‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 1 sur 75 · AVEC LES VAINCUS · texte numérisé non relu

AVEC LES VAINCUS

Aussitôt que je vis le Japon, je l'aimai. Et pourtant!...

Mêlé à un Ilot de prisonniers russes, dans le tumulte des convois guerriers, j'y entrai par la grande porte de la Victoire, partageant l'humiliation des vaincus.

Voyageur obscur et harassé, je foulai la voie triomphale où Togo et Oyama allaient bientôt entendre les acclamations d'un peuple. Aux heures épouvantables de Moukden je n'avais point pu suivre l'armée russe ou plutôt le gros de l'armée russe dans sa retraite vers le Nord. Des soldats du général Okou m'avaient capturé et conduit à leur chef. Après quelques jours de détention à Dalny, j'avais été envoyé au Japon dans un des îlots voi-

sins du port de Moji. Là j'avais sul)i un nouvel interrogatoire et il avait été décidé que je serais interné à Shidzuoka.

Quelques jours plus tard, dans cette ville, un fonctionnaire du ministère de la Guerre me signifiait que j'étais libre.

Ma captivité avait été malencontreuse, mais douce. Les touristes européens paient d'importantes sommes pour obtenir d'être transportés aux îles nippones; les hasards de la guerre m'y amenèrent sans que j'eusse rien eu à débourser. Subir une contrainte peut donc être parfois plus profitable que de jouir d'une entière liberté. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Je venais de passer près de quinze mois dans la Mandchourie, contrée âpre en toute saison, et dont les climats violents n'ont jamais de mollesse ni de séduction. Un Moyen âge poussiéreux et nauséabond y croupit que la grande guerre d'Asie perturbait violemment, comme ferait une torpille qui éclaterait dans l'eau puante d'un marais. Être extirpé de ce cloaque m'était un charme. J'y avais souffert; j'y avais vu des morts par milliers; j'y avais connu de longues angoisses ; j'étais préparé à me délecter de toute douceur, à m'enlhousiasmer pour toute beauté.

INTRODUCTION d

Quand j'étais arrivé en vue du Japon, j'avais éprouvé une sensation infiniment suave : celle d'un nageur qui, après avoir été ballotté longtemps [)ar des vagues glacées, tordu par des courants tourbillonnants et meurtri par le choc de dures épaves, entrerait subitement dans les eaux tièdes et laiteuses d'une rivière aux berges molles comme des lits, et toutes brodées de nénuphars, sous le rideau des gros saules verts oîi roucouleraient des tourterelles.

Le Japon c'était l'oasis enfin rencontrée, après la marche interminable et désolée, c'était la nature radieuse s'ouvrant toute au baiser de son adorateur, c'était la beauté, la sérénité, la joie de vivre retrouvées, c'était la gaieté et la volupté.

Quand je vis ces montagnes d'émeraude trempant dans la mer leurs forêts de pins, de châtaigniers, de chênes veris, leurs cerisiers, leurs orangers, leurs érables, leurs sycomores, leurs massifs de bambous, de palmiers et de magnolias, je crus que cette apparition était trop belle pour n'être pas l'ombre d'un rêve.

Quitter à la fin de mars les plaines de l'acariâtre Mandcliourie, toutes crispées encore de givre, toutes bardées et hérissées de glace et si saturées de mélancolie, sortir de la Mandchourie hargneuse aux collines de rouille et de vert de gris pour tomber dans le printemps des amoureux îlots nippons, parés de verdure et de fleurs sensuelles,

c'était une surprise trop forte, et, dans mon exaltation passagère, j'eusse voulu rendre hommage aux aimables divinités des forêts, des fontaines, des rochers, des vagues écumantes, des brouillards dorés et des vergers aux bourgeons gonflés et cntr'ouverls par la caresse des dieux solaires.

Il me semblait tout d'abord que le Japon entier ne pouvait être qu'un archipel de petites îles bousculées par la mer, une infinité de montagnes chevelues émergeant verticalement des flots sonores et auxquelles se cramponnait opiniâtrement une race de gnomes rusés et jovials.

