CHAPITRE II
Religion, gouvernement et mœurs des anciens
Japonais
§ ler. Religion
Dans les livres sur l'antiquité japonaise, on voit que les croyances du Japon ne formaient point un organisme religieux. Il n'y avait ni code de doctrine, ni code de morale, ni aucun corps ou livre faisant autorité sur ces matières qui n'étaient qu'un amas de superstitions.
On attachait évidemment une grande importance aux songes qu'on supposait prédire l'avenir et révéler les volontés des dieux.
Quelquefois un objet réel, comme une épée merveilleuse, était envoyé dans un rêve, ce qui dans nos idées serait surnaturel, le rêve pouvant seul être immatériel.
Cependant les Japonais considéraient tout cela comme d'ordre naturel. Le ciel était à leurs yeux une réalité tout aussi matérielle que la terre; une haute plaine située au-dessus du Japon, à laquelle on accédait par un pont ou échelle et qui servait de résidence à quelques-uns des « Kamis », nom qu^ signifie simplement « être supérieur »: Une flèche
pouvait être lancée du ciel contre la terre et y faire un trou. Il y avait au ciel au moins une montagne eî un fleuve au large lit rocheux comme ceux que leî voyageurs rencontrent dans le Japon; un ou deux souterrains; un ou plusieurs puits; des animaux, des arbres, etc. C/est tout l'opposé de l'idée que les Juifs et l(»s Chinois se font du ciel.
Quelques dieux habitaient la terre ou y descendaient du ciel et eurent des enfants avec des femmes humaines. On cite des divinités sauvages comme habitant certaines parties du Japon (c'étaient sans doute les dieux des Aborigènes ou Autochtones), tant dans l'âge divin que durant le règne des Empereurs humains, jusqu'à une époque correspondant, suivant la chronologie généralement reçue, au prenniier ou second siècle de l'ère chrétienne. Même les Empereurs humains étaient considérés comme dieux et euxmêmes se faisaient désigner ainsi.
Les diqux se transformaient à l'occasion en animaux; à d'autres époques, on appela Dieux, ou simplement Kami, des objets simplement tangibles. Les pêches lancées par Iza-nagi contre des assaillants, étaient des objets d'un oixlre supérieur, au-dessus de la nature, mais non d'un ordre divin. De même pour tout autre objet malériel. Il est probable, du reste, que l'on s'en faisait une idée différente selon que l'on était plus ou moins superstitieux. Cela est prouvé par cet adage japonais : « Tout, même une tête de sardine, peut faire l'objet d'un culte ». Quelques dieux sont mentionnés collectivement comme des Déités mauvaises, mais il ne paraît pas que les Japonais soient arrivés
jusqu'à une coordination séparée des bons et des mauvais Esprits, bien qu'évidemment ils ont des divinités manifestement bienftusantes, comme la grande déesse solaire, la déesse de la production, etc., et des dieux manifestement malfaisants, comme Sosano-o le dieu Violent.
Au Japon, ainsi que dans l'ancienne Grèce, la plupart des dieux furent conçus, au moins originairement, comme des êtres humains d'une puissance extraordinaire. Ils étaient nés, quelques-uns d'entre eux mouraient, quelques autres a: prenaient le chemin unique i» ce qui paraît signifier le transfert à l'Enfer.
Quelquefois aussi, un voyage aux Enfers est entrepris par un Dieu sans qu'il soit question de sa mort.
Dans la légende du maître « du Grand Pays », une des légendes du cycle d'Idzumo, l'Enfer est décrit absolument comme faisant partie de la terre des vivants et comme nous avons vu qu'est conçu le ciel, avec des arbres, des maisons, des querelles de famille, etc.
D'un autre côté, dans la légende d'Iza-nagi, l'Enfer est simplement la demeure d'une horrible putréfaction et des morts punis sur la terre (par la vengeance légitime); le dieu qui s'y est aventuré le décrit lui-même comme : Une terre hideuse et souillée ».
Les légendes ne s'accordent qu'en un point; toutes placent entre la surface de la terre et l'enfer une barrière appelée : « la passe de l'Ouest de l'Enfer » • Nulle part il n'est fait allusion à l'état des morts en
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général; rien ne se rapporte à un monde futur bon ou mauvais.
