CHAPITRE VII
SHINGON Secte des vraies paroles ou Mantras
Chaîne de la secte
Dans l'Inde. — Lorsque dans l'Assemblée « deja nature elle-même » (4) Bouddha prêcha la Loi, Vajrasathva reçut l'Abiseka ésotérique, c'est-à-dire l'initiation par l'onction d'eau sur la tête et fut ainsi désigné comme l'héritier de la Loi (ésotérique).
Les successeurs furent Nâgârjuna, Nâgabodhi, Vajrabodhi et Amagovajra.
En CmNE. — Ensemble (719) Vajrabodhi et Amagovajra qui traduisit en chinois le Sutra ce Loi », pensée et récits de la doctrine Yoga (2) ; puis Keï Kva qui propagea la doctrine du Mantra dans tout l'empire chinois où elle existe encore.
Au Japon :
(806) Koukaï 8e Patriarche; Jitsou et Shin-ga; Genin; et enfin Yakou-Shin fondateur de l'école Hiro-Sawa et Sho-ho chef de l'école 0-nô.
(4) Voir au Lotus de la bonne loi (l'Inde après le Bouddha), le Tathagatha Mahâvairocana.
(2) Yoga veut dire union; pour le Brahmanisme c'est l'union intime ou la confusion avec Brahma.
Doctrine de la secte
La secte enseigne que, même de notre vivant^ nous pouvons atteindre la grande connaissance absolue (l'état de Bouddha), si nous suivons les trois grandes lois ou Mantras ésolériques concernant le Corps, la parole et la pensée que prêche le Tathagata Mahâvairocana à l'état de Dharma Kaya (corps de la loi ou spirituel). Cette doctrine est exposée dans les Sutras Mahâvairocana Sambodhi, Sûsiddhi, Vacyrpkahra et dans les nombreux écrits intitulés « Règles cérémonielles».
L'école forme, sous le nom des dix états du cœur (ou degrés de la pensée), un classement, dans Tordre ascendant, de tous les degrés de spiritualité bouddhique ou de savoir progressif, représentés soit par les doctrines des écoles successives jusques et y compris celle des vraies paroles, soit par les divers degrés de spirituaUté dans son propre sein.
Les développements sur chacun des états du cœur ou degrés de la pensée constituent ce qu'on appelle « la forme en largeur de l'exposé (dés doctrines) ; leur genèse, le progrès naturel des états du cœur et de la pensée et presque leur transformation ascendante, c'est la forme en longueur ; dans le sein de la secte, cette forme est le progrès depuis la première initiation jusqu'à la connaissance parfaite. Voici le classement :
4o Le cœur des êtres dans l'état d'ignorance (dans le brahmanisme, la qualité d'obscurité), depuis le Naraka jusque et y compris les hommes qui ne songent qu'à satisfaire leurs appétits ; au Japon : « pensée du bouc dans une naissance difFérente. »
2o Le cœur des hommes qui font le bien sans motif religieux, ou « Pensée du jeune homme inintelligent qui garde l'abstinence, c'est-à-dire la cilaou abstention de tout ce qui souille le corps et la parole; c'est l'état commun de la généralité des bouddhistes laïques.
Dans le sein de la secte Singon, c'est la classe de la méditation (Samaya) où s'accomplit la pratique des trois mystères, le corps, la parole et la pensée.
Toutes les obligations morales, ou vertus prescrites aux bouddhistes laïques sont comprises dans cet état du cœur.
3^ Celui des êtres qui, sans être religieux, souffrent pour acquérir le Ciel », c'est le véhicule des dévas. Dans le premier bouddhisme, les oupsakas ou laïques dévots étaient considérés comme pouvant, par l'observation de huit préceptes et en recevant l'enseignement de la loi (donné par les religieux), obtenir le Dévaloka (des Dévas), mais non le Nirvana ni l'éclairement. On admet ici que les êtres des trois états inférieurs peuvent l'obtenir également.
Le degré correspond, dans le sein de la secte, à l'état de grand progrès.
4° Cœur de ceux qui, comme les Çravakas, nient
le moi et n'admettent que les éléments des agrégats (Shaiîdas) : secte Koucha du Petit Véhicule.
5o Celui des êtres qui extirpent les causes du Karma, littéralement « pensée d'arracher la semence et la cause de l'action ». L'action, c'est la passion; les causes ce sont les 42 Nidanas par la méditation desquels les Pratyéka Bouddhas arrivent à la grande connaissance.
