CHAPITRE III
Thé&tre et littérature
§ 1. La Scène
La salle se compose d'un vaste parterre et d'un rang de première galerie où sont des loges. Les spectateurs restent assis sur leurs talons pendant toute la représentation qui prend une journée entière et se prolonge souvent dans la nuit (1).
Le parterre est divisé en compartiments carrés par des séparations de 30 centimètres de haut, assez larges pour former des sentiers que Ton suit pour gagner sa place et se retirer.
Il y a en outre deux chemins plus larges, l'un à droite, l'autre à gauche, à la hauteur de la scène. Ils permettent aux acteurs de faire leur entrée de ces côtés aussi bien que par le fond du théâtre et de représenter parfois des scènes différentes et simultanées.
Un de ces chemins est assez large pour que des voitures, des bateaux à roulettes puissent y circu-
(1) Tout ce qui concerne les représentations est emprunté à une conférence de M. Guimet.
1er ; tous deux servent à représenter des scènes d'introduction et de sortie; mais c'est sur le théâtre seul que l'action se passe.
Le plancher de la scène peut tourner sur luimême ; au changement, un groupe d'acteurs s'en va parla rotation, tandis» qu'un autre apparaît dans un appartement tout différent. Cela encore permet de représenter deux actions simultanées en montrant alternativement les péripéties successives de ces deux' actions.
Le public est toujours très nombreux et très animé. On vient au théâtre en famille complète, ce qui prouve en faveur de la moralité et du théâtre et du public, sinon de leur décence commune. On sait qu'à Athènes les femmes étaient exclues des représentations ; à cause de la chaleur, les spectateurs se dépouillent le plus possible de leurs vêtements ; quelques jeunes gens n'en gardent aucun.
Dans une loge grillée de l'avant-scène se tient un personnage qui remplit le rôle du chœur antique, en parlant d'un ton larmoyant et cadencé pendant que les acteurs jouent, il raconte au public la situation et les sentiments qu'ils représentent. En outre, il s'adresse aux héros de la pièce pour leur donner soit du courage, soit de la prudence, etc.
Au-dessous de lui se trouve un régisseur de la scène qui appelle sur certains points ou passages l'attention du public.
De l'autre côté de la scène, dans les coulisses, est placé l'orchestre et un souffleur chargé des cantonades.
Les comédiens font beaucoup chanter la voix en parlant, mais non d'une manière criarde et conventionnelle comme les acteurs chinois. Les Japonais sont vraiment acteurs et à part quelques exagérations dans le jeu pathétique de la physionomie, ils jouent avec naturel et talent. Les rôles de femmes sont remphs par des hommes, comme dans l'antiquité. Il y a, dit-on, des troupes composées exclusivement de femmes et dans lesquelles les rôles d'hommes sont joués par des travesties.
On peut classer les pièces dans trois genres principaux : historique, bouddhique et comique.
§ 8. Pièces historiqties
Les pièces historiques sont des drames toujours terribles et souvent lugubres ; elles sont nombreuses ; plusieurs sont célèbres, entre autres : le Grand voleur, le Taiko et les quarante-sept koonins, épisode historique légendaire.
Ces quarante-sept étaient les fidèles d'un jeune prince injustement condamné. Ils avaient juré d'assassiner l'auteur de sa mort ; ils surmontèrent mille obstacles et endurèrent mille souffrances. Après avoir accompli leur dessein, ils se livrèrent volontairement aux magistrats qui les condamnèrent à s'ouvrir le ventre. C'est l'ancien point d'honneur japonais, la fidélité inviolable au Seigneur, vengeance implacable, le suicide légal ou Vriarackiri, fin de presque tous les héros japonais.
Les pièces historiques reproduisent, chacune
une série de tableaux fidèles, toute Fantiquité japonaise : sentiments, usages, appartements et même jardins et paysages, et surtout costumes de chaque époque et de chaque classe depuis les plus humbles jusqu^aux plus magnifiques. Le drame japonais est essentiellement national et réellement historique.
Non seulement chaque acteur a un costume en rapport avec son rôle, mais dans le courant de Taction, certains artistes modifient l'agencement de ce costume pour le conformer davantage à leur jeu. Ainsi dans la pièce de Taiko, un acteur qui avait à donner l'idée d'un personnage très violent se présentait avec une large robe vert sombre ; mais la robe de dessous était en damas orange et vert clair, et, à mesure qu'il s'animait, il retirait peu à peu la robe brune et, avec son étoffe éclatante, il faisait des gestes fulgurants ; tout à coup à la venue d'un envoyé du Mikado, il se calme, remet sa robe à dessins noirs et se tait, de sorte que la variété de son costume correspond à son silence et à son apaisement.