Les objets de l'adoration étaient les dieux ou quelques dieux. La grande déesse solaire et les trois divinités des eaux de Sumi, mentionnées dans la dernière période, forment une sorte de groupe de quatre, tandis que les cinq autres également mentionnées se montrent et sans aucun lien avec d'autres divinités quelconques. Les déités des montagnes, celles des rivières, celles de la mer ne sont mentionnées qu'en bloc; et il en est de même de celles du ciel et de celles de la terre; on rapporte que l'impératrice Jingo se les concilia toutes avant son départ pour la Corée en éparpillant ensemble sur les flots ce des cendres d'un arbre maki^ des bâtonnets odorants et des guirlandes de feuilles ».
§ 2. Rites religieux
On voit d'après cela que les offrandes faites aux dieux étaient des objets de nature très variée, généralement le choix de ceux qu'on avait le plus sous la main: des lances et autres armes; principalement deux sortes d'habits, les uns de chanvre, les autres faits avec l'écorce du mûrier à papier; précieuses alors, ces offrandes seraient infimes aujourd'hui.
On offrait aussi de la nourriture aux dieux et aux morts, au moins à ceux de haut rang.
Les Souvenirs rapportent des conversations avec les dieux; d'autres livres reproduisent des prières
consistant principalement en louanges ou en constatations d'offrandes faites, soit en retour de faveurs reçues, soit pour obtenir des faveurs. Elles sont toutes en prose ; les hymnes ne paraissent point avoir été usitées.
Le rite sacré le plus commun est la purification par Teau, entrée aujourd'hui dans l'hygiène journalière. Il est fait allusion à l'épreuve par l'eau bouillante, mais seulement après le commencement des rapports avec le continent. On mentionne aussi des engagements pris, à l'occasion, envers un dieu, comme nos vœux, serments ou malédictions.
Dans plusieurs passages on parle de prêtres, mais sans détails. Ils ne sont point des médiateurs et ne paraissent point avoir dans les temps anciens, formé une classe à part, mais dès que la profession exista, elle devint héréditaire, suivant en cela la tendance générale au Japon pour tous les métiers.
Beaucoup de superstitions de natures diverses, auxquelles on a créé une origine quand la véritable était perdue. Il était néfaste de n'avoir qu'une seule lumière, de briser la nuit une dent d'un peigne, d'entrer dans une maison avec un chapeau de paille ou un pardessus, de marcher en sens inverse de la marche du soleil, etc.
Il y avait aussi des charmes; par exemple, le fameux sabre de Yamato qui tuait les plantes, le bijou de la marée 'montante, celui de la marée descendante etc.
La divination par le Sternum d'un cerf à la troisième tête était l'interprétation la plus sûre de la
volonté des dieux; quelques êtres humains paraissent avoir eu le pouvoir de la prédiction.
Celui qui entreprenait un voyage enterrait à son point de départ des pots de terre. La première flèche lancée dans un combat était regardée avec une anxiété superstitieuse. On attribuait une importance toute particulière au début de chaque action ou entreprise. Il n'y avait aucune tradition de déluge ou d'effet extraordinaire des tremblements de terre si fréquents au Japon ; aucune notion d'adoration des étoiles ou d'incarnation ou de transmigration ; l'absence des deux dernières idées prouve qpie la mythologie japonaise avait pris sa forme actuelle avant que le Bouddhisme se fût introduit au Japon.
Le Japonais s'applique au fini et non à l'indéterminé, à l'infini. Voilà pourquoi les Japonais anciens ne s'occupaient pas des étoiles ; aucun écrivain japonais, même moderne, ne parle « de la poésie des étoiles » aujourd'hui on n'étudie les astres au Japon qu'à titre utilitaire et par les mathématiques pour lesquelles les élèves montrent beaucoup d'aptitude.
§ 3. Gouvernement
Sur le gouvernement, on ne sait rien de plus que ce qui a été déjà dit. Les dieux particuhers du ciel sont conçus comme formant une assemblée d'égaux qui décidait des choses en conseil dans le lit rocheux du fleuve du ciel, sur l'avis des plus habiles d'entre eux.
Dans l'âge divin et jusqu'aux guerres des premiers empereurs on ne trouve trace d'aucune organisation
politique. Dans chaque localité, il y avait un chef qui conduisait les hommes au combat et qui seul exerçait le pouvoir.
Il n'y avait point d^autocratie du temps de Jimmu ; puisque son frère et lui sont représentés comme maîtres chacun de ses troupes jusqu'à la mort du frère.
Les seigneurs territoriaux de Yamato et les chefs d'Idzumo, qui furent subjugués par Jummu et ses successeurs étaient indépendants chacun dans sa principauté.
Pendant toute la durée de VAge humain, on mentionne de semblables seigneurs territoriaux ou princes gouvernants, à la fois dans les pays déjà soumis à l'empereur et dans ceux qui ne sont pas encore annexés.