Dans le sein de la secte Singon, le 4e et le 5e degré comprennent les fidèles qui méditent sur la non-nature (non-réalité) des objets qui sont pareils à une image vue dans un miroir.
6o L'état des êtres du Grand Véhicule qui s'efforcent d'opérer des combinaisons de causes pour le salut d'autrui. Littéralement « pensée du Grand Véhicule pour le bien d'autrui (4).
On ressent une compassion infinie et on fait transporter les êtres vivants au port du Nirvana. C'est le rôle des Bodhisattvas.
7^ Celui des êtres chez lesquels se manifeste l'éclairement originel.
Littéralement : la pensée consciente du négatif. Elle caractérise la secte Sanron.
Les 6e et 7e états du cœur correspondent à l'enseignement du triple véhicule (2).
Pour les adeptes du Shingoii, ces deux degrés
(1) C'est, ainsi qu'on l'a vu, la haute doctrine du Grand Véhicule, et particulièrement celle de la secte Hosso.
(2) Lotus de la bonne loi : « Les trois véhicules n'en font qu'un : Le triple véhicule. »
représentent l'état de la libre pensée dans la méditation du Yoga.
80 Celui de l'égalité et de la spontanéité : littéralement système d'un véhicule unique sans œuvres (1). C'est ainsi qu'on définit la secte Tendaï ; véhicule unique signifie l'égalité de toutes les aptitudes devant le chemin ou la voie à suivre ; id est, même chemin à suivre pour tous sans distinction d'aptitudes.
On l'appelle aussi « réalité » dans cette secte.
90 L'état du cœur (degré de la pensée) qui anéantit le moi; littéralement « pensée absolue de la nature sans la nature elle-même » ; l'univers est le produit de notre pensée et n'existe que par elle; il est donc irréel; mais cette irréalité étant éternelle devient une réalité de notre esprit, la réalité de l'irréalité.
C'est le Sutra Kégon, le terme dernier et le plus absolu de la doctrine exotérique.
On peut, par rapport à tous les n^s précédents, dénommer « Véhicule unique ï> l'ensemble des deux systèmes des nos 8 et 9 (2).
dO<> Le cœur qui médite les trois mystères et les orne de grandes œuvres méritoires. Littéralement; « pensée ornée du mystère ».
Selon l'école, dans les neuf premiers états du cœur, on ne fait que balayer les poussières (les passions) et
(1) Continuées pendant des temps immenses ainsi qu'on le voit dans les autres degrés ou sectes précédentes ; de là la spontanéité au lieu de Pimmense attente.
(2) Véhicule des Bodhi Sattvas.
anéantir la fausse croyance à l'aide des doctrines exolériques ; seule la vraie Parole ouvre la porte de la vérité intérieure; dans le dOe état du cœur, on comprend pour la première fois la source de sa propre pensée et le moyen de devenir Bouddha étant encore vivant. On appelle ce degré de la pensée « le vrai principe de la vertu positive ».
L'enseignement apparent, inférieur, exotérique c'est la prédication de Cakya ; l'enseignement supérieur secret (ésotérique) c'est la doctrine du Bouddha Mahâvairocana (d). C'est pourquoi les chefs de ces deux enseignements sont distincts. Mais quand on a pénétré le sens véritable de la doctrine, ces deux Bouddhas ne font plus qu'un ; on comprend alors que l'enseignement inférieur ne se compose que de conditions négatives (2); et tous les dO états du cœur se valent exactement.
Dans le sens affirmatif, pas même un seul grain de poussière n'est rejeté de l'éclairement (3).
Dans les Sutras des Vraies paroles ésotériques, le nœud, le corps ou la substance de la doctrine est le Mandala ou cercle des deux parties, le Vajra-dhatu et le Garbha-dathu. Ce Mandala ou cercle figure à la fois : — la nature de la Raison et de la Sagesse des Bouddhas — et la réalité de la forme et de la pensée des
(4) Chacun peut recevoir successivement ces deux enseigrnements.
(2) Ou plutôt états négatifs où on se borne à rejeter les erreurs, ce qui n'est qu'un préliminaire de l'éclairement.
