‹ Le Japon contemporainChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE PATS.

Motifs de l'intérêt qu'inspire la connaissance du Japon. — Depuis quand il est connu. — Passage des Européens. — Persécutions religieuses. — Géographes japonais. — Voyageurs et savants d'Occident.

L'ambition politique, l'intérêt commercial, l'avide curiosité qui caractérisent les peuples doués de l'esprit de conquête intellectuelle , tels sont les motifs de l'attention croissante que nous voyons se porter sur les pays lointains.

Nulle part, dans les deux mondes, l'héritage des Portugais et des Espagnols n'a été perdu. Dans l'Inde particulièrement, l'Angleterre s'agrandit tous les jours sur le continent, et sa rivale, quia dû lui céder ses possessions de la terre ferme, domine *ur la presque totalité des îles. En Chine ,

le commerce autrefois si borné de l'Occident promet de devenir de plus en plus considérable. Seul , le Japon nous montrait le phénomène d'un pays riche, civilisé, assidûment fréquenté, au xvp siècle, par toutes les nations commerçantes et rentré depuis dans un isolement absolu et volontaire.

Par suite des nouveaux traités, cette situation étrange n'existant plus, le moment est venu de vulgariser dans l'Europe moderne la connaissance d'un grand empire dont l'accès occupait déjà le génie de deux hommes d'État éminents, Colbert et Louis XIV.

De la fin du siècle dernier seulement, et du commencement de celui-ci, datent, relativement au Japon, les premiers renseignements sur lesquels il est permis de fonder quelque certitude. La situation géographique , l'étendue et môme le véritable nom de l'empire japonais, étaient pour les Européens un profond mystère, La rapide et brillante apparition qu'Us firent au sein de ses deux splendides capitales ne laissa guère de traces que dans le souvenir des voyageurs. Pour quelques-uns, cette terre d'or et de feu avait tellement d'attrait qu'ils préférèrent la mort à la fuite. Pour les autres , la plupart zélés observateurs et apôtres de la foi catholique, la pensée du sang versé dans les persécutions religieuses, le douloureux tableau

des martyres, et surtout le regret à jamais déplorable d'un aussi puissant empire fermé aux idées et à la civilisation chrétiennes, fut tout ce qui resta.

C'est donc, dans les derniers temps, des Japonais eux-mêmes, que Ton eut les moyens de renouveler connaissance avec leur important pays. Des esquisses géographiques, tracées de leur main avec une complète fidélité, sont heureusement, mais par subterfuge , tombées entre celles de na* vigateurs et de cartographes oapable* d'en faire un bon usage. Titsingh, Laxmann, Broughton, dé Krûsenstern, Klaproth, Siebold, d'autres encore, ont possédé de ces curieux originaux. Les soigneuses investigations, les études pratiques des explorateurs Gore, King, de La Pérouse, Colnet, Golownin , Hall , Maxwell et Otto de Kotzebue , ont déterminé localement et par des moyens astronomiques les points les plus remarquables du littoral japonais , de ses dépendances et des pays tribu-* taires. On leur doit aussi le relové d'une partie notable des côtes , des baies et de plusieurs ports. Grâce à ces travaux , la navigation autrefois ai périlleuse du lapon devient tous les jours plus facile.

Iles et rochers. — Nombre. — Principales îles; leurs noms, les groupes. — Lieues carrées de surface. — Science cartographique des indigènes. — Étymologie du mot Japon. — Diverses prononciations.

Quelques mots de topographie, de statistique, quelques détails indispensables pour rappeler les faits géographiques au lecteur studieux, et nous entrerons de plain-pied dans ce paradis de la stabilité des idées, dans cette patrie des révolutions du sol.

Trois mille huit cent cinquante îles ou rochers composent, vers le centre de l'océan Pacifique, le Japon proprement dit. Nipon , Kiousiou et Sikok , trois grandes îles, sont les principales. Viennent ensuite Sado, Tsousima, Aouadsi, Tanégasima, Iki, Yaksima, Oosima, Hatsidsiosima, Amaksa et Firato, comme îles de second ordre, et la nature a formé des groupes que les Japonais désignent par le nom de celle des îles qui a le plus d'importance. Parmi ces groupes sont Oki , Gotô , Kosiki, Nanasima, etc., sans compter un grand nombre d'îlots. Yedso, les Kouriles méridionales, Kounisari et Sikotan , que les Russes , proches voisins, appellent Kounaschir et Tschikolan, constituent, avec Yétorop, Ouroup, le sud de Krafto (le

nord appartient à la Russie), le groupe Monin (Bonin) et les îles tributaires de Lioukiou, les dépendances politiques et géographiques du Japon. L'empire des fils du Soleil s'étend ainsi sur un vaste espace de terre et de mer, varié de climat et riche de fécondité. Avec ses dépendances, il couvre, à la surface du globe , 25 degrés de latitude sur 27 de longitude ', 390 625 lieues carrées.

