DES RÉFORMES
Tandis qu'en traitant de Tabolition de la féodalité nous avons pu mener de front rhistoirc des événements et l'étude des mesures législatives* pour la loi agraire et la suppression des pensions nous avons du les séparer, 1 examen de ces lois exigeant des détails trop techni(|ues, les faits à exposer étant trop nombreux et trop importants. Ce sont ces faits que nous allons maintenant raconter.
De 18G8 à 1871 le gouvernement avait été proprement révolutionnaire; poussé par Télan qui emportait le pays tout entier^ il renversait sans
pitié ee (|ui lui faisait obstacle, et malgré des rivalités tous les ministres, tous les chefs des clans vainqueurs étaient restés d*accord parce que les victimes des réformes étaient matériellement ou moralement des vaincus. Il n'en fut plus de même dès qu'il s'agit de se partager les dépouilles, puis d'organiser le gouvernement, enfin d'achever
(I) Cf. Adams, Latbls, Ôkubo de M. Courait, Ritogeh, Vie (Tlwakura traduite par L. vax db Poldba, A. U. Mouitsbt : Sat- $uma Rebelliorti BucE : Youn^ Japartt etc.
Fœuvre de destruction nécessaire en frappant les vainqueurs eux-mêmes.
L'histoire de vingt ans (1871-1890) que nous allons raconter peut se diviser on trois périodes. Dans la première le gouvernement cherche sa voie^ un jour favorable aux réactionnaires, un jour favoral)le au\ révolutionnaires; dans la seconde il prend nettement parti contre les réactionnaires, accomplit les plus importantes réformes et brise la résistance de ceux qui s'opposent à ces réformes; dans la Uoisièiue il s'efforce de diviser les révolutionnaires, se concilie les libéraux par la promesse d'un régime constitutionnel et s'oppose fermement aux tentatives des radicaux.
La Révolution avait été trop complète et trop brutale pour ne pas provoquer de révoltes. Mais ces révoltes, s'ils en formèrent les troupes, les réactionnaires lésés par les réformes, les révolutionnaires irrités de voir la Révolution arrêtée ne les suscitèrent pas; les vaincus ne se relevèrent que lentement et, dans la mesure où ils osèrent protester, ce ne fut jamais qu'en s'associant à Fun ou l'autre des vainqueurs mécontents; la masse du peuple est docile et, malgré la résistance que rencontra la perception du nouvel impôt foncier, la loi agraire Tavait ralliée au nouveau régime, d'ailleurs pour le peuple tout ce qui émane du souverain est sacré ; il ne se forma que plus tard une classe ouvrière importante; les commerçants, les artisans des villes, les gens du peuple sortis isolément de leur milieu ne devaient s'enhardir qu'avec le temps et sous Tinlluence des mécontents. Toutes
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les difticullcs que rencontra le {gouvernement du Meiji lui vinrent des samurai des clans yainqueurs guidés par plusieurs des chefs de la Révolution.
I9ou8 commencerons Thistoire de la première
période à 1 endroitoù nous avons interrom[)ii notre récit dans ie chapitre 1", c'est-à-dire dans 1 etc de 1871, après l'abolition de la iéodalité.
Dans Tautomne de cette année une série de réformes, complétant celles qui avaient eu lieu en août, changèrent la Constitution. Le daijokan fut remplacé par le seiin; Sanjô, daijôdaijin^ et Iwakura, udaijin^ y siégeaient avec les quatre sangi : Saigo, Kido, lta(;aki, Oku ma. L uin ou conseil des ministres était subordonne à ce premier conseil : Ûkubo et Gotô y conservaient leurs portefeuilles, Soejima prenait celui des affaires étrangères abandonné par Iwakura, Terashima et Yamaguchi 1 assistant comme vice-ministres. Le sain formait un troisième conseil, purement consultatif.
Iwakura, ôkubo, Kido, etc., ne tardèrent pas à quitter le Japon avec la grande ambassade (décembre 1871-1H73). Demeurés au Japon, Sanjô, Ôkuma, Itagaki, commencèrent de préparer les graves mesures résolues pour l'avenir. Ainsi le 23 septembre 1871 permission était donnée aux samurai d'abandonner leur costume, leur coiffure
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et leurs sabres; à Tôkiô, où sous Timpulsion du gouverneiDent se répandaient les mœurs de 1 Europe, la plupart en firent usage.
La proclamation du 28 décembre 1872 provoqua de plus violentes discussions; cette proclamalion annoii<^'ait l'établissement du service niililaire obligatoire pour les citoyens de toutes les classes. Nous étudierons ailleurs les questions militaires se rapportant à la création de la nouvelle armée; ici nous Tenvisagerons seulement comme reforme sociale : on avait affranchi les eta et les hinin, donné à tous les citoyens Tégalité des droits civils et politiques, supprimé la féodalité, chauffé le nom de samurui en celui de shizoku, mais Taïu^ienne classe militaire subsistait, en droit elle subsiste encore. N^osant la supprimer directement, on la supprimait indirectemenl puisrpie, en dépit de la tradition séculaire qui lui accordait le droit exclusif de porter des armes, on mêlait toutes les classes dans la nouvelle armée, et cela au moment où Ton encouraj^eail les shizoku à déposer leurs sabres.
Plus les réformateurs se faisaient hardis, plus le mécontentement, de Satsuma s^aggravait. Au cours d^un voya{];e dans le Sud-Ouest (28 juin- 15 août 1872) l'empereur avait donc leiiu à visiter Kagosbima; il avait comblé Saburô d honneurs et lui avait persuadé de revenir à Tôkiô. Saburô n'y arriva cependant qu^en octobre 1873 et c'était avec une forte escorte de samurai armés des deux sabres et portant le costume national.
Saigô fut fait général, aussi ne protesta-t-il pas contre Tannonce des réformes militaires ; son nou-
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veau rang ne devait-il pas le rendre maître de la nouvelle armée plus encore que de l'ancienne? D aillein s pourquoi n aurait-il pas jeté le Japon dans une grande guerre avant qu on eût constitué cette armée et alors que ses soldats victorieux seraient tous encore des samurai (mai 1873)?
Deux conflits faisaient espérer à Saigô Fouverture prochaine tics hostilités; Tun iukrcssait la Chine, l'autre la Corée. G est ailleurs, en traitant de la politique extérieure, que nous les étudierons. Ici nous dirons seulement que des difficultés avaient surgi avec la Chine au sujet du massacre par des pirates formosans d un équipage des iles Wni kiù, récemment annexées au Japon, et que la Corée avait refusé de recevoir les missions envoyées par le Japon en iS()8, \m) et 1871.