Les premières terres japonaises que je vis étaient ainsi : des îlots brillants, riants, rieurs, de gros morceaux d'olivine et de chrysoprase sertis d'argent par la mousse des vagues, des petits paradis entre lesquels se dandinaient des jonques jaunes. Des villages s'y étageaient suivant une perspective qui m'étonnait. Les maisons? De jolies caissettes dont les murs étaient des volets mobiles faits de minces planchettes. Aucune peinture, aucun vernis ne les recouvrait, ces murs ; ils étaient frôles et roses, naturellement roses; très frêles, presque aussi frêles que les carreaux de papier qui masquaient leurs ouvertures. Ces habitations paraissaient construites les unes sur les autres et se bousculer jusqu'à faire dégringoler dans la mer les plus basses d'entre elles. On eût dit qu'elles pesaient à peine sur le sol ; n'étaient-ce point des

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constructions démontables, provisoires, posées entre les flots et les fondaisons de la forêt verte? J'éprouvais une curiosité intense; j'étais heureux de vivre; je m'efforçais de me saturer, de m'imprégner de tout ce qui tombait sous mes sens. Partout la mer s'incrustait comme un émail bleu entre de gros rochers que couronnaient des bouquets de pins. Pourtant, au lointain, j'apercevais les masses sombres de hauts promontoires, des fumées de steamers, des cheminées d'usines; il y avait évidemment là-bas de grands centres, où la vie humaine devait bruire très intense. Mais je ne voulais point le savoir encore.

Ces Vosges maritimes, ce groupe de Jerseys escarpées et forestières, dont toutes les vallées aboutissent à des baies rongées par la mer, j'appréhendais d'être trop vile soustrait aux charmes de leurs naturelles beautés.

Un officier me montra, dans l'îlot, la maison que j'allais habiter; elle était en tout point pareille aux autres, c'est-à-dire que la partie basse de sa toiture était à peine plus élevée que ma tête. Une grille de bois, qu'un homme robuste eût brisée d'un coup de poing, glissa horizontalement dans ses rainures ; j'entrai en me courbant dans la petite demeure aux nattes luisantes, j'avais l'impression de m'être introduit dans une boîte fragile, dans

un grand coffret oux fraîches odeurs de menuiserie, de bois nouvellement travaillé; j'évitais instinctivement d'en heurter les parois; il me semblait que par des mouvements trop brusques j'ébranlerais la gentille cabane ou que j'y ferais brèche. Mes épaules menaçaient des cloisons de carton et de papier et je courbais ma haute taille pour passer d'une pièce à une autre. Tout, autour de moi, paraissait être si propre, si intact, si net que je me demandais si cette maison avait jamais été habitée avant que j'y vinsse. Je comprenais qu'on dût se déchausser pour entrer dans ces loges miroitantes qui n'ont pour divans que leurs fins paillassons rectangulaires juxtaposés les uns aux autres. Je subissais un enchantement, j'admirais que les Japonais pussent se passer de tous les meubles, de tous les accessoires qui nous paraissent indispensables. Quand la nuit vint, maintes lanternes multicolores s'allumèrent au dehors et les maisons, pleines de lueurs intérieures, semblaient ellesmêmes n'être que de grosses lanternes de papier jaune. Des feux coururent sur la mer...

Comment un peuple dont la vie normale s'accommode d'un aussi primitif, d'un aussi fragile appareil, a-t-il pu réunir, transporter et mettre en action le formidable outillage de la guerre moderne ?

J'étais sous le charme.

INTRODUCTION

J'allais de Shidzuoka à Tokio.

C'était à la lin de mars et pendant les premiers jours d'avril. Beaucoup des trains montant du Sud du Japon vers le Nord étaient des trains remplis de prisonniers russes ; beaucoup des trains descendant (lu Nord vers le Sud étaient des trains chargés de soldats japonais.

Parfois, à une bifurcation, dans une gare, pour permettre le passage de quelque express, un convoi de prisonniers russes et un convoi de recrues japonaises s'arrêtaient l'un à côté de l'autre, formant deux lignes parallèles entre lesquelles des centaines de regards, en une escrime silencieuse, tenaient lieu de colloques.

Nul cri, nulle manifestation, nulle parole, nul geste, sauf quelquefois le prêt d'une boîte d'allumettes d'une portière à l'autre, ou le haussement furtif d'un visage slave ou japonais, éclairé par la curiosité et animé par un besoin instinctif d'observer, de comparer et de comprendre.

La discipline peut contraindre les actes, les mouvements de notre corps, arrêter nos impulsions, elle n'a point d'action sur nos pensées. Tout un monde d'idées tourbillonnait entre ces convois d'où nulle rumeur ne montait et que la fatalité allait emporter vers des buts opposés. Les Russes

restaient muets ou ne se parlaient qu'à voix basse ; ils étaient très sages, très soumis ; ils avaient oublié leurs chansons ; leurs longues barbes incultes, leur bonnet à poil, leur large carrure, leurs grands membres musculeux, tout cela continuait à leur donner un aspect sauvage et terrible qui contrastait singulièrement avec la perplexité, la stupeur, l'angoisse morale exprimées par leurs regards.

