CHAPITRE XI
Shln Shiu, secte vraie de la terre pure Chaîne de la secte.
La chaîne est la même que celle de la secte Jo-do jusqu'à Genku. Celui-ci fut le maître de Shiranle fondateur de la secte vraie qui vécut de 1173 à 1261 Il appartenait à la grande famille des Fouji-Vara et descendait d'Outhi maro ; d'abord religieux duTendaï, il se convertit à Genku et partagea son exil.
Sous le titre : « Collection des maximes concernant la doctrine, la pratique, la foi et Téclairement », il composa un ouvrage qui établit le principe fondamental de la secte et est considéré comme le critérium ou livre canonique de celle-ci.
Les sectes précédentes avaient accommodé le bouddhisme aux croyances populaires en admettant dans leur Panthéon les dieux légendaires transformés en saints bouddhiques ou devas, Shi-ran associa « la religion » au régime politique et social du Japon, en rattachant à sa doctrine, avec plus d'habileté que de logique, les devoirs imposés par l'honneur et le patriotisme tels que les japonais les entendaient alors et que les montrent leurs légendes et leur histoire. La secte étaya ainsi le système politique inauguré par
les Shogun et Taristocratie militaire, et obtint ainsi Fadhésion et la faveur des hautes classes, à Texclusion des jésuites qui, à leur début, les avaient en partie gagnées. Comme d'ailleurs elle s'adapte fort bien au caractère japonais par la faciUté de ses principes et de sa pratique, la secte devint rapidement la plus florissante du Japon. Elle est extrêmement riche et elle comprend près de la moitié de la population (1).
Tout le personnel religieux et tous les temples, relèvent de l'un des deux grands monastères de'Kioto, entre lesquels il n'existe aucune différence soit de hiérarchie, soit de doctrine ou discipline.
Les prêtres de la secte se marient et, en dehors du culte, ne s'occupent que de l'enseignement. ;^ Ils dirigent un très grand nombre d'écoles primaires, secondaires et supérieures, auxquelles subviennent les dons des fidèles. La secte a, outre ses prédications, ses journaux et ses revues.
Il y a encore une autre secte de la Terre pure plus récente (1276) appelée Zi-Shiou <t celle qui accomplit l'adoration à des moments déterminés » (six fois la nuit, six fois le jour) ; elle n'a que très peu d'adhérents.
Doctrine de la secte
Dans la doctrine de la Terre pure, il y a plusieurs systèmes : d'abord celui de la secte Jo-do, et celui
(1) Les exigences sévères du christianisme sont un grand obstacle à sa propagation au Japon.
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d'après lequel il faut avoir pratiqué à un haut degré les bonnes œuvres pour renaître dans le Sukavati. Il faut regarder chacun de ces deux systèmes comme « un moyen provisoire ». Le moyen véritable ou définitif consiste : « à se reposer de tout cœur sur le pouvoir supérieur du vœu originel d'Amithaba-Bouddha, en laissant de côté toute « idée personnelle». C'est ce qu'on appelle la vérité; d'où le nom de la secte (qu'on devrait traduire secte de la vérité).
Les trois livres sacrés de cette secte sont les mêmes que ceux de la secte Jo-do ; le sutra le plus long, le grand sukavati Vyuha (sans doute identique avec Amitayus sutra) est admis comme un livre spécial (à la secte de la vérité) parce qu'il expose les 48 vœux originels d'Amithaba, surtout le dix-huitiènae, qui est le fondement de la doctrine, « de sauter en travers (1). » Le voici :
« Je n'obtiendrais pas la connaissance parfaite, l'illumination, si quelqu'un des êtres vivants qui croit
(1) Pour compléter le vocabulaire bouddhiste nous donnerons les quatre définitions suivantes de Shiran qui comprennent les deux paires et les quatre rangs.
lo « Sortir en longueur », c'est obtenir Téclairement par la pratique religieuse pendant d'innombrables Kalpas sur le chemin des hommes saints.
2® « Sauter en longueur », c'est acquérir la parfaite connaissance ou bodhification dans l'existence présente.
^^ « Sortir en travers », ou de travers, c'est mériter de naître dans une région où les êtres vivants sont dans le même état qu'à l'intérieur de la matrice, c'est ce qu'on appelle la naissance à la frontière de la Terre pure ; c'est la punition de la néglig-ence et du doute.
