle qui existe aujourd'hui en Europe. Lorsque la politique des siogouns , après deux siè-

des de tâtonnements et d'essais , calculant que , sous le rapport matériel comme au point de vue moral , le contact des étrangers vaudrait à leur empire moins de profits que de pertes , rendit enfin cette fameuse loi qui, dans leur pensée, devait à tout jamais séparer le peuple japonais des autres nations, et qui ne faisait exception que pour un petit nombre de négociants hollandais et chinois , étroitement limités et surveillés dans leurs œuvres , cette même politique induisit aussi les indigènes à tirer désormais de leur propre fonds la plupart des objets que leur avait fournis jusqu'alors l'industrie exotique. Ces deux cents ans de paix et d'isolement ont été si bien mis à profit par les Japonais, que, pendant cette période, leur civilisation s'est .élevée au-dessus de toutes celles de l'ancien monde extra-européen. Il en résulta nécessairement que les matières premières du pays augmentèrent en valeur à mesure que l'on apprenait à se passer de marchandises importées. L'industrie agricole et manufacturière fit de sensibles progrès. Le Japon produisit lui-même, et en quantité croissante, le coton, le sucre, les couleurs et les médicaments. Des mains laborieuses formèrent de toutes parts des étoffes, des instruments, des ustensiles et des objets de luxe qui rivalisèrent avec ceux que le Japon avait auparavant reçus des contrées les plus lointaines. Dans aucun pays du monde, les échanges à l'inté-

Si 4 LE JAPON CONTEMPORAIN.

rieur n'ont et ne sauraient avoir l'importance qui leur est réservée dans cet empire disséminé , comprenant des climats tellement variés que presque toutes les provinces ont des productions différentes et d'une excellente qualité.

Population , activité , richesse , tout prit donc un rapide essor; et ce progrès général développa le goût du faste et des arts, dont les empereurs, soigneux d'affermir leur autorité sur les ruines de la puissance féodale , s'efforcèrent de concentrer les manifestations dans leur capitale et à leur cour.

Entre les mains des deux nations , bien habiles cependant, qui désormais le réprésentaient seuls, le. commerce extérieur, autrefois si florissant , vit dès lors presque toutes ses importations dépréciées. Le génie de la Hollande et de la Chine eut beau se surpasser; il eut beau passionner les indigènes pour des satisfactions dont ils n'avaient pas encore eu l'idée et leur créer des besoins nouveaux : cette tactique n'eut qu'un succès momentané , et tourna contre son but, en provoquant de plus belle au Japon les inventions et les découvertes. L'industrie japonaise continua d'imiter les ouvrages des Européens, essaya même de les perfectionner, y parvint souvent, et, dans tous les cas, les marqua d'un sceau national qui triompha des modes étrangères.

En un mot , l'empire du Soleil devint ce qu'il avait voulu être , un monde à part , se suffisant à

lui-même , et tournant sur son axe , immobile dans l'espace, comme l'astre dont il a pris le nom. Que laissa-t-il aux étrangers? Quelques productions , non absolument nécessaires , mais toutefois utiles à ses habitants , que lui refusaient le climat et le sol, et qu'il ne pouvait non plus tirer, comme d'autres, des Kouriles et particulièrement d'Yedso, ses dépendances, ou de la Corée et des Lioukiou, ses pays tributaires.

Couronner, par une dernière mesure, ce système aussi complètement , aussi radicalement suivi qu'il avait été mûrement médité , voilà tout ce qu'il lui restait à faire.

Un jour, Araï, prince de Tsikougo, ancien précepteur de l'empereur Tsimayosi, qui avait été depuis son conseiller, et qui devait être plus lard celui de son successeur Iyénobou, exposa, dans une adresse à la cour impériale , les sources de la ri* cbesse au Japon. Il fit voir d'où elles naissaient, comment elles répandaient dans tout l'empire leurs eaux bienfaisantes , et sous l'influence de quel mal elles étaient près de se tarir.

« Les étrangers, disait-il, n'ont fait qu'enlever de notre pays, depuis un siècle, et continuent d'emporter tous les jours le numéraire, ce moyen d'échange indispensable aux habitants. Et que nous donnent-ils à la place ? Des marchandises périssables , des objets de consommation quotidienne ou de

pur agrément. » En fin de compte, le mémoire d'Aral, ferme, lumineux, étayé de preuves, arrive à co chiffre effrayant de deux milliards cent soixantequinze millions de francs d'or, d'argent et de cuivre, exportés du Japon dans le courant de quatre-vingtquinze années, chiffre que nous avons déjà cité. Près de vingt-trois millions, année moyenne! Gela semble un peu trop à l'économiste japonais. Il signale l'exemple de la Chine, où les métaux précieux, si abondants sous la dynastie des Hans, avaient disparu peu à peu durant le règne des familles qui lui succédèrent ; si bien qu'à l'époque des Mongols , on ne s'y servait presque plus que de papier-monnaie.

Cet exposé péremptoire, émanant d'ailleurs d'un homme d'Etat justement estimé, fut un trait de lumière pour le Conseil impérial. 11 détermina l'adoption d'une règle nouvelle, dont le gouvernement japonais, depuis lors, ne s'est plus écarté. L'exportation de l'or et de l'argent fut défendue, et celle du cuivre, successivement réduite à sept mille pikols , année moyenne , pour la factorerie hollandaise , et à un nombre à peu près égal pour celle des Chinois.

Aux plaintes et aux réclamations incessantes des Hollandais , on répondait , toujours dans l'esprit du mémoire d'Araï : « Les auteurs anciens nous ont appris que les produits animaux et végétaux sont ,

dans l'économie sociale , ce que le sang , la chair, la peau, les cheveux, sont dans l'organisme humain. Ces parties se renouvellent : aussi peuvent-elles être représentées par le riz , le blé , le chanvre , la toile et les différents produits avec lesquels le peuple paye les impôts. Mais un os, une fois retiré du corps, ne repousse plus. De même, le métal, enlevé du sein de la terre, ne s'y reproduira jamais. »

Néanmoins, les facteurs de Detsima insistaient-ils encore , on ajoutait avec une poignante ironie : « Que nous demandez-vous? Nous tenons à votre amitié ; mais nous savons très-bien que c'est l'intérêt qui vous amène parmi nous , et , une fois nos mines épuisées, nous serions certains de ne plus vous revoir.»

Il est malheureusement vrai qu'aux avances des Japonais, qui cherchaient une alliance politique, ou , comme ils disaient avec beaucoup de naturel , une amitié, les Hollandais n'ont que trop souvent répondu par des préoccupations purement pécuniaires. Cet égoïsme, qiii fait tache dans le caractère d'un peuple d'ailleurs estimable à tant d'égards, et qui tourna , du reste, à son détriment, perce dans toute sa conduite au Japon durant cette longue période, non encore terminée, quoique près de finir, où il fut le seul lien entre ce beau pays et le reste du monde.