L'affaire de Formose fut réglée à la convenance du Japon; le ministre des aÉfaires étrangères, Soejima, fut reçu par Tempcreur de Chine le 29 juin 1873; le Tsung li yamen (corps créé en 1861 pour négocier avec les étrangers) déclara que la Chine se désintéressait de la partie orientale de Formose, où une expédition fut envoyée sous Saigô Tsugumichi (avril 1874)
ISlais la Corée restant intraitable, Saigo iakamori proposait d\ débarquer avec des troupes, de demander réparation de l'outrage reçu, la réforme du gouvernement et louverture du pays au commerce international. Ôkubo et Kido, revenus d'Europe en 1873, étaient résolus à éviter une Ruerrequi ferait des samurai les maîtres du pays. L/empeJeur annonça le 18 août 1873 qu'il ajour-
neraît sa dcoision iusqu'au pctoiird'Iwakura. Celuici, arrivé le 13 srptenihre, se proiioïK^a pour les réformes iule ri cures el contre la guerre; du 1 4 au 18 septembre de violentes discussions eurent lieu entre lui et Sai{^ô. Après mûre réflexion, le 23 octobre, ^îulsuhilo, !émol[juau( déjà de la elairvoyance el de la décision qui dcvaieut lui valoir un règne glorieux, adopta les vues d'Iwakura et déclara qu*il ne s'en|;a};erait pas dans une guerre avauJ (l avoir aehevé sou <ruvre de réforuie.
Saigô déçu quitta le ministère le même jour, tout en conservant son grade de général, et se retira dans le Satsuma. Le 25 octobre Itagaki, Goto, Etô douucrent leur déuiission, Socjima se retira le 31; eux uon plus n admettaieut pas que le Japon se laissât insulter par la Corée. Le conseil fut reconstitué au mois de novembre 1873; il comprenait, outre les daijiu Sanjô et Iwakura, neuf sangi, dont trois de Satsuma : Ôkubo à Tintérieur, Kuroda aux colonies (Uokkaidô) et Terashima aux affaires étrangères; trois de Chôshû : Kido à 1 iustrucliou publique, Itô aux travaux publics, et Yamagala à la guerre; deux de Hizen : ûkuma aux finances et ûki à la justice; un membre de Tancien clan Tokugawa, Katsu, à la marine. Tosa était tout entier dans l opposition.
£t l'opposition tous les jours devenait plus violente, il semblait que la Révolution dût recommencer. Forcé pour mener à bien les réformes entreprises de ne suivre ni les conservateurs, ni les démocrates, le gouvernement irritait les uns et les autres, soudain réunis contre lui. Cependant
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Talliancc était prcoaîro, tant les alliés différaient, ('(, quand los partisans dos aiicn inics lr;nlilioiis se soulcvèreiil, les démocrates s ubstiiireut, ce qui levait permettre au gouvernement d'avoir suecessivement raison des uns et des autres.
La nouvelle période de troubles délnila, c lunnie les précédentes, par un alleu ta l. Le l i janvier 1814 Iwakura fut attaqué le soir près de la porte d^Akasaka parTakaiehi Kumakichi de Tosa et huit autres samurai, donl sepl du même élan et un de Satsuma; blessé de trois coups de sabre, il roula dans la douve et se tint blotti dans l'eau glaeée. L'obscurité empêcha les meurtriers de le découvrir; ils s'enfuirent à rapproche de jjens du palais qu avait attirés le bruit de la lutte; Iwakura fut sauvé.
Le 17 janvier 1874 Itagaki, Gotô, Furusawa Urô et Okamoto Kcnzaburô de Tosa, Komuro Nobuo de Siiikoku, Etô cl Soejinia de Hizen, Mitsuoka Uachirô, Yuri Kîmmasa de TEchizen protestèrent dans une pétition rédigée par Furusa\va et adressée au sain contre le {gouvernement des clans, les ai^us du fonctionnarisme, la suppression des assemblées de samurai; ils demandaient un régime constitutionnel. Dans sa réponse du 23 janvier, le sain déclara la demande juste, mais prématurée. Des discussions suivirei\J; le 20 février llaf];aki, Gotô, Soejima, provoqués par les attaques de Katô Hii^oyuki, déclarèrent qu'ils ne réclamaient le droit de vote que pour les samurai et les marchands cl les fermiers les plus riches. Les protestataires professaient d'ailleurs' les opinions les plus diverses, les uns réaetioa-
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naires couhiio l>lô, les antres radicaux comme Ita^aki, mais ils s culendaieiit sur un point, ils voulaient sauver la classe militaire menacée.
En février 1874, Etô Shimpei leva le premier rétenclard de la révolte dans son clan de Hizen; il voulait le rétablissement des dainiiats, la guerre contre la Corée et l'expulsion des étrangers. Etô avait été Fnn des membres les plus influents du [jouverneniont, tour ù (our vice-ministre de Tinstruction puL)li(|ue, ministre de la justice (1872) et sangi (1873); c'était le promoteur de la nouvelle législation inspirée de TEuropc; sa révolte frappa de stupeur la cour et le ministère. En toute hate, Tenipereur envoya Sh imazu Saburô ù Kai;osl)ima pour prier Saigù d'attaquer les rebelles; Saigô, qui avait refusé de céderaux conseils d'Eté, refusa é{;al(*nieii l d ol)cir aux ordres impériaux, il demeura daus la neutralité. Okuho et Okuma étaient partis pour Saga; le colonel f^ozu avait pris le commandement des troupes de Kiûshû, le prince Hi}i;aslii Fusliinii s ( inharquait avec la garde impériale. La révolte tut vite écrasée. Etô s'enfuit à Kagoshima, puis à Obi en Hiùga, enfin à Kôchi ; nulle part il ne réussit à soulever les samurai. Arrêté ù Shimoda de Tosa, il fut décapité à Saga le 13 avril 1874 avec Katsuki et cinq autres de ses complices.
Avertis par cet exemple, les cbefs du gouvernement, Sanjo, Ivvakura, ûkubo, ôkuma, Itô, dont
r influence ^raudissail chaque jour, durent recoiinaitre qu*iU n^avaieut tenu un compte suffisant ni des passions qui agitaient le |)cnple, ni de Finflucnce dos coUèj^uos dont iïs s'étaient violemment séparéi> : Ivido lui aussi ne venait-il pas de les quitter pour protester contre l'expédition de Formose? Shiniazu SabuFô Put donc rappelé à Tôkiô et nommé sadaijin (avril 1874). D'autre part, pour calmer les radicaux, on décida le 2 mai 1874 rétablissement d'assemblées de fonctionnaires, qui furent réunies deux fois: le 20 juin 1875 et en avril 1878.