4° « Sauter en travers >, c'est naître dans la Terre pure d'Amitthaba-Bouddha, d'après son vœu originel.
en moi avec la pensée sincère et le désir de renaître dans ma région (le sukavati) et qui répète dix fois par la pensée mon nom, ne naissait pas dans le sukavati. »
Pour l'accomplissement de ce vœu, Amithaba accumula pendant une infinité de Kalpas une infinité de mérites comme fond de réserve pour sauver les êtres vivants ; on appelle cette grande pensée compatissante la grande et large sagesse de Bouddha.
Cette pensée et cette pratique passèrent aux autres Bouddhas (1). La dignité ou l'état ainsi acquis s'appelle Amitabha et Amitayus : « la lumière incommensurable et la vie infinie. »
Amithaba Bouddha a le pouvoir de tenir dans sa propre lumière les fidèles et les faire naître dans la Terre pure. C'est ce qu'on appelle : le pouvoir supérieur du vœu originel.
Se plier au vœu originel, c'est avoir la vraie pensée, la foij la volonté de naître dans la Terre pure. Les trois ne font qu'un : le sentiment de foi. Notre insuffisance étant reconnue, nous devons croire à la
(1) Sans doute par l'effet de l'identité de nature et d'une communion intime, constante, qui équivaut presque à l'unité des personnes multiples.
Le Bouddha originel ou la source, l'essence d«s Bouddhas s'appelle le Bouddha spirituel ou « le corps spirituel » du Bouddha (en tant qu'essence, c'est-à-dire qu'il ne faut pas attribuer ici au mot corpSy son sens ordinaire).
Toutes les sectes japonaises admettent le corps spirituel du Bouddha originel; elles lui donnent seulement des noms différents; ainsi pour la secte Singon, c'est le Mahavairocana ; pour Tendai, c'est le Butha Tathagata ; pour la secte Hosso, l'équivalent est l'Alaya ou le réceptacle.
force du pouvoir supérieur du vœu original d'Amitabha. Gela s'appelle « la foi dans le pouvoir supérieur.
On ressent le bienfait de Bouddha, l'action de sa grâce qui nous pénètre, en répétant son nom. Cet exercice se nomme : « rappeler 10 fois la pensée du nom de Bouddha, d Mais dix fois ne sont ni un maximum ni un minimum. Il y a des iSdèles qui répètent constamment le nom de Bouddha pendant toute leur vie; d'autres ne le prononcent qu'une seule fois avant la mort. La foi forme un rappel constant de la pensée et équivaut à une répétition continue.
La répétition est inséparable de la compassion du Bouddha. Nos pensées et nos actes doivent être conformes à ce sentiment par lequel seul nous avons part à la miséricorde du bouddha.
Nous ne pouvons acquérir ce sentiment de compassion par nous-même, il ne naît point en nous spontanément, ou par notre suggestion, mais il dérive de la pratique, dans le pouvoir supérieur. Il nous vient de Bouddha par l'effet de cette pratique. La compassion du Bouddha se fond en nous et agit en nous, non pour quelque bénéfice dans la vie présente, mais pour préparer et assurer la naissance dans la Terre pure (1).
Au moment même où le fidèle a mis sa foi en Bouddha, il est gardé dans la lumière d'Amitabha Bouddha; dès lors il a toujours beaucoup de joie
(i) C'est la théorie de la grâce telle qu'on la trouve dans saint Augustin, Calvin, Jansénius, etc.
dans son cœur en partageant la grande compassion du Bouddha. Il devient membre du Samyaktva-râci (masse de la vérité); on le nomme (Avaivartika) (celui qui ne retourne pas) (1). Il a la certitude de naître dans la Terre pure et immédiatement après cette naissance d'entrée dans le Nirvana.
Gardé dans la lumière d'Amitabha et presque identifié avec lui, il accomplit les cinq sortes de conduite morale :
La première : Adoration, vénérer et adorer Ami ta bouddha.
La seconde : Louange, toujours louer la vertu d^Amita.
La troisième : Vœu, désir ardent de devenir Bouddha.
La quatrième : Méditation, méditer la vertu d'Amida .
La cinquième : Reflet, souhaiter par amour pour le prochain que tous les hommes puissent comme soi-même arriver à la dignité de Bouddha.