L'impartialité, ce devoir de l'historien, quelquefois pénible à remplir, nous oblige à raconter à ce

propos un fait que nous n'oserions mentionner s'il n'avait été puisé dans les Archives mêmes de Detsima par un de nos compatriotes, M. Neylan, directeur de cet établissement de 1826 à 1830, et, sous tous les rapports, digne de foi. « En 1765, l'empereur (c'était Iyéfarou), exprima le désir de posséder des chevaux persans. Les Hollandais lui offrirent deux de ces animaux, qui furent acceptés avec joie; et l'autocrate , de son côté , leur fit remettre cinq cents pikols de cuivre , représentant à cette époque une valeur de 45 000 florins (environ 100 000 francs). Plus tard , il fit la même demande ; on y satisfit , comme la première fois. Le prince héréditaire, ayant voulu monter l'un des chevaux, fit une chute et mourut des suites de cet accident. Les directeurs de la Compagnie des Indes n'en insistèrent pas moins , à plusieurs reprises , pour qu'il leur fût fait un présent en échange du leur. »

En tout pays, une telle indélicatesse aurait semblé révoltante; mais au Japon!... La grandeur d'âme, comme la colère et la haine, comme tous les sentiments bons et mauvais , y est portée à l'extrême. Iyéfarou avait percé d'un coup de poignard le malencontreux messager qui lui avait apporté la nouvelle de la mort de son fils unique. Quelle impression a dû faire sur ce père au désespoir l'insistance des Hollandais, voulant à toute force être payés d'un aussi funeste présent!

Tentatives de la Russie. — Succès des Etats-Unis ; les ports de Simoda et de Hakodadi. — Traité avec l'Angleterre.

Ce système d'isolement et d'exclusion dans le* quel s'est renfermé l'empire du Soleil est sur le point de subir d'importantes modifications. Antérieurement à l'expulsion des catholiques d'Europe , l'Angleterre s'était retirée devant la concurrence batave. Plusieurs fois depuis, elle avait essayé de rouvrir le marché du Japon à sa Compagnie des Indes. Mais ni lord Woddel en 1637, ni les envoyés de Charles II en 1674 , ni lord Macartney , du temps de sa fameuse ambassade en Chine, n'avaient pu y parvenir.

La Russie n'avait pas été plus heureuse. M. de Resanoff , chargé par Alexandre I er de faire à l'empereur des propositions d'alliance et de commerce, avait dû attendre pendant six mois une réponse, sans qu'il lui fût seulement permis de descendre à terre. Cette décision si longtemps différée avait été négative sur tous les points.

Dans ce remarquable document, l'empereur fondait son refus sur la mesure d'exclusion prise par ses prédécesseurs à l'égard de tous les étrangers.

« Nous désirons la paix, disait-il; mais, pour se prêter à des alliances , le caractère et les mœurs de nos voisins sont trop différents des nôtres. Les cérémonies qu'elles entraîneraient, les honneurs qu'il faudrait se rendre , donneraient naissance à trop de difficultés. Sans doute , l'échange des productions diverses , de peuple à peuple , paraît avantageux au premier abord ; mais nous savons par expérience que le commerce peut nous priver de marchandises qui nous sont indispensables. En acceptant vos propositions, nous nous exposerions donc au reproche de ne pas savoir gouverner notre pays. D'ailleurs, l'augmentation du mouvement commercial donnerait au menu peuple , à qui tous les moyens sont bons pour s'enrichir, de plus fréquentes occasions de transgresser les lois et les coutumes. L'administration deviendrait alors difficile et dangereuse , et c'est ce que nous avons à cœur d'éviter. Enfin, l'alliance politique pure et simple n'étant pas davantage en harmonie avec notre législation , que nous ne pouvons changer , tous rapports entre vous et nous sont impossibles , et ma volonté impériale est que vous ne reparaissiez plus dans les eaux du Japon. »

Le retard mis à cette communication diplomatique semble avoir eu pour motif le désir de gagner du temps; car, pendant que l'on retenait M. de Resanoff à Nagasaki, des régiments japonais allaient

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occuper les Kouriles méridionales et couvrir de fortifications ces points importants si rapprochés du Kamschatka.

Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis celte époque, et la Russie a fait des tentatives nouvelles pour se mettre en rapport avec le Japon.

Le vice-amiral Putjatin y a-t-il enfin réussi dans son ambassade de 1854? Officiellement, nous en sommes encore, à cet égard, aux conjectures; car, même dans les pays demeurés en paix avec l'empire des czars , tout ce qui tient de près ou de loin à sa diplomatie n'a pas cessé de garder sur cette question le plus profond et le plus impénétrable silence. Le rapport publié par l'amiral dans les Mémoires de la Société de géographie de Moscou , ne contient sur son voyage que des renseignements purement scientifiques.

Mais, d'après l'accueil fait à sa flottille, on peut supposer que ce négociateur aura obtenu tout au moins le droit des gens pour le commerce de cabotage, assez considérable et plein d'avenir, qui se' fait entre les îles japonaises et les possessions russes des bords de l'océan Pacifique ; commerce d'autant plus avantageux et plus facile à étendre que , dans l'état actuel de la consommation , la Russie est le pays qui peut le plus aisément payer les marchandises du Japon avec d'autres marchandises.

Les États-Unis, voisins aussi de cet archipel,

avaient essayé plusieurs fois, mais infructueusement , d'y former des relations commerciales.

Le succès vient enfin de couronner leurs entreprises. Simoda, port du Sud ouvert aux Américains , est située près du cap Fogou , à soixante milles à l'ouest de la pointe de Sa garni, à l'entrée de la baie d'Yédo. C'est un havre sûr et commode, abrité par des collines ayant plusieurs centaines de pieds de hauteur. La ville est au nord-ouest du port. Elle compte un millier de feux. Une petite rivière l'arrose et s'écoule dans une fertile vallée. Il y a huit temples dans Simoda; toutes les élévations environnantes sont couvertes de chapelles. La rivière est bordée de villages et de moulins à riz. La contrée est giboyeuse. C'est là que seront placés le dépôt de charbon des Américains et la station de leur ligne californiano-chinoise.

Quant à Hakodadi, second port livré aux citoyens des Étals-Unis dans l'Ile d'Yedso, à l'extrémité septentrionale de l'archipel, et destiné plus particulièrement aux baleiniers $ c'est un des refuges les plus convenables pour des navires de toute classe. Il est assez grand pour recevoir, s'il le fallait, la moitié des bâtiments existant dans le monde entier. On y est approvisionné prompte* ment, et à des prix modiques, de tout ce que le paV6 peut oflVir.

