MER INTÉRIEURE. — KOBÉ. — OSAKA
grande cité industrielle et marchande. Les habitants sont renommés dans tout le Japon pour leurs goûts dépensiers et leur amour de la bonne chère. C'est la ville de la ploutocratie, des plaisirs fastueux et matériels, bien différente en cela de Kioto, sa voisine, qui a gardé des traditions d'élégance et de distinction dignes de son rang d'ancienne capitale.
Un proverbe très caractéristique définit bien les mœurs de ces deux villes :
^ Osaka se ruine par la table et Kioto par la parure. »
Le grand temple d'Osaka est une bâtisse de quatrième ordre, respectable, parce qu'il est très vieux, mais trop respecté, car il tombe en ruines. Que de mendiants à la porte I
Mon jinriki (coureur) m'arrête devant un jardin assez gentiment planté.
Au fond, une maison de belle apparence, construite et aménagée à l'européenne; dans la grande salle du milieu, un groupe compact de curieux. Que diable regardent-ils? Un phonographe. J'écoute... Bien qu'un grésillement fort désagréable au tympan. C'est tout ce que produit l'instrument avarié. Les Japonais paraissent ravis.
Ne déjeunez jamais à l'hôtel Européen. Vous y seriez empoisonné d'abord, écorché ensuite»
C'est VOUS dire dans quel état je prends le train pour Kioto, non sans avoir fait la visite habituelle au grand marchand de Curios, Yamada.
La ligne s'engage entre deux chaînes de montagnes et, pendant une bonne heure, parcourt une vaste plaine admirablement cultivée en riz et en colza. Au loin, couvrant la vallée et s'étagéant sur la colline qui se dresse à l'horizon, une agglomération de cases que marquent, çà et là, de points noirs, les toits des temples surélevés.
Fort intéressante, l'ancienne résidence mikadonale. Ses rues droites, propres, bien ensablées, ont une physionomie toute particulière.
A certaines heures de la journée il plane comme un silence sur cette grande ville, autrefois la première d'un Empire dont elle n'est plus que la capitale religieuse. On est ici à mille lieues de Tokio, de Yokohama ou même d'Osaka. C'est la tranquille province japonaise que les traités ont, à peu près, jusqu'à ce jour, préservée de la transformation qu'entraîne fatalement le contact permanent des Occidentaux.
Les manifestations de la vie moderne la touchent
sans la pénétrer encore. Le chemin de fer y passe, les étrangers la visitent : elle reste ce qu'elle était, ville de productions artistiques sans rivales, conservatrice des secrets qui ont fait des Japonais les premiers décorateurs du monde, gardienne des rites et des coutumes, connue le sont, des précieux emblèmes du culte, les tabernacles de ses temples.
Ab! mon Dieu, que vois-je ! un bataillon scolaire! et mixte encore! Nous çommes dépassés!
Us sont bien trois cents bambins et bambines, de six à dix ans, marchant au pas, longs ki^ mono traînant sur les talons, bâtons sur l'épaule, la mine comiquement sérieuse, les plus petits conduits par leurs mères, marchant au pas, elles aussi, la pointe des pieds en dedans et faisant claquer leurs sabots. Trois grands gaillards d'une vingtaine d'années, guêtres, en uniforme à brandebourgs, guident la marche, soufflant à tout rompre dans des trompettes de cavalerie...
La rivière, qui coupe la ville en deux, rendrait, en été, des points au Mançanarès, dont Damas père eut un jour pitié. On y fait sécher le linge.
Au moment des fortes chaleurs, toute la population se transporte dans ce lit desséché. C'est l'époque des souzoumi. Et tous les soirs le Kamogawa est entièrement couvert de bouti- (juettes chargées de lanternes, où les familles
18 LE JAPON CONTEMPOBAIN.
viennent prendre leur rafraîchissement favori, le youki (glace pilée additionnée de cassonade), avec l'indispensable accompagnement de danse et de musique.
Mais an commencement de l'automne, le ruisseau devient torrent et le torrent un fleuve impétueux, emportant dans son cours, que rien n'arrête, digues, récoltes, maisons et habitants.
Ne pensez pas que le Kamogawa soit ou inutile ou malfaisant. Ses eaux ont deux vertus : elles servent aux teintureries les plus florissantes du Japon et donnent, dit-on, aux filles de Kioto, cette blancheur de teint qui les fait considérer comme les plus belles de leur pays.
Kioto n'en est pas réduit, pour avoir de l'eau, à attendre la saison des pluies et les inondations désastreuses. Un canal large de trois mètres, d'une profondeur moyenne d'un mètre, plein d'une eau vive et limpide, dessert la cité dans toute sa longueur. D'importants travaux, terminés récemment, mettent en communication la rivière et l'immense lac Biwa au moyen d'une percée à travers les montagnes. Il faut rendre aux ingénieurs japonais ce qui leur appartient. Ils ont eu l'idée de cette très remarquable entreprise et l'ont menée à bonne fin avec une habileté inattendue et sans l'aide des Euro- •
péens. « Vous avez la tour Eiffel, me dit modestement l'un d'eux, mais nous avons ce canal. »
Quatre heures. — A peine ai-je le temps de monter au temple de Kiomidzou qui domine la ville. Quel beau coucher de soleil ! Au-dessous de moi, Kioto ne çi'apparaît plus que confusément, perdu dans une buée opaline, et là^bas, à l'ouest, derrière les hautes collines, d'une invraisemblable couleur gris perle teintée de rose, l'horizon s'empourpre des lueurs d'un colossal incendie. Lentement le ciel s'assombrit; de plus en plus, sur la masse des maisons, les vapeurs s'épaississent. Dans ce demi-silence qui précède la tombée du jour, sous les grands arbres de la montagne Sainte, à l'instant où les prêtres se prosternent dans le recueillement des sanctuaires que l'obscurité gagne, les gongs sacrés résonnent. Sous le martellement du bélier s'échappent, d'abord largement espacées, de plus en plus rapides, enfin pressantes comme un appel, des notes graves et profondes ; les vibrations puissamment s'étendent, répercutées au loin. Ce n'est bientôt plus qu'un harmonieux murmure qui s'éteint dans le bruissement du feuillage. Il semble que, dans la nue, s'élève et passe la prière d'un peuple...