Jj«' 10 janvier 1875 Okubo et Itô rencontrèrent à Ôsaka ivido et Ilagaki, ils se réconcilièrent avec eux et leur promirent d'établir un régime parlementaire : Kido redevînt sanf^i le 8 mars, Itagaki le 1:2. Le 14 avril 1875 le daijukan et le conseil des ministres (um) furent confondus; le sain fut remplacé par le sénat [genroin) et le datshinin ou cour suj)réme de justice. Le 17 qualie des sangi, Ôkubo, Kido, lla^;aki, Itô formèrent la première commission pour Tétude de la Constitution.
Le 5 juillet 1875 l'empereur inaugura le genrô in présidé par le prince Arisngawa; y siégeaient GoLô, qui en fut le vice-président, Yanagiwara Sakimitsu, Katsu, Ogue Tsune, Yuri, Mutsu, Kôno, Ratô, Miura, Toriwô Royata (ce dernier, qui était lieutenant (;énéial, depuis vicomte et conseiller privé (-J- iy05)^
Tout en promettant une revision libérale des institutions, les ministres durent réglementer les libertés que la Révolution avait brusquement
fait naître dans un pays longtemps tyrannisé. C'est ailleurs que nous étudierons le mouvement démocratique. Nous (lirons sciilonu'iit ici que partout paraissaient des journaux, se tenaient des meetings, se formaient des associations politiques. Le cabinet restreignit toutes les libertés, entre autres celle de la presse (28 juillet 1875).
Entre les ministres les dissensions ne tardèrent pas à recommencer; le chef des démocrates, Itagaki, démissionna de nouveau le 27 octobre 1875, après avoir présenté le 12 un mémoire où il protestait contre la fusion du daijôkan et du conseil des ministres. En même temps Shimazu, irrité de voir qu*on allait appliquer la loi mililaire, adressait à l'empereur une pétition en vingt articles, où il s'élevait avec violence contre la conscription, l'adoption du costume et des manières de TEurope, la décadence des mœurs, et où il attaquait ceux des shizoku de Satsuma qu'il considérait comme traîtres à leur clan : Ôkubo, Kawamura, Terashima, Ruroda, Kawaji, Saigô le jeune; puis il démissionna le 27 octobre.
Kido etlnoue se retirèrent aussi le 28 mars 1876. Kido alléguait le mauvais état de sa santé. Il ne s'était jamais entendu avec ses collègues. Le duc Itô raconte dans ses Mémoires qu'au cours de la grande ambassade de 1872 Iwakura Tenvoya d'Amérique au Japon pour y faire régulariser les pouvoirs des plénipotentiaires; Ôkuma et Inoue le chargèrent alors d'en(raf;er Ôkubo et Kido à revenir à Tokiô pour les aider dans leur tâche devenue trop difficile. Kido, s'imaginant qultô voulait le
LE JAPUiN MOUEllNE
sii|)|)laiiter (ce qui semblerait vral.scinhlablc lelusa de retourner au Japon et conserva de ranimosité contre 8on jeune collègue; Kido et Itô avaient fait leurs études dans la même école. En t87() Kido s'opposait à la suppression des pensions allouées aux samurai; avec son grand bon sens il comprenait l'injustice de cette mesure et les fâcheuses conséquences qu'elle entraînerait. 11 avait adressé au cabinet un mémoire où il demandait la réduction des dépenses et une plus grande autonomie pour les départements, où il désapprouvait les privilégies exorbitants accordés à certaines régions, où il disait avec cette justesse, cette précision qui le faisaient l'adversaire d'Ôkubo porté aux généralisations : et II ne faut pas croire qu'une loi soit nécessaire parce qu'elle parait bonne en soi; les lois dont nous devons nous occuper tout d'abord sont celles que le peuple réclame parce qu41 en a besoin. » Enfin Kido reprochait à ses collè^',ues leur niauquc de franchise. ^ Le puys, disait-il, se partage aujourd'hui entre les conservateurs et les progressistes; dans ses paroles , le (gouvernement est tout aux eonscrvatcurs, mais tout aux proi^ressistes dans ses actes. » Avec Kido le nouveau régime avait perdu son guide le plus intelligent et le plus sûr.
Le ministère comprit alors deux kuge : Sanjô et Iwakura; deux shizoku de Hizcn : Oku ma aux finances et ûki à la justice; deux de Ghôshù : Itô aux travaux publics et Yamagata à la guerre ; ((uatre de Satsuma : Okubo à Tintérieur, Terashima aux
LA TKANSFOBMAÏIOîS DU JAPON
affaires étrangères, Kavvamura Sumiyoshi à la marine (d'abord vice-ministre) et Kuroda aux colonies (Hokkaidô) ; deux autres shizoku de Satsuma occupaient des postes de première importance, Saîgô Tsngumichi commandait la [^arde et le lieutenant général Kawaji Toshiyoshi (1829-79) était à la téte de la police.
Cependant le ministère venait d'obtenir deux grands succès diplomatiques. A la suite des victoires de Saigô le jeune à Formose, Ôkubo avait arraché au Tsung li yamen la convention de Tien tsin du 31 octobre 1874, par la(|uellc le Japon recevait une indeuinile importante. D'autre part, Mori ayant obtenu la neutralité de la Chine dans les affaires de Corée, une expédition j n ponaise forçait le gouvernement de Seul à sif^ner le traité du "21 février 1870, qui ouvrait la péninsule au commerce du Japon.
C'est alors que coinmcjicc la deuxième période de l'histoire de vingt ans, où l'inlluence grandissante d'Ôkubo décida le gouvernement à mépriser les plaintes des conservateurs et à passer outre à ses réformes les plus hardies.
Fort de la popularité que lui avait value le traité avec la Corée, le ministère, qui par la loi du 5 novembre 1875 avait définitivement créé une armée nationale, prit les deux mesures décisives
LE JAPOM MUOERMB
dont nous avons parlé : le 28 mars 1876 il enlevait aux samurai le droit de porter leurs sabres^ le
5 août il convertissait leurs pensions.