Pour la première fois, sans doute, sous l'action de salutaires épreuves, la pensée naissait dans ces cerveaux en sommeil; ils trouvaient ici, bien mieux que dans les plaines de Mandchourie, l'explication de leur défaite, et cette explication, elle prenait la force d'une évidence.

Qu'était donc, songeaient-ils, ce peuple dont les adolescents partaient à la guerre avec des sourires de triomphe? Qu'était-ce donc que ce Japon où les hasards de la défaite les avait amenés? On les avait donc trompés? Ce petit peuple était donc un grand peuple? Que de vastes villes traversées depuis le débarquement, que de gros villages, que de monde! Toujours des foules succédant à des foules ! Alors quoi ?

Et quelle douceur, quelle modération, quelle délicatesse, quelle finesse chez ces vainqueurs!

A l'adresse des prisonniers, pas une injure, pas un sarcasme ; à peine parfois un sourire goguenard. Les popes avaient assuré aux soldats du

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Tsar aulocrale que ces païens, étant des barbares féroces, ne méritaient que la destruction. Où, les barbares ? On pouvait donc êlre païen sans être barbare? C'était à n'y rien comprendre. Quelquefois aussi, les Russes s'émerveillaient de voir aux haltes des gares des petites filles leur apporter des fleurs.

Moi aussi j'étais émerveillé! Mieux informé, je me serais contenté de sourire : j'aurais su que ces petites filles n'obéissaient point à leur propre impulsion, mais à leur institutrice, elles exécutaient une consigne, elles faisaient docilement les gestes par quoi les chefs politiques du Japon espéraient prouver aux Européens que leur pays était parfaitement civilisé.

Je lisais dans le regard de mes camarades qu'ils s'avançaient d'énigme en énigme. Où étaient-ils ? Où les menait-on? Que représentaient les Japonais? Qu'était-ce que cette Chine insulaire organisée d'une façon plus moderne que certaines contrées d'Europe, et progressive, cent fois plus, que l'empire du Tsar? Habitués à mépriser et à rudoyer les Chinois, ils étaient interloqués de constater qu'un peuple semblable par tant de cotés à ceux-ci pût leur être supérieur à eux. Russes, non seulement par la force des armes, mais aussi au point de vue de l'organisation sociale, et par la gentillesse, la propreté, l'urbanité.

Ail ! quel bonheur d'être soldat !

Voilà un refrain qu'on n'a jamais chanté en Russie. Le Russe, quand il est incorporé, sait mourir avec stoïcisme et son héroïsme étonne quelquefois ses vainqueurs. Mais avant de porter l'uniforme, il a toujours considéré le service militaire comme la plus détestable des servitudes, comme une déplorable corvée. Aussi les prisonniers russes écarquillaient-ils les yeux en voyant partir avec des sourires radieux, des sourires de félicité, les petits soldats destinés à combler les vides faits dans l'armée japonaise par la bataille de Moukden. ■ Les prisonniers russes semblaient penser :

— Voilà des petits hommes qui ont l'air bien contents d'aller se faire tuer. Il faut que les gens de ce pays soient fous pour se réjouir aussi extrêmement d'être devenus des soldats. Cette incompréhensible allégresse les quittera sans doute très vite.

Et, de leur côté, les Japonais, en observant les Russes, raisonnaient probablement eux aussi avec des idées fausses et simplistes. Ils semblaient dire :

— Voilà donc ces Européens dont les pères assaillirent nos pères, les traitèrent comme des sauvages et, soutenus par leurs consuls et leurs navires de guerre, leur distribuèrent à tout propos des coups de jiied dans le derrière. Pourtant nous

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leur étions supérieurs et nous avons rapidement pris notre revanche ! Mais, comme ces Européenslà sont sales, poilus, épais et balourds, et quelle vilaine chose c'est que de se rendre à l'ennemi quand on est valide !

A leur place, nous eussions préféré mourir. Ces gens-là ne redoutent donc pas l'opinion de leurs concitoyens? Des Japonais ainsi avilis ne pourraient jamais plus retourner dans leur village. Déshonorés, reniés par leurs proches, repoussés, bannis, ils deviendraient des parias. La mort vaut mieux que tant d'ignominie

Pendant une année entière, je demeurai au Japon. La bataille de Tsoushima vit l'anéantissement des escadres russes. Puis la paix de Portsmouth fut signée et une immense déception affligea les triomphateurs. Moi, mêlé à ce peuple et partageant sa vie, je l'observais de mon mieux et j'essayais de le comprendre, interrogeant sans cesse ses professeurs, ses étudiants, ses politiciens, ses artisans, ses militaires et jusqu'aux humbles servantes. Les trois grandes études ([ui composent le présent livre, je les ai écrites à Paris mais je les ai pensées à ïokio.

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