Donc, dans les premiers temps historiques, l'empereur ne gouvernait pas directement. Dans certaines parties les chefs locaux avaient gardé le pouvoir héréditaire en rendant hommage à l'Empereur et remplissant certaines obligations envers lui ; dans d'autres parties l'Empereur était assez fort pour déposer ces dynasties de chefs locaux et mettre à leur place ses propres parents ou créatures qui cependant avaient un pouvoir absolu dans leurs principautés et les mêmes titres que ceux portés par les anciens chefs du pays.
C'était plutôt le régime féodal qu'une centralisasation. Hirata le grand docteur ou restaurateur du Shintoïsme, reconnaît le fait et s'efforce de prouver que le système de centralisation qui a régné pendant
les 8e, 9e, 10e et lie siècle et a prévalu dernièrement, n'est qu'une imitation du système bureaucratique des Chinois. Selon lui, une organisation féodale semblable à celle qui a existé depuis le xne siècle jusqu'en 1867 en dehors du domaine impérial, était la seule réellement ancienne et nationale forme japonaise de gouvernement. On verra plus loin qu'elle fut considérablement ébranlée au xvie siècle. On verra aussi que la succession à l'empire était fort irrégulière dans les premiers temps historiques.
Il ressort des récits précédents qu'il y eut trois centres de cycles de légendes ; le premier et le plus important dans la mythologie, Itzumo; le second, Yamato; le troisième Tsukushi, aujourd'hui Kiu- Siu.
La mythologie exposée peut n'être pas la plus ancienne du Japon ; plusieurs de ses légendes se retrouvent en Chine ; toute civilisation a été importée au Japon ; aucune ne s'y est développée spontanément et naturellement. Mais ce que nous avons dit suffit pour faire comprendre le génie du Japon.
§ 3. Mœurs et coutumes anciennes
Selon les « souvenirs », les Japonais de la période mystique étaient sortis depuis longtemps de « l'état sauvage et avaient atteint un haut degré de civilisation barbare. On ne trouve point au Japon, ou presque point de restes de l'âge de pierre. Il n'a point eu d'âge de bronze ; le bronze y a été importé plus
tard du continent. On faisait en fer des lances, des épées, etc., des socs de charrues, des charnières et des arrêts pour les portes des huttes. On avait en outre des ustensiles domestiques, des pièges, des trappes, des filets qui paraissent avoir servi contre les hommes aussi bien que contre les bêtes. On ne sait rien des outils avec lesquels on façonnait le fer et les engins. Il est cependant question de pilons, mortiers, villebrequins, grilles à feu, coins, faucilles et de navettes à tisser.
La navigation fut tout à fait élémentaire jusqu'au xe siècle déjà bien postérieur à l'importation de la civilisation chinoise. Il n'est guère question dans les légendes que de gens allant sur mer dans des baquets étanchés, sans rames et marchant seulement par l'intervention des dieux.
Toutes les habitations se ressemblaient beaucoup. On distinguait à peine les palais et les temples qui portaient le nom commun de Mya. Même le palais de l'empereur était regardé comme un temple.
C'était une cabane en bois dont la carcasse se composait de poteaux enfoncés très profondément en terre, de poutres, chevrons et cadres de portes et fenêtres ; toutes ces pièces étaient reliées par des cordes obtenues en tordant ensemble les parties fibreuses de certaines lianes grimpantes. Le plancher était en contrebas du sol, .disposition qui exposait à la morsure des serpents. Il est probable qu'il ne régnait originairement qu'autour de la pièce. Les chevrons se prolongeaient au delà du faîte se croi-
sant l'un l'autre, comme on le voit dans les temples modernes du shintoïsme, soit qu'on ait suivi pour eux l'ancienne tradition en entier ou bien qu'on se soit borné à prolonger seulement les chevrons des deux extrémités du faîte à titre d'ornements. Le toit était en chaume; il y avait peut-être à chaque extrémité un pignon avec un trou pour l'échappement de la fumée. On se servait comme aujourd'hui de barrières ou clairevoies ou clayons mobiles pour fermer les intervalles^ entre les poteaux soutiens de la charpente.
On étendait des tapis de peau, des nattes de joncs, et quelquefois chez les nobles des tapis de soie.
Il y avait des maisons spéciales pour les accouchements ou des réduits ayant cette destination.
Sous le nom de « palais de riz» on désignait des enceintes de palissades formant retranchements.