Aussitôt (les révoltes éclatèrent. Ce fut d ahord dans le Uigo et dans le Ghikuzen voisins du tiizen éncore mal pacifié; beaucoup de samurai y étaient affiliés à la société secrète des Shinpùren. Le 24 octobre i87G, cent suixaute-dix samurai de Hizen, revêtus de leurs armures, s^emparèrent par surprise de la citadelle de Kumamoto et en massa* crèrent la ^jarnison; quelques-uns fjra virent ensuite une colline et s'y ouvrirent le ventre; d autres se firent tuer en combattant, un petit nombre se rendit. En même temps quatre cents samurai d'Akizuki en Chikuzcn tentaient un coup de main sur Fukuoka. Les deux provinces furent rapidement soumises.
Le soulèvement de Ghôshù aurait pu être plus grave; son chef était Maebara Issei, (jui, aprcs avoir marqué dans le parli des idées élevées, était devenu préfet de i'Ëcbigo en 1868, sangi en 1869 et viceministre de la guerre en 1870; démissionnaire en 1871, il n'avait cessé depuis lors de préparer la révolte de Chôshù. Mais il ne réussit pas comme il Tespérait. A la nouvelle des insurrections du nord de Kiûshû, il convoqua le 26 octobre 1876 les samurai du clan; six cents seulement, répond;! m i à son appel, marchèrent sur Uagi, où une émeute éclata le 1*' novembre; ils furent vaincus et dispersés. Maebara et ses deux lieutenants Yokoyama Toshihiko et Okudaira Ivensuke furent exécutés à Yamagucbi.
Ces soulcveiiieiits firent croire à 8aigù Takamori que rheure de ia revanche était venue pour lui; à son avis, la médiocrité seule des chefs les avait fait échouer; lui u aurait cju à paraître pour rallier tous les samurai du Sud-OuesL
Aussi bien préparait-il la guerre depuis qu'il s*était rétiré dans le Satsuma en 1873. La plupart des officiers qui avalent coiuhattu avec lui dans larmée du châtiment et qui avaient formé les cadres de la nouvelle armée impériale l'avaient suivi à Ragosbîma; ainsi Kirino To^hiaki (lieutenant général), Aîurata Shinipachi, Shinowara Kunimoto, Beppu Shinsuke, Henimi Jurôda.
Le gouvernement n'avait par le fait pas de représentant à Kagoshima; lorsque, en 1871, il avait retiré le titre de chihanji au dainiiu, Tadayoshi, il n'avait pas osé lui donner un successeur; l'administration avait été laissée au \ice-gouverneur, ôyama Tsunayoshi, qui était hostile aux réformes. Tous ses subordonnés étaient des samurai de Satsuma et dévoués comme lui à l'ancien régime.
Saigô avait acheté dans la commune de Takemura à deux milles de Kagoshima deux ri carrés de terres incultes, qu'il avait défrichées lui-même. Sous prétexte de fonder des écoles privées où les jeunes samurai pussent se former à l'agriculture tout en apprenant les sciences de la Chine et de TEurope, il avait créé une puissante société secrète, dont le siège était à Kagoshima et qui
LE JaPOlN moderne
avait des succursales dans toutes les localités
iniporlanlos tlu Salsnina, do 1 Osniiii et du Hiûj^a; la société ne comprenait pas moins de 20 000 adhérents, dont 7 000 à Kagoshima; c'étaient pour la plupart des jeunes ^^ens. Chaque jour les élèim des écoles s'oxerçaienL au iiianiement des armes, tant du sahre japonais que des fusils et des canons européens. Et comme Saigô était un romantique, il les faisait courir an hord des précipices, passer à {jué des torrents inipcluenx, nager dans la mer soulevée par la tempête; chaque jour aussi- ces enfants apprenaient à pratiquer le hushidô, à mépriser la souffrance, à souhaiter de mourir en combattant, à honorer Tempereur et le vieux Japon, à maudire les fondateurs du nouveau régime, que leur journal, le Hiôron Shimbun^ flétrissait dans des articles amers et violents. Telle était la liberté laissée par Oyama aux écoles que depuis quatre ans cinq cents ouvriers travaillaient aux fortifications de Kagoshima et de Sakurajima.
Le 5 avril 1876, Shimazu Saburô, Irrité du décret du 28 mars, partit de Kiôto avec ses samùrai, qui emportaient leurs sabres dans des étuis de coton; retiré dans son ancienne principauté, il n*intervint d'aucune manière, ni pour exciter Saigô, ni pour le calmer; aussi bien son prestige avait-il disparu.
Vainqueur dans le Nagato et dans le nord de Kiûshû, le gouvernement résolut de réduire Sa-
LA TttANSFOaMATION DU JAPUiN Iâ7
tsuma. Ëii janvier 1877 il dépêcha un navire à Ka^^oshima pour y saisir les armes' et les munitions qiravalt accumulées Saigô. Mais le 29 et le 30 janvier les jeunes gens des écoles militaires pillèrent Tarsenal et le 2 février le vaisseau menacé fut obligé de prendre le large. Des agents (Je police avaient ete envoyés dans le Satsuma par Okubo et ivawaji pour les renseigner sur le mouvement qui se préparait dans les écoles : trois d'entre eux furent surpris dans la maison de Sai};;ô ; leur caporal, Xakahara llisao, avoua le 5 lévrier qu^on les avait char};és d'assassiner Saigô. Fausse ou vraie^ cette confession décida du soulèvement. Les ministres avaient reçu la nouvelle des premiers trouMcs le 4 février à Kiôto, où 1 empereur inaugurait le chemin de fer d'Osaka: le ministre de la marine^ Kawamura, beau-frère de Saigô était parti aussitôt pour Kagoshima. Le vice-gouverneur Oyama 1 empêcha de voir Saigô (9 février).
Le 17 février celui-ci se mit en marche avec 14000 samurai habillés à la japonaise et armés à l'européenne; son l)ut était de {jagner le nord en ralliant tous les mécontents de Kiùshù, de passer le détroit, de soulever Ghôshù et de s'avancer vers Kiôto en appelant aux armes les samurai de T ouest et du centre, tandis que le reste de son année défendrait Kagoshima.