Selon les autres écoles de la Terre pure, on ne parvient à l'éclairement qu'en pratiquant longtemps de bonnes œuvres après être né dans la Terre pure.
Selon la secte vraie, « sauter en travers » c'est devenir Bouddha en naissant dans la Terre pure ; puisque le fidèle a partagé ici bas la compassion de Bouddha (pour les créatures), il doit, en abandonnant le corps impur, recueillir le plus excellent fruit du Nirvana.
(1) Dénomination déjà employée dans le bouddhisme du N^paul^
La fidèle ne demande rien pour la vie présente, attendu qu'elle a sa cause dans la vie antérieure et que l'effet de cette cause ne peut être supprimé. Il écarte comme inutiles les charmes magiques.
Pour imposer l'observation des devoirs sociaux et politiques, Shiran s'est fondé uniquement sur les paroles suivantes attribuées à Bouddha dans le Sukavati. (( Il faut d'abord bien penser et bien considérer; vous devez éviter tout ce qui est mal et faire tout ce qui est bien. »
D'après les réponses des prêtres du Sin-siu à l'interrogatoire de M. Guimet :
On doit pratiquer le grand commandement de Bouddha : « Sauvez l'homme en danger de se noyer, quand même vous devriez vous noyer vous-même. »
Les autres préceptes de la secte sont plutôt prohibitifs qu'actifs; on remarque les commentaires sui vants des textes bouddhiques :
L'homicide est justifié par la légitime défense ;
Il n'est point défendu de tuer un homme pour en sauver plusieurs autres ; il est permis de manger de la viande quand on le fait uniquement par besoin ; celui qui fait tuer un animal ou assiste à sa mise à mort, ne doit point manger de sa chair.
On n'interdit les liqueurs alcooHqu^s que pour en prévenir l'abus. On n'obtient le do7i d'Amitabha, c'est-à-dire une part du fond inépuisable deses mérites (ou bien sa grâce) que par les moyens indiqués plus haut. La prière est inefficace. Il suffit d'observer avec foi les paroles d'Amita pour, par la force même des choses^ attirer à nous la pleine vertu
d'Amida, faire disparaître les mauvaises intentions, faire naître les bonnes et arriver par nous-même à accomplir les intentions charitables de Bouddha. C'est ainsi que Bouddha sauve les humains.
La force d'intervention (1) ou d'infusion du Bouddha en nous pour nous conduire au Nirvana qui nous paraît divine et miraculeuse n'est qu'une évolution, ou processus naturel (de l'In et de l'En) dont la cause existe, bien que nous ne la saisissions pas, car rien n'est miracle, tout rentre dans la loi de réciprocité de cause à effet (2).
L'action miséricordieuse de Bouddha est infinie
(i) La force pénétrante et agissante en nous du Bouddha, selon la doctrine de la Terre pure., correspond à la fructification du bon Karma par l'effet des bonnes actions, du repentir ou de la connaissance, doctrine qui paraît être commune à toutes les sectes du grand Véhicule sous le nomdemu-chiau-no-kaitai «substance des préceptes sans aspect extérieur » ou (spirituelle). C'est une sorte de substance ou essence immatérielle qui pénètre le corps de celui qui reçoit le précepte, pour l'appliquer, et qui modifie l'individu de telle sorte que, dans une certaine mesure variable avec l'importance des préceptes, son état mental a progressé, en même temps que son Karma s'est amélioré. La méditation a le même effet que l'observation des préceptes ; de même la contemplation du Bouddha et jusqu'à un certain point le repentir du péché.
Le Kaï, le bien et le mal, se règlent d'après ce qui a été préféré universellement par tous les Bouddhas et les Sages. Ce qui est accompagné des qualités mentales du bien est excellent ; ce qui est accompagné d'autres qualités mentales est mauvais. . (2) Les prêtres de Sin-Siou rapportent tout à la combinaison In-En ; l'In paraît plutôt la cause ; cependant il y aurait retour de causalité, comme dans les douze Nidanas. — Le Bouddhisme maintient toujours qu'il n'y a pas d'effet sans cause naturelle découverte ou à découvrir par la science. C'est sans doute pour répondre à l'objection de la nécessité d'une cause primordiale qu'il a imaginé le renversement alternatif des effets et des causes.
dans le temps comme dans V espace ; elle est adéquate à rinfinîté morale de l'homme, le Routen (principe du passage de Thomme dans les six mondes de la transmigration), qui est sans commencement et sans limite.
