CHAPITRE m
Le Shinto ou la voie des dieux
§ 1 . Le Culte
Le shinto est la religion nationale du Japon dont nous avons exposé la mythologie.
Les dieux actuels, issus de la grande déesse solaire, eurent pour successeur mortel (660 av. J. C.) Jim-mu Tenno premier mikado. Les grandes familles font remonter leur origine aux Kami ; le peuple tout entier se croit issu des dieux créateurs du Japon. Le Mikado est à la fois le représentant du ciel sur la terre et le seul et unique médiateur entre ses sujets et tous les dieux, l'unique pontife.
M. Georges Bpusquet et sir Edward Reed qui font autorité en ce qui concerne le Japon, s'accordent sur ce point que la religion y a eu les deux périodes que l'on a retrouvées partout, la période spontanée et la période sociale et politique. Dans la première, les Japonais croient le monde peuplé de Kamis et considèrent comme Kami ou comme devant faire l'objet d'une attention religieuse, tout ce qui peut leur faire du bien ou du mal et par conséquent toutes les forces
agissant sur eux, même les débordements des fleuves. Ils ont aussi les Kamis gardiens du foyer domestique, puis les ancêtres jouant le même rôle, recevant les mêmes honneurs par un emprunt fait à la Chine. On cherchait à' se rendre propices, les Kamis bons et à fléchir les malfaisans. Le Mikado demandait aux dieux pour le peuple tout ce qui peut lui être utile. C'est à peine si on peut donner le nom de culte aux manifestations anciennes et même actuelles du sentiment religieux populaire. Il n'y avait point et il n'y a pas non plus encore d'idoles.
Mais à côté s'établissait peu à peu un culte officiel liturgique, quoique également très simple, célébré par une caste laïque d'institution divine à la tête de laquelle était le Mikado. D'après la tradition, tous les empereurs qui ont précédé le Bouddhisme ont été des bienfaiteurs du peuple auquel ils rendaient la justice. Avec le temps le Shinto devint une religion exclusivement politique et un moyen de gouvernement. On édifia beaucoup de temples ou plutôt de sanctuaires, petites constructions rectangulaires tout à fait rustiques attachées artistement aux flancs des collines. Des avenues quelquefois multiples y conduisent et on y remarque des portiques élégants en bois ou en pierre (torii) et des lanternes en bois ou en pierre (toro) qui ornent les côtés de ces avenues et les abords duMya.
Le Mya est en bois brut, monochrome ; la toiture, aux surfaces bombées, est faite de planchettes de sapin superposées jusqu'à concurrence d'un demipied d'épaisseur et ses deux versants penchés l'un
en avant, l'autre en arrière du temple laissent vide de chaque côté un tympan garni de planches découpées. Le faîte supporte des pièces de bois rond placées transversalement. La toiture se prolonge au devant de la porte centrale en une sorte de marquise supportée par des colonnes pour abriter le passant qui vient faire sa courte dévotion. Des fidèles, surtout des femmes s'arrêtent à l'entrée du temple, appellent l'attention de la divinité en frappant dans leurs mains ou en faisant résonner un gong, puis font au dieu une demande mentale en récitant quelques formules qu'ils ne comprennent pas, jettent des pièces de menue monnaie et s'en vont. C'est l'affaire de quelques secondes.
Intérieurement au Mya, le visiteur ne distingue en avant du sanctuaire qu'un miroir, des bandes de papier « go-hei » découpées d'une façon particulière, et, devant le miroir, uiie branche de l'arbre sacré, le sagaki cieyera à laquelle est fixé un morceau d'étoffe rouge et blanche.
En arrière, mais invisible, se trouve le véritable sanctuaire ; là l'emblème de la divinité, qui est un miroir, un sabre ou une pierre précieuse, est enfermé dans une boite soigneusement enveloppée . Le miroir est, dit-on, la caractéristique du Kami de sexe féminin, le sabre celle des Kamis de sexe masculin.
Malgré leur air champêtre et leur absence d'idole, les Mya consacrés à des Kamis historiques, n'ont par l'ensemble de leurs légendes rien que de sombre et de mystérieux, rien qui sourit à l'imagination comme les sanctuaires et les fables semblables chez
les Grecs. Mais l'aspect est tout autre pendant les jours de fête «Matsuri ». Les prêtres « Shinsho ou Kunnuschi » revêtent l'ancien habit de cour, c'est-àdire une large robe et une coiffure de forme antique et bizarre, costume dans lequel ils offrent tous les jours matin et soir à la divinité les produits de la nature. Ils officient suivant un certain rituel comprenant des purifications, et des offrandes naturelles, comme du riz, etc., jamais de sacrifices sanglants.
Des marchands, des saltimbanques, etc. s'établissent sur les places; dans les rues circulent des chars portant des orchestres bruyants, des images des dieux, des prêtres etc., ettrainéspar des taureaux au milieu d'une foule excitée par le plaisir et par les légendes des anciens dieux. Le peuple des campagnes est toujours passionné pour ces fêtes et, à cause d'elles, reste fidèle à la religion nationale.
Celle-ci a aussi des pèlerinages fort nombreux pendant la belle saison aux lieux où la légende place les Kami les plus puissants, surtout aux montagnes célèbres.
Pendant l'été une partie de la population est ainsi en mouvement poussée vers les montagnes et les hautes vallées par un sentiment religieux douteux, doublé d'un désir très réel de fuir les bords de la mer où les chaleurs accompagnées de (moustiques sont insupportables .