La France , à son tour, a voulu donner aux Japo-

nais une idée de sa puissance maritime , et montrer son pavillon dans ces mers que ses baleiniers sillonnent, et que ses missionnaires brûlent de traverser. Le traité qu'en son nom l'amiral Guérin, pendant sou expédition de l'Indo-Chine, vient de conclure avec le royaume insulaire de Liou-Tchou (Liou-Kiou), tributaire du Japon, n'est-il pas déjà une étape vers cet empire ?

Pendant les guerres du premier empire français, l'Angleterre jeta plusieurs fois les yeux sur les îles de la mer Jaune. En 1809, lord Pellew, officier de la marine britannique, pénétra dans la baie de Nagasaki k la faveur du pavillon hollandais. Deux employés de la factorerie, qui croyaient se rendre auprès de leurs compatriotes , furent retenus prisonniers à son bord. Mais les Japonais , dans cette circonstance , prirent une attitude qui lui fit juger prudent de relâcher sa capture et d'évacuer promptement la baie.

Peu de temps après, les Anglais achevèrent de s'emparer des colonies hollandaises. Sir Thomas Stamford Raffles, homme adroit et entreprenant , ftit nommé gouverneur de Java, l'île capitale de ces établissements. Ce fonctionnaire s'empressa de* lors d'envoyer au japon des agents autorisés à prendre possession de ce comptoir au nom de son gouvernement, il fondait sur cette entreprise de grandes espérances. Mais dn fie put vaincre la pa-

triotique résistance du directeur, M. Doeff, qui couserva la factorerie à ses maîtres légitimes. La métropole était incorporée à la France ; les colonies, à l'Angleterre. Detsima, le petit établissement du Japon , fut le seul point de la terre où le drapeau des Pays-Bas ne cessa jamais de flotter.

Depuis la Restauration, l'Angleterre paraissait ne plus songer à l'archipel japonais; mais, la guerre de Chine , les concessions qui l'ont suivie, et qui vont être renouvelées, ont rappelé l'attention du monde commerçant sur ces parages. Elles sont évidemment un premier pas pour lui ouvrir le commerce de Nagasaki , en attendant que la marine britannique, fidèle à ses habitudes, prolonge jusqu'au Japon, par quelque occupation nouvelle, cette longue chaîne de points fortifiés qui, par Gibraltar, Malte, Aden, Labouan et Hong- Kong, relie déjà la Grande-Bretagne au Céleste- Empire. D'ailleurs, les succès du commodore Perry troublaient le repos de l'amiral Stirling : le Léopard et le Pavillon Étoile se suivent toujours de près dans la voie des conquêtes commerciales et maritimes. Où l'un a mis le pied, on ne tarde pas à voir paraître l'autre. A peine l'escadre américaine avait -elle obtenu son traité, qu'une escadre anglaise courait en négocier un pareil, et avec le même bonheur. Le drapeau tricolore, quand il lui plaira , pourra, lui aussi, à juste titre,

jouir de cet avantage à côlé des autres grandes puissances navales.

Décroissance des bénéfices des étrangers. — Articles d'importation. — Le ginseng. — Le saint de la montagne. — Objets manufacturés.

Chez les Orientaux, la durée est inséparable de la grandeur. Pour eux, la brusque élévation et la chute soudaine des empires, l'incessante mobilité des mœurs et des coutumes, sont des phénomènes incompréhensibles.

Les facteurs bataves sont habiles à se plier à cet esprit stationnaire : loin de vanter les progrès de notre civilisation , ils osent à peine les laisser voir. En effet, ce serait mal faire sa cour aux indigènes que de leur montrer que l'Occident a vécu , marché, multiplié ses inventions et perfectionné ses arts depuis l'époque où le Japon s'est retiré de lui. L'Europe leur est aujourd'hui représentée par des hommes qui portent encore avec le plus grand sérieux du monde le haut-de-chausses, le chapeau de feutre à la plume tombante, l'habit brodé, le jonc d'Espagne à pomme d'or, l'épée et les manchettes du costume moitié espagnol et moitié français de leurs ancêtres du xvir» siècle. Mais, comme

cette sorte de vêtement devient de plus en plus difficile à confectionner suivant les modes du temps, ils en sont arrivés, dans les jours de grande solennité, à un costume qui n'a plus de nom. Et, après les manières cérémonieuses des délégués de la factorerie, rien, en arrivant au Japon, n'étonne autant que l'étrangeté de leur mise. Ils doivent la conserver dans ce pays, où le spectacle de nos .modes changeantes nous ferait passer indubitablement pour des fous.

On se demande quel grand intérêt des Européens peuvent avoir à se travestir de la sorte, à se soumettre à tant d'exigences, à braver, pendant de longues années, l'ennui d'une étiquette minutieuse et d'une réclusion qui les assimile presque à des criminels d'État. Au xvn e siècle , et même au commencement du xvm e , la réponse était facile. A la vérité, on signalait en Europe, comme un pbéno* mène singulier, l'attitude humble et soumise que les vainqueurs de l'Espagne et des Indes, les dominateurs de l'Océan , prenaient vis-à-vis du souverain de quelques îles perdues aux antipodes. Mais enfin les sommes énormes que la Compagnie retirait du Japon pouvaient, à la rigueur , expliquer la métamorphose de ces républicains, si fiers en Europe , qui devenaient, à l'extrémité de l'Asie, d'obséquieux courtisans. Aujourd'hui, celte explication ne serait plus admissible» Depuis un siècle environ,

les bénéfices du négoce ne font continuellement que décroître.

Les principaux articles d'importation de la Hollande sont les objets manufacturés d'Europe et des Indes et les productions coloniales. Les employés de la factorerie se sont emparés de la spécialité des objets de luxe, de science et d'art» des médicaments, et de tout ce qu'il y a de plus facile et d plus avantageux à vendre.

L'importation officielle consiste en articles de lai* nage, tels que draps, casimirs, camelots» mérinos, ras, tapis ;

En articles de soierie, comme taffetas, armoisiiies, serges de soie, satins, damas, moires et autres étoffes riches unies ou brochées , draps d'or , fonds d'or et velours ;

En cotonnades, comme indiennes, toiles de coton d'Europe et de Bengale, tafaquelas, hamans ;

En articles de mercerie, comme fils et cotons à coudre ;

En dents d'éléphant, en cuirs de vache, en écailles, en peaux de raie, en dents de narval, en cornes de buffle , bois de calamba , bois de calialour, bois de sapan , cachou du Bengale , sucre , badiane ou anis de Chine, clous de girofle, antolfes de girofle oïl clous-matrices, muscade, poivre , ducatonsde Hollande, piastres d'Espagne, étain, plomb et mercure.

