CHAPITRE IV
Secte Sanron ou des trois Castras (Chemin milieu)
Chaîne de la Secte
Dans l'Inde : Fondateur, le Bodhisattva Manjucri; puis Açvagosa; Nagarjuna, auteur du Madhyamaka Castra et du Dvadaça-Nikaya-Çastra (Castra des Douzes Portes) deux des trois Castras de l'Ecole; Déva, auteur du Cala Castra (Cent Castras), 3e Castra de la Secte; Raoula, Wilanetra, Kuniajariva. Dans l'Inde, on avait surnommé Nagarjuna « le Bouddha sans les signes caractéristiques»; son autorité doctrinale était fondée sur une prédiction attribuée à Bouddha dans le Lankavatara-Sutra et qui le désigne comme devant prêcher aux hommes le Véhicule du Bouddha, la plus haute loi du Mahayana.
En Chine : Kumajariva, le même que ci-dessus, qui traduisit en chinois les trois^ Castras de la secte; Do-Sho, Dou-Saï, Soasen, et Kithi-zo qui parfît la doctrine de la secte.
Au Japon : Le religieux Coréen Ekwau, le Haut prêtre Tuku-ruyau, etc*
DOCTRINE § 1er. Onthologie
La secte s'est donnée pour mission : ce la réfutation des doctrines fausses et l'illustration de ce qui est juste ». Elle établit d'abord que toutes les théories précédemment émises sont, ou sans démonstration certaine, ou réfutées les unes par les autres.
Selon elle, la voie supérieure est un mystère absolu; elle est inexprimable et inconcevable; elle n'est susceptible ' ni de définition rigoureuse, ni de démonstration; on n'y arrive point par les pratiques religieuses; on ne sait par quel nom la désigner; pour lui en donner un quand même, on dit :
ce L'illustration de ce qui est juste ».
Le Madya maka Castra explique que, à titre provisoire. Bouddha enseigna successivement deux formes relatives de la vérité qui ne sont que des difFérences de langage de sa prédication : la vérité banale ou conimune (la doctrine de la réalité) pour redresser ceux qui croient que rien n'existe; la vérité supérieure pour désillusionner ceux qui croient^ à l'existence de toutes les choses. Ces deux doctrines provisoires font ensemble comprendre la nécessité du
« Chemin milieu » (1) Contempler « le chemin milieu de non acquisition »; qui exclut les deux systèmes de ces vérités provisoires, c'est « la méditation juste ef inaccessible ».
Plus encore que les autres écoles Bouddhistes, celle de Sanron se plaît aux antinomies, elle y ramène tout; mais deux séries lui sont particulièrement chères.
Première série, « du calme complet ». — C'est par opposition à l'égarement (l'illusion) qu'on admet le savoir et par opposition au savoir qu'on admet l'égarement (2)- Lorqu'on atteint le savoir, il n^y a plus égarement (ou erreur); et, s'il n'y a pas égarement ou erreur, comment acquerrait-on le savoir?
Originellement et essentiellement, il n'y a ni savoir ni égarement; il n'y a que le calme complet. L'égarement et le savoir, la pureté et la souillure ne sont que des noms, des désignations provisoires. D'après cela on a dit que la caractéristique de l'Ecole Sanron est : « la pensée consciente du Négatif » ou la conscience que la pensée impure consistant dans la passion est originairement pure.
(1) Ce genre de raisonnement est : celui de Kant dans sa critique de la raison pure (voir ses antinomies) ; celui de Fichte et Hegel dans leurs triades, thèse, antithèse, synthèse ; cehji de Schelling pour arriver à une formule équivalente dans un autre ordre d'idées à la doctrine de la secte Sanron : le moi et le nonmoi, la pensée et l'être, dérivent l'un et l'autre d'un principe supérieur qui n'est ni l'un ni l'autre. » (Weber, Histoire de la Philosophie en Europe.)