Mais le gouvernement, qui avait prévu ce plan, le déjoua par la rapidité de ses mesures; il disposait de 35 000 hommes de troupes, dont 4 000 de la garde, et de 18 000 hommes de police, de 9 vaisseaux de guerre et de 38 bateaux de commerce
LE JAPON MODERNE
nolSscs. La résistance héroïque du major- (général Tani et du colonel Nozu dans la citadelle de Kumamoto (22 février- 13 avril) arrêta Favance de Saigô; le 11 mars Shinowara fut tué; le 18 Ki* rino repoussé par Nozu. Le prince Arisugawa, nommé généralissime le 19 février, s'établit avec
10 000 hommes à Pukuoka, d'où il dispersa facilement les bandes recrutées dans les clans du Mord de Kiùshû. Le commandant lté transporta 2 700 hommes à Ka^^oshima, dont il s empara le 8 mars : Oyama fut conduit à Kôbe, mais, comptant sur rinfluence de Shimazu Saburo, Itô abandonna le 13 Kagoshima, qui retomba au pouvoir des rebelles; le 19 mars il débarquait à Hinaku, un port du iIi{jo, un corps de 4000 hommes commandés par le lieutenant général Kuroda, envoyé au secours de Kumamoto.
Saigô s'était décide à laisser une division de- .vant cette ville et à marcher vers le nord, mais
11 avait perdu trop de temps, 20000 impériaux lui barraient la route sous le commandement du prince Ari8uga\va, aidé de Yamagata, son chef d'état-major. Dès le 13 avril Kumamoto était déli» vré, Satsuma n'avait plus qu'une vingtaine de mille hommes. L ariiicc impériale en coiiiplait maintenant 33 000, quoiqu'elle eût déjà perdu 4 000 tués et 6 000 blessés.
S'di^jà battit en retraite sur Hitoyoshi au sud du IlijM), où il arrêta le ^ros impérial. Cependant son lieutenant Kirino conduisait 10 000 hommes au secours de Kagoshima : il arriva trop tard, les troupes impériales sous Takashima et Ôyama
Iwao, débarquées le 27 avril, s'ctaîent emparées <le la ville abandonnée par ses habilaiils; Kiriiio •commença d'en faire le siège. -
La division des forces de Satsuma était une erreur. Saijifô affaibli dut abandonner Hitoyoshi et le 1" juiliel Kurino situe à mi-chemin entre Hiloyosbi et le nord de la baie de Kagoshîma; le lieutenant ^^énéral Kawaji (le chef de la police) avait amené de nouveaux renforts à rarniee impériale.
£sperant 1 appui de Tosa, où une conspiration fut découverte en juillet, Saigô se rejeta vers FEst, défendant pied à pied chaque shiro*, chaque village avantajjeusemcMl situes. Mais il était découra^jjé; Kono, Yamanouchi avaient été tués, on lui avait rapporté les dernières paroles de son ami Kido mort à Kiôto le 26 mai 1877 : « Saig[ô, disait-il ilans sou délire, étes-voiis encore vousmême? Arrêtez, c'est mal d'agir comme vous le faites, vous trahissez votre pays. » « Kido s'en est ailéy avait répondu Saif^ô, je ne tarderai pas à le suivre. » A do certains jours il semblait en effet se désintéresser de la guerre, chassant au lièvre tandis que ses généraux se faisaient battre par les soldats encore mal dégrossis de la nouvelle armée im» j)érinle. Sai^ifô ne pou\ait eu effet oublier la lettre que i empereur lui avait adressée le 2 juillet 1868 :
« Vous avez été le principal champion de ma cause, pendant des années vous avez travaillé sans relâche à ma restauration... Vos victoires.., votre zèle... m'ont procuré la paix dont je jouis aujourd'hui. J'honore vos actions et vous accorde une pension de 2 000 koku. »
Lb JAl>ON MOI) Kit NE
A lui, simple saiiuiral, le Fils du Clol avait écrit de 8a maîn une pareille lettre et, traître, ingrat, sacrilège, il s'était insurgé contre lui. Saigô cher- (•h;nl à s\'l ourdir, d'autres fois il rejetait la responsabilité de son crime sur Ukubo, qui, croyait-il, avait cherché à le perdre. Quand il n'y parvenait pas il répétait : a Kido s'en est aile, je ne tarderai pas à le suivre, w
Enlin le 14 août 10 000 hommes des rc]>elle$, sans munitions, furent cernés devant Nobeoka au nord du Hiùga par Tarmée impériale forte de 20 000 hommes et de 32 canons. 8 000 d'eulrr eux, dont 15 000 blessés, mirent bas les armes (19 août). Saigô, Kirino, Murata, Beppu, Uemmi et 200 samurai forcèrent les lignes d'investissement et se réfugièrent dans la montagne; de là Saigô, ralliant de nouveaux, partisans, marcha vers le sud (28 août), battit le général Miyoshi à Yokogawa dans rÔsumi le 1*' et le 2 septembre et s'empara de la partie haute de Kaj^osiiima. Mais Tarrivée de la tlotte le coulraignil à se replier au pied du Shiroyama : de cette hauteur, où s'élevait le manoir des Shimazu, Ton découvre la ville pressée entre les collines, la baie profonde coupée d'ilots, la grande île de Sakurajima, que domine son volcan haut de 1 100 mètres, au nord-est les deux masses du Ririshima et plus loin les monts du Hiùga.
L'armée impériale cerna le camp de Satsuma, qu'elle bombardait avec des canons pris à la flotte. Saigô résista du 10 au 24 septembre. Ce jour-là Kavvamura fait donner 1 assaut, les impériaux sur-
LA TRAiNSFUUMAÏlOLN DU JAPON lt*l
prennent les rebelles, qui perdent tous leurs canons. Sai^^ô, blessé à la cuisse, s'ouvre le ventre; 8on fidèle Hemmi lui tranche la tète et Tenterre. Puis Hemmi, Kirino, Murata, Beppu, Ikegami Shirô se font tuer ou se tuent sur le cadavre de Saigô. Deux cent dix soldats, tous blessés, sont laits prisonniers. La rébellion de Satsuma est finie. Le lendemain Kawamura fait rechercher la tète de Saigô, la présente aux troupes, puis, après 1 avoir lavée, il Tensevelit pieusement auprès du cadavre dans le cimetière du temple de Jôkôji. Au jour anniversaire de ce grand com*bat (28* jour de la 6' lune) la population de Kagosbima célébrera longtemps la le te de Saigô déifié.
La révolte de 1877 avait coûté aux impériaux 6399 tués et 10 523 blessés, aux insurgés 7 000 tués et 11 000 blessés; 42 740 personnes furent poursuivies, 246 furent acquittées, 39 632 reçurent leur grâce, 2 318 furent condamnées à un emprisonnement de moins de cinq années, 124 à un emprisonnement de moins de dix années, le vice-gouverneur Ûyama Tsunayoshi fut décapité; c*étaitle frère du futur maréchal et celui-là même qui avait négocié avec Okubo Talliance de Satsuma, de Chôshù et d'Aki.