Un vaste champ d'importation est ouvert au tambang ou petit commerce : c'est ainsi que les Japonais appellent celui des particuliers. Nous n'en citerons que les articles les plus saillants. Ce sont, parmi les matières premières et brutes : l'aloès , l'antimoine , l'assa-fétida , le benjoin , le bleu de Prusse, l'ambre, l'hématite, cette pierre de couleur sanguine dont on fait des crayons , le corail, l'huile de caieput, liqueur claire et transparente d'un beau ver l, qui provient des Moluques, et que les Allemands emploient comme antispasmodique. Ce sont ensuite : le chocolat, l'huile de coco , le copahu, la noix de galle, le bois de gaïac, la gomme arabique, l'ipécacuana, le lichen d'Islande, les yeux d'écrevisse, les liqueurs, les amandes, la manne, l'huile d'olive, l'opium, la noix de pinan, le rotin, le safran, et le safre ou carthame officinal, communément appelé safran bâtard.

Cette dernière plante, originaire d'Egypte, et dont les fleurs sont principalement employées dans la teinture des étoffes de soie, fournit aussi par ses étamines ce beau rouge végétal qui , dans les pays d'outre-Gange, de même que chez nous, tient une place considérable dans les préparations des peintres et dans la toilette des femmes. Nous devons encore citer le sel ammoniac , le bois de sandal , le séné, la térébenthine de Venise, les nids d'hirondelles salanganes , souvent achetés leur poids eu

argent, le sum, ou ginseng, cette panacée des Japonais et des Chinois qui, s'il faut en croire des témoins véridiques, se paye quelquefois, dans ces pays, au taux de plusieurs milliers de francs le demi-kilogramme.

On sait qu'en Orient une longue vie est considérée à la fois comme le plus grand des biens et comme la récompense de la vertu. La superstition s'est mêlée à cette croyance, et le ginseng, recueilli dans certains lieux et dans certaines circons lances , passe encore, en Chine et au Japon , pour un élixir d'immortalité. L'un des empereurs de Chine , Chi- Hoang-ti, qui régnait vers l'an 220 avant J. C, envoya trois mille jeunes gens des deux sexes à la recherche de la montagne enchantée de Ponglaïchan, pour y faire cueillir ce remède merveilleux par des mains pures. Nid ne revint; mais une légende qui s'est conservée au Japon rapporte qu'un saint, séparé du inonde, habite cette montagne; qu'elle est inaccessible au milieu des mers; que les palais et les maisons y sont d'or et de diamant, les oiseaux et les quadrupèdes blancs comme la neige, et que, pour prix de ses vertus surhumaines, le pieux solitaire possède la panacée qui doit éterniser son existence.

Entre les objets manufacturés que le kambang livre au Japon, les plus remarquables sont : le cuir de Maroc et de Perse, le cuir doré dit de Cordoue,

le filigrane d'or et d'argent, les ouvrages de passementerie, les nattes enjoncde Java, le papier peint, les livres hollandais , les peintures sur cuivre , les lithographies, For en feuilles, les ouvrages en cuir , tels que ceintures, ceinturons, etc., les marchandises en plaqué, les boutons de métal, les boucles, les bijoux en faux, le fer-blanc et les objets de cette matière, tant étamés que plaqués ; puis les lampes, les fusils de chasse, les pistolets et d'autres armes, les ouvrages en acier, la coutellerie, les instruments de chirurgie , les montres de toutes grandeurs , av§c ressorts et verres de rechange, les horloges, les carillons, les instruments d'optique, les télescopes, les lunettes, les ouvrages en grès, la faïence, la porcelaine, la verroterie dorée, polie et coloriée, les miroirs, le verre à vitre , les lustres , les pierres fausses, les perles fines, les agates, les grenats, les perles en verre , et beaucoup d'autres objets de bijouterie, de quincaillerie et de pharmacie.

Exportation; prohibitions. — La cire végétale et l'arbre à radis.

L'exportation officielle se réduit jusqu'à ce jour à deux articles , le cuivre en barres et le camphre.

D'ailleurs , toutes les autres matières brutes et productions manufacturées de l'empire japonais,

à l'exception de quelques articles prohibés, sont offerts à l'esprit de spéculation individuelle des Européens.

Il est absolument défendu d'exporter des ouvra* ges ou des cartes géographiques, ainsi que des mon* naies d'or et d'argent.

Cette double défense s'explique, d'un côté, par la crainte excessive d'être .surpris sur des points faibles ou mal gardés, et, de l'autre , par la nécessité, que nous avons déjà signalée, de conserver les métaux monétaires du pays , en échange desquels les Hol» landais ne donnaient que des objets de fantaisie. La prohibition 6'étend également aux armes et aux armures ; c'est un trait de la politique orientale > qui veut empêcher à tout prix que les étrangers puissent s'apercevoir de l'infériorité de l'industrie militaire. Du reste, si les Japonais ne peuvent lutter contre nos inventions, l'excellente qualité du fer et la bonne fabrication des sabres et des lances leur donnent, sur les autres peuples du nord-est de l'Asie , un avantage auquel souvent ils ont dû la victoire, au moins autant qu'à leur vaillanqe dans les combats. En Corée, en Chine et dans les pays environnants, rien n'est plus recherché qu'une arme japonaise.

Défense est donc faite à tous les habitants , sous peine de mort, de communiquer aux Hollandais des armes, même en dessin. C'est dans une pensée ana-

logue de prudence que l'exportation d'objets du culte est interdite au Japon. Les autorités veulent empêcher par là toute comparaison hostile entre leurs religions et le christianisme. On ne peut non plus faire sortir du pays les tableaux ou images quelconques concernant l'État, l'armée ou la religion.

Les articles d'exportation les plus recherchés du commerce qui se fait entre les employés des deux gouvernements agissant pour leur propre compte sont la cire végétale, les cannes en racine de bambou, le saké ou bière de riz, lesoya, la moutarde, les soieries, parmi lesquelles les crêpes dits de Chine tiennent le premier rang, les étoffes moitié soie , la toile impériale, les corbeilles enbambou, les ouvrages laqués , le jonc d'Espagne , les parapluies, les ombrelles, les éventails, divers vêtements et objets de quincaillerie, de porcelaine et de faïence.