La guerre civile est le Dem ex machina de toutes les pièces historiques. C'est le dénouement des situations les. plus embarrassées.
M. Guimet nous donne bien l'idée du tragique japonais par le drame d'Asaka en six actes et treize tableaux dont il rapporte une scène.
Le daïmïo Asaka, voyageant la nuit, a sauvé des brigands une jeune fille, il s'en est épris et en a fait sa concubine.
Yuri-Nokata, vieille mère de l'épouse délaissée veut venger sa fille sur Hototogisu, la concubine.
1er Tableau. — Non contente d'avoir fait prendre à la concubine un poison subtil qui l'a défigurée et qui la mine, elle se fait remettre un breuvage mortel par le médecin du palais qu'elle fait tuer immédiatement pour assurer son silence.
2e Tableau. — Hototogisu, seule avec son mal pendant la nuit, voit un revenant ; c'est le médecin du palais. Il lui raconte ce qui s'est passé et lui fait prendre une fiole qui lui rend la santé et la beauté. Elle est ravie ; mais alors surviennent deux servantes de Yuri Notako armées de grands sabres ; ces deux furies se jettent sur Hototogisu, la percent de mille coups et la portent sans vie dans l'appartement de leur maîtresse, qui fait dresser debout le cadavre pour savourer sa vengeance. Assise, fumant sa pipe, prenant son thé, elle se rassasie de la vue de la victime, l'accable de malédictions, et, comme dernier outrage, colle sa pipe brûlante sur les lèvres de la blessure de son cou; elle ne se retire que par excès de fatigue.
La victime revenue à elle s'enfuit jusqu'à un petit pont voisin du palais. Son ennemie l'aperçoit, court à elle, la traîne sur le pont ; puis le sabre entre les dents, horrible, elle tord les cheveux de la malheureuse autour de la main droite et se fait tirer avec elle, jusqu'à ce que celle-ci reçoive le coup mortel. On jette à l'eau le cadavre. — Comme dernier trait, la vieille mère revient plus tard, pour se repaître encore une fois de la vue de la morte gisant sous les flots.
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§ 3. Pièces bouddhiques
Ce sont des féeries dans lesquelles les fées sont remplacées par des saints faisant des miracles. En voici un spécimen :
La pièce a pour titre : Kobodaïssi, nom du fondateur de la secte Singon.
Un père et une mère viennent d'envoyer leur fils' à l'école.
La fille du seigneur auquel appartient cette famille se réfugie dans la maison pour échapper aux soldats d'un daïmio ennemi. On la cache. Les soldats qui l'ont vue entrer arrivent et la réclament. Le mari leur déclare qu'au bout d'une heure, temps pendant lequel il a promis asile, il leur remettra lui-même la tête de la princesse. Sa femme a compris son intention et elle se prépare à la mort. Tel était au Japon le dévouement au Daïmio. Elle exprime ses regrets de la vie.
Au moment où elle va être frappée, Tenfant rentre, il se serre contre sa mère, et tous deux demandent grâce. Exaspéré de manquer à sa parole, le père tue son fils et jette son corps par la fenêtre.
Il lève ensuite le sabre sur sa femme qui tend le cou.
Alors Kobodaissi sortant d'un rocher auquel la maison est contiguë, apparaît. Par sa grâce, le sabre levé se brise en morceaux ; l'enfant ressuscité embrasse ses parents.
Chaque tableau d'une pièce bouddhique se termine ainsi par un miracle.
§ 4. Comédies
Les comédies de genre sont tantôt dramatiques et littéraires, tantôt simplement comiques.
On peut se faire une idée des premières par celle dont M. G. Bousquet a donné une analyse à cause de sa ressemblance avec la Dame aux Camélias es signalant toutefois cette différence essentielle entre les deux pièces. La dernière soutient une thèsa morale et sociale ; Théroïne est pardonnée parce qu'elle a une excuse morale. Rien de pareil dans la pièce japonaise analysée et dans toutes celles du même genre. L'intérêt que l'on prend à la femme auteur de beaucoup de maux, repose uniquement sur ses charmes ; il est identique avec celui qu'Hélène et Phrynée obtenaient des vieillards de Troie et d'Athènes.
Les personnages féminins ne sont point empruntés à la famille qui est sacrée, mais à tout ce qui est en dehors comme la Gesha et toutes les femmes libres d'elles-mêmes.
Les sujets sont tous pris dans la vie familière. L'action n^étant plus gênée par la fidélité historique marche avec plus de hâte et d'unité; on fait une part plus grande à l'invention, à la variété des situations, et la pièce a beaucoup plus d'intérêt ; pas un mot du dialogue n'échappe au public. Le ton est très simple et les passions communes, les personnages sont finement observés. Le talent du Japonais pour saisir le côté piquant, comique, ou même bur-
lesque des choses se retrouve tout entier dans ses comédies.