Les données géographiques étaient, il y a peu de temps encore, si imparfaites que, pour citer un exemple, Malte-Brun lui-même estimait à 16000 lieues carrées la superficie territoriale de l'empire japonais. Mais les géographes actuels, se basant en partie sur les cartes de Robert, en partie sur celles de Broughton, d'Arrowsmith et de Krlïsenstern, lui en donnent, avec raison, 12 570 seulement. Depuis cinquante ans, les indigènes aussi, plus familiarisés avec nos sciences, ont perfectionné leurs plans et leurs calculs. Ils ont déterminé avec assez de certitude la surface plane des grandes îles , et en ont encore mesuré la circonférence. De plus, chef-d'œuvre de patience et d'exactitude, ils ont exécuté une représentation graphique de toutes leurs îles grandes et petites et de tous les rochers ou écueils visibles de leur archipel. Pour comble de

1. De 123* 23' à 150 9 5C de longitude orientale, et de 24° 16' à 50° environ de latitude septentrionale.

perfection, ils y ont ajouté, malgré les fréquents déchirements des côtes» uii aperçu de l'étendue relative des diverses îles» et n'ont reculé devant aucune difficulté pour donner une image frappante des grandes révolutions géologiques dont ce labyrinthe a jadis été le théâtre»

Les habitants de cette radieuse oasis des mers lui donnent les noms de Nipon et de Niphon; mais cette dernière dénomination appartient presque exclusivement à la poésie et à l'éloquence. Quant à l'étymologie commune , elle se trouve ainsi ; Nitsi signifie Soleil; Phon veut dire Origine* De la combinaison de ces deux mots, et à la faveur d'une contraction qui se fonde sur les règles de la langue parlée, se forment le nom plus ancien de Niphon, et celui, plus moderne, de Nipon , c'est-à-dire Lever du Soleil. Ce dernier n'ap-^ partient pas au japonais pur; il résulte de la prononciation qui s'est introduite avec l'écriture chinoise, et c'est de lui que les mandarins du Céleste-Empire ont fait Shipèn , les Anglais Japan (prononcez Djépèri), les Hollandais Japan (prononcez Iapanri), et les Français Japon.

Pléthore de population. — Conquête et abandon de la Corée. — Émigration japonaise. — Fermeture de l'empire. — Accroissement numérique des habitants.

Depuis sa clôture et la cessation des guerres civiles, le Japon, habité par quarante millions d'hommes riches et civilisés ■, souffre d'une pléthore humaine* Absolument comme notre vieille Europe , comme la Chine , comme tous les pays d'ancienne civilisation qui fournissent aujourd'hui leur contingent d'émigrants au nouveau monde, l'empire du Soleil , lui aussi > succombe sous l'excès de population. Ses villages se touchent et forment des rues de plusieurs lieues de longueur. Ses villes sont des plus peuplées, etYédo, dont la récente catastrophe sera bientôt effacée, est supérieure de moitié, sous ce rapport , à Paris , plus qu'égale à Péking , et ne le cède qu'à Londres pour trois ou quatre cent mille individus. D'un autre côté, l'infanticide, cette affreuse ressource des Chinois, ? répugnerait à l'humanité japonaise. Aussi l'admirable activité agricole des habitants lutte-t-elle péniblement contre une exubérance de consommateurs toujours croissante.

Le docteur Thunberg, médecin de la factorerie

hollandaise en 1775 , parcourait la campagne aux environs de Detsima. Il n'y put enrichir son herbier d'une seule plante : la culture avait tout envahi. Il fut donc réduit à chercher les exemplaires de sa flore dans les herbes desséchées servant de pâture aux bestiaux, que les Hollandais font venir de Batavia pour les besoins de leur cuisine , et qu'ils entretiennent, été comme hiver, dans leurs étables : car, au Japon , la moindre parcelle de terre est trop précieuse pour être convertie en prairie ; et jamais on n'y tue les bœufs , qui sont d'ailleurs réservés pour les travaux du labourage jusque dans leur extrême vieillesse.