Quelques-uns de ces articles méritent attention, entre autres la cire végétale, extraite des fruits du rhus succedaneum , et presque aussi bonne que celle des abeilles. On en fait des bougies dans tout l'archipel. Autrefois on exportait beaucoup de cette cire , non-seulement à Java , mais en Europe. Tant que les consommateurs la prirent pour une substance animale, elle fut très-recherchée, à cause de la modicité de son prix, qui est d'environ 140 francs par quintal ; mais on ne tarda pas à s'apercevoir

que les bougies de cette cire donnaient de la fumée : et pourtant, si nous savions en tirer le même parti que les Japonais , peut-être la cire végétale pourrait-elle devenir un grand article d'échange avec l'Europe. Ces insulaires composent les mèches de leurs bougies de manière qu'il ne s'en échappe jamais cette fumée dont on s'est plaint si vivement aux Indes. Au lieu d'un corps épais de coton , ils façonnent un tube de ce papier du Japon si remarquable par sa finesse et sa solidité. Après l'avoir enduit de la moelle du jonc épars, ils l'entourent d'un fil de soie qui s'y colle aisément. La fumée alors se concentre dans le tube et se consume avec lui, comme celle de nos lampes astrales.

L'arbre à cire a l'apparence .et la grandeur du pommier d'Occident , aux feuilles près , qui sont ailées. 11 est souvent l'objet d'une méprise assez risible de la part des matelots hollandais. A l'approche de l'hiver , quand il a perdu son feuillage , les habitants de la campagne couvrent ses branches de gros radis qu'ils font sécher à l'air avant de les saler. Les Européens , ayant vu cette apparente récolte , ont pris ces fruits d'un nouveau genre pour une production naturelle du rhus succedaneum. Telle est l'origine de son nom vulgaire d'arbre à radis.

Les bouteilles à vin sont très -estimées au Ja-

23fc LE JAPON CONTEMPORAIN.

pon , où Ton ne fabrique point de verre. Nos navigateurs peuvent trouver dans ces ustensiles de si peu de valeur un excellent objet de commerce avec les pêcheurs japonais qu'ils pourront rencontrer en mer. Ces hommes regarderaient l'argent et las marchandises d'Europe comme des objets de contrebande , qui les épouvanteraient au lieu de les attirer.

i£0 Chinois au Japon; leur commerce — Importation d'images prohibées; punition, — Objets de vente. — Trafic des sujets russes des Kouriles ; chasse à la loutre , au renard , à l'aigle e$ au phoque.

La distance de la Chine au Japon n'est pas grande. Disons cependant, en passant, que le trajet est excessivement dangereux; et, chose étrange! malgré cette proximité , les Chinois aussi sont obligés d'employer des interprètes, On pourrait croire qu'entre ces deux pays si voisins il existe une complète parité de mœurs et d'habitudes : il n'en est rien. Le langage , le vêtement , le caractère , tout est différent. Us ont cependant quelques points de contact par les sectes religieuses, le confucéisme entre autres, par les caractères calligraphiques, par certains usages communs , et enfin par la figure, le teint, l'aspect extérieur et la constitu-

tion même; tout cela résultant principalement d'an* ciennes et fréquentes émigrations de Chinois dans quelques îles méridionales qui dépendent du Japon,

Les Grecs et les Romains, comme on le sait, con» naissaient les Chinois sous la dénomination de Sértoaniens et de Sères. A cette époque déjà , ce peuple répandait ses marchandises dans tout l'Orient. Son principal commerce était néanmoins dans la partie orientale de l'archipel indien , c'est-à-dire dans les îles situées à l'est de Sumatra et de Nalacca.

Depuis la dernière conquête de la Chine par les Tartares-Mant choux , plusieurs milliers de Chinois, protestant par le refus de se soumettre aux ordres de leur nouveau maître, qui leur commandait de se raser la tête à la manière des vainqueurs, abandonné» rent leur patrie et se réfugièrent dans ces mêmes pays où ils faisaient auparavant leur négoce.

Ce peuple avait trafiqué de temps immémorial au Japon ; mais lorsque la Chine , sous les règnes de différents. empereurs, était fermée comme l'est aujourd'hui le Japon lui-même , ses nationaux ne se trouvaient qu'en petit nombre dans ce dernier empire; car, pour échanger leurs productions contre celles de leurs voisins , et même pour corn* muniquer avec eux , ils étaient obligés de transgresser une défense sanctionnée par les pénalités les plus sévères. Dans cette situation , les habitants du littoral de la Chine et des liés qui en dépendent,

stimulés par l'esprit mercantile qui leur est propre, cherchèrent en secret les moyens d'équiper quelques jonques , et de passer de temps en temps , en contrebande , dans l'archipel japonais.

Sous les conquérants mantehoux, il en fut autrement. Cette dynastie, favorable à la liberté du commerce, laissa, pendant les premiers temps, ses sujets voyager à leur gré dans les pays étrangers, et leurs nationaux pénétrer sans opposition dans son empire : aussi , durant cet intervalle , les Chinois avaient-ils considérablement étendu leur commerce avec la plupart des nations de l'Asie orientale, et surtout avec les Japonais , qui leur avaient toujours fait bon accueil, peut-être à cause du rapport qui existe plutôt entre la religion / la littérature , les arts , les sciences et les usages extérieurs des deux nations, qu'entre leurs caractères.

Dans l'origine , les navigateurs chinois abordaient à Oosaka, la grande ville de commerce de l'empire du Soleil; mais les Portugais leur montrèrent le chemin de Nagasaki , dont le port est plus sûr et d'une approche plus facile. Leur nombre s'accroissant de jour en jour, ils bâtirent dans cette ville jusqu'à trois temples, dans chacun desquels on parlait un des principaux dialectes de la Chine. L'affluence des jonques, arrivant chaque année avec un fort équipage, excita bientôt l'esprit soupçonneux et prévoyant des Japonais, dans un

moment où, pour conserver leur indépendance, et au prix d'une guerre civile , ils venaient d'expulser avec beaucoup de peine les colonies européennes. Les négociants du Céleste-Empire furent soumis aux mêmes restrictions que ceux des Pays- Bas. Le havre de Nagasaki devint le seul qui leur fût accessible , et le gouvernement japonais limita leur navigation à soixante-dix jonques par an. Quelques-uns d'entre eux avaient été convaincus d'avoir prêté leurs services aux missionnaires, soit à prix d'argent, soit parce qu'ils étaient chrétiens euxmêmes. Scandale inouï! Les propagandistes aux yeux obliques, à la tête rasée, ornée de l'inévitable queue, avaient osé introduire furtivement dans ce pays des catéchismes catholiques imprimés à Pékin, des images et jusqu'à des porcelaines représentant le Christ, la Vierge et les saints !

Il était urgent de parquer de telles gens, désormais considérés comme aussi dangereux que les chrétiens d'Europe, dans un lieu où il fût facile de les surveiller. On commença par leur assigner pour demeure un jardin fort agréablement situé dans le fond du port; mais, au moment où ils y pensaient le moins, ce jardin, tout à coup entouré de hautes palissades, isolé par des fossés, fermé par de doubles portes , devint pour eux une véritable prison, qui , depuis ce temps-là, fait pendant à l'ile hollandaise.