(3) Tout être a une virtualité pour recevoir l'éclairement ; doctrine admise par la secte Kegon et plus ou moins par les autres sectes et au summum par la secte Shin^on.
elfes vivants formée des 6 éléments, aussi bieii que de celles des Bouddhas (d).
Dans la désignation de Vajra-dhatu, élément du diamantjle dernier mot signifie à la fois : par sa qualité de résistance, Tindestructibilité de la vérité intérieure ; et par sa force d'attaque, la force de la sagesse qui use les passions.
Par les mots Garbha-dhatu « élément matrice » ou « état de matrice », on assimile l'état des choses contenues dans le corps des êtres vivants à celui de Tenfant dans le sein de sa mère. Les deux parties (le Vajra-dathu et le Garba-dathu) forment originellement et substantiellement une unité : Taffirmation que chaque homme reconnaît l'origine de sa propre pensée et la constitution de son corps. Si on les sépare comme deux aspects différents d'une même chose : la première est la sagesse (ou connaissance) inséparable de la raison et essentielle pour le salut individuel; la seconde est la raison inséparable de la
(1) Le mandala ou cercle (ou plutôt circonférence) est une figure choisie pour indiquer la réunion parfaite des deux parties essentielles d'un tout, d'une continuité parfaite et absolument lié. Il représente aussi Tenchaînement et la révolution des causes et des efTets par réciprocité, comme dans les douze nidanas. Hegel et les bouddhistes disent : tout effet est la cause de sa cause et toute cause l'effet de son effet (cela nous paraît contraire à la définition du mot loi dans les sciences) ; la série des causes et des effets que nous offre la nature des choses n'est pas une ligne droite se prolongeant à l'infini, mais une ligne qui se replie sur elle-même et revient à son point de départ, c'est-à-dire une circonférence, le mandala. Les Grecs avaient pris pour figurer l'éternité deux serpents se touchant à leurs extrémités, ou un serpent mordant sa queue. — Le mandala est cher aux écoles bouddhistes. — Selon Kant, il y a entre les effets et leurs causes, action réciproque et solidarité, ce qui exclut l'idée du fatum^
sagesse (la connaissance) et essentielle pour le salut d'autrui (1).
L'élat non conditionné des 6 éléments consiste en ce que, étant les uns dans les autres, ils ne se contrarient pas, de même que les rayons d'une lampe ne s'interceptent pas les uns les autres. Les Bouddhas sont inclus dans l'univers et l'univers dans les Bouddhas.
Les 6 éléments des Bouddhas sont non conditionnés dans leur union avec ceux des êtres. D'où la conséquence : qu'il n'y a point d'êtres en dehors des Bouddhas, ni de Bouddhas en dehors des êtres.
Le propre du Garbha-dhâtu est d'accorder :
Grande méditation à la classe du Bouddha, grande sagesse à celle du Vajra (diamant), grande compassion à la classe du Padma ^otus) (2).
La Ire classe correspond au Tathâgata-Mahavaïrocana (perfection de la connaissance) ; celle de Vajra, à la sagesse qui détruit toutes les passions, dans le monde des transmigrations; la classe de Lotus, à la compassion d'Avalokiteswara montrant qu'à l'intérieur des êtres, il y a une pure pensée originelle qui persiste, indélébile, inaltérable, dans le monde des
(4) Le Singon admet complètement la théorie catholique du salut d'autrui ou du rachat des péchés d'autrui par nos mérites. On sait que, d'après cette théorie, les pénitences ou mortifications qu'on s'impose à l'intention d'autrui comptent plus de mille fois autant que pour soi-mênie.
D'ailleurs tout le grand véhicule admet l'action et l'intervention incessantes des Bodhisattvas comme bienfaiteurs, intercesseurs et rédempteurs.
(2) C'est une classification des Bouddhas en 3 catégories dans chacune desquelles prédomine l'un des trois traits essentiels : grande méditation, grande sagesse (vajra), grande compassion (Lotus) .
transmigrations, comme un Lotus dans la boue reste sans souillure.
Le Vajradhâtu expose les cinq espèces de s^esses (intelligences) (1) et établit cinq classes en ajoutant aux trois qui viennent d'être définies la classe de Ratna (bijou), et celle de Karma, l'accomplissement de toutes les œuvres. Pour la classe de Ratna, la vérité et le bonheur sans limites se trouvent dans la perfection libératrice du Bouddha.