(2) Il s'agit ici : d'une part, de l'illusion qui nous fait croii*e à la réalité des choses ou de l'erreur qui nous persuade de leur irréalité; de l'autre, du savoir ou de la connaissance qui nous apprend ce qui est réel et ce qui est irréel.
2** série, les 8 négations. — Pour chasser les huit confusions : tout naît, tout meurt — tout passe, tout subsiste — tout est un, tout est multiple — tout apparaît, tout se dérobe. — on dit : Rien ne naît, rien n'est détruit — rien n'est transitoire (ne se déplace), rien n'est permanent (ne reste en place) — rien n'est un (homogène), rien n'est multiple (divers) — rien n'apparaît (ne se montre), rien ne disparaît (ne se dérobe).
Et on ajoute : a si les nuages des huit confusions étaient chassés par le souffle des huit négations (termes négatifs), le chemin milieu deviendrait clair et calme ».
Les deux formes relatives de la vérité rejettant : l'une l'idée de l'être, l'autre celle du néant, il faut, d'après l'école, admettre que l'être pur n'est pas entièrement distinct de l'être (1). On doit donc se débarrasser des idées chimériques de l'Etre absolu et du Néant absolu (2).
§ 2. Fruit de la Bodhification.
La nature de Bouddha (la Butha Tathâgatha)
(1) C'est, avec moins de clarté, le raisonnement que fait l'Ecole llosso pour admettre le relatif.
D'après Hegel, la nature étant le développement de la pensée et la pensée la nature consciente d'elle-même, la contradiction entre les deux cesse, ou plutôt est l'essence des choses. (Voir la fin de TEcole Tendai, Hegel.)
(2) Ce système ressemble beaucoup à celui de Shelling : c L'absolu n'est-ni le moi, ni le non moi, mais leur racine commune où l'opposition d'un sujet pensant et d'un objet pensé disparaît dans une complète indifférence. C'est l'identité des contraires, la source mystérieuse de leur opposition. »
est inhérente à tous les êtres; le Nirvana se trouve à l'origine de tous, tous possèdent virtuellement l'éclairement. Les premières sectes ont discuté sur les noms provisoires, sur le savoir et l'égarement, sur la Bodhification et la non Bodhifîcation, sur la Bodhification tantôt lente et tantôt rapide suivant les aptitudes des natures multiples. Devenir un Bouddha après trois Kalpas, c'est le chemin long; parfaire l'éclairement en une seule pensée, c'est le chemin court. Dans la doctrine de la voie suprême, une seule pensée équivaut à (réunit en elle-même la durée de) trois Kalpas; trois Kalpas se concentrent en une seule pensée, de même que dans une seule nuit de sommeil on voit en rêve les événements de 50 ans et que ces événements de 50 ans sont cette seule nuit elle-même. Pendant trois Kalpas réunis dans une seule pensée, les Bodhisathas des 51 rangs (1) accumulent des pratiques religieuses en nombre infini^ et ils atteignent au fruit de la bodhification, ce qui fait 52 rangs.
Comme la substance de l'éclairement existe naturellement, dès que, par la méditation juste et inaccessible on a balayé les poussières des apparences chimériques, on franchit en un instant tous les rangs des Bodhisattvas avec leurs trois Kalpas de pratiques; la substance mystérieuse de l'éclairement se fait jour; on devient un « Bouddha de l'éclairement originel », 'est-à-dire de l'éclairement qui existait primordia-
(i) Voir pour ces 51 rangs la secte de Tendaï.
lement, mais à l'état latent et sans qu'on en eût conscience.
Ryaouon Fujishima a résumé cette doctrine en quelques mots :
La vérité n'est rien que l'état d'esprit de ceux qui arrivent au point « de la non acquisition » où l'idée du Néant et de l'Existence disparaît absolument. L'homme dont la juste méditation a atteint cette profondeur devient Bouddha.