La soie non ouvrée de la Chine et du Tonquin, les étoffes de soie et de laine, le sucre, la pierre de calamine et les ouvrages qu'on en fait, la térében* thine extraite du pistachier, les gommes, la myrrhe, l'agate, les bois de Calambouc, de Tsîampa, de Cambodje et des pays voisins, le précieux camphre de Baros, de Bornéo, et la racine de canne à sucre sauvage de Corée, c'est-à-dire ce fameux ginseng, enfin découvert, trésor de la médecine de l'extrême Asie 9 auquel nous aussi pouvons demander l'immortalité, car nous le voyons actuellement en vente à Paris; enfin, plusieurs autres médicaments simples ou composés de là Chine* sans compter les livres de philosophie et de théologie qu'on y imprime, tels sont les principaux objets d'importation du commerce chinois au Japon. Mais depuis la coupable introduction de livres chrétiens dont nous avons parlé tout à l'heure, tous les imprimés de cette provenance doivent passer & la censure avant d'être vendus. Cette institution préventive est dirigée par une administration composée de prêtres et de savants.

Le comptoir jouit du privilège de trois ventes par année : une de vingt jonques au printemps ; une de trente en été , et la troisième de vingt en-* core en automne.

Les Kouriles, sujets de la Russie, font de temps immémorial le commerce avec les provinces sep-

tentrionales de l'empire du Soleil Levant, dont ils sont voisins.

Ce trafic s'opère là , de peuple à peuple , aussi régulièrement que si les conditions en eussent été stipulées dans un traité. On y montre de part et d'autre un ordre, une probité, qui ne laissent rien à désirer. Les Russes portent chaque année aux Japonais des peaux de renard, de loutre marine et de phoque, des aigles, ou seulement des queues de cet animal, dont les plumes sont fort recherchées par ces derniers pour garnir leurs flèches; puis des fourrures* Ils reçoivent en échange du riz, des toiles de coton , des vêtements , surtout des robes , du drap , du tabac, des pipes, des meubles, des ustensiles en laque, et toutes sortes de petits objets dé fantaisie* Les affaires se négocient de gré à gré entre les parties, sans aucun préjudice pour Tune ou l'autre , les prix étant presque toujours les mêmes. Pour une peau de loutre marine bien entière, le Kourile reçoit dix grands sacs de riz ; pour une peau de phoque , dix petits sacs ; pour dix queues d'aigle , vingt petits sacs ou une robe de soie ; pour trois queues, une robe de coton doublée et ouatée; pour dix ailes du même volatile, un rouleau de tabac en feuilles.

Les Kouriles emploient plusieurs moyens pour s'emparer de ces différents animaux , dont la dépouille leur est si utile. En été, quand la mer est

calme et qu'ils peuvent sans danger s'éloigner du rivage, ils vont dans leurs baïdars attaquer la loutre à coups de flèches. L'hiver, ils l'attendent le long de leurs côtes , ou bien la prennent dans des filets qu'ils dressent entre les rochers où se tient cet amphibie. Quant au renard, on a trois manières de le chasser dans les Kouriles. S'il se trouve à portée de fusil, on l'abat avec la carabine rayée; se tientil à plus grande distance, on l'attire dans un piège, comme au Kamtschatka. L'ennemi des bassescours, attiré par l'appât dont cet instrument est garni, n'y a pas plutôt touché, qu'un fer aigu tombe sur lui et le tue. Le troisième genre de chasse consiste à attacher un goëland dans l'endroit où l'on a aperçu la bêle fauve ; on tend des filets autour de l'oiseau, et son cri attire le quadrupède affamé, qui, au moment où il vient saisir sa proie, tombe dans les lacets disposés à cet effet.

Ces insulaires se servent encore des goélands pour la chasse aux aigles , et voici de quelle manière. Ils construisent une petite cabane, au-dessous de laquelle est ménagée une ouverture. Dans l'intérieur, ils attachent solidement un goéland. L'aigle fond sur sa proie, la prend dans ses serres, et, pendant qu'il s'efforce de la détacher ou qu'il s'arrête pour la dévorer, le chasseur a tout le temps de l'atteindre. Quant aux phoques, ils sont tirés à coups de carabine. Dans les îles de Baschaoua

et d'Ouschissir, c'est avec des chiens qu'on chasse le renard. A Schoumschou et à Pararaouchir, on les attelle en outre à des traîneaux ; et quand ces fidèles animaux ont rendu ainsi à leur maître de bons et longs services, celui-ci en conserve le souvenir d'une façon qui ne fait guère honneur à la reconnaissance dans notre espèce : il prend leur peau pour s'en faire un vêtement d'hiver.

Situation politique de l'empire; force morale des indigènes. — Popularité et sécurité du gouvernement. — Sympathies et antipathies nationales.

Dans ce mystérieux empire, isolé déjà, et naturellement défendu par ce$ furieux typhons qui, les trois quarts de Tannée, rugissent sur ses côtes, par les mille écueils dont ces mêmes côtes sont semées, par la constitution, tantôt montagneuse, tantôt aquatique du sol, un seul homme, souverain de l'État, commande à tout, même au grand pontife, au chef de l'Église. Maître par conséquent des corps et des âmes, appuyé d'ailleurs sur une aristocratie ou dévouée, ou soumise, ou désarmée, il est craint et en même temps aimé d'un peuple heureux de se sentir dominé pour son honneur et son intégrité. Ce dieu terrestre fait donc mouvoir lui seul et à son gré tous les muscles et toutes les fibres du corps social. Néanmoins, les défauts ou les écarts impré-

vus de son caractère sont contenus par l'autorité de sages traditions gouvernementales auxquelles il ne peut, quoique tout-puissant, se soustraire. Peut-être le sont-ils mieux encore par le redoutable contre* poids de l'esprit national qui, plus d'une fois déjà, dans son terrible radicalisme , n'a pas reculé devant les expédients les plus extrêmes pour s'affranchir d'qn autocrate dangereux , et , respectant toutefois le plus possible le principe traditionnel de l'hérédité , lui donner un successeur plus capable , lors* que, aux yeux des politiques, ce changement semblait impérieusement réclamé par l'intérêt public.

Et quel est ce peuple dont un monarque, son incarnation vivante , dispose ainsi î C'est im peuple brave jusqu'au mépris de la vie , et la jouant pour le plus léger point d'honneur. C'est un peuple tellement profond et fin que, sur le terrain de la diplomatie, il a triomphé des nations les plus civilisées de l'Europe, C'est encore un peuple susceptible aussi de s'approprier, avec la plus grande promptitude et la plus grande facilité, tous les perfectionnements de la science militaire ou nautique, le jour où il aura compris que ce progrès est devenu nécessaire à la conservation de son indépendance. Enfin, c'est un des plus beaux peuples du monde.