On parvient à l'état de Bouddha par trois moyens : le premier, la raison complète; c'est savoir que l'essence du corps et de la pensée des êtres vivants est le Mandala, c'est le mandala des deux parties. Le corps de chair est la raison des cinq premiers éléments; c'est le Garbha-dhâtu (2); la pensée est la sagesse du 6e élément (connaissance), c'est le Vajra-dhâtu.
(^ La nomenclature bouddhique fait dans la division Vijnana {connaissance) cinq subdivisions ou sciences progressives ou états ascendants qui correspondent aux éléments plus ou moins subtils : la terre, l'eau, le feu, l'air, l'étlier.
(2| C'est le mystère du corps. Le corps produit des sons, c'est le mystère de la parole, dont on ne peut séparer le mystère de ta pensée. Ces trois mystères, essence de la Bhûta Tathègata, existent dans tous les êtres animés et inanimés. Le souflle du vent dans les arbres, le ressac bruyant des vagues dérerlant contre les rochers, l'homme qui meut ses mains et ses pieds soit ^n pariant, sclt en silepce, etcfetera, tout cela est l'expression des irois mystères, la manifestation du Mahavairocana. La nature des iTOis mystères des êtres vivants et des Bouddhas est originellement la raême.Bouddha l'apprend aux hommes ignorants pour qu'ils ca tassent l'objet de leur méditation. Cette méditation étant celle du Bouddha, on peut dire que les trois mystères des êtres virants égalent les trois mystères du Bouddha. Quand leurs praliquea sont fondues avec l'action du Bouddha et devenues égales 'lu trois mystères de Bouddha, c'est ce qu'on appelle : Union, ^'oea. Comme la doctrine des trois mystères est comprise par les ^Is Bouddhas, on lui donna le nom de Hvsticisme.
La raison et la sagesse sont originellement comprises dans tout être. La virtualité qui est originellement complète dans le corps lui-même ne peut s'acquérir en dehors. Quoique les hommes ignorants ne possèdent pas cette raison (1), ils la conçoivent par le deuxième moyen :
2e moyen a la force persistante des Trois mystères»; elle rend manifeste le Mandala qui est complet dans le corps des êtres vivants.
3e moyen : c'est d'atteindre à l'origine de sa propre pensée en acquérant le Mandala, et ensuite à l'éçlairement parfait après avoir parachevé la pratique des trois mystères.
Ces trois manières de devenir Bouddha ne diffèrent que comme exposés, en réalité elles sont une seule et unique manière.
Le Tathâgata Mahavairocana (identique au Butha Tathagata) est le principe primordial, l'essence de l'éçlairement dans notre esprit, le moule qui pétrit Finfmité des saints et les fidèles innombrables.
Il est la grande Samadhi (contemplation) qui ne connaît plus d'obstacles, l'esprit même de l'Éclairement qui n'a pas été engendré (qui est de toute éternité). De lui procèdent les 37 vénérables, les Mantras des 9 assemblées, les 43 grandes assemblées, les 4 espèces de Mantras (le monde spirituel), les filets d'or magnifiques qui décorent le devaloka (monde des êtres qui ont un bon Karma).
(1) Cette raison ou idée rationnelle de la virtualité. (Ryaon Fujischina.)
Les actions merveilleuses des vertus de tous les êtres apparaissent clairement. Tous les êtres sont eux-mêmes l'essence pure de réclairement. Toutes les apparences sont elles-mêmes des états (modes) du roi de l'Éclairement.
Les 6 éléments dans leur ensemble se nomment la substance des Bouddhas. Les 4 espèces de Mantras. sont des manifestations du Mahavairocana. L'accord des 3 mystères est leur action (effet). Les choses en tant que choses sont réelles; la multitude des apparences (phénomènes) et toutes les qualités (tous les modes) sont de nature identique et sont l'essence pure du Grand Éclairement (Mahavairocana).
Ce système est un réalisme panthéistique où le Mahavairocana est le principe de tout être. Il se rapproche beaucoup de Spinosa et des systèmes modernes qui voient tout en Dieu ; Dieu est remplacé dans ce système par le Mahavairocana (comme il l'est par la Butha Tathagata dans les écoles Keïigon et Tendaï); cependant, comme il admet la réalité des choses, il a encore plus d'analogie avec la théorie de Schopenhauer dont le principe universel,sous le noni de Vouloir, correspond au Mahavairocana.