D'après la vraie secte, Âmitha est un Bouddha qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin. Son intelligence rayonne dans les dix mondes et pénètre en tout lieu ; sa charité traverse le temps et il n'y a aucune époque où elle ne se manifeste. Telle est son essence éternelle. On l'appelle le vrai Bouddha des trois époques (passé, présent et futur) et des dix quartiers (les dix mondes) (1).
Les Bouddhas multiples dont parlent les autres sectes, ne sont que des incarnations de la charité d'Amitah.
Le fondateur de la religion est Çakiamouni ; il n'a point laissé de livres.
Quoique, mû par sa grande compassion, il ait travaillé à nous sauver, nous ne pouvons le connaître. C'est par pure bienveillance qu'Amida s'est manifesté dans la personne de Çaka. Après la durée de cette incarnation, Amitabha est retourné à sa forme première et il n'existe plus d'autre Çaky a qu'Amitabha lui-même*
On ne doit adorer ni les Kamis, ni les Bouddhas. On doit se consacrer tout entier à Amitabha.
(1) Pour presque toutes les sectes bouddhiques, tous les Bouddhas sont éternels. Il y a un Bouddha pour chaque inonde et pour chaque kalpa. Çakyamouixi est le Bouddha de notre monde et de notre kalpa. Il y a eu 24 incarnations. La première nouvelle incarnation sera en Maitréya Bouddha.
La métaphysique de la vraie secte est très simple et presque banale pour les bouddhistes. L'univers est composé d'éléments éternels infiniment petits, (comme les éléments des agrégats dans la première doctrine du petit véhicule, ou mieux encore comme les atomes monades de Leibnitz doués d'un processus) qui sont combinés entre eux par l'In et l'En pour former les corps sujets à apparitijbn et à disparition.
L'âme (ou du moins ce que les prêtres du Sin- Siou ont entendu par ce mot dans leur conférence avec M. Guimet) est immortelle; elle est unique, mais son fonctionnement est multiple ; les fonctions de la vie, la circulation du sang, la digestion, etc., lui appartiennent.
L'altération ou la perte d'un des cinq pouvoirs (les cinq sens) n'atteint point l'âme ; elle lui enlève seulement un de ses fonctionnements.
L'âme de l'animal est la même que- celle de l'homme. Il n'y a de différence entre elles qu'en ce qui concerne l'intelligence. Or, d'après la vraie secte, l'intelligence n'est qu'une différence dans le fonctionnement des cinq organes.
M. Guimet ayant demandé aux prêtres pourquoi le Bouddhisme avait, dans chaque pays, adopté beaucoup d'opinions locales, ils répondirent :
« Nous respectons partout l'ordre établi et nous acceptons tout ce qui porte au bien. En outre, nous recherchons la vérité progressive et nous l'admettons d'où et de si loin qu'elle nous vienne, comme un développement de la loi de causalité et comme la résultante du processus qui agit universellement par
la vertu de la compassion infinie du Bouddha. Tout enseignement vrai vient du cœur de Bouddha î>.
La secte tient en vénération toute particulière son fondateur Sin ran, dont la vie est représentée par les tableaux suspendus aux murs de la salle japonaise du musée Guimet.
Tous les ans on célèbre au Japon une grande fête en son honneur; une répétition decette cérémonie par deux prêtres japonais a eu lieu le 21 février 1891, au musée Guimet, devant une élite parisienne de quatre cents personnes réunies dans la grande salle.
En voici le détail :
I. IL IIL Lorsque tout le monde s'est assis, le prêtre joint les mains et salue neuf fois le Bouddha Amidhà placé sur l'autel au fond delà salle; à droite est une statuette de Sin ran.
IV. On frappe le bassin métallique trois fois pour éveiller l'attention des êtres de chacun des trois mondes, le supérieur, le nôtre, l'inférieur.
V. Tour à tour, l'un des prêtres répète deux fois une gâtha en pâli, tandis que l'autre offre l'encens allumé àAmida.
Voici la stance :
Ne faites aucune mauvaise action ; Accomplissez toute bonne œuvre; Purifiez vos pensées ; Voilà l'enseignement des Bouddhas.