Voilà pourquoi, selon toute probabilité, la plupart des publicistes se font illusion lorsqu'ils jugent,

dans un conflit, le Japon vaincu d'avance par la supériorité incontestable, il est vrai, immense à certains égards, des moyens d'attaque dont disposent les nations occidentales, sur les faibles moyens de défense que peut mettre en œuvre un pays qui , en fait d'instruments de guerre , en est encore aux mousquetons et aux mortiers du xvi 6 siècle.

Cependant l'équilibre des forces s'établit par les compensations. La supériorité mécanique s'apprend ; mais ce qui ne s'apprend pas, c'est la supériorité morale : et celle-là, les Japonais la possèdent au plus haut degré. Nulle société humaine n'aime plus qu'eux ses institutions , ses mœurs , en un mot, sa patrie. Le pays, pour eux, n'est pas dans le coin de terre, dans la cabane ou la cité qu'ils habitent. Élevés au-dessus de ce patriotisme fétichiste, les Japonais, prêts à sacrifier à la cause de la nationalité leurs foyers, leurs champs, leurs femmes , leurs enfants et leur propre vie , retrouveront le sol natal partout où , comme Énée , ils auront pu transporter leurs dieux lares, c'est-à-dire ce moule moral , cette pensée organisatrice , cette physionomie originale par laquelle un peuple se renouvelle et se perpétue toujours, en quelque désert que ses derniers débris aient été jetés par les tempêtes des mers ou les perturbations politiques. Allez donc user vos machines de destruction, si puissantes qu'elles soient, sur quarante millions

d'hommes marchant comme un seul, adroits, robustes, intrépides, et si fiers de leur patrie, de la céleste origine qu'ils lui prêtent, du bonheur éternel qui, dans leur foi, les attend quand ils seront morts pour elle, que chacun d'eux, soit qu'il affirme, soit qu'il menace, ne trouve rien de plus fort, pour attester son énergie ou sa véracité , que de dire : « Je suis Japonais ! » Essayez de forcer des combattants qui, la foudre de l'étranger pénétrant dans leurs golfes et leurs détroits, dût-elle incendier leurs légères demeures, n'hésiteraient pas à se réfugier dans les inextricables replis de leurs archipels et jusque sur le sommet de leurs plus âpres montagnes l

C'est encore une erreur de croire que, parce que le Japon est composé de plusieurs principautés, on pourrait facilement réussir à les détacher du faisceau féodal auquel elles appartiennent. Cette féodalité, on l'a vu, n'existe plus guère que de nom. Tous les postes importants de l'État sont occupés par des fonctionnaires dévoués à la dynastie actuelle. Les empereurs de l'ancienne race , qui n'ont conservé que leur titre et les dehors du pouvoir spirituel, ainsi que ceux des princes gouverneurs de provinces qui sont leurs parents , se trouvent réduits à la plus complète impuissance, quoiqu'ils jouissent toujours des plus grands honneurs et de la plus magnifique représentation. Enfin, il faudrait un volume entier

pour décrire dans tous ses détails le luxe de lois et de mesures ultra-vénitiennes par lesquelles une royauté, d'ailleurs populaire, je le répète, s'est plus que suffisamment armée contre toute conspiration et toute révolte de la part de ses grands vassaux.

On a parlé aussi de s'emparer de l'une des lies du Japon et de s'y maintenir contre toutes les forces de l'empire, à l'aide d'une puissante marine* Il est certain qu'à la rigueur, pour une nation comme les États-Unis, par exemple, il n'aurait pas été impossible d'exécuter une entreprise pareille*

Du reste, il est essentiel de bien se rendre compte des motifs de l'isolement dans lequel les Japonais se sont tenus depuis le milieu du xvn e Siècle. Doués d'une assez grande intelligence pour discerner, en chaque matière, la différence entre dent situations, ils sont gens à renoncer, en tout ou en partie, à leur système actuel, du moment où ils s'y croiront engagés par l'intérêt de l'empire. C'est ainsi que, malgré leur prévention traditionnelle contre les peuples chrétiens, le désir d'être constamment instruits des mouvements de l'Europe par un allié trop faible ou trop pacifique pour mettre leur indépendance en péril, leur a fait conserver les Hollandais. Ces vieux routiers de l'Océan, paralysés par une longue habitude de la richesse et ne continuant plus, en dehors de leurs colonies, que de* transactions héréditaires, sans faire usage de leurs grands

capitaux et de leur incomparable crédit pour les augmenter, se sont toutefois sentis piqués d'émulation, lorsqu'ils opt vu les Américains aller sur leurs brisées dans un domaine commercial dont le monopole deux fois séculaire était surtout pour eux une question d'honneur. Ils ont fait immédiatement des démarches afin de profiter des nouvelles dispositions du siogoun» et de se faire accorder un traité de commerce plus avantageux que les conventions antérieures. Mais ce peuple de millionnaires qui, chez lui, laisse aujourd'hui faire ses affaires par des Allemands, saura- t-ii secouer assez son apathie pour lutter d'audace et d'entreprise* au bout du monde, contre les Anglais et les Aîné* ricains î

Je disais, il y a deux ans : « Le Japon a vu, comme une belle et riche héritière, s'empresser autour de lui les plus séduisants partis. » Aujourd'hui les événements ont marché : dorénavant , il ne peut plus tarder à faire un choix parmi les honorables alliances qui lui sont offertes. Dans l'état actuel de la civilisation générale, des considérations purement nationales, quelque respectables d'ailleurs qu'elles puissent être , ne sauraient autoriser plus longtemps un peuple à se soustraire à la glorieuse communion humaine que nous pouvons espérer. L'Afrique elle-même, ce dernier des grands refuges de la barbarie, s'ouvre en ce moment,

de toutes parts, aux bienfaits de l'initiative occidentale : ce n'est pas le Japon savant, riche et civilisé, qui peut rester en arrière. Mais de quel côté tournera- 1 -il ses préférences? Si l'inclination naturelle devait décider la question, la communauté d'origine des deux races, le peu de distance qui sépare Ochotsk et Sitka de Nagasaki et d'Yédo , le précédent de ce cabotage actif qui se fait d'ancienne date entre les Kouriles russes et japonaises, l'analogie plus grande des caractères, des mœurs et des institutions politiques, rendraient un rapprochement plus compréhensible avec la Russie, tartare, agricole, monarchique et féodale comme le Japon, qu'il ne le serait avec l'Angleterre et l'Amérique, dont les peuples de famille anglo-saxonne, principalement voués au commerce, àl'industrie manufacturière , sont gouvernés par des lois libérales et démocratiques. La marine russe n'est pas assez entreprenante , ni la population de la Russie Asiatique assez considérable pour effrayer beaucoup les Japonais ; celle de la Russie d'Europe est trop éloignée. De longtemps encore, les armées de ce pays ne sauraient être une menace pour un voisin dont il est séparé par la mer et par ses provinces les plus vastes et les plus désertes. On s'est fortement exagéré, sous ce rapport, la signification des établissements russes de l'Amour et du Séghalien. Féconds pour le commerce, ils ne sauraient, avec leurs

garnisons de cinq ou six mille hommes, inquiéter politiquement, d'une manière sérieuse, aucune partie de la Chine, et encore moins le Japon. Il n'y a donc guère que les mikados, nécessairement jaloux de leur pouvoir spirituel, dont l'avis pourrait être contraire , et il l'a été déjà , aux propositions des

czars , chefs d'une religion d'État qui se prétend la seule orthodoxe.