Aucune énigme historique ne passionne autant les Japonais que celle de la conspiration de Saigô et de la conspiration ourdie contre lui; les documents qui pourraient servir à résoudre cette énigme n'auront-ils pas été détruits? S^ils existent,
LE JAPON MODBRNE
dans combien d'années osera-t-on les publier? Assurément la confession d*un policier peut-être mis
à la lorLure ne sultit pas à prouver la complicité d'Ôkubo dans les intrigues ourdies contre Saigô. Il n'en faut pas moins remarquer que, formés dans les complols qui amenèrent la mort d*Ii Kamon et de tant d'hommes d Etat, traqués avant 18GH par les espions du sbôgunat, traqués depuis 1868 par des assassins, les chefs de la Révolution ne pouvaient juger certains actes comme les jufjent les Japonais d'aujourd'hui : le coiifuciauisme, le bushidô, tel que le comprenaient les vieux samurai et Saigô lui*mème, ne leur commandaient-ils pas de faire périr un homme dont la vie était un danger pour l'empire et pour la patrie? Mutsu, alors sénateur et depuis ministre des afikires étrangères^ ne futil pas accusé en 1877 d^avoir voulu assassiner OkHlio? D'ailleurs, quel qu'ait été le mobile qui ait finalement poussé Saigù et les siens à prendre les armes, la révolte de Satsuma était inévitable parce que Kiûshû, si difiFerent de Hondô, ne pouvait après ses victoires accepter la suprématie de la grande ilc; parce que l'opposition du Japon ancien et du Japon moderne devait forcément aboutir à un conflit.
La mort de Saigô acheva d'exaspérer les samurai
contre ôkubo, à qui la mort de Kido avait donné le premier rang.
Le 14 mai 1878 ôkubo se rendait au palais im-
périal par la partie haute de Tôkiô; à la limite du faubourg d*A.kasaka et du Kôjimachî il traversuit le vallou boisé de Sbiuiizudani. Sa voilure fut arrêtée par deux paysans, qui lui présentèrent des fleurs; soudain ils tirent leurs sabres, tuent les chevaux cl niassacrcnt le cocher. D'un bosquet de bambous bondissent quatre autres paysans, qui se jettent sur Ôkubo, lui coupent une main et le frappent à la tète. Le corps est arraché de la . voiture, criblé de coups et laissé sur la roule, où le retrouve Saigù Tsugumichi.
Les meurtriers d'Ôkubo étaient des samurai de Kaga, leur chef s'appelait Shimada, ils avaient envoyé aux journaux une déclaratuju, où ils se donnaient comme les vendeurs de Sdi^ô; aussitôt leur crime commis, ils se constituèrent prisonniers, tous furent exécutés.
Enterré le 17 mai aux frais de rcmpercur dans ie cimetière d'Aoyama, ôkubo reçut de grands honneurs posthumes, dont le titre d'udatjin. Son hls aîné a été fait marquis; son second fils, Nobuaki, adopté dans la maison Makino, a été ministre de rinstruction publique dans le cabinet Saionji. Le quartier où fut assassiné Ôkubo est aujourd'hui le plus élégant de Tôkiô; dans le parc de Rioichô, qui en occupe une partie, s'élève au milieu d'un jardin d'azalées un énorme monolilhe destiné à perpétuer la mémoire du grand réformateur.
Si nous recherchons maintenant ce qu'étaient devenus en 1878 les chefs de ce petit [jroupe de quarante à cinquante samurai qui avaient fait la Révolution, nous voyons que Komatsu, Kido, d'autres
LE JAPOiN MODERNE
encore étaient morts à la peine; que Yokoi, Ômura, Hirozawa, Okubo avaient été assassinés, comme Mori devait Tétre en février 1889 et Okuma manquer de l'être quelques mois après; que Sai^^ô, Kirino, Beppii, Hemmi s étaient tutis ou avaient péri en combattant; qu'Etô, Maebara, Ôyama et leurs complices avaient été décapités par le bourreau. D*autre part, Itagaki, qui lui aussi manqua d'être tué en 1882 par un adversaire politique, avait fait de son clan de Tosa le centre d'une puissante ligue révolutionnaire; Mu tsu, Hayashi Yuzô et d'autres étaient en prison; Ôkuma et ses amis devaient quitter le ministère en 1881 pour former un grand parti d'opposition systématique. On peut donc répéter le mot fameux : n Gomme Saturne, la Révolution dévore ses enfants. »
La disparition d'Ôkubo marque le commencement de la troisième période de Thistoire de vingt
ans, celle où les révolutionnaires, n'ayant plus rien à craindre des conservateurs» attaquent violemment le gouvernement et réclament rétablissement d'un régime démocratique. Le gouvernement doit leur céder et promettre la promulgation d une constitution pour 1889. Mais aussitôt il se ressaisit et, sous rinfiuence dissimulée mais toujours plus grande de Tempereur devenu un homme, il prétend s'ins-
Digitizeu Lj ^jQOgle
pirer et de i'Allema^jne el du vieux Japon, établir un empire militaire, donner au souverain des prérogatives loUes que le rôle du futur Parlement se borne à voter le budget et les lois, encore avec de certaines restrictions.
Nous diviserons Tétude de cette période de douze années (1878-90) en deux parties.
Dans la première le pouvoir appartint aux deux grands kuge Sanjo et Iwakura ; rompus aux affaires, ils achevèrent de former les hommes qui devaient remplacer les chefs de la Révolution et qni depuis dix ans avaient déjà joué un rôle considérable, mais pas encore prépondérant. La mort d'ôkubo fut suivie d^un premier remaniement ministériel. Itô prit l inlérieur, Saigô Tsn(^;nmichi l instruction publique, Inoue les travaux publics, puis en 1879 les affaires étrangères. Du reste la difficulté qu'on éprouvait à constituer le nouveau gouvernement amena des changements continuels; Itô, devenu san^^i sans portefeuille en 1880, visita TEurope en 1882 et 1883 pour préparer la Constitution, à son retour il fut nommé ministre de la maison impériale. Saigô prit en 1881 le portefeuille de la guerre tandis que Yamagata était nommé chef du grand état-major général, qui venait d'être fondé. La retraite d'ôkuma en octobre 1881, celle de Kuroda en février 188:2 à la suite d un seiindale au ministère du Uokkaidô et la mort d'Iwakura en 1883 laissèrent toute la responsabilité à Sanjè, las et comme dépaysé dans un monde nouveau.