Cet état de choses commençait à se dessiner déjà lorsque les premiers Européens débarquèrent sur ces rivages. Il fut pour beaucoup dans l'affabilité , dans l'empressement que mirent à les accueillir les Japonais , dont alors aucune loi n'entravait , à cet égard , les dispositions sociables. L'humanité cherche toujours son niveau; et, si grand que soit l'amour du pays , l'homme vivant sur un sol où l'on est coudoyé se porte volontiers au-devant de l'étranger qui peut lui ouvrir une carrière moins encombrée, et, partant, plus facile.

Au xvi 6 et au xvn* siècle, le Japon était entré en pleine expansion. Ses généraux faisaient vaillamment la conquête de la Corée. Le célèbre empereur Taïko-Fidéyosi, que les missionnaires,

d'accord avec certains chroniqueurs nationaux, appellent Taïkosama, d'un surnom divin, voulait donner à ces chefs, au sein même de cette presqu'île, des fiefs pour eux et leurs descendants. Le trop-plein de la population japonaise les aurait alors suivis. Hais, un peu avant sa mort , ce prince rappela son armée, au moment où, maîtresse déjà de toute la contrée, elle allait pénétrer victorieuse sur le territoire chinois. Peut-être n'osa-t-il point embarrasser son successeur d'une entreprise qu'il se croyait capable, lui seul, de conduire à bonne fin. Vers la même époque, des marchands, des colons et même des pirates japonais descendirent sur le littoral du Tonquin, sur celui de Cambodge, de Siam, de Formose, des lies Philippines, Sondaïques et Moluques; puis une multitude d'habitants du Japon allèrent s'engager comme volontaires dans les armées de ces divers pays et y firent admirer leur bravoure. Ces pétulants Suisses de l'Orient se rendirent souvent utiles aux Anglais et aux Hollandais pendant leurs guerres des Indes. A Manille, il existait encore une colonie de Japonais en 1621. On vit même des ambassadeurs de ce peuple à Rome , des matelots en Angleterre , des commerçants au Mexique. Lorsque les Russes firent la découverte du Kamschatka, en 1696, ils reconnurent que les enfants de l'antique Nipon y avaient déjà pénétré longtemps avant eux.

L'émigration japonaise en était là, et déjà elle embrassait jusqu'à seize pays étrangers, lorsqu'on 1639 l'inexorable décret de l'empereur Iyémits en arrêta brusquement le cours, et, soUs peine de mort , renferma strictement tous les Japonais dans le sein de l'empire , en même temps qu'il le rendait rigoureusement inabordable aux autres nations» Les vaisseaux de modèle européen, que les indigènes avaient déjà librement construits, furent livrés aux flammes. On les fit revenir d'autorité à l'ancienne construction japonaise, qui place les marins dans l'impossibilité absolue de s'éloigner des côtes, s'ils ne veulent affronter un naufrage presque certain. Depuis lors, paix intérieure et extérieure, prospérité publique, action d'un climat salubre , tout a conspiré pour grossir encore la population déjà si nombreuse. Un fait d'expansion s'est cependant produit : l'occupation des Kouriles méridionales , motivée par la circonstance que la Russie avait pris possession de celles du Nord. Mais cet acte politique, purement conservatoire, n'a pas eu et ne pouvait pas avoir pour résultat un épanchement sensible* Il ne jette en dehors de l'archipel japonais qu'un petit nombre d'employés et de militaires.

En répartissant les quarante millions de population actuelle de cet archipel sur ses douze mille cinq cent soixante et dix lieues carrées d'éten-

LE PAYS. i!

due territoriale , on trouve donc le chiffre colossal de trois mille cent quatre-vingt-deux habitants par lieue carrée ; et la France , qui n'est pas un désert, n'en compte que douze cent trente-neuf! De ce fait il est facile de déduire que, si le Japon était ouvert, une portion notable de cette fourmilière humaine, si intelligente, si laborieuse, ne manquerait pas de s'échapper vers l'Australie et la Nouvelle-Zélande; que la Californie, ainsi que les autres États de la Confédération américaine, en recevraient indubitablement leur large part, et que nous verrions bientôt un cortège d'élégants appartenant à cette nation éminemment distinguée, figurer, et avec avantage, soit chez les princes» soit dans les salons les plus aristocratiques, soit aux avant-scènes de nos grands théâtres.

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