Mariages de raison des empires ; dangers qui menacent le Japon. — Probabilité d'une solution pacifique.

I Cependant les sympathies et les antipathies de nature ou d'institutions ne suivent pas toujours leur pente sans obstacle; il intervient quelquefois des cas de force majeure déterminant des alliances d'intérêt, des mariages de convenance. Si, de notre temps, les unions conjugales des souverains sont , plus qu'autrefois , dictées par l'inclination du cœur, celles que les nations contractent entre elles obéissent , plus qu'autrefois aussi , à -la voix de la raison. Quoi qu'on veuille ou qu'on fasse, l'intérêt commun finit par l'emporter sur les préjugés et les routines diplomatiques. En droit, les concessions que la cour d'Yédo a faites à l'Amérique et à l'Angleterre , et qu'elle a cherché à restreindre autant

que possible, ne sont pas même l'équivalent des privilèges si minimes auxquels les Hollandais ont été réduits au Japon dans les derniers temps ; rien n'est plus vrai. De fait, ils le seraient encore bien moins, si cela dépendait du siogoun; rien n'est plus vrai encore. Tout dénote qu'il a eu la main forcée, qu'il entr'ouVfe son empire malgré lui, de mauvaise grâce; qu'il ne demanderait pas mieux que de prendre sa revanche; et, l'exclusivisme japonais d'une part, le go ahead des yankees de l'autre, tous les deux opiniâtres , tous les deux implacables, devant inévitablement se trouver en conflit, il faudra s'attendre à chaque instant à des différends, qui, dans un autre siècle que le nôtre,' malgré la conclusion d'une paix plâtrée , auraient pu facilement dégénérer en hostilités.

H n'en sera rien, croyons-nous, et l'on se mo* dérera de part et d'autre* Le Japon, qui a déjà cédé devant les quatre cents canons du commodorc Perry, est une nation trop sage et de trop d'expé* rience pour ne pas se rappeler en temps opportun que , si les États-Unis peuvent difficilement le sub* juguer, ils pourraient beaucoup lui nuire, bombarder ses ports opulents , faire des razzias sur ses côtes prospères, le plonger enfin dans une crise des plus graves dont il ne lui serait possible de sortir que s'il parvenait, après beaucoup de souffrances et de pertes» à transformer pïomptement son

système de défense et à modifier, jusqu'à un certain point, toute son organisation sociale. D'un autre côté, l'Amérique , n'en déplaise aux prétentions de ses boute-feux, se soucierait peu, probablement* de se lancer dans une entreprise pareille. Il rie suffirait pas des forces médiocres que le cabinet de Washington a pu envoyer dans la mer de Chine. L'Union Américaine, jusqu'à présent , ne possède pas une marine considérable. N Elle pourrait» à la vérité, s'en créer une en peu de temps , et la rendre excellente , non-seulement parce qu'elle a le nerf de la guerre & sa disposition, mais, ce qui est plus essentiel encore, parce qu'elle possède une multitude de bons matelots et de hardis baleiniers propres au service militaire, et montant des bâtiments d'un fort calibre, dont beaucoup ont été construits dans la prévision de cette éventualité*

Toutefois on nous permettra de croire que, si jamais l'Amérique se décidait à un tel effort, ce se* rait en vue d'une nécessité absolue et non d'une question de simple utilité, telle que le négoce du Japon. Ce pays n'est pas vulnérable par la démoralisation d'une population énervée, comme Je Mexique et les autres États de l'Amérique centrale ; par la connivence d'une race d'esclaves d'origine étrangère, sans patriotisme et n'aspirant qu'à la liberté, comme Cuba; ou par celle d'une immigration d'Américains du Nord créée antérieurement à

l'annexion et de nature à la préparer, comme le fut le Texas et le sont aujourd'hui les îles Sandwich. La conquête d'un point quelconque du territoire japonais, surtout l'occupation d'une lie de quelque importance, ne saurait s'effectuer sans le secours d'une forte armée de débarquement. Cette armée, l'Amérique devrait la lever d'abord, ensuite la transporter et l'entretenir pendant un temps indéfini dans un pays où tout serait contre elle : en premier lieu, les éléments, comme je l'ai dit, si furieux dans ces parages; ensuite les hommes, parfaitement capables de recourir à cette lutte de guérilleros sur une grande échelle, où l'eau et le feu servent à faire le désert autour de l'ennemi , où la source même dans laquelle il veut tremper ses lèvres est empoisonnée. Quel déploiement de forces , quelle habileté dans la direction , quels frais énormes ne nécessiterait pas une invasion semblable à de telles distances! Et, dût -elle enfin réussir, aboutir du moins à une occupation permanente, le résultat, devant Panimosité qu'elle produirait , ne risquerait -il pas de rester fort audessous des espérances et des sacrifices ?

L'Angleterre, sans doute, fera le même raisonnement. Les deux nations rivales se contenteront, quant à présent, des avantages qu'elles ont obtenus et de ceux qu'elles pourront gagner encore par des moyens pacifiques. Bientôt, croyons-le, la force

des choses, l'attraction et les besoins réciproques des peuples , la grande loi d'échange , à laquelle aucun d'eux ne peut se soustraire , amèneront un commerce actif d'idées et de productions entre notre Occident si mobile et le Japon, désormais connu comme la dernière expression de la plus extrême stagnation orientale. Les faits, à notre époque , ne marchent pas : ainsi que la lumière , ils dévorent l'espace ; ainsi que l'électricité , aussi prompts qu'elle, ils étonnent par leur soudaineté. Qui sait? à l'heure où nous écrivons, déjà peut-être nos légers pyroscaphes et les rapides voiliers de nos riches marines marchandes vont-ils porter aux Japonais , avec nos arts et nos sciences , les merveilleux produits de l'industrie européenne, afin de nous conquérir en retour l'amitié d'un peuple intelligent et d'abondantes cargaisons formées des provenances si belles et si variées de l'heureuse Terre du Soleil.

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