L'histoire du gouveriH mcnl des kufje est dominée par deux événements : le mouvement démo-
LE JAPON MODERNE
cra tique et la crise économique suscitée par Tabus que le gouvernement et les banques nationales firent de la monnaie de papier. Ces événements se produisirent simultanément et tirent croire à beaucoup que la ruine du nouveau ré- {^ime était prochaine. Mais sMl importait de les mettre en relief dans ce chapitre consacré à Thistoire proprement dite, nous ne pouvons en parler ici longuement, l'un et Tautre méritent une étude spéciale. Le mouvement démocratique ne fut pas seulement le contre-coup de la Révolution et de la rivalité des vainqueurs, il fut provoqué par rimpulsion que les mesures libérales du (gouvernement et le développement du pays donnèrent à Tinstruction publique, à la presse, à la publication de livres de toutes sortes, à la formation d'associations politiques, comme aussi par la diffusion de l'influence européenne; il serait malaisé d'analyser la transformation morale qui en résulta au milieu d'un récit consacré aux événements politiques; enfin, ce mouvement ayant été une protestation contre les inslilutions cn ees par les hommes du Meiji, il nous faudra d ;ibord examiner ces institutions dans la seconde partie de ce livre II ; par suite nous réserverons l'étude du mouvement démocratique pour l'introduction du livre III. De même Thistoire de la crise économique de 1878-85, qui ne peut se comprendre sans une étude technique des emprunts, de la circulation fiduciaire, du change et de l'agio trouvera sa place naturelle dans le chapitre consacré à la réorganisation financière du Japon.
LA TAANSFOA&IATION DU JAPON 161
Kous ne mentionneroQS donc ici que les iaiu dont la connaissance est nécessaire pour Tintelligence de FoeuTre de reconstruction que nous
devons exposer.
Ce sont d*une part les concessions que le gouyernement dut faire aux revendications démocratiques : le 22 juillet 1878 furent créées les premières assemblées élues, qui correspondent assez bien à nos conseils généraux; le 12 octobre 1881 Tempereur annonça la convocation du premier parlement pour 1890.
D'autre part, le gouvernement réprima énergiquement Tagitation révolutionnaire surtout depuis la découverte des conspirations de Fukushima (1883) et de Kabasan i l<S84j; il restreignit le droit de réunion (3 avril 1880) et la liberté de la presse (16 avril 1883). Et pour se concilier kuge et daimiô, il leur conféra en 1884 des titres de noblesse; il accorda la même distinction aux sanuirai qui avaient contribué à la fondation du nouveau régime.
En 1885 Torganisation politique fut de nouveau complètement changée. Aussi bien le régime établi
depuis 1868 unissait-il si curieusement 1 archaïsme du romantisme mystique qui avait produit la Restauration avec le radicalisme autoritaire, la complexité anarchique et éphémère des œuvres de la Révolution qu'il ne pouvait survivre à la période d'e£Fervescence dont il était l'expression. La tin de
LE JAPOJN MODtKiNE
la crise économique el tinaiicière, la pioinesse formelle faite par IVmpereur de promulguer la Gonsr titution en 1889, les mesures répressives prises contre les fauteurs de trouble avaient ramené quelque calme dans les esprits, mais fortifié encore chez tous le désir de voir finir le gouvernement autocratique des kuge, appuyés sur quelque samurai de Chôshû et de Satsuma. Toujours conciliant parce qn il connaissait sa puissance, l'empereur résolut donc d'établir un régime nouveau qui fût comme une transition entre le régime autocratique de 1868 et le régime parlementaire qu'il devait inaujjurer en 1 8Î)().
Sanjô ayant donné sa démission en décembre
1885, le daijôkan fut supprimé et remplacé par un ministère homogène ou presque et dirigé par un président de conseil. Le comte (plus tard duc) Itô fut chargé de la formation de ce ministère, dont voici la composition :
Premier ministère lté (décembre i885-mars 1888).
Présidence du Conseil : Comte Itô.
Affaires étranf^ères : Comte Inoue — Comte Itô,
1886. — Comte Ôkuma r2l févri(>r 1888). intérieur : Général comte Yamagata.
Guerre : Lieutenant général comte Oyama. Marine : Amiral comte Saigô.
Justice : Lieutenant général comte Yamada.
Instruction publique : Vicomte Mori.
Agriculture et commerce : Lieutenant général vi- 'comte Tanî — Hijîkata Hîsamoto (juillet 1887) — Lieutenant f;énéral comte Kuroda (septembre 1887).
Voies et communications : Vice-amiral vicomte Ënomoto.
Quatre ministres appartenaient à Tanciea clan de Ghôshù (lté, Inoue, Yamagata, Yamada); quatre à celui de Satsuma (Matsukata, ôyama, Sai{i;ô, Mori); un à Tosa (Taai); un à l ancien clan Tokugawa (Enomoto). Des ministres nommés postérieurement à la formation du cabinet, Ûkuma était de Hizen, Hijikata de Tosa et Ruroda de Satsuma.
Kous avons donne dans l'introduction la biographie de tous les ministres, sauf des deux suivants. Hijikata Hisamoto (1833), Tun des promoteurs de la Restauration, fut attaché à la maison impériale dès 18G8. En formant son cabinet (1885j le comte lté le prit comme secrétaire général, puis il lui confia (1887) le portefeuille de Tagriculture. Au mois de septembre 1887 Hijikata devint ministre de la maison impériale; il se retira en i8U8 après avoir reçu le titre de comte en 1895.
• Yamada Akiyoshi (1844-92), (comte en 1884), l'un des membres les plus violents du parti des idées élevées^ avait pris part aux mouvements révolutionnaires qui ensanglantèrent Kiôto en 1863 et 1864 et aux victoires que Ghôshù remporta en 1865 sur les troupes shôfTunales; il devint on 1868 clief d'étatmajordu prince Hisgahi Fushimi, en 1869 ministre de la guerre et commandant de l'expédition envoyée à Tezo pour réduire Enomoto. Chargé d^organiser Tarsenal d Osaka en 1870, il reçut le grade de major-général en 1871 et fut attaché à l'ambassade d^Iwakura; il contribua comme lieutenant général à la répression des révoltes d'Etô et de Saigô Takamori; il fut successivement ministre des travaux publics (1879), de l'intérieur (1880-83) et de la jus-
no LK JAPON MODERNE
lice 1883-91, ce fut Tuii des promoteurs <le la nouyeiie législation.
Le cabinet lté accomplit une triple tâche.