Ce qu'on appelait château ou en tenait lieu, c'étaient des lieux d'un accès naturellement difficile et propices pour une défense, entourés de barrières et d'obstacles, mais non des édifices en pierres.
On parle aussi de Troglodytes ; ils habitaient des caves artificielles, les cavernes naturelles étant très rares au Japon, comme dans tous les terrains granitiques.
La nourriture consistait en gibier et poisson. La prohibition bouddhique survient dans les premiers temps historiques. — La culture du riz est immémoriale; les fèves, le millet et l'orge sont mentionnés avec les vers à soie dans les descriptions de l'Age divin.
Il y avait des tables, non pour manger, mais pour présenter des offrandes aux dieux.
L'habillement et la parure étaient remarquables. Les plus anciennes légendes mentionnent des vêtements supérieurs (de dessus ou du haut du corps), des chemises, pantalons, ceintures, voiles, chapeaux, etc. Les deux sexes portaient des colliers, des bracelets et, à la tête, des pierreries contrairement à l'usage actuel du Japon qui exclut les bijoux.
Les habits étaient faits de tissus de chanvre et de récorce du figuier papier, teints avec de la galrance et d'autres plantes. Ces étoffes étaient tissées et non cousues. Des fibres de lianes servaient de liens et attachaient répée du guerrier à son vêtement.
On s'occupait beaucoup de l'arrangement de la chevelure. Les hommes en faisaient deux parts rejetées de chaque côté ; les jeunes garçons la réunissaient en un toupet; les jeunes filles laissaient tomber leurs boucles sur le cou et les femmes mariées avaient un arrangement intermédiaire entre les deux derniers. La tête n'était jamais rasée qu'à titre de punition.
Comme animaux domestiques, on ne mentionne que :
Le cheval (que l'on montait mais qu'on n'attelait pas), la volaille de basse-cour et le cormoran employé pour la pêche.
Il n'y avait point d'esclaves ; mais oh exerçait de grandes cruautés sur les voleurs, les brigands et les prisonniers de guerre. On leur arrachait les ongles,
on leur coupait les genoux, on les enterrait vivants. Les plus légères fautes étaient punies de mort.
On ne se tatouait pas ; seulement les femmes se mettaient du lustre aux yeux.
Le langage était tout à fait obscène, cependant les obscénités dans la littérature paraissent avoir été une exception; mais les indécences y fourmillent ; on en a vu deux spécimens, les Japonais paraissent s'y complaire.
Il n'y avait ni mesure du temps, ni voitures, ni monnaie, ni écriture, ni peinture; à peine un peu de médecine, quelques poésies de mérite, un peu de musique.
Point d'éducation : pendant que les femmes étaient occupées à la maison, les jeunes garçons allaient à la pêche ou à la chasse avec des pièces ou des armes.
Il y avait beaucoup de combats, de haines entre voisins. On s'efforçait toujours de surprendre son ennemi.
Il y avait beaucoup de cas de bestiahté.
Mariage
Il n'y avait alors aucun empêchement au mariage entre parents, excepté entre frère et sœur. Dans une même famille les hommes avaient toujours le pas sur les femmes.
La femme {ou les femmes) avait souvent une dot, ou bien le fiancé recevait des cadeaux du père de la fiancée.
Jusque fort avant dans le moyen âge japonais, la
cohabitation constitua seule le mariage. Il n'était considéré comme existant que le jour où le jeune homme conduisant son amante dans la maison familiale, affichait ainsi publiquement la cohabitation qui souvent commençait par être secrète. On ne distinguait pas, même par le nom, la maîtresse, la femme légitime et la concubine, et la femme pouvait à un moment quelconque être délaissée. Cependant elle avait le devoir de rester fidèle à Thomme avec lequel elle avait vécu pendant un certain temps ; mais l'obligation n'était pas réciproque. On le voit par les paroles que, dans un poème, la femme de l'un des dieux lui adresse :
« Toi, ô Sosa no-o, en effet étant un homme, tu as sans doute, dans chacune des îles que tu visites, une femme semblable aux jeunes plantes. Mais moi, hélas, qui suis une femme, je n'ai aucun homme, aucun époux que toi. »
Funérailles
Anciennement le corps du défunt était transporté et gardé dans un édicule spécialement destiné à cet usage et qu'on appelait maison de deuil. Il était ensuite enterré dans un cercueil en bois. On n'a eu de tombes en pierres qu'à la fin du règne de Su-nin, pendant lequel fut abolie la coutume d'enterrer vivants avec les princes quelques-uns de leurs tenanciers. Ainsi cessèrent les seuls sacrifices humains mentionnés dans les annales du Japon.