Tout le monde s'y amuse de bon cœur, même les Européens.
Les acteurs de Yedo jouent avec un naturel exquis et une vérité frappante ; ils égalent nos bons comédiens.
Sur des trétaux, des bateleurs racontent les mêmes légendes que le théâtre et débitent tous les sujets des contes populaires avec assaisonnement de gaillardises qui font pâmer de rire les auditeurs.
§ 5. Littérature
La littérature japonaise comprend tous les genres : philosophie religieuse, histoire, romans de toutes sortes, aussi bien intimes qu'héroïques, légendes de guerriers ou de brigands; poésies. Tout le monde fait des vers. Dans une certaine fête tous les arbustes des jardins ou campagnes qui entourent le temple sont couverts de papiers sur lesquels sont écrits des vers composés pour l'occasion.
Il y a une littérature spéciale pour les femmes comprenant : romans, hvres d'éducation, catéchismes religieux et moraux, formulaires de civihté, etc.
Les livres d'éducation pour les femmes leur apprennent à tout supporter avec une patience et un courage invincibles, même la disette, les maladies et les fléaux. Ils leur enseignent tous les devoirs imposés à la femme chinoise et à la femme indienne; la subordination complète de la première aux pa-
rents et à la famille du mari ; la soumission de la seconde et sa presque adoration du mari jusqu'au delà de la tombe. Le Bouddhisme et le Christianisme qui ont tracé d'une manière identique les devoirs réciproques des époux ne peuvent que modifier radicalement la situation actuelle de la femme, conforme d'ailleurs aux anciennes mœurs du Japon . Cette révolution est d'autant plus naturelle que la femme japonaise est très intelligente et très instruite.
Le Roman n'est qu'une autre forme des sujets et des procédés littéraires du théâtre. Il est même très rare de trouver à acheter le texte d'une pièce, c'est le roman correspondant qui seul est dans le commerce. Un roman vient presque toujours d'une pièce, mais jamais une pièce ne provient d'un roman.
Imprimé en Hira-Kana, la seule édition qu'on enseigne aux femmes, le roman n'a guère que des lectrices. Toute jeune fille, libre de son temps, a un abonnement mensuel de fr. 50, chez un libraire qui lui fournit tout ce qu'elle peut désirer de livres anciens et nouveaux.
^ Cette Uttérature répète indéfiniment les mêmes choses devenues banales depuis [des siècles ; quand elle en sort, elle tombe dans une licence d'images qui ne peut être admise qu'au Japon dont les anciennes chroniques nous offrent beaucoup d'exemples.
Lels contes japonais sont très nombreux. Quelques-uns sont du genre de là Fontaine. Beaucoup sont remplis de superstition. Le renard y joue presque toujours un rôle merveilleux, tantôt bienfaisant, tantôt malfaisant.
Beaucoup aussi ont une conclusion morale. -^
La sagesse de ces derniers est relevée par une cer- / laine finesse d'observation dans les proverbes que/ citent habituellement les Japonais lettrés ou non/ En voici quelques-uns :
« Si vous haïssez quelqu'un, laissez-le vivre (Con- « ception bouddhique);
ce Mieux vaut éviter les reproches que chercher « les éloges (Même origine) ;
oc La grenouille, dans son puits, ignore l'immense « Océan;
(( Le soldat battu a peur des brins de roseau ;
« Le cœur d'un enfant de trois ans lui reste jusce qu'à soixante (La bonté du cœur est impérissable. « G. Sand) ;
« Il n'y a pas de professeurs de poésie {Nascuntur poêtœ) ;
« Jusqu'à ce qu'elle soit polie, la pierre précieuse « ne brille pas ;
« Les bons remèdes sont amers à la bouche, etc. » [Le Japonais excelle dans la critique superficielle . ei badine, dans le Pamphlet politique et le Journa-| lis3ie-4^eppûgition) Il est tel mémoire d'un fonctionnaire en disgrâce, dit M. Bousquet, tel article d'un mécontent que ne désavoueraient pas les écrivains de la satire Ménippée (1).
(1) Nous avons emprunté presque textuellement à M. Bousquet la plupart des appréciations qui précèdent sur la littérature. Elles sont confirmées par les Français qui, depuis lui, ont résidé au Japon dans des conditions semblables : MM. Appert, Millioud,^etc.
Les Japonais aiment beaucoup les conférences publiques.
Le conférencier s'évertue sur un sujet de morale, de philosophie ou de science devant des auditoires très sérieux de marchands et de petits fonctionnaires, qui prennent le thé et fument accroupis dans une grande salle.
Les prédications des religieux bouddhistes attirent beaucoup les femmes et les enfants. On en rencontre partout dans les villes et les campagnes.