A rintérieur, il continua la politique du daijô kan et sa lutte contre les démocrates, mais ce fut sous une autre forme, avec plus de souplesse et dans le dessein de séparer les libéraux des radicaux. Tandis qu'il prétendait effrayer les révolutionnaires par la promulgation, le 25 décembre 1887, des Iloan Jôrei (règlements pour maintenir Tordre), qui prohibaient sous des peines sévères la formation de sociétés secrètes, il se concilia les partisans d*un régime constitutionnel en rerisant le 28 décembre 1887 les lois sévères qui réglementaient la presse, en obtenant de 1 empereur le titre de comte pour Itagaki et pour Ôkuma (1887) et en donnant à ce dernier le portefeuille des affaires étrangères (21 février 1888).
A Textérieur il entama des négociations pour la révision des traités; nous étudierons ces négociations dans le premier chapitre du Livre IV consacré au Japon comme grande puissance.
Ënfin le cabinet de 1885 poursuivit Tœuvre de reconstruction commencée par le régime autocratique. Parmi les réformes, alors accomplies, qui seront exposées dans la seconde partie de ce livre, nous citerons seulement la réorganisation financière menée à bien par le comte Matsukata, les lois de 1885 et des années suivantes sur le recrutement des fonctionnaires, enfin la fondation, le 28 avril 1888, du Conseil privé (Sùmitsuinjj
LA TRANSFORMATIO^r DU JAPON
dont l'empereur confia la présidence au comte Itô (1) .
Satsuma, qui s'était montré jaloux de voir Chôshù
si longtemps aux affaires, reçut alors le pouvoir; le comte Kuroda fut nommé président du conseil.
Mùusiêre Kuroda (avril iSSS-octobre 1889),
Présidence du Conseil : Comte Kuroda.
Affaires étranpfères : Comte ôkuma.
Intérieur : (iénéral comte Yama^jata.
Finances : Comte Matsukata.
Guerre : Lieutenant (;énéral comte Oyama*
Marine : Amiral comte Saigô.
Justice : Comte Yamada.
Instruction publique : Vicomte Mon — Vice-amiral
vicomte Ënomoto (février 1889).
Agriculture et commerce : Comte Inoue.
Communications : Comte Gotô.
Cinq ministres étaient de Satsuma : Kuroda,
Matsukata, Oyama, Saigô, Mori; trois de Chôshù : Yamagata, Yamada» Inoue; un de Hizen, Ûkuma; un de Tosa, Gotô; un du clan Tokugawa, Ëno-
moto.
Le ministère Kuroda fut malheureux. 11 avait soumis le 25 mai 1888 le projet de la Constitution au Conseil privé; il espérait beaucoup d'enthou-
(i) Pour rhistoire de ces deux minisières, Cf. A. H. Lit, HU" tory of the rite of polUical parties in Japan^ T. A. S, J. XXX, 3.
LE JAPOIN MOD£aK£
siasme populaire pour la cérémonie de la procia* mation, qui eut lieu le J 1 février 1889, mais cette cérémonie fut attristée par Tassassinat de Mori et les manifesta li(jns de la foule à la gloire de l'assassin tombé aussitôt sous les coups de la police. D'autre part le ministère comptait obtenir un grand succès dans la question de la révision des traités ; plusieurs puissances, dont TAllemagne, avaient renoncé à Texterritorialité sous la condition que des conseillers étrangers fussent adjoints à la Cour de cassation pour y siéger dans les recours portés par les Européens. Cette concession exaspéra les nationalistes japonais : en octobre 1889 une bombe fut jetée sous la voiture d^ôkuma. qui, blessé grièvement, dut se retirer des affaires; le cabinet remit sa démission. Personne ne voulant accepter la succession, Tempereur confia Tintérim au duc Sanjô, enfin en décembre le général comte Yamagata consentit à foruMM uii cabinet capable de maintenir Tordre au cours des premières élections et de tenir tête à la Chambre, dont on prévoyait l'hostilité.
L'histoire intérieure du Japon depuis 1890 ne peut se séparer de celle du Parlement, nous Tétudierons dans le Livre 111 consacré aux réformes démocratiques, dont elle formera la deuxième partie sous ce titre : La mise en œuvre de la Comiitution^
Nous voici arrivés au terme de Fétude que nous
avons consa( K e à l œuvre destructive de la Révolution japonaise.
Dans aucun pays pareille œuvre ne fut plus longue, plus confuse et plus san^^lante; de 1850 à 1890 rhisloiro (lu Japon ne [)résenle rpio roinpiots, meurtres, suicides, coups d'Etat, révoltes, insurrections, guerres civiles ; tous sentent en cfiFet que, sous peine de disparaître, le Japon doit sortir de la crise qu'a fait naître la persistance d'un ré^'^imc factice, mais la manière d en sortir, personne ne la prévoit; aussi bien la solution ne devient-elle possible qu'après la disparition des hommes les plus éminents mais aussi les plus eoinpruniis, qu'après la disparition ou la défaite irrémédiable de classes entières, dont Tune, celle des samurai, comprenait plus d'un million de personnes. C'est pourquoi dans aucun pays non [)ius j)areille œuvre de destruction n'a été aussi rapide et aussi complète, car la suppression de toutes les anciennes institutions politiques entraîna celle de toutes les institutions économiques, relig;ieuses et sociales, la transformation même de la famille ; il n'est pas jusqu'aux mœurs, à la manière de vivre, aux costumes, qui n'aient été brusquement chan|jcs.
Ët cependant il nous faut rappeler ici ce que nous avons dit plusieurs fois, ce que nous serons encore torCé de répéter : dans une grande mesure cette œuvre de destruction fut plus apparente que réelle; combien d'institutions, d'usages, de croyances du passé, que Ton croyait anéantis, n'ont pas tardé à témoigner de leur force à peine ébranlée! Pareil contraste entre l'effet immédiat et i effet durable des révolutions se retrouve dans l'histoire de tous les pays. Mais au Japon il est
LE JAPON MODERNE
plus saisissant. Séparé du uioude pendant trois cents diis, brusquement forcé d entrer en relations avec tous les peuples et cela dans des conditions menaçantes pour son existence même, le Japon était lorré de se transformer plus rapidement, plus radicalement qu'aucun autre peuple, par suite d'accomplir une œuvre de destruction sans précédent. Isolé depuis des siècles, le Japon s'était fait si proprement japonais qu'en dépit de tant de ehangements il ne pouvait manquer de conserver plus qu'aucun autre peuple son originalité matérielle et morale.