‹ Le Japon contemporain: (notes et impressions)Chapitre 8 sur 45 · LES TEMPLES. — LES PALAIS DU MIKADO · texte numérisé non relu

LES TEMPLES. — LES PALAIS DU MIKADO

ET DBS CHOGOUN.

L'automne est bien le printemps du Japon.

Le ciel est pur, le soleil chaudement caressant. Depuis le matin je cours de tous côtés. Mes jinrikij si entraînés qu'ils soient, suent à grosses gouttes et n'en peuvent plus* Pauvres gens que l'arrivée des Européens et l'esprit d'imitation de leurs concitoyens ont transformés en bêtes de somme 1 De leur plein gré d'ailleurs, la pro* fession étant lucrative et n'exigeant que des poumons et des jambes solides. Mais que d'inconvénients à côté des bénéfices ! Il n'est pas

d'homme, même robuste, qui résiste trois ans aux fatigues de ce dur métier. Varices, refroidissements, fluxions de poitrine, pleurésie et phtisie incurable, voilà ce qu'avec leur petit pécule amassent rapidement les coureurs les plus ingambes et les mieux découplés.

Il y a quinze années que cela dure ; dans cinq ans, lo^jinrikiska (chez nous c'est la bicyclette) aura détérioré une bonne partie de la population japonaise.

Ainsi ne soit-il pas, et continuons notre promenade. Majestueuses allées bordées d'arbres gigantesques et de grands lampadaires en pierre ou en bronze, coins pleins d'ombre et de mystérieux silence, longues files de pèlerins des deux sexes pourvus des accessoires classiques : grands bâtons à bout recourbé*, gourdes en sautoir, gros chapelets au cou et guêtres aux jambes. Edifices sacrés avec leur toiture basse, écrasée, d'un style lourd, contourné, et malgré cela original. Vastes salles à colonnes massives d'une seule pièce, où devant les mêmes idoles dorées, flanquées des mêmes fleurs de lotus, cigognes et brûle-parfums, des bonzes

1. Ce bâton {le shahijo) est muni à son extrémité sapérieure de deux anneaux en métal qui, en s'entre-choquant, produisent une sonnerie destinée à détourner les insectes du passage des pèlerins. On sait que le bouddhisme défend expressément de tuer les animaux.

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au crâne Inisant, avec des mines de chiens de cloutiers, frappent sur des tambonrs de bois en forme de grelot... vide comme leur cerveau. Ils ont tambouriné ainsi hier, ils continuent aujourd'hui et toujours, toujours, usque ad mortm. Derrière eux, les fidèles passent rapides, marmottant leurs invocations, et laissent tomber dans l'inévitable tronc (dont le premier modèle fat, pour toutes les églises, le tonneau des Danaïdes) leur maigre ofirande ou quelques pieux grimoires achetés aux vendeurs de prières. Au seuil de chaque enceinte, à droite et à gauche de portiques d'un dessin sobre et grandiose, se tiennent les gardiens du temple. Ils sont effirayants avec leur face grimaçante et leurs membres convulsés dans une attitude de sauvage menace.

A ces farouches cerbères, les visiteurs ne jettent guère, en guise de gâteaux de miel, que des boulettes de papier mâché, dont ils sont du reste constellés* Ce n'est point par irrévérence, bien au contraire. Toute personne qui, lançant une boulette à travers la grille, est assez heureuse pour atteindre la statue, a les plus grandes chances de voir se réaliser dans l'année le souhait qu'elle a formé. Ce qui n'est pas plus bête que d'attribuer une vertu miraculeuse au fil de la. chemise de saint Joseph.

26 LE JAPOÏî CONTEMPOBAIN.

J'ai remarqué que partout où la toile métallique est très fine, quelques pèlerins ont pris soin de la démailler^ pratiquant ainsi d'assez larges ouvertures...

Un bonze me fait un signe. Je m'empresse de le suivre après avoir chaussé mes bottines d'une paire de pantoufles, comme dans les mosquées, avec cette différence qu'ici cette précaution a simplement pour but de préserver le plancher des clous de nos souliers.

L'ancien Japon ne construisait qu'en bois, et dans l'assemblage et l'ajustement des pièces qui composent un temple n'entre pas le plus petit morceau de fer. Dans les couloirs, la charpente et les cloisons, sous le poids de notre marche, semblent osciller et crient. Mon guide me fait remarquer qu'on croirait entendre des petits poulets* A certains endroits, le plafond est maculé de taches noirâtres, oc Ce sont, m'affirme le bonze^ des taches de sang«.. j> des petits poulets, évidemment* Sur les karakami (cloisons intérieures), des peintures et des dessins vieux de deux siècles et dans un état de conservation relative. Et voilà tout! Ah! j'oubliais la chambre de prières du Mikado que rien, sauf un tapis juste assez large pour s'y accroupir, ne dis-

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