Deux fois par an on célèbre l'ancienne fête de la purification générale qui lavait la nation de toutes ses souillures.
§ 2. La Morale du Shintoisme
Une classification des souillures analogue à celle de l'Inde, les purifications et surtout les bains, rimitation des exemples des Kami, héros et sages divinisés, et le culte des ancêtres formaient tout le cadre moral et religieux reposant uniquement sur la foi aveugle et l'obéissance passive au Mikado, source non seulement de toute autorité, mais de toute vérité. Il suffit de suivre les lois de la nature en respectant celles de l'État. Les Japonais, issus des dieux, ont naturellement la connaissance du bien et du mal ; ils n'ont pas besoin, comme les vicieux Chinois, d'un fatras d'études sur les Devoirs. Il suffit à l'Empereur de consulter sa divine mère Amatherasu pour savoir la vérité sur toute chose. Donc pour suivre la voie des Dieux a: il suffit d'obéir aux volontés du Mikado » Telle est la doctrine, ravivée de nos jours, que soutient le théologien japonais Matoori.
Enraciné dans la croyance populaire, ce dogme a procuré au Mikado un prestige aussi absolu que celui que les Brahmes ont obtenu dans l'Inde en persuadant les castes inférieures de leur suprématie divine. Ce prestige avait pâli par l'introduction du Bouddhisme beaucoup plus éclairé et indépendant; aussi, l'Empereur Sago qui monta sur le trône en 1810, fit-il revivre la religion du Shinto et restaurer ses temples en invitant les religieux Bouddhistes « à ne pas se conduire immoralement, à ne pas abuser de la crédulité publique. »
Depuis ce moment le .Gouvernement japonais saisit toutes les occasions de saper et d'effacer le Bouddhisme, non par force ouverte, mais en usant d'arfifices, transformant les pagodes en temples shintoïstes, substituant le clergé officiel aux religieux de Bouddha, etc.
§ 3. École shintùiste
Il fut secondé par les lettrés qui, à partir de 1820, formèrent une école de Shintoïstes raisonneurs; cette école s'efforça de séparer la vieille religion nationale de tous les éléments étrangers pour en faire une arme contre le Bouddhisme qui régnait en maître et contre l'aristocratie militaire qui disputait le pouvoir au Mikado. Ce mouvement littéraire réveilla la croyance nationale qui confondait le Shintoïsme avec le patriotisme ; elle était restée si vivace au fond des cœurs, et la rébellion au Mikado était considérée par tous comme un si grand crime que les soldats des Shogun se débandèrent devant le drapeau impérial. Le Mikado vainqueur et restauré redoubla d'efforts en faveur de la religion autoritaire et patriotique.
D'après un recensement fait en 1880, le Shinto compte 186,702 myas dont une grande partie à l'état de ruine et d'abandon, 21,311 prêtres, 110 prêtresses, 1493 étudiants en théologie et 68 étudiants (novices). Les prêtres du Shinto ne se distinguent dans la vie privée par aucun signe particulier. Ils se marient et leurs fonctions sont généralement héréditaires. Ils sont simples et dignes. Les plus élevés en
dignité appartiennent aux meilleures familles. A leur tête sont des princes de la famille impériale que le. Mikado annihile en leur imposant cette situation où ils n'ont aucune autorité ni morale ni politique.
Malgré les encouragements du Gouvernement et les efforts des lettrés, le Shinto n'a fait que peu de progrès. Il s'est conservé dans les campagnes, mais le public éclairé et indépendant appartient en entier au Bouddhisme et aux idées nouvelles importées par l'Europe.
Pour ce public, le prestige divin du Mikado est tombé définitivement. Il faut relever sur une autre base l'édifice social et ce n'est pas en vain que la Constitution a proclamé l'égalité de tous les cultes devant la loi. Le Shintoïsme ne saurait tenir contre la discussion publique, orale et écrite, qui se pratique couramment dans tous les pays plus ou moins bouddhistes, et particulièrement au Japon.
Il survivra encore de longues années, comme une curiosité mythologique pour les uns, comme une superstition accomodante pour les autres. Au nombre des objets de superstition enfantine ou de curiosité archaïque, nous pouvons ranger encore les croyances suivantes qui paraissent d'origine chinoise quoique presque immémoriales au Japon : les rôles du Blaireau et du Renard redoutés comme les formes qu'affectionnent de préférence les mauvais esprits et les spectres; les sept dieux du bonheur;
Shiou-Ro, le dieu de la longévité qui porte une houlette; Yobis, le dieu de la nourriture, pêcheur et marchand de poisson; Daï Koktben, le dieu des
richesses, assis sur deux balles de riz fermées avec des nœuds de perles;
Hotéï, le dieu du contentement et de Tesprit détaché des biens terrestres; il a pour tout vêtement une besace et un éventail;
Fossi-Fo-Koon, le dieu des talents, coiffé d'un bonnet de docteur, portant à la main un petit dieu Pan;
Bisjamou, dieu de la gloire, armé de pied en cap; le peuple en fait peu de cas;
Hottéï, protecteur des enfants, avec un sac rempli de friandises pour ceux qui sont sages et des yeux tout autour de la tête pour regarder ceux qui ne le sont pas.
Ben-ten, la déesse des arts et de la maternité, sortant de l'écume de la mer comme Vénus amphitrite.
Ce sont des dieux bons enfants avec lesquels personne ne se gêne et envers lesquels les peintres se permettent toutes sortes d'irrévérences.